Gaëtan Brulotte : Nulle part qu’en haut désir : Carnet d’écrivain : Lévesque éditeur : 2021

Qu’est-ce qu’un « carnet d’écrivain » ? Cette question un peu bête, on ne se la pose pas lorsqu’on lit un carnet dont l’auteur est justement un écrivain. Il y a là, en effet, une espèce de tautologie qui saute aux yeux : un carnet d’écrivain est tout simplement un carnet écrit par un écrivain. Un point, c’est tout. Il n’y a pas lieu de couper les cheveux en quatre.

À vrai dire, c’est de manière quelque peu rhétorique que je pose la question, un peu dans le but d’amener mon sujet, mais surtout parce que le genre auquel ce livre appartient me semble bien loin d’être évident. Un lecteur parfois se méprend, qui prend d’abord un livre pour autre chose que ce qu’il est. Celui que vient de faire paraître Gaëtan Brulotte me paraît d’un genre un peu particulier. Si je me demande ce qu’est un « carnet d’écrivain », c’est parce qu’un tel objet, du moins celui dont précisément il sera question ici, mérite qu’on s’interroge sur sa nature voire sa raison d’être.

Le carnet ainsi que le journal tenu par monsieur ou madame Tout-le-Monde est un objet intime, dont le rayon d’action est ordinairement limité, dont le destin dans la plupart des cas n’est pas d’être lu, du moins par un large public. Ce qui en fait l’intérêt ne tient pas au prestige de la personne qui le rédige, lequel prestige est souvent nul. Cette absence de prestige n’entretient bien entendu aucun rapport avec la valeur intrinsèque de l’individu tenant alors la plume, celui-ci pouvant être un personnage hors du commun. N’empêche, de tels écrits débordent rarement du cercle des intimes. Ils le font habituellement de manière posthume, si leur auteur ne les a pas plutôt voués au feu.

Des circonstances exceptionnelles peuvent révéler au grand jour les écrits d’un parfait inconnu. Ce fut le cas avec le célèbre journal d’Anne Franck, lequel ne fut pas d’abord publié en raison de la renommée de son auteure. Les conditions exceptionnelles où la jeune fille le rédigea, avec tout l’à-propos que l’on sait, éclairaient la Seconde Guerre mondiale et la question juive de manière saisissante. Telles étaient les vertus de l’ouvrage. Suffisamment grandes pour qu’on le publiât. Il ne fallait surtout pas oublier. Cela ne devait plus se reproduire.

Dès qu’une personne de grande envergure tient un carnet ou un journal, les notes qu’il jette sur papier, négligemment ou de manière soignée, sont la plupart du temps destinées, qu’elle le veuille ou non, à être lues. Même au-delà de leurs contemporains, bien souvent la postérité accueille plutôt favorablement de tels écrits, et ce principalement en raison de l’importance de leur signataire.

Mais les carnets, ordinairement, sont des objets un peu fourre-tout. On y note tout et n’importe quoi. Tel n’est pas le cas lorsqu’il s’agit des carnets d’écrivains.

Celui de Gaëtan Brulotte n’a rien de clandestin, du moins à première vue. Mais l’auteur est bien malin. On apprendra qu’il aime rédiger des nouvelles qui tout en racontant une histoire contiennent dans leur sous-texte des éléments plus ou moins secrets, qu’il laisse le soin à son lecteur de décortiquer lui-même. Avec Nulle part qu’en haut désir, bien qu’il ne s’agisse pas d’une fiction, la créativité de l’auteur est bien loin d’être en berne. Il introduit du jeu dans son carnet, beaucoup de jeu. Cela et autre chose encore peut déstabiliser le lecteur. Je l’ai dit : Un lecteur parfois se méprend, qui prend d’abord un livre pour autre chose que ce qu’il est. 

Pour une raison qui n’a aucune espèce d’importance, sans doute un peu relative à la bibliographie assez savante qu’on y trouve à la fin, j’ouvris le livre en croyant qu’il s’agissait d’un essai. Ce genre, nous le savons, a le dos large et bien puissant. Il supporte toutes sortes de textes, fait montre d’une grande souplesse et de beaucoup d’ouverture d’esprit. Néanmoins, à la base, il correspond pourrait-on dire à un type d’ouvrage où l’on tente de cerner et de développer un ensemble d’idées, que la raison la plupart du temps lie entre elles de manière plus ou moins rigoureuse. La fantaisie y montre parfois le bout du nez. Si l’on ne construit pas un édifice en bonne et due forme, du moins en propose-t-on une esquisse suffisamment élaborée.

Je croyais donc lire un essai. Il n’en était rien. N’avais-je pas vu que l’ouvrage appartenait à une collection clairement identifiée, appelée « Carnets d’écrivains » ? Je n’y avais pas porté attention. Et du reste, qu’est-ce qu’un « carnet d’écrivain » ? Et en quoi un carnet se distingue-t-il d’un essai ?

Quand, pour une raison bien obscure on s’aventure dans un ouvrage en croyant qu’on a affaire à un essai, alors que c’est d’un carnet qu’il s’agit, on finit assez rapidement par réaliser que quelque chose de louche se passe sous nos yeux. On ne comprend pas, par exemple, et n’approuve pas vraiment que l’auteur y parle de lui-même, de sa pratique et qu’il donne pour illustrer ses positions des exemples puisés dans ses propres ouvrages. On peut même en venir à penser que l’auteur manque de modestie. En réalité, on a tout faux. On est parti sur de fausses prémisses, avec des attentes déplacées.

Heureusement, il ne faut pas être parvenu à la page 183 pour comprendre la nature et la raison d’être du texte que l’on est en train de lire. Cette page se trouve à la fin du carnet, dans son post-scriptum. L’auteur écrit : « J’aime qu’on me laisse me pencher sur l’épaule d’un écrivain ou d’une écrivaine pour prendre connaissance de ses pensées et pouvoir jeter un coup d’œil sur l’arrière-cour de sa fabrique. Ce qui me fascine surtout, c’est de découvrir un Sujet pensant dans un effort de conscience et de présence à son engagement formel. J’y perçois un dialogue vivant avec le lectorat où l’on ne cherche pas à persuader, à embrigader, à prouver ou à démontrer comme dans un essai formellement argumenté, ni même à séduire comme peut le faire la fiction pure, mais simplement à élargir un champ de vision en transcendant la pratique artistique par une réflexion sur elle et sa genèse. On y appréhende des hésitations, des doutes, des approximations, des recherches, des aveux, des choix, des façons de faire et de concevoir, en un mot des styles, c’est-à-dire des manières d’être et des visions. »

Comme on vient tout juste de le lire, ce que Brulotte a écrit n’est pas « un essai formellement argumenté », bien que sur ce point, de nombreuses pages de son carnet, loin d’être farfelues, relèvent tout à fait de l’essai voire de l’article de revue spécialisée, de type universitaire. C’est que l’auteur est non seulement écrivain, il est aussi un théoricien averti, un spécialiste de la littérature, un savant versé en sémiologie. Lorsqu’il parle de la nouvelle, son genre de prédilection, ce n’est donc pas en dilettante. Il a beau ne pas argumenter, son discours est tout à fait cohérent. Le professeur se fait vulgarisateur et son lecteur prend des notes. Mais nulle part dans cet ouvrage n’est-on confronté à un langage franchement abscons. Le haut désir de l’auteur n’est pas de semer son lecteur en chemin. Il est vrai qu’il ne lui pave pas toujours la route, mais ce qu’il lui propose est loin d’être un pensum. La liberté lui est chère et il n’entend pas contraindre son lecteur, l’enfermer à double tour dans une cage ou une prison textuelle sans issue aucune.

Un carnet d’écrivain, c’est donc l’occasion en or pour un auteur d’inviter ses lecteurs à pénétrer dans l’antre de sa création, dans son atelier d’écriture. Il a carte blanche. Il peut parler en toute liberté de son métier d’écrivain, de sa passion pour la littérature, de sa vision du monde. Dans le chapitre intitulé « Travaux d’intérieur », le nouvelliste témoigne justement de cette opportunité : « Puisque dans l’écriture — et davantage encore dans un carnet qui est un instrument de pensée autant qu’un ensemble de fantasmes — se dessine à mes yeux une sorte d’autobiographie intellectuelle fragmentaire où l’on se montre capable de s’analyser soi-même, il me semble naturel de se prendre comme sujet de dissection. »

En lisant le carnet de Brulotte, certes, on en apprend sur l’auteur, sur ses origines modestes notamment. Mais ce n’est pas de son petit moi qu’il désire nous entretenir. On l’a bien lu, c’est sans équivoque : à travers le carnet « se dessine […] une sorte d’autobiographie intellectuelle fragmentaire ». Or si notre nouvelliste s’applique à s’analyser lui-même, il me semble surtout préoccupé de s’ouvrir au monde et de comprendre les autres, ses contemporains. Brulotte s’intéresse au monde dans lequel nous vivons. C’est là je dirais un des intérêts majeurs de son travail. Cet écrivain ne vit pas dans sa bulle, n’écrit pas pour enjoliver la petite cellule de son « je », pour décorer de menus petits plaisirs esthétiques son seul for intérieur.

Découvrir chez un auteur une aussi considérable ouverture sur le monde, cela contribue à renforcer le sens que l’on peut avoir de la nécessité de la littérature. Car enfin, qu’est-ce qu’écrire et pourquoi écrit-on ? Si écrire ne concerne que le nombril d’un auteur, en quoi cela peut-il nous regarder, nous les lecteurs ? Quand l’écrivain ne se contente pas de se pencher narcissiquement sur lui-même, quand le miroir qu’il nous tend correspond plus ou moins à celui de Stendhal, lorsque ce miroir réfléchit la réalité de manière à nous révéler à la fois le visible et l’invisible, alors on peut affirmer que la littérature n’est pas une vaine entreprise; elle permet à l’écrivain d’avoir une certaine prise sur le monde : « Pour moi, écrire, c’est un acte constant de dévotion envers le monde et de zèle envers l’être humain au sein d’une quête commune de sens dans la diversité des manières ; c’est aussi un acte de refus, qui s’oppose à toute déshumanisation pour mieux la dénoncer. » Comme nous pouvons le constater, nous sommes bien loin d’une conception parnassienne de la littérature. Sur ce point, l’auteur est clair : « la littérature n’est pas une fin en soi, mais un moyen. C’est un four à façonner des destins. »

L’engagement de Brulotte ne correspond pas à un embrigadement. Point de chapelle littéraire pour lui, qui se méfie des modes ; encore moins d’idéologie à scrupuleusement embrasser, défendre, soutenir et imposer de force : « la littérature telle que je la pratique cherche à suspendre l’idéologique dans son exercice. ». Notre auteur n’est pas un soldat, mais bien plutôt une sorte de doux rebelle, la douceur étant ici affaire de subtilité, ce dont ne manque pas Brulotte. J’en veux pour preuve son approche de la forme (des styles). Il insiste sur la nécessité d’une adéquation de la forme et du propos. Il privilégie l’étude de ce qu’avec d’autres penseurs il appelle les « singularités ».

L’approche de Brulotte me paraît fort intéressante. La nouvelle est une forme brève qui lui permet de prêter une toute particulière attention aux singularités. Il essaie « d’inventorier à [sa] façon des éclats de réel dans leur hétérogénéité. » Qu’est-ce à dire ? En fait, le carnet est très clair sur ce point, car l’auteur y développe suffisamment ses conceptions de la nouvelle en y présentant le type de recherche qu’il entreprend en recourant à ce genre littéraire. Pour résumer, et en espérant ne pas trahir ou dénaturer l’entreprise du nouvelliste, ce que Brulotte a le dessein de faire lorsqu’il rédige une nouvelle, c’est d’atteindre la « vérité », la « réalité » des individus — ces derniers correspondant ici à des « éclats de réel » : le particulier dans sa multiplicité permet ainsi d’envisager le général. Cette « série de subjectivations » offre « une forme de rencontre avec l’autre ». Pour des raisons que l’auteur prend la peine de nous expliquer, mais sur lesquelles je ne m’arrête pas, la nouvelle lui paraît se prêter « à merveille à cette exploration de visions de traverse. Aussi n’est-il pas étonnant de découvrir dans tous mes livres une panoplie de cas singuliers. »

Tout aussi intéressant est donc ce souci qu’a Brulotte de rechercher pour tous les cas singuliers dont il traite une forme d’expression qui permettra de les mettre véritablement en valeur. À la différence du reporter qui, contraint par les règles du métier, doit manœuvrer à l’intérieur d’un champ langagier moins large, se restreindre par exemple à l’univocité et au registre neutre, Brulotte peut user d’un plus vaste répertoire de formes et de langages. À « la panoplie de cas singuliers » correspondent alors diverses formes : « chaque texte affiche son style propre, adapté au sujet traité. » C’est là ce que l’auteur appelle une « coalescence entre styles et modes de vie ».

Notre « carnétiste » traite de divers sujets, tous en lien avec l’écriture. Il aborde entre autres la langue, le style « neutre », le trash, le milieu littéraire québécois, l’enseignement de la littérature, les études littéraires, et ce faisant examine des questions pointues de narratologie dont il arrondit les angles — autrement dit, il prend soin de bien se faire comprendre. On le suit avec plaisir lorsqu’il met en vis-à-vis la nouvelle et le roman, lorsqu’il distingue le conte de la nouvelle, lorsqu’il rapproche cette dernière de la poésie. On apprend, si on l’ignorait, que certains nouvellistes, dont lui, s’ingénient à « construire » un ensemble de nouvelles en lui donnant une cohérence organique. Il parle dans ce cas-ci d’un « nouvelliaire », néologisme formé « sur le modèle de ‘‘bestiaire’’ ». On retrouve le même phénomène en poésie. Certains poètes se soucient peu de donner à leur florilège ce type de cohérence, alors que d’autres entreprennent de structurer leur recueil, d’organiser la matière qu’ils y ont mise de manière à ce qu’elle ne parte pas dans toutes les directions, n’ayant alors ni queue ni tête. Ainsi donc, chez Brulotte, « le ‘‘nouvelliaire’’ conjugue à la fois une hétérogénéité de textes et une homogénéité d’ensemble, rassemblant deux principes en apparence contradictoires. »

Si l’on s’instruit en lisant Nulle part qu’en haut désir, on s’y amuse aussi beaucoup. L’auteur n’est pas un pitre, mais il a le sens du plaisir et il est plutôt ingénieux. C’est un bon petit diable, un peu joueur de tours, rebelle ironique. La fonction ludique du discours n’amuse pas que lui, mais elle n’a pas l’heur de plaire à tout le monde. J’explique.

Dans le chapitre intitulé « Le ‘‘savanturier’’ de l’écrit », Gaëtan Brulotte raconte une savoureuse anecdote. Un peu piquante. Où qui s’y est frotté s’y est en quelque sorte piqué. L’arroseur n’a pas été arrosé, mais les agélastes ne l’ont pas trouvé drôle. Pourtant, là où s’introduit clandestinement la littérature, là peut-être montre-t-elle vraiment de quel bois elle se chauffe. J’explique.

La littérature occupe un certain territoire. Elle évolue à l’intérieur des limites qui lui sont dévolues, celles de la scène au théâtre ou de la lecture publique avec la poésie. Elle s’enferme surtout dans les livres et semble ne pas devoir en sortir. Mais il existe une forme littéraire généralement sous-estimée, c’est celle de la mythomanie ludique. À sa forme de mensonge quelque peu carnavalesque, dont l’intention est parfois de jouer des tours, comme ce fut naguère le cas avec les insolences d’un téléphone (se souvenir de ce qu’elles étaient indique clairement que l’on n’a plus vingt ans), à cette forme de mensonge ludique, dis-je, s’ajoute une autre forme de littérature que l’on pourrait appeler la littérature clandestine. Là où on ne l’attend pas, là voici qui prend place. C’est précisément ce à quoi Brulotte nous permet d’assister a posteriori lorsqu’il raconte le souvenir suivant.

Mais les pages où il le raconte doivent être lues, les résumer les aplatira. Je m’y risque toutefois.

L’auteur enseignait dans une université québécoise. Il était tenu tout comme ses confrères d’assister à des réunions départementales hebdomadaires. Une grande quantité de ces réunions s’avérant inutiles, du moins aux yeux du jeune professeur, il décida de s’en abstenir le plus possible. Mal lui en prit, la coordination du Département le força à en dresser semaine après semaine le compte rendu. Un littéraire dans l’âme est toujours un littéraire, ou plutôt, donnez une plume à un créateur et il s’en donnera à cœur joie. Voici donc notre Brulotte qui se prend au jeu. Plutôt que de rédiger bêtement, académiquement, sérieusement ses procès-verbaux, le voici qui donne libre cours à l’inventivité de l’écrivain qu’il est. Il ne rapporte pas platement ce qui se dit lors des réunions, il y ajoute « des indications scéniques sur les gestes accompagnateurs, les mimiques de chacun, les tics caractéristiques, les soupirs de diva, les attitudes souvent théâtrales. Le tout finissait par tourner à la mascarade la plus drolatique et mettait vraiment en évidence ce que je n’avais cessé de penser de ces séances, soit leur vacuité incommensurable et leur vanité intégrale. » Je laisse le lecteur deviner la suite. Elle est moins drôle, mais elle est fort instructive.

On le voit, nous avons ici affaire à un écrivain sérieux, très critique et fort inventif. Son carnet incite le lecteur à lire davantage de nouvelles. Il donne également envie de découvrir ou de redécouvrir l’œuvre de Brulotte lui-même. Surtout lorsqu’à la fin, il nous est permis de goûter à son art. Avec « Promesse de conclusion », le nouvelliste réalise un véritable tour de force, et de farce. Rarement la fonction ludique de la littérature aura-t-elle gagné un niveau aussi élevé. Encore une fois, Brulotte introduit la littérature là où on ne l’attendait pas. Littérature clandestine, ai-je dit. La voici qui fait effraction dans un très sérieux colloque portant sur la nouvelle. Brulotte y livra ce qu’il appelle une « fiction théorique ». Voilà qui est bien dit.

On avait chargé le professeur-écrivain de prononcer une conférence de clôture. Il le fit à sa façon. Une « manière hybride » fut la forme qu’il jugea appropriée pour faire valoir en sous-texte ses positions. Il fit la lecture d’une nouvelle de son cru, intitulée justement « Promesse de conclusion ». On y voit un « personnage conférencier un peu loufoque en train d’exécuter sa promesse de clore le colloque en question. Il lit laborieusement son texte dans lequel il cherche à expliquer le caractère performatif de la nouvelle qui lui paraît être une des marques du genre. » Cette histoire nous dit Brulotte « met en scène la théorie et la sortie de la théorie, soit une distanciation à son endroit par la moquerie. [Elle] en arrive à suggérer entre les lignes que vient un temps où il faut sans doute quitter les chapelles et balancer les catégories d’acier pour retrouver le contact direct et vivant avec les textes. »

Cette nouvelle, finalement, se rapproche grandement de ses vieux procès-verbaux qui, en début de carrière, avaient heurté les sensibilités rigides de ses collègues, ce qui l’avait alors conduit à l’exil. Avec « Promesse de conclusion », l’auteur est franchement comique. Une conférence prenant ainsi la forme d’une nouvelle dénote une remarquable créativité de la part de son auteur. Il y a là assurément de l’audace, de l’originalité. Le conférencier (lequel ? il y en a deux, celui de la fiction et celui, Brulotte lui-même, qui en livre la lecture) semble se moquer de la théorie littéraire. Cependant il ne la tourne pas en dérision. Il la présente tout à fait sérieusement. Ce qu’il dit au sujet de la nouvelle correspond plus ou moins à ce qu’on a pu lire dans les chapitres antérieurs du carnet. Mais ici, le dispositif fictionnel qui l’encadre prête à sourire, même à souvent éclater de rire. C’est du grand art. Je pense, par exemple, aux périphrases désignant le conférencier et aux diverses formules employées pour indiquer qu’il mime les guillemets. Je me borne à en citer une seule : « il lance ses mains en l’air comme des ailerons de poulet pour figurer les guillemets. »

Après cette « Promesse de conclusion » à la fois amusante et sérieuse, comment se risquer ici à conclure ? Par une promesse, peut-être ? Mais elle est déjà faite. Il s’agira pour moi de découvrir La contagion du réel, un recueil de nouvelles de notre « carnétiste », paru chez Lévesque éditeur en 2014, et couronné l’année suivante par le prix Gérald-Godin. Ce n’est pas rien.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

Un avis sur « Gaëtan Brulotte : Nulle part qu’en haut désir : Carnet d’écrivain : Lévesque éditeur : 2021 »

  1. Cet ouvrage m’apparait comme une aventure d’expert, de spécialiste, d’académicien destiné à faire progresser la «nouvellologie». Beau prétexte pour toi Daniel de te lancer sans prétention dans la «carnetologie»… Quand deux rebelles se rencontrent c’est sympathique!

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