Mona Latif-Ghattas : Le pays du devenir : Itinéraire d’une enfant égyptienne : Éditions de La Boîte à Pandore : Paris 2020

Une maison d’édition veille au grain autant que faire se peut. Sur la page de couverture du livre dont il sera question, le nom de l’écrivaine subit une modification. Par le seul déplacement d’une lettre, Mona Latif-Ghattas se métamorphose en Mona Latif-Gatthas.

Tout un chacun redoute incorrections et coquilles. On cherche à équilibrer des phrases bancales. En l’absence de correcteurs d’épreuves, l’on se fie à de puissants logiciels. En matière de langue, Antidote n’offre peut-être pas l’ultime panacée, mais nous sommes plusieurs à lui devoir une fière chandelle. L’erreur est humaine. Qui écrit se laisse emporter, se préoccupe d’abord d’une histoire à raconter, de l’émotion que charrie son récit, de musique et de propos. Il est difficile d’être attentif à des détails aussi infimes que de petites lettres, manquantes ou importunes. Fin de l’éditorial. Passons aux choses sérieuses. Le pays du devenir est un ouvrage qui est loin d’être anodin. Il a l’exil pour thème principal.

Mais d’abord, à quel genre d’ouvrage avons-nous affaire ? À un roman ou un récit ? Comment dire ? Cela n’est précisé nulle part.

S’il s’agit d’un roman, il n’est en tout cas pas conçu à la manière des romans traditionnels : je songe au schéma actantiel enseigné du temps où le structuralisme sévissait à l’université, il m’en reste peu de souvenirs : après une situation initiale s’amorçait une quête, le héros ou l’héroïne franchissait une série d’obstacles, recevant le soutien des uns (ses adjuvants), affrontant l’adversité des autres (ses opposants). L’action progressait à la façon d’une courbe, d’une cloche.

Chose certaine, roman ou récit, Le pays du devenir fait montre d’une vraisemblance exemplaire. Il faut pour rendre compte de la réalité avoir un sens de l’observation aigu. Ou cela requiert une imagination dont la fécondité doit volontairement être tenue en laisse. Certains romanciers ont peu ou prou le sens du vraisemblable, ou ne tiennent sans doute pas à représenter les choses telles qu’elles sont; ils poursuivent d’autres objectifs (ou peut-être les mêmes, cependant avec d’autres moyens). Ils conçoivent volontairement des actions tirées par les cheveux, imaginent une intrigue abracadabrante et, pour tout dire, excèdent le cadre de l’ordinaire et de la banalité. Il faut être un Flaubert pour parvenir à assourdir les délires de l’inspiration et camper dans une petite commune de Normandie un destin aussi peu reluisant que celui de Félicité. Tout le monde ne peut ni ne veut écrire Un cœur simple.

Dans le cas d’un récit vaguement ou extrêmement autobiographique, si l’on tient à ce qu’il colle à la réalité, il n’y a qu’à bien se souvenir. Pour peu qu’on ait vécu, on aura quelque chose de plus ou moins intéressant à raconter. L’intérêt qu’y prendra le lecteur sera suscité par l’empathie que lui inspireront les personnages de l’histoire, laquelle suivra docilement le cours même de notre existence.

À vrai dire, il importe peu de savoir si Le pays du devenir est ou non une histoire inventée. Que l’auteure ait recouru à des souvenirs personnels ou brodé à partir d’eux, cela ne regarde qu’elle. En revanche, pour peu que nous adhérions à l’univers qu’elle présente, elle remporte son pari, lequel est de nous toucher, de faire réfléchir ou de simplement amuser.

Telles étaient mes premières réflexions, alors que j’entamais la lecture du dernier ouvrage de Mona Latif-Ghattas. Quant à mes impressions, celles-ci allaient perdurer, à savoir que ce livre est agréable à lire. Cela n’est pas rien. D’autant qu’il offre davantage qu’un simple divertissement.

La première partie s’intitule « Polish Babka ». Elle est sous-titrée « Avril 1966 ». Tout commence dans une relative insouciance, une presque innocence. On pourrait croire que le personnage principal, la narratrice, est encore une enfant. Pourtant, elle vient tout juste de se marier. Mais n’allons pas trop vite. Un bref avant-propos nous aura d’abord donné une importante information. Le couple, formé par « Milaï et moi », moi étant la narratrice, quittera sous peu Montréal en destination du Caire. Les époux retournent au pays natal afin d’y fêter deux jubilés d’or, celui de leur mariage et celui de leur arrivée au Canada, il y a de cela cinquante ans. Cette première page est écrite par une femme maintenant septuagénaire. Ces détails, nous aurons tôt fait de les oublier, tant la première partie du récit nous ramènera à la fin de l’adolescence de Malou, c’est-à-dire à son arrivée à Montréal en 1966, alors que jeune mariée, et elle le dit elle-même, elle est demeurée à bien des égards une jeune fille. Sa naïveté, en effet, transparaît dans ses faits et gestes, dans ses propos, dans le cahier qu’elle rédige (sorte de journal intime) et les lettres qu’elle fait parvenir à sa famille et ses amis restés en Égypte.

Au début du récit, Malou forme avec son mari Milaï, son beau-frère et sa belle-sœur, le quatuor du Polish Babka. Cette appellation désigne par métonymie le logement qu’ils habitent, lequel est situé au-dessus de la pâtisserie Polish Babka dans l’ouest de la ville de Montréal. La jeune femme est quelque peu désœuvrée. Elle a perdu ses repères et s’ennuie de son pays et des siens. Elle trouvera du réconfort dans la présence de Gamil, le fils d’Emma, une cousine de Milaï. Gamil n’a que 13 ans : « J’ai un ami. Mon premier au Pays de l’Avenir. Un ami avec qui je vais écrire un poème. Un jeune homme de mon âge, oui, de mon âge car, même si j’ai 19 ans, je reste collée à mes 13 ans. Quant à Gamil, il semble avoir assurément la maturité d’un jeune homme de 19 ans. »

Alors qu’à son arrivée, seule à la maison tandis que son mari et les autres sont au travail, Malou passait ses matinées en « déshabillé de noces », la voici qui s’habille afin d’accueillir Gamil qui à l’heure du lunch vient casser la croute avec elle. Tous deux partagent un même intérêt pour la revue Salut les copains et les chanteurs et chanteuses populaires en vogue. Malou initie son jeune ami à la poésie d’Éluard et Aragon. Elle lui donne un dollar et il part acheter des chips et des barres de chocolat. Ils les dégusteront en rigolant, comme des gamins. 

Le cahier de Malou fournit la matière de la première partie de l’ouvrage. N’étaient l’affreux drame qui fut celui d’Anne Frank et les horribles conditions dans lesquelles elle écrivit son journal, on pourrait dire que ce cahier rose (sa couleur n’est pas gratuite) en donne une manière d’équivalence. Il y a chez cette jeune femme un goût de vivre, une joie et une ingénuité remarquable qui font en effet songer à la petite Anne. Dans les situations difficiles, Malou fait montre de courage et d’optimisme.

Sa curiosité va de pair avec une certaine étourderie. Elle fait également songer à Bécassine, le célèbre personnage de la bande dessinée du début du siècle dernier. Malou est quelque peu maladroite. Ce qui donne lieu à des scènes amusantes. Elle a de bonnes intentions, veut se montrer serviable, mais elle ne sait pas faire la vaisselle, ne parvient pas à passer l’aspirateur. Elle veut participer à l’entretien du Polish Babka. En l’absence de ses colocataires, elle tente de nettoyer la cuvette, mais ce faisant brise la brosse. « Affolée à l’idée de plonger le bras plus avant pour le récupérer », Malou tire la chasse et provoque un dégât d’eau.

Elle prend l’initiative de cuisiner pour son mari et ses proches. Elle se pique de réaliser un mets exquis, un « feuilleté au riz et à la cervelle poêlée. » Elle croit se souvenir à peu près de la recette, improvise et finit par échouer lamentablement. Son entourage ne manque pas de lui faire savoir qu’elle est un peu gourde. Malou a « la tête dans les nuages. » Dans la deuxième partie, évoquant ce qu’elle fut dans sa jeunesse, elle parlera de son « innocence nubile » et de son « idéalisme d’équité ». Comme Anne Frank, elle est habitée par un souci de justice. Elle écrit beaucoup. Sans doute songe-t-elle déjà à devenir écrivaine.

Ce sens aigu de l’équité lui vient en partie de son père : « Papa est un industriel vénéré. Jusqu’à l’année dernière, il était propriétaire d’une belle usine de tissage de soie et de crêpe naturel qu’il a bâtie à la sueur de son front, avant que Nasser ne fasse glisser le pays sur la pelure de banane semée par les soviétiques (sic), nationalisant et séquestrant les institutions sur lesquelles tenait l’économie du pays. Idéaliste et socialiste dans l’âme, papa aime passionnément Nasser. Il croit à la révolution de 1952 et continue à penser que ces mesures, qui ont blessé une grande partie de notre société, vont créer une justice sociale et servir les intérêts du peuple. Il soutient Nasser et assiste à tous ses discours sur place. »

Malou a reçu une bonne éducation au Caire. Elle y a vécu dans un milieu privilégié. Au sens métaphorique du terme, elle appartient à une certaine « aristocratie ». Elle a une mentalité de riche, aime la mode, les beaux objets. Elle est raffinée : « … car je suis une princesse, papa me le dit tous les jours. » Du reste, les autres ont d’elle cette perception. « Je crois que pour Gamil, je suis une princesse. // Et cette idée me plaît infiniment. » Malou vivra pauvrement à ses débuts au Canada, mais son mari a un bon travail et il fera fortune. À l’université où elle ira compléter sa licence, « habillée avec soin pour faire bonne impression », elle prendra un cours d’escrime au centre sportif : « j’adore le mouvement des épées qui se croisent. Ça a de la classe ».

Lors d’une petite fête donnée en son honneur à son arrivée au Canada en 1966, Malou revoit des membres de sa belle-famille et rencontre des inconnus : « Les gens présents sont des cousins et des amis de Milaï, venus, à la mode d’Orient, souhaiter la bienvenue à la jeune mariée qui vient grossir les rangs des exilés d’Égypte au Pays de l’Avenir. Ils sont gentils, très gentils, ils semblent à l’aise et bien installés, ils semblent heureux, mais l’Égypte leur manque, mais personne ne parle d’y retourner, mais ils ont le mal du pays, mais ils ne parlent que de leur travail à Montréal, mais ils déblatèrent sur Nasser qui les a incités à s’exiler, mais ils partagent avec jubilation les spéciaux annoncés dans les magasins de la rue Sainte-Catherine, mais ils maudissent le froid et regrettent le beau climat du vieux pays. »

Emma, la cousine de son mari, l’adopte « en terre étrangère ». Emma « m’accueille avec cette sorte d’affection que je ne retrouve plus depuis mon arrivée au Pays de l’Avenir ». Tout n’est pas facile. Ses colocataires, Cynthia et Zarif, la sœur et le frère de son mari, sont au Canada depuis deux ans. Eux ont acquis ce que Malou appelle « l’expérience canadienne » : « ils sont devenus plus énergiques que les gens du Caire, ils savent ce qu’ils veulent faire et ils le font. ‘‘Chacun pour soi, en avant marche’’ semble être la devise d’ici et ça leur convient. Ils sont réalistes, et l’argent est un but stimulant, le premier but de leur vie actuelle. » Aussi regardent-ils en souriant leur jeune belle-sœur, cette étourdie qui tarde à trouver du travail et qui rêvasse en écrivant dans son cahier, telle une Anne Frank, afin d’exprimer ses états d’âme. 

On aura compris que le regard posé par la jeune Malou sur le Québec montre celui-ci sous un jour différent. Le point de vue de l’autre est révélateur. Celle qui vient tout juste d’arriver ici voit la réalité autrement. Elle en perçoit ce qu’à force de trop la voir le pure laine ne voit pas, qui saute cependant aux yeux de l’émigrant ou de l’émigrante. Par ailleurs, le lecteur québécois d’aujourd’hui entreprend grâce au cahier rose de Malou un amusant voyage dans le temps. Ainsi renoue-t-il avec la culture populaire québécoise, ses vedettes de la chanson, une Dominique Michel obtenant du succès avec « Ces bottes sont faites pour marcher ».  Malou parle même de « Cré Basile ».  Elle découvre des produits alimentaires « cheap » qui font ses délices. Elle savoure de nouvelles friandises. Elle mange du grilled cheese et du « Paris pâté », celui de la marque Cordon bleu, le pâté de foie étant à l’époque une denrée rare au Caire. Le prix des biens de consommation a aussi de quoi étonner. Mona Latif-Gatthas se souvient du coût de quelques-uns. À l’époque, on achetait de la « liqueur » avec un dix sous : un pot de peanut butter valait 29 cents. Pour un jeune, gagner 1,29$ de l’heure était une excellente affaire.

L’étranger qui veut s’intégrer à la population locale peut tenter d’adopter l’accent québécois. Marik, une autre de ses belles-sœurs, « parle avec ses collègues en prenant l’accent français canadien, qu’elle a vite retenu, c’est comme si c’était sa langue maternelle ; mais une fois rentrée à la maison, elle reprend l’accent et les « r » qui roulent de l’accent d’Égypte. » Mais cela ne va pas de soi pour tous les émigrés. Cet accent peut constituer une barrière infranchissable. « Raymonde souffre beaucoup de son exil. Elle a du mal à comprendre l’accent canadien. »

Aux grosses différences qui existent entre pays d’adoption et pays d’origine s’ajoutent de petites différences. Il y en a qui ont une certaine importance. L’absence de petits riens laissés derrière suscite la réminiscence et la nostalgie. Dans une lettre à Ketty (son amie d’enfance vivant toujours en Égypte et dont le prénom fait songer à Kitty, l’amie imaginaire d’Anne Frank), Malou écrit : « Ici, le café est une sorte d’eau chaude brune. Expresso, cappuccino, ça n’existe pas. L’odeur de notre café turc me manque. »

Pour bien connaître ce Canada où l’on accoste, rien de tel qu’une visite à Caughnawaga (Kahnawake). Elle aura lieu sous peu. Malou l’anticipe en se remémorant sa lecture du Dernier des Mohicans. On comprend lorsque Malou se souvient des films de Roy Rogers que l’innocence dans laquelle baignent les pages de la première partie est beaucoup moins innocente qu’il n’y paraît. Au bout du compte, les paradis perdus auront pour principale vertu de révéler certains enfers. Les films que voyait Malou dans la salle du Métro du Caire, elle assistait à leur projection en compagnie de ses jeunes amis, ses « voisins juifs, Berti et Mouky, ainsi que [ses] voisins musulmans, Hamada et Ibtissam. » Cette information est loin d’être insignifiante, on ne le réalisera que par après. Malou se réjouit donc à l’idée d’aller bientôt « voir en chair et en os les Peaux-Rouges pour qui on faisait la collecte d’argent le dimanche des missions, pour que les missionnaires jésuites puissent continuer à les instruire et à les baptiser dans la foi du Christ. » Elle sera déçue en se rendant dans le village touristique, dans la réserve des « Indiens » : « C’était plus vrai au cinéma. » 

Malou mettra du temps avant de comprendre la situation des Premières Nations, situation qu’elle sera plus tard en mesure de jauger à la lueur d’autres injustices, car son pays d’origine et les pays du Maghreb en général, durant les cinquante années d’exil que Malou passera au Québec, auront aussi été confrontés à de graves crises, lesquelles auront de douloureuses répercussions dans son pays d’adoption, qu’elle se plaît à nommer le Pays de l’Avenir.

Le thème majeur de ce récit, une formule assez riche le dévoile. L’auteure écrit tout simplement : « Un certain état d’exil. » Cet état, elle en traite en long et en large, avec doigté, sans appuyer. Des scènes du quotidien qu’elle rapporte nourrissent ses réflexions. « Les vieux que l’on arrache à leur pays ne sont pas toujours commodes, ils sont égarés dans le lieu aussi bien que dans leur tête. » Ou encore : « Le retour au pays de l’enfance est toujours un retour au pays perdu. »

Elle cite Gaël Faye, un rappeur rwandais, l’auteur de Petit Pays, prix Goncourt des lycéens 2016 : « Je pensais être exilé de mon pays. // En revenant sur mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me paraît plus cruel encore. »

Au début, le récit de Mona Latif-Ghattas aura sans doute donné l’impression d’être léger et primesautier. Cette impression se dissipera assez tôt. Du reste, Malou est une personne plutôt réfléchie. En fait, plus on avance dans la lecture, plus on saisit la profondeur de ce qu’on lit. La portée de ce livre fait un peu songer aux Lettres persanes de Montesquieu. On y trouve une dialectique, qui fait l’Orient regarder l’Occident et l’Occident observer à son tour l’Orient. En exil, Malou découvre un monde nouveau, celui du Pays de l’Avenir. Elle l’observe avec des yeux d’abord émerveillés. Le « regard étranger » conduit le lecteur d’ici à redécouvrir son propre pays. En retour, le cahier rose de Malou nous fait découvrir sa terre natale. Une sorte de dialogue culturel s’instaure dans ces allers-retours qui s’effectuent mentalement à travers les us et coutumes des uns et la culture des autres. Il y a là une dimension critique évidente, laquelle se trouve au départ dans le sous-texte, inscrite comme en filigrane, qui ira en s’accentuant alors que la narratrice nous fera part de ses préoccupations à l’endroit de la montée de l’intégrisme. C’est le principe de l’utopie. On brosse le portrait d’une société idéale et ce faisant, on révèle les travers du monde qui est le nôtre : « Ah! Comme il est moderne, ce Pays de l’Avenir ! Et puis, ça s’appelle « salon de quilles » ! Ici, on joue aux quilles dans un salon ? Tout cela est bien intrigant. »

L’auteure met en vis-à-vis les mentalités d’Orient et celles de son pays d’adoption : « il paraît qu’ici, on embaume le mort et on l’expose dans un cercueil ouvert. » En Égypte, le corps est mis en terre le jour même du décès, avant la tombée de la nuit. Malou s’étonne dès qu’elle arrive au salon funéraire. Elle croit être entrée dans une salle de cocktail. C’est que les gens bavardent et rigolent : « en Orient, ces gens seraient passés pour des sans-cœur. » Nous apprenons qu’en Égypte, « en rentrant de funérailles, il faut passer par un lieu neutre avant de rentrer chez soi pour ne pas traîner la mort jusque dans la maison. »

D’un monde à l’autre, les choses les plus simples diffèrent. Le lecteur d’ici sourit lorsqu’il surprend Malou à s’extasier alors qu’elle boit un Nescafé, « ce café délicieux introuvable en Égypte. » Il sourira moins lorsque Malou, devenue plus âgée, dénoncera dans la seconde partie du livre les terrifiants problèmes qui sévissent dans son pays d’origine, problèmes qui selon elle minent déjà de l’intérieur son pays d’adoption, pays qu’elle reconnaît de moins en moins. 

À la fin de la première partie, le quatuor fait ses adieux au Polish Babka. La narratrice écrit : « Il ne va pas me manquer. // Mon cahier rose est plein. // Demain, j’irai me promener sur la rue Monkland. // Et j’achèterai un nouveau cahier. »

« Porta Mundi » est le titre de la seconde partie du récit. Sous-titre : « Avril 2016 ». Le ton change, le récit gagne en intensité, l’écriture est plus raffinée, plus complexe. Le propos se précise. Si l’on a été diverti dans la première partie par la jeune Malou, l’on est maintenant plutôt averti par la femme qu’elle est devenue. Elle nous dit qu’une menace gronde. Quelque chose de troublant s’est produit depuis cinquante ans. Le vieux pays et la terre d’adoption se sont transformés, par forcément pour le mieux : « J’avais quitté l’enfance ensoleillée pour aller au bout du monde patauger dans la neige. J’avais posé mes pieds baignés de sable chaud sur l’asphalte gelé. Que de contraste ! » Innocent contraste, pourrions-nous dire. De pires sont survenus depuis. Ce qu’on a fui nous a suivis jusqu’ici. Le sable et la neige désormais se confondent. La femme est maintenant une femme mûre. Elle pose sur ses deux pays un regard de plus en plus juste.

Elle et son mari sont souvent revenus au Caire, ils y retournent cette année pour fêter leur cinquantième anniversaire de mariage. La narratrice, qu’il faudrait désormais appeler l’auteure ou l’écrivaine, car il ne fait plus aucun doute que ce récit est tout ou en partie autobiographique — autofiction ? Allez savoir ! La narratrice, dis-je, porte maintenant un poids nouveau, celui de sa conscience. Elle a été en quelque sorte illuminée. La veille de son envolée pour le Caire, elle a ouvert une valise qui se trouvait dans le grenier : « L’émotion crève ma mémoire. Ce que je tiens entre les mains exhale un parfum qui déroute mes narines. Diorissimo de Christian Dior, cuvée 1966. Je suis ivre. Les parfums sont comme les grands vins, ils voyagent avec le temps. » Nous apprenons au début de la deuxième partie que ce parfum émane d’un petit cahier rose. C’est le cahier de Malou. Celui qui renferme ce que nous avons lu dans la partie intitulée « Polish Babka ».

Dans la deuxième partie du récit, les choses se corsent. L’auteure dresse de douloureux constats. Devant un café, « un essaim de femmes sous leur niqab sinistre m’arrache à mes pensées. Dans ma jeunesse égyptienne, ce genre d’images nous étaient inconnues. Ces dernières années, d’une visite à l’autre, nous avons tous remarqué avec dépit que cet accoutrement régressif se glissait dans les habitudes du peuple, sans parvenir à en comprendre la raison. » Cette choquante vérité saute au visage de l’écrivaine : « Mais qui donc a réussi en cinquante ans à avilir ainsi les femmes ? »

« Le retour au pays de l’enfance est toujours un retour au pays perdu. » Oui, sans doute, mais sans doute faut-il également comprendre qu’aux yeux de Mona Lattif-Gatthas, L’Égypte s’est elle-même perdue. Or ce qui a perdu l’Égypte essaime désormais à travers le déploiement de l’émigration. Le sable et la neige désormais se confondent. Dans les dernières pages du livre, l’écrivaine s’adresse à la jeune Malou qu’elle était il y a cinquante ans : « Quand tu remplissais ton cahier rose de tes petites émotions de jeune fille fraîchement débarquée dans une sorte d’exil, aurais-tu imaginé que le fondamentalisme, qui avait commencé à miner ton berceau et qui a subtilement provoqué ton exil et celui de milliers d’autres, allait un jour te rattraper ? Et réveiller toutes les haines originelles qui, semble-t-il, restent tapies dans l’arrière-pays de la race humaine? » Au moment où elle écrit ces lignes, l’affaire Shafia défraie la chronique : Je viens d’apprendre le meurtre de trois jeunes femmes afghanes, organisé par leur père et leur frère, avec la complicité de leur misérable mère, pour la seule raison qu’elles voulaient vivres (sic) selon les codes normaux du pays où elles ont grandi : le Canada. Je peux crier, car du même coup, j’entends qu’un groupe d’islamistes réclame l’imposition de ladite ‘‘charia’’, cette loi archaïque totalement incompatible avec notre système démocratique. »

Mona Latif-Gatthas ne manque pas de courage. Elle en est consciente. Elle ose s’attaquer aux « fantômes de la régression » : « Et si, par éthique civique, tu dénonces tout haut ces abus insensés, risqueras-tu un jour d’être lynchée par la belle tonne d’hypocrites faussement bien-pensants, armée ennemie qui se formera autour … » Le sable et la neige désormais se confondent.

On a ouvert ce livre bien innocemment, on s’est bientôt rendu compte qu’il n’allait pas seulement nous amuser. Le pays du devenir fait partie de ces livres qui donnent aussi à réfléchir.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

4 commentaires sur « Mona Latif-Ghattas : Le pays du devenir : Itinéraire d’une enfant égyptienne : Éditions de La Boîte à Pandore : Paris 2020 »

  1. Les Beatles ont eu leur Nowhere Man. Elle me fait penser à une Nowhere Woman, mais grâce à tes bons soins habituels, pleine de charme et d’humanité.
    Je disparais dans les bois jusqu’au 15 juillet!

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  2. Il y en a eu dans notre coin de pêche, nous avons vu les pistes et une fenêtre du camp a été arrachée par un de ces fiers–à-pattes! Nous avions ce qu’il faut pour les tenir à distance…

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