Rachel Leclerc : La chambre des saisons : Poésie : Les Éditions du Noroît : 2021

Certains ouvrages de poésie sont ainsi faits, on y voit à l’œuvre une telle plénitude qu’on hésite à écrire quoi que ce soit à leur sujet. Ils n’appellent pas le commentaire, en tout cas ne nécessitent aucun éclairage extérieur. Une intense lumière les habite. Il suffit de les lire pour en être illuminé à son tour. Alors une rencontre a lieu, et la magie du poème opère. Cela se passe entre le poète et son lecteur, sa lectrice. Cela passe par le poème. C’est dire que le truchement est de trop. Le tiers, critique ou simple commentateur, peut se dispenser d’entreprendre l’habituel travail de passeur qui est le sien. Tout au plus peut-il se borner à recommander chaleureusement la lecture de telles œuvres.

De même pourrait-on se dispenser de bavarder au sujet de la si généreuse Chambre des saisons de Rachel Leclerc. Il suffirait tout simplement de déclarer que c’est là un recueil de poésie remarquable et d’oser prononcer ici, pourquoi pas, puisque c’est le cas, le mot si fortement connoté de chef-d’œuvre ?

J’ai beau affirmer que le silence serait de mise, qu’il me semble préférable pour tout lecteur ou toute lectrice d’ouvrir pour soi seul un tel livre, afin d’en accueillir vraiment toute la lumière, je ne puis me dérober à ce qui constitue pour moi une manière de devoir. Réfléchir cette lumière sera une forme d’hommage rendu au travail de la poète. Sa parole donnée, sa parole reçue, je tiens à en préciser la teneur, à dire sa force tranquille. Ce n’est pas une parole gratuite que celle de Rachel Leclerc. Une profonde nécessité la suscite, une lente gestation la porte à maturité, à son embouchure pourrait-on dire. Il me semble, en effet, que la poète vient de nous livrer avec son plus récent recueil la plus belle et plus discrète somme qui soit.

Je parle de discrétion et de somme. Voici pourquoi. Ce recueil, bien que substantiel et relativement volumineux, est plutôt limpide. Il n’a rien de lourd. En cela réside sa discrétion. Il est composé de poèmes plutôt brefs, qui vont tous à l’essentiel, dont aucun n’est tonitruant. Rien de verbeux chez cette écrivaine. Si je parle d’une somme, c’est que la poète, depuis la chambre où elle écrit, contemplant l’horizon et les vagues de la mer, plonge son regard et sa conscience dans un très vaste univers. Non seulement cet univers correspond-il au territoire où se situe sa maison — nous parlons ici de la péninsule gaspésienne ; non seulement englobe-t-il également l’océan qui se déploie sous ses yeux, mais c’est aussi et surtout d’un univers psychique et historique qu’il s’agit ici, un univers donnant lieu à une fresque miniature telle que rarement il nous est donné d’en contempler à l’occasion de nos lectures.

Une fresque miniature. Telle est le fruit de la discrétion dont je parlais plus haut. C’est le tour de force réalisé par l’infinie délicatesse de la main de cette poète, sa main traçant avec précision de fines lettres sur une partition où le moins exprime toujours davantage que ne saurait le faire une surcharge oratoire. Songeons à ces pierres si particulières, à leur écriture dont témoigna Roger Caillois, aux paysages, aux territoires qu’elles révèlent. Leur écriture est aléatoire, fruit du hasard et de la combustion de la matière. L’écriture de Leclerc, au contraire, est quant à elle tout à fait concertée. Elle résulte d’un long regard porté sur une existence tout aussi collective qu’individuelle. Le travail de la poète porte non seulement sur les territoires que constituent ses espaces du dehors et du dedans, mais également sur ces hommes et femmes qui les habitent, les habitèrent et les hantent toujours.

Si la poète célèbre la beauté dans cette œuvre, c’est avec une relative parcimonie. Son propos n’étant pas d’exalter la beauté du monde et de la nature. Elle célèbre moins ce qui est que ce qui sera, en une sorte de « saison utopique », en un retour du « scintillement / farouche et saccadé de juillet ». Tel est son espoir. Elle en appelle à la célébration d’une promesse : « que soit porté le jour / par les chemins du pays / avec le soleil à hauteur de front / que soit célébrée la promesse de l’océan / son bol de patience et d’éternité ».

Elle aspire à l’harmonie, à une forme de réconciliation, un apaisement dans ce grouillement de fantômes qu’abritent ses plus lancinantes songeries : « un courant tapageur me traverse parfois / un long frémissement comme si la mort / était revenue mesurer ses terres ». En fait de beauté, il y a bien entendu celle de la mer, mais sa présence rayonnante ne ravit que partiellement les sens, car elle révèle également les drames qu’agitent ses lames. Oui, certes, il y a la beauté du monde physique, mais le réel est tel qu’il met à mal la beauté du monde. Demeurant enfant, malgré l’âge venu, la poète confie que dans sa vie elle fit souvent le rêve suivant : « endormie au cœur de la métropole j’éprouvais / le désir brûlant d’une céleste bienveillance / qui m’atteignait dans une vallée d’herbe / l’horizon s’inclinait sur la courbe de la Terre / sous le bleu puissant de la voûte endormie ». Qui songe ainsi songe au-delà de ce qui est, imagine un ailleurs, situé loin derrière les murs de brouillards qui barrent, ferment et verrouillent l’horizon.

Le retour de la poète dans son pays natal, malgré l’écrin magnifique de la mer et la beauté du territoire, n’oblitérera donc pas, mais plutôt ravivera les douleurs ancestrales ainsi que celles de l’enfance. Il est curieux de constater qu’une première impression de lecture, nous ayant d’abord laissé croire que Leclerc se faisait paysagiste afin de chanter les splendeurs de la nature gaspésienne, était probablement due à la rêverie que font naître chez tout un chacun les mots appartenant au champ lexical de la mer. Suffit qu’on l’évoque : « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! ». Mais les vers qui suivent dans le poème de Baudelaire montrent que les choses ne sont pas si simples. Car la lumière de la mer contient son avers, ses abysses, une part d’ombre qui justement font l’objet de la patiente recherche entreprise par notre poète. Rachel Leclerc interroge des ombres, s’entretient avec les morts, entend leurs confessions et leurs gémissements. Leur prête sa propre voix.

Non seulement investigue-t-elle les alentours de sa propre maison, j’allais dire de sa propre raison, et ce faisant, en proie peut-être tout de même à une certaine déraison, mais aussi en mène-t-elle plus large encore, ne se contentant pas de ressusciter ses proches, mais ramenant également au-devant de notre mémoire collective ceux qui longtemps avant la naissance des siens vécurent et moururent dans ce coin de pays où elle est maintenant revenue. Tout cela donne lieu à un livre d’une profonde unité, dont tous les cercles concentriques s’ordonnent avec pertinence autour d’un centre qui n’est nul autre que la conscience interrogative de la poète. Quand je dis cercles, je réfère à des lieux, des époques, des hommes et des femmes ayant influé sur le destin de la poète, sur sa propre histoire. En cela, son livre constitue une somme. Album, encyclopédie personnelle de ce que fut l’univers de la poète, avec en arrière-fond l’évocation, tantôt fort précise, des divers affluents ayant agi sur son cours, lequel en cette heure ultime se jette enfin dans la mer. Le moment est venu où l’on ouvre le coffre ancien et compulse les vieilles photographies qu’il contient, celle entre autres du père et de la mère, où éclate « leur bonheur au Beaver club / en 1943 », bonheur bref, suivi comme on le verra de déconvenues et de désastres. Ces personnages dont la poète découvre les photographies, elle se demande où accrocher leurs portraits : « j’avais imaginé une troupe de veilleurs / leurs fronts posés sur le paysage / mais le pan d’éternité ne s’est pas offert / ils gisent désormais entre plage et poussière ». Ce constat, pour ma part, je le conteste. « Non, dirais-je à la poète, votre livre offre à ces portraits, aux personnages qui font l’objet de votre recueil, la plus merveilleuse sépulture qui soit. » Si cela se peut concevoir, il n’est peut-être pas exagéré de croire que La chambre des saisons rédime les souffrances, les désillusions et les déboires du père et de la mère, ainsi que, partiellement sans doute, celles engendrées au sein de la fratrie de l’auteure.

Ce recueil est construit. Œuvre  mûrie à point d’une réflexion entamée dès l’enfance. Réflexion forcée, obligée, découlant de ce qui fut observé, de cela dont on fut témoin, de cela qui fut vécu par la poète elle-même et à quoi elle doit et veut se confronter. On sait, et il est presque inutile de le rappeler constamment, que « je » est un autre, que le poète et la poète écrivent et se situent dans le mentir-vrai, que leur personne est personnage, et que leur moi, comme le prétendait Hugo, s’ouvre à davantage que le « je » dont ils usent : « Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Il importe peu d’identifier et d’authentifier la personne de la poète, sa présence au sein de son récit. Sa véracité la dépasse et rejoint le lecteur, pour finalement l’englober. Néanmoins, la part autobiographique de ce récit nous paraît évidente et l’on sait gré à son auteure de partager avec nous le fruit de son expérience, de ses recherches à même la terre qu’elle fouille et remue avec tant d’authenticité.

J’ai parlé de la beauté, du congé qui lui est donné. Il faut nuancer mon propos. J’ai parlé d’une fresque miniature, je dois apporter à son sujet davantage de précisions. Je veux également témoigner de la très grande qualité de l’écriture de Rachel Leclerc. C’est une écriture qui joint à une savante et discrète prosodie un parfait dosage de lyrisme et d’expressivité. C’est surtout une écriture magnifiquement adaptée à son contenu, comme si le vêtement des mots s’ajustait parfaitement au corps de l’émotion, du sentiment et de l’idée. Façon de dire que rien de ce qui est écrit dans cet ouvrage n’est en deçà de ce que cherchent à charrier les mots et que ceux-ci jamais n’outrepassent en abondance et en hyperboles ce que l’auteure cherche et parvient à communiquer.

Retour sur l’importance de la beauté, sur sa relative absence. Dès le premier poème du recueil, la poète affirme que « le paysage est un mur liquide et sans fin / placardé de couleurs changeantes / dont la beauté m’accueille tout entière ». Mais cet aveu sitôt fait, elle écrit ce qui suit : « j’ai donc tourné le dos à la mer ». Pourquoi ? Pourquoi tourne-t-elle ainsi le dos à la mer ? C’est qu’elle veut entreprendre une quête tout intérieure, qui exige d’elle qu’elle regagne la chambre des saisons, c’est-à-dire le lieu où se trouve sa table d’écriture. Dans cette chambre, dans cette « maison sans locataire », elle attendra que reviennent ses habitants. Ceux-ci peupleront la vaste fresque miniature dont j’ai parlé et reparlerai plus loin. Car le poème les accueillera. La « montée du paysage au cœur » a beau être « le véritable temps des humains », la beauté a beau être ce qui nous soulève et nous élève, l’heure est à l’introspection, à la prospection : « les heures cloîtrées du poème sont plus précieuses / et l’instant de son apparition plus vital ». Il faudra en somme pour parvenir à l’harmonie tant recherchée par la poète qu’elle fasse d’abord la paix avec les cadavres de ses histoires. Le territoire qu’elle occupe est « un lieu ami pour la contemplation du monde », la chambre où elle se retire lui permettra de redécouvrir ses aspects les plus sombres.

S’il y a cette « âpre splendeur de la Terre », il y a aussi les malheurs qui jalonnent le parcours de ceux qui foulent le sol de la dure réalité à étreindre, comme le disait si bien « le poète aux semelles de vent », lui qui ayant embrassé la beauté l’avait justement trouvée amère. Consolation tout de même, au temps d’une grande misère, laquelle se sera concrètement abattue sur la péninsule et l’entièreté de l’hémisphère Nord au début du dix-neuvième siècle, heureusement, il y a la beauté. Ç’aura été alors une misère provoquée par l’éruption d’un volcan, lequel aura répandu un immense nuage de cendres « provoquant du gel et de la neige en plein été aux États-Unis, à Québec, à Montréal et ailleurs. » Rachel Leclerc dans la section centrale de son recueil témoigne de la famine et des souffrances qu’ont alors connues les Gaspésiens. En cette période de malheur qui dura pendant de très longs mois, un personnage du récit évoquera la beauté : « Edmond pensait nous avons au moins la beauté / et demain nous aurons encore la mer / à fouiller si l’eau n’a pas gelé. »

Ainsi la beauté du monde n’est pas franchement occultée dans ce recueil, elle est néanmoins mise entre parenthèses, réduite plus ou moins à ce qu’en laisse entrevoir la chambre des saisons où la poète, loin de trouver refuge, monte afin de se confronter à justement cette réalité dure à étreindre, laquelle semble se dresser comme un obstacle devant les divers protagonistes des histoires qu’elle raconte. Ces personnages, outre ceux venus du fond des temps, comme cet Edmond et sa famille traversant de peine et de misère l’épreuve du vaste nuage de cendres, sont principalement ses parents et la fratrie de l’auteure.

Mais avant d’aborder la fresque miniature, et afin de dissiper un possible malentendu, lequel ferait croire que Leclerc saute du coq à l’âne en faisant se suivre dans son recueil des époques qui n’entretiendraient aucun rapport, il convient de jeter sur la composition du recueil un certain regard. Il permettra de réaliser que rien n’y est désordonné.

Le recueil est divisé en trois parties. Dans la première, la poète nous offre des poèmes qui n’ont rien de disparate : ils sont tous reliés à l’objet de sa quête, ils la présentent et en amorcent le traitement. On trouve dans cette section des poèmes d’une grande beauté.

Dans la seconde, la poète s’efface pour donner toute sa place à une période sombre de l’histoire. On pourra penser que les ancêtres dont elle parle sont précisément les siens, ou qu’ils les représentent, portant en leurs entrailles des semences qui plus tard connaîtront leur éclosion, si l’on peut dire, dans l’existence même de la poète. On pourrait croire que cette histoire de nuages correspond à une parenthèse, une digression, il n’en est rien. S’il est insensé de croire que je ne suis pas toi, il l’est également de prétendre que ces autres, même éloignés de nous dans le temps, ne sont pas nous, ne témoignent pas du fond de leur misère de celles qui aujourd’hui sont les nôtres. À ce sujet, la poète, devant « l’image du vieux cimetière », aura eu la pensée suivante : « des amours balisaient la route sous nos pas / irréelles, déraisonnables / preuve que ces hommes et ces femmes / avaient eu la même vision que nous / la même volonté de bonheur / et qu’ils avaient abandonné leurs outils / leur contrat de vie dans un temps / désormais forgé à notre image ».

La troisième partie du recueil est elle-même subdivisée. Dans la première section, la poète renoue avec la figure de sa mère. C’est une partie fort émouvante du recueil, très touchante. La deuxième section est consacrée au personnage du père. Section troublante qui permet de mieux saisir le drame vécu par cet homme et sa femme. Le recueil se termine avec la fillette, celle qui bien plus tard reviendra dans son pays natal afin d’y regagner la chambre des saisons.

On le voit, tout se tient. Tout ici sert un propos, chaque fil des différents récits formant torsade de manière à s’enrouler autour d’un seul même et grand récit. Une histoire est racontée. Elle n’est pas racontée n’importe comment et elle est loin d’être banale ou insignifiante. On aurait cependant pu le croire. En effet, qui regarderait distraitement la table à la fin du recueil pourrait penser, superficiellement il va sans dire, que le thème des saisons est bien traditionnel. Que leur succession au fil des trois dernières sections est on ne peut plus conventionnelle. Or lire un recueil de poèmes, ce n’est pas parcourir rapidement une table des matières. Et j’ajouterai, puisque nous parlons de la composition de l’ouvrage, que ce dernier ne correspond pas tout à fait à l’idée que l’on se fait ordinairement d’un recueil. En effet, La chambre des saisons ne réunit pas des pièces éparses. Chaque morceau participe d’un mouvement subtilement orchestré. Chacun scintille, telle une étoile de sens, dans une constellation plus large. Celle d’un récit.

La narration poétique de Leclerc est une narration en pointillé. Elle est constituée, du moins dans la première et la dernière partie, de fragments ou poèmes dont la plupart sont ou pourraient être autonomes, c’est-à-dire lus indépendamment de l’ensemble. Chacun livre sa propre somme. Or ces poèmes lus les uns à la suite des autres participent d’un faisceau compact, proviennent d’une même et unique source, et racontent non seulement leur propre histoire, mais bien également une histoire plus globale. On me sommera d’arriver en ville, on observera que de nombreux ouvrages de poésie fonctionnent ainsi (selon un mode d’ensemencement du sens octroyant au vent de l’imaginaire la charge de le disperser, je parle du sens, à la faveur justement de l’imagination créative, de manière ouverte et en partie aléatoire, selon donc les heureux caprices de l’inspiration propre à chaque poème, quitte à lui offrir par après telle ou telle place au sein de la constellation qu’est un recueil) ; oui, dans la composition des recueils sans doute en va-t-il fréquemment ainsi, mais dans le cas du livre de Rachel Leclerc ce processus opère plus qu’ailleurs de manière efficace, plutôt magistrale même, car rien ne semble y avoir été composé, puis déposé gratuitement au fil des pages. Au contraire, chaque mot, tous les vers participent de l’ensemble et assurent la cohérence de ce que j’ai identifié comme étant une fresque miniature.

Cet ouvrage, on le voit, est riche, généreux. On y lit un poème, puis un autre et chacun nous semble alors plus dense, plus riche et généreux que le précédent. C’est qu’on accompagne l’auteure dans ses découvertes, à travers des méditations qui, je me répète, portent le poids des ans et sont pour ainsi dire lourdes de sens. J’en veux pour preuve le titre de la première partie du recueil, il est emprunté à un poème : « Souvent l’infini me terrasse ». En exergue, la poète cite quelques vers d’un poème de Pierre Nepveu. Les voici : et c’était comme une clairière / en dedans, comme si le paysage / avait enfin trouvé en moi / où loger sa lumière ».

Souvent l’infini me terrasse : oui, l’infini de la mer devant, l’infini du ciel par-dessus le toit. Or cet infini est également celui d’une histoire perpétuellement en cours, dont les lointains balbutiements n’en finissent plus de se répercuter, de faire écho dans la conscience, de se déployer concrètement, de se manifester encore et encore, car les traces d’hier s’engagent à même nos pas dans un présent qui n’en finit plus d’être envahi par les vestiges du passé : « nous observons ces inconnus / derrière le voile des saisons / comme si les saisons étaient un réconfort / accordé par le présent devant l’impitoyable / et interminable narration du passé ». Et ceci : « sommes-nous entraînés par-delà les temps futurs / contraints de gravir des montagnes imaginaires / chacun portant le fantôme et les secrets de l’autre ».

Cet infini qui terrasse, si maintenant nous le mettons en relation avec les vers de Nepveu, s’ouvre et ouvre un passage dans la conscience, conscience qui se dégage, se désencombre de sa part d’ombre, s’éveille pourrait-on dire à l’élucidation de l’histoire personnelle de la poète. Celle-ci plongera dans ses abysses personnels, dans les tragédies familiales et collectives. La chambre, en réunissant toutes les saisons, se fera clairière, accueillera enfin la lumière : « c’était donc cela qui appelait dans la lumière / vers le lieu où chaque événement / trouve sa genèse / la fraternité du paysage et la faveur / le pacte des naissances / leur terrible et tendre explication ». Telle est finalement la démarche de la poète. Tel est le but qu’elle s’est fixé. Explication orphique de la Terre ? Non, rien d’aussi mallarméen. Mais explication tout de même et ce, à travers la narration d’une histoire personnelle et collective, la poète ramenant dans sa chambre claire ce qui demeurait obscur avant l’avènement du poème.

Le poème, ce par quoi et grâce à quoi Leclerc extrait « les visages / de leur éternité marine, toutes ces personnes / qui entre tes mains ont enfanté des personnages / le plancton nourricier de tes œuvres matinales / la joie de tes jours les plus sensibles ». L’italique établit une démarcation entre les divers poèmes du recueil. Dans les poèmes en italique, la poète s’adresse à elle-même. Les personnages auxquels elle réfère ci-haut sont évidemment ceux que j’ai préalablement présentés, le père, la mère, la fillette et les autres plus vaguement évoqués par la poète.

Je n’entre pas dans les détails de l’histoire de ces divers personnages. Mais leur destin est toujours bouleversant. Ils sont d’une grande humanité. Le père connaîtra des déboires, luttera contre des forces obscures qui heureusement n’auront pas raison de lui. Tous les personnages, et la poète elle-même offrent une résistance courageuse aux forces de destruction et d’anéantissement, font montre de volonté. La mère elle aussi, bien qu’accablée et terrassée par l’infini inaccessible de ses idéaux, se lève chaque matin en reprenant de manière volontaire ses charges domestiques, mais le jour en déroulant ses montagnes d’obligations fait déferler devant ses yeux lucides le cruel démenti qu’oppose à ses désirs la dure réalité de la vie conjugale. On songera en lisant les poèmes consacrés à sa mémoire à une sorte de bovarysme. On se marie dans la joie et pour trouver le bonheur, mais à cette époque pas si lointaine, les rêves rapidement sont en berne. Un « chien d’ombre » avait guetté « jadis le père », c’était sans doute celui de son propre père. Ce chien ressurgit dans une bouteille un peu plus tard, telle une fatalité transmise de génération en génération. C’est que les hommes boivent. C’est que les femmes endurent, dussent-elles en périr prématurément : « le jeune homme rangerait sa bouteille au buffet / se croyant capable de persévérer poings serrés / dans la voie de la discipline conjugale ».

La jeune épouse, elle, rapidement en vient à se dire : « c’est cela et rien d’autre / […] ici même s’achèvera ma vie un jour ». Malgré tout « souvent elle monte aux étages / et cherche un carré d’azur pâle / pour y inscrire un autre destin ». Et ceci : « elle voulait une vie simple / faite de livres et d’enseignement / elle se voyait dans une classe / avec un bourreau en chêne / des fenêtres gorgées de lumière / tous les visages de la soif / et de la faim tournés vers elle ». On le voit, la jeune femme, la jeune mère n’a rien d’une Emma Bovary, sinon un fort désir de l’autrement, d’un certain « lointain [brillant] au-delà du village ». C’est, s’opposant au spleen baudelairien, l’idéal, également baudelairien, bref universel. Et l’on pourra longuement méditer en lisant des vers d’une aussi grande et douloureuse lucidité : « alors j’incline à penser qu’une carte / si séduisante et enivrante soit-elle / jamais ne sera le territoire ». Ailleurs, il est question du « verrouillage du moindre horizon ».

Le thème de l’ennui est universel, Flaubert n’a pas inventé le bovarysme et le bovarysme n’est pas que l’apanage des femmes frustrées par le verrouillage de leur horizon. Certes, son autre nom est aussi tout simplement celui du romantisme. Et le romantisme ne se limite pas à une époque où déliraient des poètes chevelus. La plupart éprouvent, aujourd’hui comme hier, ce sentiment d’étouffement, qui consiste à ressentir que la bien stricte réalité emprisonne l’être de tout un chacun, à plus forte raison, au siècle dernier ou encore de nos jours, celui d’une femme mal mariée ou tout simplement mariée, entravée par la force des choses, contrainte à l’acception de sa propre négation. Le féminisme chez Leclerc n’est jamais appuyé, sa pertinence en est d’autant plus signifiante. Il en va de même du réalisme que manifeste la poète. Nous parlions de Flaubert. Ici, dans le recueil de Rachel Leclerc, la fresque ai-je dit est miniaturiste. On ne s’encombre pas des grandes charpentes propres au réalisme des grands romans du dix-neuvième siècle. Le réalisme se voit ici épuré, réduit à une ligne claire et ténue, aérienne. Il est ramené à son essence même, réduit à l’essentiel, stricte mélodie d’un chant dont le lyrisme est toujours finement retenu et qui consiste à dire les choses telles qu’elles sont.

L’écriture de Rachel Leclerc est d’une remarquable efficacité. On s’émerveille devant tant de beauté. Parmi des poèmes tout simples, d’autres où le ton parfois monte légèrement rappellent que les poèmes peuvent aussi à l’occasion parler un langage riche et somptueux, dont les splendeurs ne font cependant montre d’aucune grandiloquence. On trouve ici une éloquence discrète, qui consiste à trouver les mots justes, des images et des symboles intelligibles, à user de tournures où la prosodie est nette et précise. Ce sont là des qualités classiques, dans le sens le plus positif du terme.

Quelque part dans l’ouvrage, la poète recourt à cette belle formule, elle parle de « l’espoir lyrique ». Il aurait fallu que je relie cet espoir à la quête de la poète, laquelle a trait à l’harmonie. À vrai dire, je crois que la poète a mené sa quête à terme, qu’elle est parvenue à produire avec sa somme, avec sa fresque miniature, quelque chose de singulier et de très rare. Tout comme Baudelaire, qui dans le dixième poème des Fleurs du mal disait avoir « touché l’automne des idées », Leclerc est parvenue à « rassembler à neuf les terres inondées ». Ce rassemblement correspond évidemment chez elle à la cohorte des fantômes qu’elle a su réunir dans sa clairière, dans sa chambre d’écriture, où elle a su offrir à chacun sa vivante sépulture. Elle a eu « la patience d’arracher une histoire au néant ». Cela est loin d’être banal. Sur le plan culturel et poétique, référant à ses lectures et à ses écritures, elle en vient, malgré ses angoisses et ses déchirement intérieurs, à se rassurer modestement en admettant avoir « participé de [son] mieux à tant de beauté ». Accomplir une œuvre, cela somme toute est plutôt remarquable.

En refermant ce recueil dont j’admire toutes les pages, ce mot m’est venu : « Mon Dieu, que c’est beau ! »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

6 commentaires sur « Rachel Leclerc : La chambre des saisons : Poésie : Les Éditions du Noroît : 2021 »

  1. Cher Daniel, tu donnes ici, encore une fois, une lecture d’une générosité remarquable, et tu le fais de manière à révéler l’œuvre que tu décris élève le lecteur que tu es! Merci infiniment de nous offrir ta passion avec autant de générosité!

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    1. Merci Claude. Je sais que j’écris de longs textes et qu’il est difficile de les lire sur écran. Je félicite les lecteurs qui y parviennent, Je te remercie de l’avoir lu. Je sais que tu as en ta possession le livre de Rachel Leclerc et je suis certain que tu l’aimes autant que je l’aime. Je te souhaite un bon automne !

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