Et la poésie ? : Actes de la Rencontre québécoise internationale des écrivains (1979) : Liberté : numéro 130 : juillet-août 1980

Je regarde mes rapports, parce que j’en ai deux (mon hamburger, c’est un Big Mac, parce qu’il a trois étages) ; à propos de la tragédie, et là je ne veux pas parler pour les autres… Vous voyez dans quelle situation vous nous mettez ! D’abord dans un hachoir, après ça dans un hamburger, et puis là, maintenant, il faudrait que je sorte le bout du nez et que ça représente quelque chose de consommable.

                                                                     Jacques Brault

La poésie est si essentielle qu’elle n’a pas besoin d’être définie.

                                                                    Jorge Luis Borges

PREMIER JOUR

Au tennis, le dernier point d’un match s’avère le plus important. Il détermine le gagnant. Il en va ainsi dans quelques sports, mais pas tous. À la boxe, par exemple, l’issue du combat, comme on le sait, ne repose pas forcément sur le knock-out, le dernier coup asséné, lequel invariablement met fin au duel et permet de remporter la victoire. À vrai dire, un boxeur a beau donner le dernier coup de poing, c’est souvent en pure perte : dans un match au sortir duquel nul des deux combattants n’aura été épargné, l’arbitre devra finalement trancher et choisir qui des deux opposants est le vainqueur.  

Dans une polémique, celui qui prononce le dernier mot n’a pas toujours… le dernier mot. Sa phrase a beau être mordante, elle n’est pas toujours assassine. Pour savoir qui des belligérants a raison, il faut se faire soi-même arbitre et choisir son camp. Le processus est démocratique, c’est-à-dire qu’il n’est pas forcément fondé sur des observations d’ordre logique et rationnel. Du reste, dans le domaine de la poésie, il entre une grande part de subjectivité. Les poétiques ne sont diverses qu’en raison de cette fluctuation du jugement. Ce qui se conçoit bien pour l’un paraît inconcevable à qui conçoit les choses autrement. Les poètes accordent leurs luths tant bien que mal, mais ils ne chantent pas tous la même chanson. Il y a souvent de la chicane dans la cabane, mais ici, je crois que c’était plutôt dans une auberge.

Qui eût cru que les poètes pouvaient se livrer à de pareilles batailles ? Ces êtres dont la réputation — mais peut-on se fier aux ouïes-dires ? — est d’être doux et pacifiques montrent parfois les dents, à tout le moins s’invectivent et pas toujours poliment.

On vient tout juste de m’en fournir la preuve. Je referme à l’instant une revue littéraire. Jamais je n’aurais pensé y trouver ce que j’ai vu. De la parole en lutte avec de la parole. Ce qui justement s’appelle une polémique.

La revue dont je parle est la revue Liberté. Plus précisément, le numéro 130, intitulé « Et la poésie ? », dont la parution est ancienne, juillet-août 1980. L’exemplaire coûtait 4 $. J’étais abonné à la revue. Je possédais presque tous ses numéros. Je me les étais procurés lors d’une vente « amicale », le comité de direction de la revue les ayant proposés au rabais. Vraiment, il y avait là des trésors. Malheureusement, ma merveilleuse collection prenait un peu trop de place. J’ai dû la descendre au sous-sol. Mal m’en a pris. Quelques années plus tard, les moisissures ayant fait leur œuvre, il fallut me résoudre à m’en défaire. Du désastre n’échappèrent que quelques numéros conservés à l’étage, dont celui-ci, les Actes de la Rencontre québécoise internationale des écrivains (1979).  

Ces actes ont été mis en forme par un jeune René Lapierre, alors secrétaire de la revue à l’âge de 26 ans. Avec Dominique Lauzon, il était le plus jeune poète présent à la rencontre, le doyen étant alors Robert Duncan, né en 1919. La moyenne d’âge des poètes présents se situait autour de 44 ans. Brault avait 46 ans. Nicole Brossard, 36.

On pourrait faire une autre moyenne. On s’en passera. Compter sur nos doigts suffira. En incluant une absente, dont une communication est cependant donnée en annexe, il y avait trois femmes lors de cette rencontre : Vera Linhartova (l’absente), Nicole Brossard et Cristina Peri Rossi (la seule à présenter une communication). J’allais oublier Yvette Z’Graggen, une auteure suisse née en 1920. Donc, quatre femmes versus beaucoup, beaucoup d’hommes. En fait, dix fois plus d’hommes.

Au silence relatif des femmes, s’ajoute, signe des temps, une particularité notable dans leur discours, celle d’un non moins relatif effacement, d’une neutralisation si l’on peut dire de leur genre dans le genre dominant. Si le temps depuis ne semble pas avoir altéré la poésie de manière fondamentale, si les discours tenus à son endroit il y a quarante ans demeurent plutôt d’actualité, ce qui saute aux yeux lorsqu’on entreprend la lecture des actes de cette rencontre a moins trait à la poésie qu’aux mœurs, aux mentalités, pour tout dire à l’évolution de la condition féminine. Nous vivons à une époque où il serait inconcevable de laisser une part à ce point congrue aux femmes. Nous y reviendrons. Et alors, il conviendrait non pas de parler de ce qu’on leur a laissé prendre, mais bien plutôt de ce qu’elles ont elles-mêmes pris et conquis.

Mon intérêt marqué pour la poésie m’avait incité à conserver ce numéro loin de la poussière, à le préserver des acariens et autres miasmes. J’y suis revenu récemment, poussé par la curiosité, un peu pour mesurer la distance parcourue depuis sa parution et constater si le pas rimbaldien avait depuis été ou non tenu : « Il faut être absolument moderne. //Point de cantiques : tenir le pas gagné. » Ce numéro, parcouru à l’époque de sa parution, il était grand temps que je le lise enfin sérieusement. Car la question posée lors de cette rencontre : « Et la poésie ? », Dieu sait que jamais pour ma part je ne suis parvenu à y répondre de façon satisfaisante. Faute de les avoir suffisamment assimilées, aux fugaces connaissances obtenues grâce au concours des Anciens et des Modernes, éclairé par divers phares tout au long de mon parcours, lors des haltes m’inclinant devant de rares monuments, me voici aujourd’hui revenu à la case départ. Au point d’un éternel retour. Je dois tout reprendre depuis la base. Qu’est-ce que la poésie ? Une galère assurément devenue pour moi un radeau de la Méduse. Je dérive dans ces eaux-là depuis bientôt cent ans. Je ne sais pas ce qu’est la poésie. Pour éclairer ma lanterne, j’ai demandé à de vieux amis, dont la plupart sont morts. Avec tous les risques inhérents à ce genre de « traduction », voici en substance ce qu’ils m’ont répondu.

En commençant par la fin, petite bouée de sauvetage, les derniers mots de la revue où il est dit que la poésie est « Une chose très simple, que je renonce à comprendre, qui, en revanche, ne cesse pas de me surprendre, pour m’inquiéter autant que pour me ravir. » Ainsi s’exprimait Véra Linhartova dans le texte mis en annexe. Voilà donc ce qu’est la poésie. Cela pourrait suffire, qui me paraît bien sage. Aveu d’une impuissance ressentie conjointement à un ravissement. Le numéro tout entier peut être résumé ainsi. Telle est la poésie. L’ange et le démon, Meschonnic et White, ou serait-ce l’inverse ? n’y trouveraient sans doute pas matière à polémique.

Commencer par la fin peut amuser, mais soyons plus sérieux. Les poètes s’étaient réunis au Mont-Gabriel pour tenter de faire le point sur la situation de la poésie au tournant des années 80. Ils devaient répondre aux questions suivantes. On les invitait à rendre compte de la fonction sociale des poètes, de la « spécificité » de la poésie : Comment, et que nous disent, au sujet de ce que nous sommes, ceux qui font aujourd’hui œuvre de poésie ? Quelle place occupe le poète dans le monde ? Est-il condamné à situer et maintenir le lieu de sa parole dans une marge étroite, proche du silence ? Alors que le roman rejoint un vaste lectorat, le poète en s’éloignant de « la langue courante » n’est-il pas responsable de l’écart qui se creuse entre lui et la société ? À peu de choses près, voilà les thèmes proposés aux participants sur le dépliant de la rencontre. Vaste programme !

COMMUNICATIONS

FERNAND OUELLETTE

Au premier jour de la rencontre, Fernand Ouellette prend la parole. Son rôle alors, me semble-t-il, est d’étoffer le texte du dépliant, d’ouvrir plus largement les voies sur lesquelles s’avanceront les intervenants, de rappeler aussi de manière synthétique les accomplissements réalisés par leurs devanciers ainsi que leurs contemporains, dont certains sont présents à la rencontre. Il s’arrête assez longuement sur le cas de Kundera, à ce qu’il identifie comme étant son apostasie. Le célèbre romancier s’est converti à la prose. Ouellette explique dans quelles circonstances et pourquoi. Tout lecteur de La vie est ailleurs sait de quoi cela retourne. Ouellette évoque les conditions politico-sociales (régime communiste de la Tchécoslovaquie) qui ont incité Kundera à entreprendre « de faire par le roman une description/dénonciation de la vision lyrique du monde ».

Dans sa communication, Ouellette élabore sa pensée en prenant appui sur celles de quelques confrères. Il les cite. Si on ne saisit pas le sens de chacun de ces prélèvements, du moins ce premier contact a-t-il le mérite de préparer le terrain, de nous annoncer les propos qui seront tenus. Ouellette a montré que « Kundera est trop concentré sur l’homme tel qu’il est pour croire à l’homme tel qu’il se rêve ou se cherche. » Entendons par là que Kundera se situe dans l’espace où se déploie la tragédie du temps présent, qu’il se préoccupe d’abord et avant tout de l’histoire, d’un monde, écrit Ouellette « où le Pouvoir prétend qu’il est la vérité, qu’il possède la clef du sens. » Or les poètes entendent les choses autrement. Pour ces derniers, tout se passerait « dans un non-espace, avant la chaîne de la logique, l’engrenage des concepts et leurs oppositions ». Ce non-espace-temps correspondrait à ce que Claude Esteban appelle le « lieu hors de tout lieu ».

Quand Ouellette déclare que « sans espérance, il ne peut y avoir de poésie », nous sommes plutôt loin de Kundera. Et Meschonnic, ce jour-là, fera entendre un tout autre son de cloche, qui en appellera à « la critique de la sacralisation de la poésie. »  

Il faudrait pour bien entendre ce qu’avancent tour à tour, et non sans dissonance, les divers intervenants lors de cette rencontre, laisser résonner l’entièreté de leur discours. Cela me semble impossible. En découpant ainsi que je le fais la présentation de Ouellette, je laisse malheureusement tomber bien des nuances autrement significatives. Je m’en excuse, comme Ouellette qui à la fin de son allocution écrit : « Les poètes cités me pardonneront d’avoir peut-être abusivement exploité leurs images ou leur pensée. J’ose espérer qu’ils n’y verront qu’un hommage rendu à leur poésie, à la poésie. »

Au point où nous en sommes, déjà nous voyons se profiler au moins deux tendances. Si je les décris en adoptant le point de vue d’un Ouellette, je puis grossièrement les identifier de la manière suivante. Certains poètes se réclament du sacré, la poésie pour eux ne se conçoit pas « hors de l’espace du sacré ». D’autres se situent au contraire du côté du désespoir ou du non-espoir. Ils consentent « à une rupture avec la consonance ou à un silence pierreux et infini sur le monde. » À ces positions, d’autres bien entendu s’ajoutent. Je tenterai de les présenter.

SALAH STÉTIÉ

Salah Stétié commence son discours en se disant honoré de « prendre la parole à cette réunion de la poésie et de l’amitié ». Cette politesse semble de mise, en quelque sorte protocolaire. Elle est néanmoins la bienvenue, prémonitoire pourrait-on dire, compte tenu des propos que tiendra dans quelques jours le grand poète diplomate qu’est Stétié, car il ne le sait pas, mais il sera appelé bientôt à jouer un rôle de pacificateur, de réconciliateur, amusé il est vrai, et qui ne se privera pas, tout aimable qu’il est, de jeter un peu d’huile sur le feu lorsque le débat se fera intense et que camperont sur leur position ses frères ennemis.

Je ne connaissais pas la plupart des poètes étrangers conviés à ce grand rendez-vous. Salah Stétié cependant m’était quelque peu familier. À plusieurs reprises au fil des ans, j’ai lu non sans ravissement son recueil intitulé L’eau froide gardée. J’étais curieux de le retrouver dans le cadre de cette rencontre.

Sa pensée se livre sous la forme d’un essai poétique. Il fait naître sous nos yeux un poème ou plutôt, de manière fort poétique, il nous permet d’assister à la genèse d’un poème. Dans l’élaboration poétique, le poète se fait « parturiente ». Je traduis. Ce ne sont pas les mots de Stétié. Ses mots, les voici : « Et pourtant l’expérience de poésie est ainsi faite que le poète qui va dans le noir, soudain, à l’approche d’une densité, sait d’intuition que sa parole est fruit et que ce fruit immatériellement hors de lui s’est noué. Le poète, comme la femme, est lourd d’un enfant obscur et, comme la femme, de sa mort recherchée, il fait une vie. » On peut songer à Mallarmé : « Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée ! » Ce fruit, cet enfant, chez Stétié, devient un oiseau. C’est, pourrions-nous ajouter, un cœur qui s’envole. « La poésie, sans être serve, n’est pas non plus libre de notre histoire, de nos histoires et de tout ce que celles-ci attachent à elle. L’oiseau qu’elle est n’est pas tout à fait innocent. L’oiseau, pour allégé qu’il soit, porte le signe du sang — et prend ce sang avec lui dans l’élévation advenue. […] Le poème se détache, à quelque moment très originel de lui-même, de tous les événements de sa naissance visible : il quitte la main ouverte de la psyché… ».

Encore une fois, de tels prélèvements semblent conspirer à l’encontre de mes intentions. Je voulais mettre en lumière, je ne jette que de l’ombre. Mais puisque je me suis engagé à « traduire », au risque de trahir, je poursuis mon travail.

ROBERT DUNCAN

Je connaissais un peu le poète libanais. Je découvre avec vous l’Américain, Robert Duncan. Il me fournit l’occasion de préciser ma pensée sur un point que j’identifierai comme celui de l’allégorisation de la poésie. Nous sommes à la limite de la prosopopée. Une prosopopée à laquelle il serait cru dur comme fer, à laquelle d’aucuns adhèrent pleinement. La personnification de la poésie donne parfois lieu à de bien étranges formules, lesquelles me paraissent porteuses d’une certaine mythification, je ne dis pas « mystification ». Assurément, un Kundera n’est pas sans sourire s’il entend déclarer, comme le fait ici Duncan, que la poésie, correction : « la Poésie », « est pour moi une entité, presque une apothéose. » Et Duncan de poursuivre : « Oui, je comprends que cette Elle doit être un personnage fictif, un être métaphorique, mais pour moi Elle a son domaine réel au-delà de la littérature. »

Duncan va plus loin. Il n’est pas maître dans la maison du poème. La Poésie à qui il voue un culte a sur lui le dessus. Il est loin de s’en plaindre. Il écrit pour connaître l’intention de la Poésie, comme si la Poésie attendait quelque chose de lui, lui réclamait en quelque sorte son dû : « Ce n’est pas mon intention, mais l’intention d’une poésie à laquelle il me faut obéir. Je n’écris ni pour dire quelque chose de moi-même, ni pour exprimer quelques émotions, mais pour recevoir le don du poème d’Elle, pour connaître encore le transport de cette grâce, là où les sons et le sang de la langue chantent encore sous le commandement poétique. […] Dans l’imagination, cette puissance, cette présence a un visage vrai, un corps secret et sa main sait arracher de mon corps mon cœur pour le faire de nouveau battre dans les mots du poème. »

On me permettra de dire que je suis loin de condamner de tels propos. Je les trouve très beaux. J’y vois une profonde humilité. Ils sont simples. Contrastant avec ce qui bientôt sera dit.    

HERRI MESCHONNIC

Henri Meschonnic arrive à la tribune. Avec lui, pas question d’imagination, encore moins d’allégorie. Lui ne s’écrierait pas comme naguère notre bon vieux Miron, ne dirait pas : « la poésie n’a pas à rougir de moi ». C’est que la poésie, observée froidement, scrutée lucidement par un savant comme Meschonnic, à qui bien sûr il n’échappe pas qu’une métonymie n’est pas une aberration langagière, pas un « faux pas » de la pensée, mais bien une manière de dire, lui s’exprime, du moins dans le cadre d’un colloque, en prenant les mots au pied de la lettre, dans la conscience extrêmement soutenue de leur signification, avec l’engagement de n’en user qu’avec précision.   

Malgré tout, Meschonnic ne parviendra peut-être pas à se faire entendre par ses « amis ». Salah Stétié, dans les débats qui deux jours plus tard ferment la rencontre déclarera : « Je ne suis pas professeur et je n’ai pas à ma disposition, notamment, la multiplicité de disciplines et la subtilité de notions que le cher Henri Meschonnic met simultanément ou tour à tour en action, de sorte que c’est parmi nous probablement l’homme le moins vulnérable, celui qu’on n’arrive jamais à coincer, alors que lui met sous chacun de nos propos, sous chacune de nos attitudes, la bombe du terroriste. Car le vrai terroriste, finalement, ce n’est pas le Robespierre que j’ai à ma droite, mais cet extraordinaire produit de l’intelligence française et européenne qu’est Meschonnic… »

Je n’étais pas au Mont-Gabriel lors de cette rencontre, cependant il ne faut pas être la tête à Papineau pour comprendre que le poète assis à côté de Stétié n’est nul autre que Kenneth White. Mais chaque chose en son temps, revenons à la communication de Meschonnic. Elle représente, en vertu de son contenu et parce qu’elle donnera lieu à des débats plutôt musclés, un temps fort dans l’histoire qui se déroule sous nos yeux. C’est une histoire aussi passionnante qu’un combat de boxe. Ou, élevons-nous dans l’ordre du symbolique, c’est quelque chose qui ressemble à une lutte engagée par des titans, ou encore un genre de combat où s’affrontent l’ange et le démon, encore qu’il soit difficile de départager l’ange et le démon. Ce n’est pas simple, d’autant qu’aucun des opposants n’est franchement innocent. Assurément leurs armes diffèrent.

Avec Meschonnic, les choses se corsent. On passe d’un registre à un autre, d’un registre littéraire à un registre soutenu, maintenu très haut dans les hautes sphères du logos. Si la chose avait du sens, je dirais que ce n’est pas le Meschonnic poète qui prend ici la parole, mais bien plutôt le savant, le poéticien, l’universitaire. Lorsqu’on le somme de rendre compte de la nature de son travail, le poète ordinairement s’y prend de manière poétique. Lui à qui est fait le reproche de pelleter des nuages, fidèle à sa manière, semble s’exprimer vaguement, à l’aide d’images, de suggestions. Avec Stétié, par exemple, le poème sera oiseau, « flamme de la lampe ». Chez James Sacré, cela donne ceci : « Poésie, ce m’est comme la joue ou la fesse aimée du langage. »  Pas de vague chez Meschonnic, mises à part celles que provoqueront ses positions lors des prises de bec à venir. Pas de nuages non plus. Plutôt des concepts, une terminologie de fine pointe si je puis dire. Rien que puissent saisir aisément un enfant d’école ou un simple amateur de poèmes, que ce dernier soit ou non averti.

Meschonnic ne prend pas la poésie à part, ne la met surtout pas sur un piédestal. Pour lui, la poésie ne représente pas un phénomène isolé ayant à lui-même son propre objet, fonctionnant en circuit fermé. L’activité poétique n’est pas coupée du reste du monde. Meschonnic ne procède pas à une esthétisation de la poésie, ni non plus à sa mythification. Il l’envisage dans le tout de l’histoire, dans son rapport au social et au politique. Tout comme ses confrères, il identifie une coupure, une rupture du lien qui sévit entre le poète et « l’homme du commun ». Depuis Platon, ou avec lui, le poète est exclu, renvoyé dans sa tour d’ivoire, ou serait-ce un donjon ? Son lyrisme l’élève au-dessus du « langage ordinaire, donc de l’homme ordinaire. » Le poète est en quelque sorte condamné à ce lyrisme. C’est un lyrisme dont il se réclame, une exclusion à laquelle il collabore grandement, « une mise en marge par soi-même ». Autrement dit, le poète dans ce schisme y met volontairement du sien. « [L] e froid dédain » valérien, en grande partie hérité de Baudelaire, plus particulièrement de Mallarmé, se manifeste dans cette attitude quelque peu hautaine, voire méprisante.  

La communication de Meschonnic est riche et étoffée. La réduire en petits morceaux tout en demeurant fidèle à son propos s’avère un défi particulièrement difficile à relever. Dans le fil conducteur de son discours, je suis contraint à jouer du ciseau. J’en saute de gros bouts et m’arrête à ce qui suit : contre l’idéologie qui impose le consensus, la poésie est conflit et polémique. Elle est critique et elle « est toujours la critique de la poésie. »

Mais encore ?

Mon lecteur et ma lectrice n’ont pas le texte de Meschonnic sous les yeux. Le numéro de la revue date d’il y a quarante ans, il est maintenant à peu près introuvable. Pour être fidèle au poéticien, encore que je ne sache pas vraiment si ce titre convient à son état, à son travail, mieux vaudrait aller à sa rencontre dans ses ouvrages. Pour l’heure, sa position me paraît être celle du contre, de l’opposition, du conflit justement et de la polémique. Contre quoi en a-t-il au juste ?

Assurément contre l’idée qui voudrait que la poésie soit une émotion, un état, une expérience, une science, un savoir. La poésie, dit-il, est « une activité […] radicalement historique, empirique, comme tout langage. […] Aujourd’hui, s’il y a une historicité, et une actualité de la poésie, je crois qu’il y a à prendre ses distances par rapport à un certain nombre d’idées qui règnent, et que j’énumère sans limitation ; l’écriture comme mort, exil ; l’écriture dans-la-langue ; la poésie de la poésie ; la névrose-alibi. »

Contre aussi une « hégélianisation de la poésie ». Contre le surréalisme, contre « l’identification de la poésie au primat de la métaphore », contre le structuralisme, contre le « déjà poétique », contre la sacralisation de la poésie, contre le formalisme, contre la « sur-écriture » et, finalement surtout contre la « déshistoricisation » (Meschonnic emploie le verbe « déshistoriciser ») de la pensée du langage et des sciences humaines.

Et maintenant, pour « quoi » au juste est-il « pour » ? Enfin, Meschonnic est-il favorable à quelque chose ?

Oui, bien entendu, il fait une proposition. Il veut que soit pensé « l’historicité radicale de la poésie, et de la poétique. » Celle aussi du langage.

Il veut « construire la logique d’un certain nombre de questions. Comme la pluralité des rationalités, et non l’antériorité métaphysique de la poésie ; comme les relations entre l’éthique et l’écriture, ou plutôt, entre l’éthique et le politique, et l’écriture. »

Outre le fait que je n’aie pas tout compris ce que je viens de lire et même de transcrire, si personnellement, on me demande ce que personnellement je retiens de tout cela, je répondrai bien franchement que je retiens surtout un appel, une invitation à prendre mes distances (à l’endroit des illusions dont s’enivrent souvent les poètes), pour m’aventurer plutôt dans les méandres ouverts d’un questionnement toujours rigoureux et en lien constamment avec le réel (Meschonnic a consacré l’essentiel de ses travaux à ce qu’il a appelé une anthropologie historique du langage). Le théoricien du langage nous propose de construire un « certain nombre de questions ». Question vient du latin : quaestio, qui signifie « action de chercher ». Quaerere signifie quête. Bref, je retiens que la question demeure ouverte et que nous devons poursuivre notre quête.

DÉBATS

Après cette communication viennent les débats. Très rapidement, Kenneth White intervient. Ses premiers mots reprennent ceux que Meschonnic vient tout juste de prononcer en réponse à une première intervention. Meschonnic a parlé de « relation programmatique ». White déclare : « Je ne suis pas contre une relation programmatique, mais… »

Je n’entrerai pas ici dans le détail de la discussion, je me bornerai à constater que suite à cet accord mâtiné de réticences, où à mes yeux pointe déjà une certaine dénégation, White intervient longuement. Il anticipe sur sa prise de parole à venir. Sur l’échiquier, nous pourrions dire qu’il place ses pièces. En tout cas, en bon soldat, il fourbit ses armes. Car sur un point au moins il donnera raison à Meschonnic. La poésie pour lui est également affaire de conflit et de polémique. Nous en reparlerons.

Examinons maintenant les débats auxquels la première séance plénière de la rencontre a donné lieu.

Ces débats bien entrendu offrent aux intervenants la possibilité de s’exprimer avec spontanéité, de réagir sur le champ à ce qui pique leur curiosité, les irrite ou suscite au contraire leur assentiment. Des mésententes apparaissent. Des alliances aussi. Dans la diversité de cette faune, les singularités sont telles qu’on pourrait presque dire que rien ne ressemble moins à un poète qu’un autre poète. Leurs discours varient. À la limite, on pourrait croire qu’ils ne parlent pas de la même chose, voire pas la même langue. Lorsqu’ils semblent s’entendre, rien au fond n’est moins sûr. Il se peut que l’entente exprime au fond une certaine mésentente. En acquiesçant à ce que l’un propose, on manifeste son incompréhension ; on déforme en les reformulant les propos de l’autre.

White se montre donc d’abord ouvert à la « relation programmatique » proposée par Meschonnic. On peut donc supposer qu’il comprend de quoi retourne ce concept, cette proposition. Il avalise, donne sa bénédiction, mais non sans bémoliser. Il exprime pourrait-on dire une manière de « oui, mais ». Ce faisant, il n’insiste pas sur le « oui », il développe plutôt et longuement son « mais ». Quand il prend le crachoir, il le prend vraiment. Je ne saurais dire si en vulgarisant une « anthropologie historique » à la Meschonnic, on ne pourrait pas considérer un peu rapidement qu’en présentant ainsi son « mais », White commence dès le premier jour de la Rencontre à vendre sa salade. Ce serait de bonne guerre. Après tout, ces gens se réunissent pour discuter de leur position éthique et poétique.

Donc, White intervient. Il commence par exprimer « un dégoût profond pour toute poésie littéraire ». Il propose « une activité poétique nouvelle ».

Cette chanson, il me semble que nous la connaissons. C’est celle de certaines avant-gardes, celles de la modernité. Qu’on songe par exemple au surréalisme qui distinguait l’écriture automatique de l’activité poétique. Qui disait se soucier fort peu de tout ce qui était littéraire. Qu’on songe à Artaud qui dans Le Pèse-nerf écrit : « Toute l’écriture est de la cochonnerie. //Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons. //Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ces temps-ci. »

La posture de White est assez récurrente dans la République des Lettres. Attention ! Je ne dis pas qu’il propose une nouveauté qui n’est pas neuve, je dis que, comme tant d’autres avant lui, il postule qu’à un ancien ordre quelque chose doit succéder. Et ce n’est pas un ordre nouveau qu’il proposera, du moins pas un ordre qui soit au beau fixe, qui ne bouge pas, non pas un ordre, mais une démarche.

Je ne peux m’empêcher de songer à Paulhan, à ses Fleurs de Tarbes, aux rhétoriqueurs et terroristes que son petit ouvrage met en scène. Le refus de faire de la littérature, la condamnation de celle-ci par les gens de lettres eux-mêmes, et ce, dans leurs propres ouvrages, faisaient dire à Paulhan que le terroriste, malgré son refus du littéraire, s’inscrivait lui-même et inscrivait ses productions prétendues non littéraires dans le champ littéraire auquel justement il déclarait tourner le dos.

White cherche à entreprendre « une révolution ontologique ». Il en appelle à « une ère de mouvance générale qui s’ouvre avec la pensée nietzschéenne, une pensée nomade, une errance. » Le travail ontologique qu’il tente d’entreprendre consiste en un déconditionnement. Notre esprit encombré de concepts, encombré par ce que nous savons, par notre faux savoir, nous empêche d’accéder à ce que White, comme si son patronyme le lui avait suggéré, appelle le « blanc primordial ».

Sacré intervient. Oui, oui, mais. À son tour de dire « oui, mais ». Sacré prend White en flagrant délit de contradiction. Oui, il comprend la théorie, l’intention de White, son refus de la « poésie littéraire », la table rase qu’il propose, mais, objecte-t-il, les textes du dernier livre de White relèvent de « l’encombrement que tu attaques. » Autrement dit, White ne se dégage pas de ce qu’il condamne. À son insu, l’idéologie refait surface en ses propos. Dans les poèmes de qui cherchait à dépasser « le principe d’espérance » l’espoir s’insinue. Et comme on l’a vu avec Paulhan qui ramenait le terrorisme à la rhétorique (dans la mesure où ce non-littéraire tout de même relève chez lui de la littérature), Sacré observe que White, bien qu’il en ait contre, produit « quelque chose de littéraire. »  

Je ne puis redonner la parole à chacun des intervenants. Je me suis arrêté à la joute Meschonnic-White, alors qu’il va sans dire d’autres écrivains (Claude Esteban, Yvon Rivard, etc.) ont fait des interventions dignes de mention. Je tiens à mentionner deux d’entre elles. François Ricard a souligné les mérites de Meschonnic : « […] je trouve la position de Meschonnic bien courageuse. Depuis le début du débat, on remarque qu’il est à peu près seul, et que les réactions qu’il a suscitées sont assez vives, parce que d’après moi son exposé est une critique vraiment fondamentale, dévastatrice, de la poésie telle qu’on la connaît depuis peut-être deux siècles. » Cette position, fait-il à nouveau remarquer, correspond selon Meschonnic à une utopie, « dans la mesure où c’est, à la limite une position qui débouche en dehors de la poésie. »

De l’intervention de Ricard, je retiens deux choses. La première, c’est qu’en lisant les actes de la Rencontre, on lit, mais ne voit pas. Le lecteur ne voit pas les protagonistes ; leurs gestes et mimiques faciales lui échappent : il n’entend pas le son de leur voix ; du non-dit est pour lui perdu, qu’il est condamné à imaginer. Il y a aussi les coulisses. Un poète, ça finit par quitter son fauteuil, sa chaise. Ça se rend aux latrines. Tout ce beau monde prend une pause entre le moment des communications et celui des débats. Il se dit alors des choses. On se rend à la salle à manger. Avec qui s’attable-t-on ? Auprès de qui évite-t-on de prendre place ? Je me dis que les vives réactions aux propos de Meschonnic ainsi que ce courage auquel réfère Ricard, il ne les a sans doute pas uniquement perçus lors des débats. Ma seconde observation a trait à l’opposition Meschonnic-White. Les deux hommes ont beau tenir des discours en apparence incompatibles (ce que révélera davantage encore la suite des choses), un point les unit, celui de cette sortie « en dehors de la poésie ». L’un et l’autre cherchent à rompre avec le monde ancien de la poésie, à sortir de la vieille « maison de la poésie » qui, selon White, « reste à mi-chemin ». Et Meschonnic de déclarer « qu’il y a poésie chaque fois qu’on quitte la poésie. »

Au moment de clore le débat, Salah Stétié, le poète diplomate, intervient. Je crois qu’il pose le doigt sur un malaise. Il semble attribuer l’adversité rencontrée par Meschonnic à ce qu’on pourrait appeler un jargon. Cette hostilité (je la devine à l’œuvre dans les « vives réactions » dont parle Ricard) proviendrait d’une sorte d’anti-intellectualisme : ce n’est pas ce que dit Stétié, c’est ce que j’imagine. Je cite le poète : « Je voudrais dire qu’il y a actuellement autour de cette table une querelle de vocabulaire, et qu’aussi bien Meschonnic que les autres participants sont victimes de ce qu’il faudrait bien appeler une sorte d’eurocentrisme. Les termes qui nous ont en quelque sorte accablés, réfutés, viennent tous d’un langage né il y a quelques années dans les cercles les plus intelligents de la capitale française et de l’Université française. Ces termes sont en train d’empêcher chez beaucoup d’entre nous des formulations qui, pour être différentes, n’en sont pas moins signifiantes et importantes. Je voudrais vous prier tous de ne pas dévier le débat uniquement en fonction de questions de vocabulaire et de références à la dernière mode de Paris, afin que par une sorte d’effort de tous vers chacun nous revenions (chaque fois que possible et bien que le mot ait été condamné), à la substance des choses. Merci. »

Autrement dit : « Escrimeurs, rengainez vos épées ! »

DEUXIÈME JOUR

ATELIERS

PREMIER ATELIER

ROBERT MÉLANÇON : TENDANCES DE LA POÉSIE

Avec une remarquable clarté, Robert Mélancon (à cette époque le « e » de son nom portait l’accent) lit le premier texte de présentation. En fait, je fais erreur, ce n’est pas avec l’auteur de Pour une poésie impure que s’ouvrent les ateliers du deuxième jour, mais avec Michel van Schendel. Malheureusement, les Actes n’ont pu inclure son texte qui traitait du mythe du poète maudit.

Avec Mélançon, donc, il est question des « tendances de la poésie aujourd’hui ». S’il fut un temps où le mot poésie a pu correspondre à quelque chose de facilement identifiable, identique pour tout un chacun, ce temps, fait-il observer, est révolu. Le consensus connu à l’époque classique a laissé place à une pluralité de conceptions et de pratiques poétiques. Il appert « que nous ne savons pas ce qu’est la poésie. Ou plutôt, que nous ne le savons plus. »

Mélançon constate qu’il n’est plus possible aujourd’hui (en 1979) de « nous former une pensée de la poésie ». C’est que nous sommes entrés « au terme d’une modernité désormais aussi historique, aussi close que le classicisme, dans un espace non balisé ».

Par habitude, on continue à parler de « poésie », mais « dans cet espace ouvert en tous sens », ce mot ayant changé de sens désigne aujourd’hui des pratiques inédites.

DEUXIÈME ATELIER

JACQUES BRAULT : LE POÈTE ET LE RÉEL

Brault prononce une allocution encore plus brève que celle de son jeune confrère. Son texte de présentation, moins facile d’accès que le précédent, porte sur le poète et le réel. Chaque phrase mériterait qu’on s’y arrête. « Je crois du réel qu’il demeure une énigme. » C’est le début de la réflexion de Brault. Il enchaîne sur le sujet de la perception, du « “pourquoi” » de la perception. » La question « fige la pensée dans le psittacisme ». Les réponses qu’on lui donne sont de l’ordre de la tautologie. Nous ne possédons aucune certitude, « hormis celle de n’être certains de rien ». Restent les apparences. Ces dernières sont réelles. Or selon Novalis, la poésie est le « réel absolu », assertion qui semble défier toute logique, compte tenu du fait que la poésie use « d’un lexique approximatif », du moins en est-il ainsi en apparence (mais c’est une apparence qui aux yeux de la plupart semble plutôt évidente, qui paraît aller de soi).

Je découpe malheureusement le discours du poète, j’en fais un montage qui ne rend pas justice à la complexité de sa pensée. Brault constate qu’on a tendance à voir dans cette promotion de la poésie (à savoir qu’elle serait le « réel absolu ») un « malentendu », une « supercherie ». Là où, à l’endroit du réel, les philosophes déclarent forfait, le poète détiendrait une clef ! La poésie « viserait par tous ses moyens à voir ce que d’habitude on se contente de regarder ». La poésie « est parole du réel. Elle ne dit pas que ; elle dit. »

DEUXIÈME SÉANCE PLÉNIÈRE

Un peu plus tard, dans la journée, on passe à la deuxième séance plénière. Elle débute avec des rapports d’ateliers. Elle donnera lieu, comme on le verra plus tard, à une certaine insatisfaction. Un poète qui hésite rarement à manifester ses humeurs et ses positions se plaindra de la forme que prennent les rapports d’ateliers. Comme je le fais ici dans mon rapport de lecture, ces derniers écrasent de l’épaisseur (celle des propos tenus par les intervenants : épaisseur étant relatif à la substance des discours, à leur complexité), les rapports aplatissent du sens au risque de l’évacuer ou à tout le moins de le banaliser.

Rouleau compresseur, hélas ! Comment pourrait-il en être autrement ? Je poursuis, j’aplatis à regret.

Arrive le moment des communications.

ROGER MUNIER

La maladie retient Roger Munier en France. En son absence, Jacques Folch-Ribas fait lecture de sa communication. Celle-ci pose une question. Son titre : « Et la poésie ? » La réponse tient en une page. La poésie n’est presque rien. Presque rien qu’une absente. Hermétique, scellée, marginale : « La poésie présente, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est pas un pain partagé. »

Mais ce n’est pas tant l’accueil quasi inexistant fait à la poésie qui préoccupe Munier, ou qui l’intéresse. Cette carence lui semble aller de soi. Poésie n’est pas roman. Le grand public n’entend pas le chant du poème. Du reste, tous les poètes ne chantent pas.

Certains, désenchantés, pourrait-on dire, s’adonnent à des recherches d’ordre purement formel. D’autres, dont Munier lui-même, veulent inscrire l’absence dans le chant du poème. Mais de quelle absence est-il ici question ? Munier constate que « la poésie s’est faite (sic) questionnement, presque à l’égal de la pensée, et cela dans un âge qui découvre l’absence et l’abandon des dieux. »  

La fonction du poète, si l’on peut s’exprimer ainsi, correspond à « la vocation d’Orphée ». Le poète doit « descendre, mais efficacement cette fois, aux Enfers. »

Notre ami Mélançon fera part dès le lendemain d’ambitions en apparence plus modestes. Des poètes, depuis au moins Rimbaud, se veulent voleurs de feu. Ils réclament de l’inconnu. On se souvient de la « Lettre du voyant », du « suprême Savant » qui « arrive à l’inconnu ». Mélançon ne descend pas aux Enfers. Lors du troisième débat, il confessera vouloir plutôt descendre dans la rue : « Je ne conçois la poésie que courbée vers la terre, prise dans la rue avec les tâches de tous, portant le même poids que tous. Je pense à la rue parce qu’elle est le lieu humain, parce qu’elle rejoint le commun. Je sais que c’est une position éthique, mais je ne vois pas d’exercice de la poésie en dehors d’une position éthique. »  

Munier fait part d’une des orientations de la poésie contemporaine. Mélançon inscrit son travail de poète dans une autre tendance, celle que Marc Quaghebeur, après la lecture du texte de Munier, oppose à un « versant “sublimisé” », tendance qu’il décrit de la manière suivante : elle met « l’accent sur l’acte » et décide « de faire redescendre brutalement la poésie sur terre ». Sans doute, faudrait-il nuancer le rapprochement que je fais entre la poétique de Mélançon et la tendance dont nous entretient Quaghebeur, mais il y a tout de même lieu de mentionner que si Rimbaud, encore lui, cherchait le lieu et la formule, cette dernière chez Mélançon, disons plutôt la formulation (je parle des vers de ce dernier), n’est pas révolutionnaire (ne s’inscrit pas dans la rupture, mais bien plutôt dans une certaine continuité), et le lieu chez Mélançon toujours, comme on vient de le constater, n’a pas à être découvert, encore moins inventé, puisqu’il s’agit du « lieu commun ». Un lieu commun qui n’est franchement pas celui auquel songe un White qui rêve plutôt d’un espace blanc. Avec Mélançon, le lieu ne se situe pas ailleurs, n’est pas celui de l’utopie, mais bien celui d’un ici investigué dès maintenant par un discours poétique qui rejoint, je le dis peut-être un peu trop rapidement, celui qu’évoque un Jacques Brault.

MARC QUAGHEBEUR

Suite à la lecture du texte de Munier, un poète belge prend la parole. Il s’agit de Marc Quaghebeur. 

Lors des débats qui auront lieu plus tard, Salah Stétié constatera que l’exposé de Quaghebeur, tout comme les communications de Saul Yurkiévich et de Cristina Peri Rossi qui l’auront suivi, se référait à « des situations vécues. » Le poète belge, c’est toujours Stétié qui parle, aborde les « problèmes vécus ou projetés par la poésie actuelle de l’Occident » en les inscrivant « dans une réalité belge précise : linguistique, politique et sociale. » Stétié met l’accent, dans ce qu’il prélève du discours lu par le poète belge, sur « le problème matériel de la communication de la poésie par l’intermédiaire des circuits de production et de distribution. »

Ce qui retient mon attention est tout autre. Bien sûr, Quaghebeur traite du problème dont parle Stétié, mais il l’aborde en le situant à un niveau qui en tout cas déborde la question des enjeux commerciaux (production, distribution). Ce que Stétié identifie comme étant un problème matériel, Quaghebeur le conçoit surtout au niveau spirituel (échanges il va sans dire moins commerciaux que rapports entre des esprits, rapports humains).

On croit, dit Quaghebeur, que la poésie occupe peu de place dans la culture et la société. En apparence, il semblerait que ce soit le cas. Mais selon lui, « notre siècle a valorisé à un point rare le phénomène poétique devenu un des derniers dépositaires de l’absolu, c’est-à-dire de l’absence et de l’impossible non monnayé. » Cette fonction, en un temps où les « idéologies » prenaient de plus en plus le contrôle des consciences, alors que s’accentuait le déclin des religions, a eu un effet négatif sur « l’impact créateur du travail » des poètes. La poésie a perdu en visibilité, elle a gagné la marge. Pour fort peu de personnes, elle a continué à jouer un rôle important. Pour le plus grand nombre, elle est devenue tout à fait inaudible, inadmissible pourrait-on ajouter.

Quaghebeur constate que deux tendances sont à l’œuvre dans la poésie des années 80. Une première s’enfonce dans la marge en gagnant les hauteurs de sa spécificité. Il s’agit de ce que Quaghebeur nomme le « versant “sublimisé” », celui qui met en avant la « solidarité des solitaires », qui privilégie les « voix mystiques de l’épure ou de l’ailleurs langagier ». La seconde tendance est celle qui brise le beau vase sacré. J’ai eu tort un peu plus haut de rapprocher la rue de Mélançon de la décision prise par les poètes de la deuxième tendance à « faire redescendre brutalement la poésie sur terre. » Mélançon ne donne pas dans l’action sociale. Sa rue est celle où marche l’homme ordinaire et non pas celle où se rassemblent et se mobilisent des hommes et des femmes afin de manifester leurs volontés poétiques ou politiques. Car avec Quaghebeur, c’est un peu de cette union qu’il s’agit. C’est poétiquement que s’envisage la question du politique. Par un poème qui émerge et sort de la page pour s’actualiser concrètement dans la présence physique des citoyens et des citoyennes. La « nouvelle poésie » de cette deuxième tendance « court dans le vécu et l’implicite chez beaucoup de gens que tient à l’écart l’ascèse quasi mandarine de la première tendance. »

Quaghebeur arrive avec des propositions concrètes et des exemples concrets. J’insiste : avec lui, nous ne sommes pas dans l’abstrait, pas dans le détaché d’un cerf-volant poétique dont nous aurions laissé tomber la corde et qui s’envolerait très haut dans un azur encore plus mallarméen que celui de Mallarmé lui-même. Quaghebeur réfère à la pratique d’une Claire Lejeune qui a « cru devoir articuler son projet politique dans le concept de poétique qu’elle opposait précisément à l’acception usuelle du terme politique ».

Bref, deux tendances. Soit qu’on se terre « aux replis mêmes du langage », « sur la lointaine montagne ». Soit qu’on en redescende ou n’y monte plutôt jamais, en « optant […] pour l’immédiateté communautaire et en refusant de s’attacher à la confection d’un objet (le recueil, fait pour la communication et non l’échange, mais qui n’advient cependant souvent qu’à travers les circuits commerciaux de l’échange) ». Donc, A) retrait (c’est le refus du poète, le choix de l’exil et la prédilection accordée au sublime, à la finesse raréfiée de l’expression et de l’expérience poétiques) ou B) « présence concrète » du poète, redescendu pourrait-on dire de sa tour d’ivoire et se postant vis-à-vis des autres, comme à hauteur d’homme.

Quoi qu’il en soit, et on connaît je l’ai dit cette chanson, avec ce « salutaire décloisonnement » de la seconde tendance, il faut inventer « de nouveaux comportements et de nouvelles formes poétiques. » Entre les deux tendances, car Quaghebeur n’exclut ni ne condamne radicalement la première, il faut « forger l’espace d’un déploiement possible qui nous garantisse contre l’image sociale que nous avons intériorisée et que nous avons fini par assimiler à la nature du poète. » En d’autres mots, le poète doit et peut réintégrer la cité dont Platon l’a jadis chassé. Ni ange ni démon, il est un homme et sa parole doit et peut se faire entendre, pour peu qu’il l’adresse véritablement (et non dans l’épure mystique) aux hommes et aux femmes de son temps.

SAUL YURIÉVICH

Nous voici maintenant parvenus en Amérique latine. Yuriévich se réfère, comme Stétia le constatera, à des « situations vécues ». La première phrase de son exposé semble tout dire. Le reste en découle. Yuriévich débute sa communication en déclarant ce qui suit : « On pourrait dire, métaphoriquement parlant, que la poésie fut en Amérique latine le premier territoire libéré. » Parole en quelque sorte prophétique, la poésie engendre en Amérique latine le territoire politique. Avec son exposé, Yuriévich donne un excellent cours d’histoire. On apprend que son monde est pluriel, surtout composé de deux sociétés quasi distinctes, celle de la ruralité et celle des villes. C’est le monde ancien et le monde moderne : « Il existe en Amérique latine un certain anachronisme entre évolution artistique et évolution sociale, provoqué par la transplantation prématurée des esthétiques européennes ou nord-américaines qui se rattachent à des contextes technologiques. » Ces contextes technologiques sont ceux du monde moderne. Une grande partie de la population de l’Argentine n’est, au fond, pas concernée par les bouleversements des avant-gardes. Alors que les intellectuels et les artistes argentins ont vécu artificiellement les transformations que l’histoire et les cultures occidentales ont fait subir à la pensée, alors qu’ils ont vécu par procuration le cubisme, le surréalisme et l’existentialisme, voire Hiroshima et Varsovie, les habitants des campagnes sont demeurés fidèles à leur folklore, ancrés dans leurs valeurs. « La culture rurale, plus stable et d’une identité ethnique plus nette, est conservatrice et se replie sur elle-même pour défendre sa singularité contre les assauts homogénéisateurs de la civilisation urbaine. »

La littérature latino-américaine assume ces contradictions, cette diversité, d’autant que le monde urbain accentue cette diversité par une hétérogénéité en quelque sorte consubstantielle, inhérente aux grandes capitales modernes : « Notre littérature s’est localisée et historifiée, cherchant du même coup les moyens les plus propres à représenter ce pullulement contradictoire, ce bourbier bouillonnant, cet entremêlement de disparités, cette turbulence explosive qu’est l’Amérique latine, afin de figurer et d’appréhender la complexion du réel, en haleine, sur le vif. »

Yuriévich conclut en indiquant que le rôle joué par ses écrivains est à l’origine de l’Amérique latine. Par la parole poétique et littéraire, ils ont fondé leur civilisation. « Alors que nos peuples n’ont pas encore pu se libérer de la domination extérieure, la première prise de possession de ce vaste signifiant qu’on appelle Amérique latine est réalisé par la littérature et d’abord par la poésie. »

Dans les débats qui suivront, Yuriévich précisera sa pensée. Ou plutôt, il nous fera entrer plus avant dans la réalité politique et sociale de son pays. Il rendra compte du « monopole de l’État sur le discours ». Pour l’État, il n’y a pas de différence entre les balles et les paroles. Une parole proférée contre l’État vaut à son auteur une balle au milieu du front. Les écrivains malgré tout, prennent conscience de leur pouvoir. Malgré les balles, ils font entendre l’insoumission de leur parole.

Face aux deux tendances exposées par Quaghebeur, il opte pour la seconde, celle qui « essaie de rétablir un rapport constant avec les autres ordres d’activités humaines, avec les autres modes d’approche et d’appropriement du monde ».

CRISTINA PERI ROSSI

Originaire d’Uruguay, Cristina Peri Rossi pourrait venir de n’importe où, son discours ne s’incarnant pas, ne prenant pas tout à fait racine dans son sol natal. L’espace culturel qu’elle hante est celui de la poésie et de la littérature telles que les vivent et connaissent ceux et celles qui se sont réclamés de la modernité depuis Baudelaire et Mallarmé. La poète nous ramène dans la première tendance, telle que dessinée par le poète belge. Ses références ont beau provenir d’Amérique latine ou du monde hispanique (Borges, Lorca), sa pensée de la poésie est en lien direct avec la doxa contemporaine. Elle reprend l’opposition prose-poésie. Elle étend la notion de prose à tout ce qui est prosaïque. Au sens large, écrit-elle, la prose « englobe la télévision, le cinéma, le football, et toute forme d’aliénation ». Elle positionne le consommateur dans ce qu’on appelle ici « le confort et l’indifférence » : face à la prose, il est en position de passivité. Je parle du consommateur, parce que l’homme tel qu’il est visé par cette prose est un sujet défait, désarticulé, sans prise sur sa réalité. C’est plutôt la réalité telle qu’imposée par les puissants de ce monde qui a prise sur lui. Un moule lui est imposé. L’être cesse d’être et se coule dans ce moule. L’écrivaine avance que « la grande ambition des sociétés, ces dernières années, a été la recherche de la normalité, la conquête de la normalité, comme but suprême, individuel et collectif. » De sorte que : « En littérature, la normalité est la prose, et la poésie est la différence. »

Pour en revenir aux tendances décrites par Quaghebeur, Peri Rossi se range indubitablement dans la première, celle qui glorifie le refus et l’isolement du poète, étant entendu, du moins si l’on adopte son point de vue, que « les propositions de la poésie sont toujours incodifiables, inquiétantes », qu’elles apparaissent là où les attend un Kenneth White, dans un espace à construire, un espace où s’accomplit le désencombrement. Peut-être Peri Rossi n’est-elle pas aussi volontariste dans sa quête, son tabula rasa s’accomplit de manière sans doute moins radicale que chez White, mais assurément elle tourne le dos à une société dont « la structure [est] éminemment productrice », une structure qui ravale tout élan vers l’ailleurs, toute tentative de faire et dire autrement les choses de la vie, les choses de l’esprit. Pour tout dire, l’insuccès du poète va de soi selon elle, tient à la nature de son travail : « le poète est un individu qui peut se passer de l’approbation sociale sous n’importe quelle forme. »

Je l’ai dit au début de cette étude et je le répète, ce qui en lisant le texte de Peri Rossi m’a étonné, outre le fait qu’elle fut lors de cette rencontre la seule femme à prendre la parole (il n’est alors pas exagéré de dire que les femmes en cette occasion n’ont vraiment pas eu voix au chapitre), ce qui m’a étonné donc, c’est l’absence dans son propre discours de toutes considérations relatives à la condition des femmes et à leur propre rapport à la parole poétique, à ses institutions, au monde (exclusivement masculin ou presque à cette époque). Le genre femme disparaît dans le genre homme. Le masculin l’emporte sur le féminin. Rosi Perri ne parle du poète qu’au masculin. Parlant de ce dernier, elle écrit : « Devons-nous donc considérer que celui-ci (c’est moi qui souligne) est une espèce de dinosaure survivant […] ?

Bien entendu, je suis ici de mauvaise foi. Il était de mise au siècle dernier, lorsqu’on était une femme, de parler comme si de rien n’était, je veux dire de ne pas manifester sa présence en tant que femme dans le maniement de la langue. Le respect des normes grammaticales allait de soi. Disant « le poète », la poète en ces temps bien lointains s’incluait dans ce « le ». C’était l’époque où la poétesse allait bientôt devenir une poète à part entière.  

Qu’il me soit permis de considérer à quel point depuis ce colloque un écart s’est comblé en quelque quarante ans. Plus personne n’aurait l’idée aujourd’hui de ne réunir que des hommes pour parler de poésie. Les temps ont changé.  

JAMES SACRÉ

Invité la veille au soir à prendre la parole le lendemain, Sacré avoue d’emblée n’avoir que peu de choses à dire. Ma grand-mère pourtant m’avait bien instruit sur ce point, à savoir que dans les petits pots se trouvent les meilleurs onguents.

Parler de la poésie, autant ne rien dire. La poésie n’est pas du vent, mais le discours que l’on tient à son endroit paraît toujours nettement déficitaire à James Sacré. « Les mots pour parler de la poésie me semblent véritablement toujours trop encombrants et dérisoirement prétentieux. » On use de grands mots : « indicible », « absolu », mots qui, remarquons-le se rangent tout naturellement dans la première tendance observée par Queghebeur. On valorise « l’expérience poétique ».

James Sacré, qui ne se réclame pas vraiment de la seconde tendance, serait peut-être d’une certaine façon à rapprocher de quelques-uns de nos poètes québécois, les Mélançon et Brault par exemple, en ce sens que tout comme eux, il approche la poésie avec une certaine modestie, une certaine humilité. Tout de même, il y a aussi un peu de Kundera dans sa conception de la poésie, dans la mesure où, avec intelligence et non sans ironie, Sacré se méfie de son réflexe qui consiste à valoriser l’envers de la surenchère où est portée la poésie sur un piédestal, voire un autel sacré (ce dernier mot m’a échappé : je le laisse). Il ne se fait pas d’illusion. En prenant le versant descendant de la montagne, en délaissant les hauteurs du sublime et de l’idéalisation poétique, Sacré reconduit une valorisation qui ne fait au fond, il en est conscient, « que transposer, en mineur les valeurs auxquelles, arbitrairement » tout d’abord, il résistait. Son « presque rien » appliqué à la poésie était, il s’en rend compte, presque un « plus que tout » déguisé.

Alors, et la poésie ? Eh bien, c’est et ce sera pour Sacré une manière d’aller vers l’autre. Non pas forcément l’autre en tant qu’être humain, mais l’autre en tant que langage et monde. Il s’agit de s’offrir à soi-même un quelque chose qui dans les mots du poème puisse être signifiant. Le sens du poème est dans cette quête. Le poème est une aventure dont l’issue n’est pas le succès commercial ou d’estime que rencontre ou non le poète, ni bien entendu le « confort matériel » auquel il donne rarement lieu. Le poème offre une avancée hasardeuse où l’on ne sait rien de ce qui avec lui adviendra. Une promesse d’ouverture que le poème ne tiendra peut-être pas. Quoi qu’il en soit, un peu venue de nulle part, une affirmation clôt le bref discours de Sacré. Avec presque une pirouette, il termine en disant que “la poésie […] a droit à son espace de papier blanc, comme le roman policier, comme le discours scientifique, comme les slogans politiques, comme les bandes dessinées pornos, comme tout ce qui peut être activité d’écriture.”

DÉBATS

Retour à la lutte gréco-romaine, à la boxe, à la main de fer dans un gant de velours, à la rixe, à la joute oratoire. Curieusement, l’ami Meschonnic ce jour-là n’intervient pas : il garde le silence. Tout se passe comme s’il était absent. Mais on ne perd rien pour attendre. Au dernier jour, il sera de retour, loquace à nouveau, descendra dans l’arène, redeviendra gladiateur. Je laisse deviner qui sera alors son principal adversaire.

Lors de ces deuxièmes débats, Kenneth White, lui, a encore son mot à dire, que dis-je ? Non pas son, mais plusieurs mots, presque de gros mots, par lesquels s’exprime et tonne de manière assez colorée une profonde insatisfaction. Le monsieur n’est pas content. Il se plaint.

Ouvrant les débats, il déclare : « Un mot très rapide à propos des rapports. Je sais les difficultés de faire des rapports, donc ce n’est pas du tout une querelle de personnes, mais il faut dire quand même qu’il y a beaucoup de divergences qui ont été escamotées et beaucoup de nuances perdues. Je ne parle pas pour tous les rapports, seulement pour l’atelier qui me concerne. »

De quel rapport parle-t-il ? De celui qui fait la synthèse de l’atelier auquel il a participé : Le poète et le réel. Ce rapport a été présenté par Brault, et comme le mentionnera plus tard ce dernier, ils s’y sont mis à trois pour le rédiger. Mais justement, ce condensé ne plaît pas du tout à White : « Le poète et le réel : un réel qui devient un peu irréel à mon avis… Tout se perd dans un monde mou et assez insignifiant, il n’y a plus de géographie abrupte, il n’y a plus d’énergie en mouvement : la bête vivante de la discussion devient de la viande hachée, pour ne pas dire un hamburger assez fadasse. L’intérêt intellectuel de la discussion est perdu, n’a plus aucun intérêt. »

On passera rapidement sur la tautologie de cet « intérêt » perdu qui n’a plus aucun « intérêt ». On est dans « la bête vivante de la discussion », le discours répond à un « réflexe », ce qui n’empêche toutefois pas le propos d’être réfléchi, peut-être pas pondéré, sans doute un peu blessant, mais White n’y met jamais des gants blancs. N’empêche. Il a un peu raison. Et Brault qui lui répond a lui aussi raison. Il fait observer que c’est dans la nature de ce type de rapport de voler haut, bref de s’éloigner pas mal au-dessus de la conversation, de correspondre à « une espèce de mouture d’aperçu. » Mais, si Brault reçoit la remarque de White et manifeste son accord sur le fond, il « n’accepte pas, dans cette assemblée, la lettre de sa remarque, sa forme. »

On a lu ce que White a dit, mais vous et moi ne l’avons pas entendu, ne l’avons pas vu. De son théâtre, tout s’est perdu : le geste, le mouvement, l’expression faciale, le ton. Nous avons le « dit », mais le « non-dit » nous échappe totalement. Sans doute comprendrions-nous mieux ce que je devine être une exaspération chez Brault, la forme n’étant pas ici qu’une affaire de discours.  

White persiste et signe. Il n’est pas d’accord avec Brault. Pourtant, Brault n’a rien dit de faux, de fondamentalement déraisonnable. La « mouture d’aperçu » me semble personnellement inévitable. Mais cette explication ne satisfait pas White qui, cependant, en une manière de drapeau blanc levé, tient à préciser qu’il n’en a rien contre le co-auteur du rapport : « ce n’est pas une querelle de personnes, ce n’est pas toi que je vise ».

Quaghebeur intervient. Il avalise les propos de White, les tempère quelque peu. Il dit avoir eu « la sensation que tout ce qui s’est passé s’est passé dans les marges, et ne peut être retrouvé à travers un rapport. » Il propose à Liberté d’enregistrer à l’avenir l’entièreté des discussions.

White est de cet avis, il trouve la proposition excellente : « ça donnerait une idée plus juste. » Et si la chose s’avère irréalisable, trop complexe, qu’on abandonne à tout le moins la pratique des rapports d’ateliers.

Bon enfant, Brault revient à la métaphore du hamburger. On rigole. L’atmosphère est détendue. On entre dans le vif de la discussion. White interroge Quaghebeur. Ce dernier semble “ouvrir un espace […] au-delà de la maison de la poésie.” Ce qui plaît à White. On se rappellera que le poète écossais parle de désencombrement, que pour lui le poète est nomade et voyageur, qu’il part à la découverte de ce qu’il appelle un « espace blanc », expression qu’il rejettera quelques années plus tard, sans doute pour éviter que son projet soit confondu avec les élucubrations des suprématistes blancs. Si White comprend le « refus du huis clos sémiologique » de Quaghebeur, il comprend moins sa position à l’endroit de la voie mystique. S’agit-il d’un refus de la voie mystique ?

Et cetera.

Je sens que mon hamburger commence à être franchement indigeste. Il est impossible de tout rassembler, de tout faire tenir ensemble ce qui s’est dit alors. Si un jour, quelqu’un ou quelqu’une retrouve ce numéro de Liberté, ce sera pour constater que ce jour-là les débats ont volé plutôt haut. Marcel Bélanger a amené Yurkiévich à préciser ses positions quant à la modernité. Bélanger ayant senti un malaise chez le poète argentin. Non, répond ce dernier, il est ouvert à une certaine modernité, car il en voit deux. Il est moins ouvert à la modernité expérimentale, celle qui tente d’innover sur le plan de la matérialité de la poésie. Pour lui, les questions d’ordre formel sont moins importantes que celles qui ont trait, avec la seconde modernité, à l’établissement d’un « rapport constant avec les autres ordres d’activités humaines, avec les autres modes d’approche et d’appropriement du monde ; celle-là je ne la crois pas du tout périmée. » Bref, en 1979-1980, Yurkiévich considère que la littérature d’avant-garde est périmée. La nouveauté est périmée. Pour ma part, je ne vois pas là un paradoxe. On peut effectivement considérer que la volonté pour le poète et les autres artistes de dépasser le passé est dépassée. Yurkiévich veut que le poème ait prise sur le réel, qu’il s’adresse aux hommes et aux femmes du temps présent et qu’il agisse « po-éthiquement » sur la vie de manière à la transformer réellement. Il est possible que j’aie ici dépassé sa pensée.

On introduira, par la suite, la « notion de narrativité », afin de « donner lieu à des formes qui soient de nouveau lisibles pour le grand — pour un certain — nombre. » Bélanger reprendra la proposition de narrativité telle qu’exprimée par Quaghebeur. Michel van Schendel aussi.

À propos d’autre chose, White confessera ce qui suit : « en disant ça peut-être que je risque d’être impopulaire, mais enfin je n’ai jamais eu peur de ça ».

Autre chose encore, mentionnée ici comme on esquisse un sourire. René Lapierre a mis en forme les actes de la Rencontre. Il a fait un travail remarquable. Or Lapierre à cette époque est un tout jeune homme, précoce il va sans dire. Déjà à l’université, au niveau du baccalauréat, il connaissait la différence entre différence et différance. Bref, il avait sur ses condisciples plusieurs longueurs d’avance. Son attitude était prometteuse. Et il a rempli ses promesses. « Hommes, ici n’a point de moquerie » lorsque je fais la remarque suivante. L’ami Lapierre me rassure, il est humain. En effet, le jeune homme ne savait pas tout. André du Bouchet que, pour ma part, je ne découvrirais que bien plus tard, devient André Duboucher dans de sa transcription. La chose est peut-être due en partie au hamburger introduit par White au commencement de la discussion. Une discussion qui je le rappelle fut des plus intéressantes et dont je n’aurai rapporté, hélas, pour reprendre les mots de Brault qu’une mouture d’aperçu.

TROISIÈME JOUR

ATELIERS

PREMIER ATELIER :

Texte de présentation : François Ricard LE POÈTE ET LE ROMANCIER

« Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,/Fit sentir dans les vers une juste cadence […] ». On aura reconnu Boileau, son salut adressé à celui qui fit régner un peu d’ordre dans le fouillis du vers français, trop baroque, précieux ou burlesque à son goût ; mais cela se passait à une époque où les colonnes du temple classique n’avaient pas encore été ébranlées. Beaucoup d’eau a coulé depuis sous le Pont-Neuf.

J’aurais envie de saluer avec une pompe égale l’arrivée de Ricard au Mont-Gabriel. Qu’on ne se méprenne pas, il ne se présente pas en législateur, ne prétend pas donner l’heure juste. Il se borne à examiner attentivement un objet. Il en rend compte avec une remarquable objectivité.

On sait qui est François Ricard. Il n’y a pas lieu ici de s’étendre sur l’ensemble de ses réalisations, sur leur importance et leur impact dans la récente histoire de notre littérature, de notre société. Il est un brillant essayiste. Je devine que les qualités de son écriture, force, précision, netteté, se retrouvaient dans son travail d’enseignant, je veux dire de professeur. Il a dû donner d’excellents cours. Jamais je ne l’imagine discourant pour éblouir. Il n’étourdissait sans doute pas un auditoire, ne le perdait sans doute jamais dans les sinuosités d’un discours ponctué d’obscurités ou de feintes profondeurs. S’il a usé d’un lexique savant, je crois bien que jamais il n’aura fait abus de terminologies absconses, dans le but exprès de pallier, comme on le voit faire chez d’autres, une absence ou une vacuité de contenu.

Ce que je viens de dire s’applique à son texte de présentation. Nulle part ne doit-on chercher la pensée de Ricard. Il prend appui sur le texte du dépliant de la Rencontre. C’est, dit-il à ses compagnons (on a vu à quel point le masculin s’impose ici), leur « seule référence commune » : « notre petite bible en quelque sorte ». Il en fera l’exégèse. Exercice d’explication de texte en somme. On se croirait retourné sur les bancs de la grande école.

Ce texte, nous dit Rivard, écrit par un auteur anonyme, sauf que le directeur de la revue ne peut pas ne pas être dans le secret — qui du reste n’est sans doute pas un secret — (nous pouvons penser que le texte est écrit par Pilon ou Ouellette, les deux poètes doyens de la revue à l’époque), ce texte, dis-je, mes lecteurs, pardon mon lecteur et/ou ma lectrice ne l’ont pas sous les yeux. Il tient sur une toute petite page. Je ne me donnerai pas la peine de la transcrire. Cela va de soi, je ne puis que survoler l’analyse de Ricard, que produire une mouture d’aperçu.

Le tout au fond porte sur l’opposition traditionnelle qu’établit la modernité entre prose et poésie, le dépliant affirmant que « [l’] on accorde aujourd’hui beaucoup plus d’importance au romancier qu’au poète, peut-être parce que le premier consent d’emblée à parler la langue courante […], tandis que l’œuvre du second commencerait là où les possibilités des “mots de la tribu” s’épuisent, dans le bruissant silence de la gestation de la parole. » 

Ricard admet que la phrase est belle. Mais il convient selon lui de l’examiner de près. D’abord, demande-t-il, qui est ce « on » ? Il réfère possiblement à trois instances, à au moins un des trois groupes distincts que voici : a) le grand public, b) l’institution littéraire, c) les écrivains eux-mêmes.

L’essayiste suit son plan. À chacune des hypothèses ou propositions, comme le ferait un bon élève, il consacre un paragraphe. Je dis un bon élève, puisque la manière est ici tout à fait académique (c’est le modèle courant de la dissertation telle que pratiquée dans les collèges : la méthode a fait ses preuves). Ricard fait parler les chiffres, mais comme on le verra, il va plus loin que là où conduit une approche strictement comptable : il va au-delà de ce que disent les chiffres : il passe au niveau plus subtil des valeurs de l’idéologie. Ricard avouera un peu plus loin employer ce dernier terme de manière « peut-être un peu exagérée ».

  1. En tant que consommateur, il est vrai que le grand public favorise le roman au détriment de la poésie : « Il achète incontestablement beaucoup plus de romans que de recueils de poèmes. » Mais on doit voir les choses autrement et prendre « en considération la valeur morale ou mythique » que le grand public accorde au poète, lequel jouirait à ses yeux d’un plus grand prestige : « Il flotte encore, autour de la figure du poète, un peu de l’aura qui entourait autrefois les prêtres et les devins. »
  2. Le prestige accordé aux poètes se retrouve également chez « les éditeurs, professeurs, journalistes et autres gestionnaires de la littérature ». Encore une fois, chiffres à l’appui, Ricard démontre que la poésie, contrairement à ce qu’avance le dépliant, n’est pas moins importante ici que le roman. On en publie autant. Commercialement, le roman paie, et la poésie peine à faire ses frais. Cela est vrai. « Mais […] si l’on prête attention moins aux chiffres qu’à cette sorte d’idéologie très subtile que produit l’institution littéraire […], alors on est forcé de réviser de nouveau l’affirmation de notre auteur anonyme. Ricard examine l’octroi des subventions et bourses de création (les poètes en reçoivent autant que les romanciers). Il constate que le manuel de littérature de Pierre de Grandpré « consacre un tome complet à la poésie de 1945 à nos jours », alors qu’en un tome couvrant la même période sont parcourues les productions romanesques, théâtrales, journalistiques, essayistiques, etc. Quant aux journaux, là encore l’institution est loin de négliger la poésie. Ricard fait le compte et il est clair que le Devoir, par exemple, a offert (du moins au tournant des années 80) une belle tribune à la poésie.
  3. La “troisième définition possible du fameux « on » du dépliant correspond aux écrivains. Encore une fois, des chiffres. Le nombre de poètes officiant à l’Union des écrivains québécois (à l’époque où Ricard produit sa petite conférence, les femmes sont incluses dans le masculin : leur présence officielle ne s’affichera que plus tard, lorsque l’UNEQ deviendra l’Union des écrivains et des écrivaines québécois) parle de lui-même (quatre des cinq membres du bureau de direction de l’organisme sont des poètes). D’autres statistiques suivent, elles sont instructives, mais ce qui l’est encore davantage c’est, toujours au-delà des chiffres, « l’espèce d’idéologie qui a cours à l’intérieur de la classe littéraire ». Ricard constate que sur le plan des valeurs, chez la gent littéraire, la poésie fait de l’ombre au roman. Les écrivains qui pratiquent et la poésie et le roman avouent privilégier leur œuvre poétique, leur prose romanesque leur apparaissant secondaire, concession, une facilité, tandis que la poésie constitue « la part la plus significative ou la plus haute de leur œuvre ».

Le travail de Ricard ne s’arrête pas là. Il propose de faire « subir » à la prose du dépliant « une petite explication de texte. » À partir d’ici, le propos se fait plus subtil. Ricard analyse les termes employés par l’auteur anonyme du texte. Ces derniers magnifient le poème, mais tendent à déprécier l’univers du roman. En conclusion, Ricard fait observer que, conformément à une attitude « extrêmement répandue », les écrivains ont eux aussi le « réflexe » d’employer pour parler de la poésie un « vocabulaire et des termes qui relèvent presque du sacré ».

Baudelaire préconisait la suppression de « l’intrigue superflue ». Depuis Valéry, chez les surréalistes également, l’art du roman est « inconcevable ». Mépris à l’endroit de Proust, dévaluation généralisée de la pratique romanesque. Mais à l’inverse, promotion de certaines productions : pour « exprimer notre admiration devant les grands romans », on déclare que « ce sont de véritables poèmes. Joyce est poète, Woolf est poète, Flaubert lui-même a droit à l’onction. Bref, le meilleur de la production romanesque est sauf dès qu’il est annexé par la souveraine poésie. »

Qu’à cela ne tienne, Ricard y va d’une déclaration pour le moins amusante, provocatrice, et qui donne à réfléchir : « le roman, eh bien, c’est de la poésie ». Sauf que, Ricard perçoit et admet tout de même une différence entre les deux genres. Elle se « situe moins dans les formes et les thèmes que dans l’opposition de ce que j’appellerais deux tempéraments, deux esprits : l’esprit poétique et l’esprit romanesque. »

Romanesque, non pas dans le sens de rêveur ou de sentimental, prévient Ricard. L’esprit romanesque, ‘tel qu’il se manifeste […] dans le roman moderne, c’est plutôt la négation, justement de tout ce que l’on appelait autrefois le romanesque.’ Le tempérament romanesque fait preuve d’ironie. Il manifeste le doute. Sa vision du monde est « ouvertement réaliste, démystificatrice ». L’esprit romanesque est « critique et satanique. » Avec cet esprit, nous nous situons dans ce que Ricard appelle « l’univers de la discordance ». Ce qu’écrit Ricard, lorsqu’il affirme que l’esprit romanesque est « critique et satanique », correspond à ce qu’on trouve dans La vie est ailleurs. « Et le roman est-il autre chose qu’un piège tendu au héros ? » Ricard cite cet énoncé sans mentionner le nom de son auteur, et en faisant toutefois passer la citation de la forme interrogative à la forme affirmative. Elle est de Kundera. Donc : « univers de la discordance ».

L’esprit poétique, mais Ricard prend bien garde d’avertir qu’il décrit ce dernier « en tremblant » (sans doute pas parce qu’il redoute de se faire taper sur les doigts par ses confrères poètes), cet esprit ne serait pas éloigné de l’état poétique tel que le concevait un Valéry. Alors que l’esprit romanesque nie et démystifie, l’esprit poétique affirme et contemple. ‘Est poète, oserais-je dire, celui qui croit à son salut et à celui du monde, celui qui […] croit […] en la possibilité d’une autre réalité, plus haute ou plus profonde que la réalité dite commune, et en un accord possible ou rêvé des choses entre elles et de l’homme avec elles. C’est, si l’on veut, l’univers de la concordance.’

Mon lecteur et ma lectrice me permettront… Attention ! Je viens tout juste de réaliser que mon lecteur est passé depuis belle lurette à autre chose. Il nous a quittés. Ma lectrice, fidèle au poste, me permettra d’ajouter ici mon grain de sel. De dire enfin ce que je pense de tout ça.

Chère amie,

Si ce que dit Ricard à propos du roman me réjouit, si je suis sensible à la critique que fait Kundera de la poésie dans La vie est ailleurs, roman qui à mon avis fait montre d’une exemplaire lucidité, se révélant être à la poésie ce que fut naguère Madame Bovary à la sentimentalité romantique, j’hésite à lui emboîter le pas lorsqu’il décrit l’esprit poétique. La concordance qu’il y observe, je la vois à l’œuvre partout où un esprit envisage de penser son « être » dans ce qu’il devine plus grand que soi. Point n’est besoin d’être poète pour croire ou espérer que soit possible un accord entre l’homme et les choses. Le sacré n’est pas le propre du poète. Mais, il faut bien l’admettre, le poète a souvent donné dans cette conception de la poésie (où Kundera voit une pose, à tout le moins une illusion), faisant d’elle une entreprise hors langage, une parole antérieure à la parole, une sensation quasi mystique (pour ne pas dire mystifiante) englobant la parole ou même indépendante de toute forme de discours, la poésie devenant recherche, marche, errance avec White, état de contemplation, bref pouvant être conçue comme un état bien plus que comme un écrit ou une parole. Ricard parle du « sentiment quasi numineux que suscite partout le poète », en d’autres termes, il y aurait une présence à laquelle le poète serait particulièrement sensible ; plus que quiconque, il éprouverait un intense sentiment de présence absolue. Encore une fois, ce qui m’étonne ce n’est pas qu’on puisse ressentir ce sentiment, mais en faire le centre et la raison d’être de la poésie, alors qu’il est tout au plus un thème, riche de sens et riche sur le plan de l’expérience, j’en conviens, mais un thème qui ne concerne la poésie qu’à partir du moment où le poète en fait l’objet de son poème. Autrement dit, ce qui est poème, comme en témoignent tant d’ouvrages poétiques, tant de poèmes, est d’abord et avant tout ce qui résulte d’un certain « travail » sur le langage. On se souviendra de Sartre qui affirmait que le poète voyait le langage à l’envers. De ce qu’il disait du mot qui en poésie étincelle de tous ses sens. À quoi s’ajoutent l’image et la musicalité du langage. Le poème : affaire de mots. L’homme du commun ne voit pas moins, ne voit pas plus que le poète quand il contemple un coucher de soleil. Si un sentiment océanique envahit l’éboueur ou le mécanicien, le médecin ou la mathématicienne, ces derniers n’en deviennent pas poètes pour autant. À quoi j’ajouterai que l’esprit de discordance peut aussi animer le travail du poète, se manifester dans et par la création poétique.

Et pour en finir avec mes divagations, je dirai cette chose qui m’est venue l’autre jour à l’esprit. La voici. Le poète, à sa manière, use de mots et en fait des phrases. Bien sûr, il fait davantage, mais cela, assurément il le fait. Peut-être s’abstient-il de formuler des phrases, mais chose certaine le mot est la pierre angulaire de son travail. Pour sa part, le romancier se sert également des mots, mais lui travaille dans un autre ordre de grandeur. Non seulement, tout comme le poète, utilise-t-il les mots et compose-t-il des phrases, mais encore, se sert-il également d’une autre sorte de mots, qui alors ne sont pas des mots, mais bien plutôt des personnages, des objets, des éléments de décor, des actions, des péripéties, etc. À partir de ce matériau, il crée une sorte de phrase immense, c’est l’histoire qu’il raconte. Mais les choses ne sont pas si simples, car, règle générale, le romancier ne se borne pas à raconter une histoire, celle-ci doit dire quelque chose, signifier. Elle est représentation et critique, comme le mentionnait justement Ricard. Et je le répète, le romancier et la romancière « écrivent », travaillent les mots en recourant à ce que, du temps où j’étudiais, les linguistes appelaient « la fonction poétique ».

Du reste, un roman dont rien ne se perdrait dans le passage par la traduction ne vaudrait que par ce qu’il raconte. Son « sens », pour parler rapidement, n’étant alors assuré que par l’histoire. Or, c’est déjà beaucoup. Cependant, s’il n’y a lors de ce passage d’une langue à l’autre, aucun résidu de sens, aucune perte expressive, voire esthétique, c’est signe que son écriture, dans le meilleur des cas, était, dans la version originale, neutre et lisse, que le mot tel qu’il apparaît ordinairement dans le poème n’a en rien été la préoccupation, ou alors si peu, de l’auteur ou de l’autrice. À l’inverse, un livre sursaturé de jeux de langage, dont tout, mais absolument tout, ou presque, se perd lorsqu’il est traduit, manque sans doute d’une beauté profonde, élémentaire, commune à toutes les langues, en ce qu’elles sont porteuses de sens et d’émotions. Du reste, un bon traducteur parvient presque toujours à bien traduire un ouvrage, roman, théâtre ou poésie, si l’ouvrage est riche de substance et si le rapport à la langue qui se joue n’a rien de tout à fait gratuit.

Chère amie, prenons maintenant une pause.

Une pause vite interrompue par ceci que je viens tout juste de lire : « La poésie est bien loin de se résumer à un assemblage habile de mots dans un poème. Le monde lui-même est un poème, qu’il faut savoir lire, regarder et écouter à chaque instant. » Ces mots sont extraits d’un ouvrage de Frédéric Brun, Novalis et l’âme romantique du monde. Bien entendu, ils me replongent dans mes réflexions. Il me faut revenir sur ce que j’ai dit plus haut.

Un assemblage habile de mots, ce n’est pas ce à quoi je réduis la poésie, le mot « habile » étant de trop — on trouve des poèmes truffés de maladresses valant bien des poèmes savants et maîtrisés. La poésie est plus que ça. Toutefois, je refuse de lui conférer un statut tel que la voici bientôt située à l’extérieur d’elle-même et prenant des proportions qui ici, dans cette citation, se gonflent au point de faire qu’au poème corresponde le monde, que le monde soit un poème. Il y a là une métaphore, je sais bien, mais je la vois prise au pied de la lettre, ce qui contrarie mon jugement. Qui plus est, en ce qui a trait à l’appréhension du monde, qu’elle soit vécue dans le sentiment d’une présence absolue ou de manière plus rationnelle, comme par le biais de la philosophie ou de la science, je vois difficilement que pareille entreprise puisse concerner davantage le poète, et le poète au premier chef, plutôt que tout un chacun, c’est-à-dire tous ceux et celles qui ont à cœur de véritablement habiter le monde. La lecture du monde, le regard sur le monde, une écoute attentive du battement de son cœur ne sont pas, je le répète, à proprement parler l’apanage du poète.

 Deuxième atelier  

Le poète et l’institution

Texte de présentation : Marcel Bélanger

(Berthierville, le 5 juin 1943 – 11 mai 2010) Poète, Marcel Bélanger obtient une licence en lettres de l’Université Laval en 1968 et une maîtrise et un doctorat de l’Université d’Aix-en-Provence en 1972. Il enseigne à l’Université Laval de 1972 à 1980 tout en étant directeur de la revue Livres et Auteurs québécois de 1975 à 1978 et de la revue Estuaire à partir de 1980. Il a également fondé et dirigé les Éditions Parallèles de 1976 à 1980 et été recherchiste et animateur à Radio-Canada à partir de 1978. Il a participé à des rencontres d’écrivains et à quelques récitals de poésie ainsi qu’à de nombreuses émissions de radio, au Québec et à l’étranger. Il a aussi écrit pour les revues Liberté, Le Magazine littéraire, Incidences, Études littéraires, Prism Review et pour les journaux Le Soleil et Le Droit.

Marcel Bélanger a été finaliste au Prix du Gouverneur général du Canada en 1980 pour son recueil Migrations. Certains de ses poèmes ont été traduits en anglais, en espagnol, et en hongrois.

Cette notice biographique se trouve dans L’infocentre littéraire des écrivains québécois. Pourquoi l’ai-je empruntée à Katia Stockman qui en est l’auteure ? C’est que ce nom, celui de Marcel Bélanger, avait presque disparu de ma mémoire. Jamais, lorsque je songeais à notre poésie, son nom et encore moins son œuvre ne me revenaient à l’esprit. Or, à l’époque, souvent j’avais lu et toujours en les appréciant grandement les poèmes de cet auteur. Avant de me replonger dans ces derniers, histoire de renouer avec le poète, j’ai donc cherché à m’informer à son sujet. Quelque chose me disait qu’il n’était plus de ce monde, sinon à quoi d’autre attribuer son trop silence ? C’est avec stupeur que je constate à l’instant qu’à son décès, Marcel Bélanger n’avait que 66 ans. C’est sans étonnement que je réalise encore une fois à quel point l’oubli se hâte de recouvrir un destin. Or en rouvrant le cent-trente-troisième numéro de Liberté, notre plaisir se renouvelle, la parole de Bélanger, dense et compacte, se révèle dans toute sa richesse. L’absent redevient présent.

Il se fait historien, aborde les rapports qu’entretiennent entre eux le poète et l’institution. D’emblée, il définit « l’écriture comme aventure de la différence ». Son point de vue est moderne. Le poète étant ici inclus parmi l’ensemble des écrivains, Bélanger utilisant le terme « écriture » et non celui de « poésie ». C’est donc toute l’écriture, dans la grande aventure que poursuit la littérature, qui creuse un « écart par rapport à une norme insaisissable ». Les poètes dans ce vaste mouvement d’opposition ne font donc pas bande à part : c’est « l’écriture », telle qu’entendue dans son acception moderne, qui pratique cette mise à distance d’avec l’institution. Cela étant dit, Bélanger revient bientôt à la figure du poète.

La civilisation impose la norme. On n’est pas très loin du discours tenu par une Catherine Peri Rossi (« … la grande ambition des sociétés, ces dernières années, a été la recherche de la normalité, la conquête de la normalité comme but suprême, individuel et collectif »).

Le poète dans l’histoire que raconte Marcel Bélanger « rejette le système de valeurs qu’elle transmet », « elle » étant ici la civilisation. Il doute et s’insurge. Il se « dissoci[e] de la société et de ses institutions : ce qui est pris à partie, c’est d’abord et avant tout la norme, le présumé normal, ce produit bâtard d’une perception manichéenne de l’existence que la psychanalyse remettra sérieusement en question. »

La société exerce son contrôle jusque dans le langage qui, par le biais d’institutions comme celle de l’Académie, se voit « soumis à une norme d’inspiration socio-politique ». Les « excès de langage » sont ciblés, le mot est régi, la parole quasi enrégimentée, à tout le moins encadrée si ce n’est pas censurée. L’État, à travers l’école, fixe la langue, impose un modèle qui laisse « croire à l’existence d’une langue idéalement pure ». Dans de telles conditions, celles d’un conditionnement, l’utilisateur se voit obligé au conformisme : on le force à adopter un « langage correct ».

La suite est intéressante. Bélanger écrit : « Il se pourrait que par réaction, l’écriture fût une forme de résistance à ces instruments de régulation linguistique, en même temps qu’un travail de décapage des mots malmenés par l’usage et l’usure. »

La synthèse historique de Bélanger s’attarde comme il se doit à la période du dix-neuvième siècle finissant, celui qui recueille l’héritage de Baudelaire. Le poète est un être de langage, son seul engagement se résume, disait Sartre, à se confronter à la matière du langage, à s’y engager « poétiquement ». Mais l’être social qu’est le poète, avec Baudelaire et ses émules, ne s’enferme pas dans l’enceinte close du langage, ne se limite pas aux seuls mots, à leur agencement vain ou parnassien. En leur forme, coule du sens, et ce sens est en lien direct avec une position éthique, avec ce qu’un Ricard ou un Kundera nomment, en la circonscrivant dans la pratique du roman moderne, la critique. Autrement dit, et il n’est pas né celui qui prétendrait le contraire, le poète a aussi son mot à dire. Ce qu’il écrit participe de ce qu’il vit et de ce qu’il pense. Des idées l’animent, il adopte une posture, il prend position pour ou contre, et cela, dans ses écrits si cela lui chante.

Bélanger s’aventure sur le terrain qu’ont foulé ses prédécesseurs. Il parle des « attitudes qu’adoptera le poète » à l’endroit de la société et de ses institutions. « Baudelaire se déclare maudit et dresse le rêve contre la réalité, Poe […] ». Bélanger passe à Rimbaud, Hugo, évoque la figure d’Hölderlin et de Novalis. Chez tous les poètes qu’il passe en revue, il observe que « la poésie se transforme en moyen de connaissance de quelque chose qui toujours se dérobe, ne se laissant saisir que dans l’approximation et le fragment ; hallucinations, illuminations où se condense une durée dissolvante, succession discontinue au cours de laquelle je révèle la présence de l’autre, ce double hanté par l’absolu. »

Ce qui précède relève de l’histoire. On ne peut contester l’existence des diverses poétiques qui ont marqué l’histoire de la poésie. Je rappelle qu’à mes yeux, la poésie tout comme le rêve, en ce que de l’inconscient dans un cas comme dans l’autre s’y manifeste, se fait révélatrice de la pensée profonde. En ce sens, jointe à l’analyse et à l’interprétation que l’on fait de ses productions (les poèmes), la poésie est réellement instrument de connaissance. Prises ainsi, j’adhère à de telles poétiques, mais je continue d’élargir à un ensemble plus vaste l’étendu des moyens qui s’offrent à nous dans l’hallucination, le rêve et l’illumination, lesquels sont bien loin d’être le propre de la poésie. L’écriture romanesque, d’autres arts également, dans la mesure où l’imagination joue là aussi un rôle important sont également riches d’enseignements, pour qui plonge en leurs réseaux au plus profond de l’inconscient. Avec le roman, scripteur et « décrypteur » découvrent de l’« inconnu », sans parler d’un connu trop connu pour qu’on en prenne réellement, dans le réel, la pleine mesure. Je referme cette parenthèse.

Bélanger suit le fil de l’histoire. Il montre que l’imagination déploie bientôt ses ailes, qu’avec elle nous nous envolons vite au-dessus de la norme qui toujours cherche à fixer le langage au sol. L’imagination « déclare la guerre à l’institution. Celle-ci de plus en plus perçue comme “savoir socialisé”, empruntant la forme d’un pouvoir idéologique. […] Fantastique, délire et désir, tout ce qui grouille dans les marges immenses du normal se dresse contre es structures répressives d’un langage en liberté surveillée. »

Puis, avec le surréalisme se trouve subvertie « la logique discursive qui traditionnellement fondait la structure du texte. » L’institution en prend pour son mal. Un mal qui s’accentue par la suite avec l’arrivée d’une modernité qui ira jusqu’à instaurer une « tradition de la rupture » (Octavio Paz), la modernité se détournant de chacune des avant-gardes qui la constituent afin d’éviter qu’elles ne se figent en institutions. Plus que jamais, la poésie s’oppose « à l’ensemble des finalités qu’on lui a fixées tout au long de son histoire. »

Troisième séance plénière

Des rapports d’ateliers qui ouvrent cette séance, je ne dirai presque rien, ma lectrice étant au moins aussi épuisée que moi. Il nous reste encore une quarantaine de pages à parcourir d’ici la fin, et le meilleur est peut-être à venir. Après les communications de messieurs Oster, White, Somlyó et Esteban viendront des débats particulièrement intéressants.

Les rapports d’ateliers courent sur cinq petites pages. Je cours encore plus vite qu’elles.

Je m’arrête à ceci qui m’amuse. Le bon monsieur Jourdain qui faisait chez Molière de la prose sans le savoir devient monsieur Jourdan. Est-ce la raison pour laquelle, « vexé », il « est sorti en claquant la porte » ? Non, c’est plutôt parce que Somlyó a soutenu que « la limite entre roman et poésie tend à s’effacer ».  

Je m’arrête ensuite à ceci qui m’amuse beaucoup moins. Dans son rapport d’atelier, celui portant sur le poète et le romancier, Jean-Luc Benoziglio rapporte les interventions de deux des trois femmes présentes à la rencontre. Comme ces dernières ont pris si peu de place, je leur en accorde ici. Bien entendu, elles ne m’ont pas attendue, la place qui dans l’histoire aurait dû leur revenir depuis longtemps, elles l’ont en partie prise depuis maintenant au moins quarante ans.

Voici ce qu’ont dit ces deux écrivaines, tel que rapporté par le poète suisse.

« Nicole Brossard avoue concevoir l’écriture comme un déplacement constant de la prose au poème et du poème à la prose. Quelque chose, d’après elle, se passe là d’une façon nouvelle, que nous n’arrivons pas encore à définir ; nous sommes en recherche. »

« Christina Peri Rossi, elle aussi, dit faire des poèmes et des romans où elle mélange les genres. »

Puisque nous y sommes, et tant qu’à parler d’exclues (les femmes), pourquoi ne pas aborder une autre forme d’exclusion, celle adoptée de façon concertée ou non par les organisateurs de la Rencontre. Je dis « concertée ou non », car au fond, ceux à qui je pense, il est possible qu’on les ait invités, mais qu’on ait essuyé un refus de leur part. Mélançon et Quaghebeur, nés tous deux en 1947, représentaient la jeunesse. Encore plus jeunes, Lapierre activement) et Lauzon assistaient à la Rencontre. Mais pour s’en tenir aux poètes de chez nous, on voit bien qu’à cette occasion, on n’aura pas aperçu au Mont-Gabriel l’ombre d’un François Charron, d’un Denis Vanier, d’un plus sage Pierre Laberge, d’un Nepveu, d’un Louis-Philippe Hébert et j’en passe : Philippe Haeck, Suzanne Paradis, Yves Préfontaine, Michel Garneau, Madeleine Gagnon, etc.

Je répète, des gens de La Barre du Jour et des Herbes rouges ont pu décliner une invitation, il n’empêche qu’ils auraient pu faire entendre un son de cloche différent, celui de la jeune génération qui justement se réclamait, parfois avec grand tapage il est vrai, de la modernité.

COMMUNICATIONS

PIERRE OSTER

Je ne connaissais pas ce poète. Il n’était pas censé prendre la parole ce jour-là, mais à son arrivée, Ouellette lui a demandé une communication. Il a accepté de se livrer à l’exercice, mais pas tout à fait. En effet, s’il prend la parole ce jour-là, ce n’est pas pour prononcer une communication, mais bien plutôt pour se livrer à ce qu’il appelle une « improvisation ».

Oster cherche-t-il d’emblée à détendre l’atmosphère ? En tout cas, il y parvient. Il commence en effet par raconter une anecdote. Il raconte que Meschonnic l’a appelé il y a tout juste quinze jours, ahuri, parce qu’on lui offrait un temps de parole limité à un tout petit cinq minutes. Or Ouellette en a mis trente-cinq à la disposition d’Oster.

Henri Meschonnic le coupe : « Je proteste sur le fond et la forme. » On rit autour de la table.

Oster poursuit en rassurant l’assemblée : il sera bref.

Le poète s’exprime de manière plaisante, voire légère. De toute évidence, il n’improvise pas. S’il n’a pas été écrit à l’avance, son discours de toute évidence a été préparé. Oster exprime une idée toute simple. La voici. En opposition à la luxuriance du paysage laurentien, qui à l’automne comme nous le savons est plutôt spectaculaire chez nous, vis-à-vis de cette richesse et de cette splendeur, Oster déclare que « toute langue […] se révèle bien pauvre ».

La beauté de « l’Eldorado de feuillages » où se tient la Rencontre confine presque au mutisme : cette beauté « constitue un défi immobile à ce [qu’Oster appelle] la vocation de mobilité du poète. » Le spectacle magnifique qu’offrent la montagne et ses forêts lui rappelle que ce qui caractérise « l’homme de poésie » est « la recherche d’une manière d’adéquation active aux changeantes puissances du jour et de l’existence ».

Oster, un peu comme on saute du coq à l’âne, mais en prenant bien soin de ne pas perdre le fil de sa pensée cite ensuite, « pour m’amuser et vous amuser peut-être » (j’imagine que le poète esquisse presque à chaque mot qu’il prononce un sourire : et ce n’est pas le sourire d’un petit plaisantin, mais bien plutôt celui d’un homme qui a de l’esprit et qu’un trait d’humour n’effarouche pas)… il cite, dis-je, Auguste Comte, un philosophe qui n’a pas, encore aujourd’hui, la faveur du jour : « Tout langage est inspiré. » Il le cite deux fois plutôt qu’une. La première fois, « avec force ». La seconde « avec enthousiasme ». On conçoit que l’allocution est jouée, un brin théâtrale. Manquent le ton, l’air sans doute narquois du poète, l’expression animée de son visage, sa gestuelle. Ce non-dit qui dit beaucoup.

Cependant, malgré le plaisir que l’auteur y prend, son propos ne manque pas de sérieux, voire de gravité : « Tout élément de langage porte en soi la vérité du flux universel, nous fait participer à la circulation de la sève et de la rotation de la Terre, fait apparaître une esquisse à proprement parler sacrée de ce qui est. »

« À proprement parler », d’ordinaire cela signifie qu’on utilise les mots dans leur sens premier. Or qu’est-ce qu’une esquisse sacrée ? Que veut dire le poète lorsqu’il parle de la circulation de la sève ? Qu’entend-il au juste par vérité du flux universel?

Même si tout cela est développé par la suite, la suite est loin d’être évidente. L’improvisateur ne dit pas n’importe quoi, mais surtout, il ne s’exprime pas n’importe comment. Son discours est particulier. Il me paraît s’inscrire tantôt dans le « concept », tantôt dans le « poétique ». Concept, en ce sens où Oster, par endroits, pense et s’exprime de manière abstraite, quelque peu philosophique, savante même : « L’expérience aventureuse du langage quotidien définit tout de suite les conditions d’une réflexion sur l’acte poétique dans sa vérité, nous interdit même de nous interroger davantage sur les échecs de la communication, puisque ceux-ci constituent également des signaux. Signaux que la sagesse m’inclinerait à inclure dans la totalité positive de ce que les scolastiques nommaient acte humain. »

La « totalité positive », la notion d’acte humain telle qu’entendue par les scolastiques, le sens que ces énoncés véhiculent, tout cela qui peut être compris aisément par certains, ne l’est probablement pas du plus grand nombre. Cela dit, bien que ce type de discours puisse s’apparenter à ce que Stétié avait identifié comme relevant d’un certain eurocentrisme, bien que le langage d’Oster puisse s’apparenter à celui des penseurs, des intellectuels en vogue à son époque, l’ensemble de sa présentation diffère dans sa teneur de ce qu’on a pu rencontrer chez un Meschonnic. Je rappelle les mots de Stétié : « Les termes qui nous ont en quelque sorte accablés, réfutés, viennent tous d’un langage né il y a quelques années dans les cercles les plus intelligents de la capitale française et de l’Université française. » Oster a beau emprunter aux informaticiens, aux linguistes, il n’appartient pas vraiment à leur camp. À mon sens, il est plutôt un poète qui parle de la poésie en poète.

Un poète qui rend compte de sa pratique en faisant presque de la poésie, voilà qui se conçoit aisément. Stétié n’a-t-il pas écrit : « Poésie, ce m’est comme la joue ou la fesse aimée du langage » ? György Somlyô, pour sa part, aura bientôt ce mot : au sujet de la poésie hongroise, il la dira « fille de roi, belle, mais enfermée dans le cristal de sa propre langue ». Dans ce type d’énoncés à forte teneur métaphorique, White verra ce qu’il appellera « les feux follets de la poésie ». Qui dans un tel contexte, celui d’une rencontre de poètes, se plaindra d’entendre ou de lire chez Oster la proposition suivante : « Acceptons de favoriser au cœur du langage le partage de la foudre et de l’événement pur » ? Il y a là, dans cette foudre et cet événement pur, des références qui n’échappent pas aux poètes à qui il s’adresse. Ce n’est pas ici le code, le système langagier, utilisé par Meschonnic, pas le registre soutenu qu’on rencontre chez ce théoricien. Oster est plus littéraire. Comme on le disait il y a quarante ans, il recourt à la fonction poétique.

Qu’on me comprenne bien. On demande au poète de rendre compte de sa pratique, de présenter l’objet de son souci et de ses soins, voire de « définir » ce qu’est la poésie. Pour ce faire, il produit un discours dans lequel affleurent des figures de rhétorique, des images. Je veux bien. Se fait-il alors bien entendre ? Peut-être pas de tous. Catherine Peri Rossi a dit que « la poésie […] a voulu éluder le nom direct des choses » et qu’évoquer « les ciseaux qui coupent le ciel », c’est créer une expression qui nous en apprend plus sur les hirondelles « que le mot qui les désigne dans n’importe quelle langue. » Selon elle, « le premier homme qui a dit “fil de l’eau” au lieu de rivière était sans doute un poète [qui] avait découvert une loi de la connaissance : en substituant le nom conventionnel des choses, on retrouve le plaisir du premier homme ». Cette forme de connaissance, dit Peri Rossi est « plus vivante ».

Je vois à l’œuvre dans l’improvisation de Pierre Oster deux tendances, elles offrent chacune leurs avantages et leurs désavantages. Ce qui fait le brio de l’une constitue le défaut de l’autre (et inversement). En réalité, les deux se voient menacées par des écueils fort différents.

Meschonnic illustre la tendance savante. Chez lui, les références culturelles abondent ; il renvoie à des penseurs, à leurs travaux. Pour que la communication opère, que son auditoire ou son lecteur reçoive la pensée du théoricien, il est nécessaire que ceux-là partagent avec celui-ci des références communes, que le champ du savoir que foule l’auteur ne soit pas totalement étranger à son public. Vous dites Platon, vous prononcez le nom de Husserl, cela va de soi pour quelques-uns, pas pour tous. Par ailleurs, le mot chez le savant est employé au sens propre, la plupart du temps dans le sens restreint du concept forgé justement à partir du mot. Temps est un mot de tous les jours. Temps est également un concept. Le mot chez le spécialiste se révèle opérant, précis à l’extrême. Il peut néanmoins engendrer de l’incompréhension, du moins faut-il connaître et maîtriser le code auquel il appartient pour entendre ce qu’il signifie. Son avantage, qui est sa précision, implique en contrepartie un désavantage, en ce que cette précision s’annule pour qui ignore les arcanes du discours savant. D’aucuns, pour dire les choses un peu rapidement, évoqueraient à son endroit le terme de « jargon ».

Pierre Oster ne représente pas la seconde tendance. J’ai dit en quoi son improvisation oscillait entre les deux tendances, bien qu’elle appartienne davantage à la seconde. À vrai dire, on retrouve à des degrés divers la tendance poétique chez la plupart des poètes dont il est ici question, à l’exception surtout de Mélançon, de Ricard, de Bélanger qui sont très clairs et surtout de Meschonnic qui, pour sa part, se garde bien du « vague poétique ». Mais on aura compris que le propos de ce dernier est particulièrement dense, et qu’une telle densité de langage ne se laisse pas facilement décrypter, du moins pour qui est étranger aux subtilités de la théorie littéraire.

KENNETH WHITE

Il se pourrait bien que le poète écossais lors de ce colloque ait été un trouble-fête, un empêcheur de danser en rond, un perturbateur, un poseur de bombes. On l’a vu précédemment manifester vivement ses positions, s’opposer, rudoyer plus ou moins ses interlocuteurs. On se souviendra du hamburger brandi sous le nez de Brault. Hamburger rhétorique, métaphorique.

White a pris la parole à maintes reprises, si bien que lorsqu’arrive son tour de présenter sa communication, il commence par cette confession : « J’ai l’impression d’avoir dit au moins implicitement, dans les séances plénières et dans les ateliers, à peu près tout ce que j’avais à dire pour le moment au sujet du thème de ce colloque. » On peut effectivement penser qu’il a beaucoup parlé, souvent fait valoir ses points de vue.

Puis, ceci de fort éloquent, qui montre que notre homme est pour le moins singulier. Comme en passant, comme si de rien n’était, détail sans importance, il mentionne qu’il a passé la nuit précédente à rédiger ce qu’il s’apprête à lire, un texte intitulé « Pour un nouvel espace poétique ». Désinvolture ou trait de génie ? Allez savoir. Les deux peut-être, dans la mesure où il faut se sentir plutôt au-dessus de ses affaires, sinon les prendre à la légère, pour participer à un colloque de cette envergure sans avoir pris la peine de s’y préparer, sans avoir rédigé au préalable le texte de sa communication. Mais cette insouciance apparente ne serait-elle pas plutôt inhérente à la démarche de mobilité, d’aventure que propose ici à l’assemblée celui qui entreprend d’investir justement un « nouvel espace poétique » ? N’y aurait-il pas, en un certain sens, contradiction à procéder comme on le fait d’ordinaire, à fignoler d’abord chez soi, dans son cabinet de travail, un petit texte clos, artificiel, figé, alors qu’au présent, on exige de soi (c’est là le sens même de la posture de White) une confrontation directe et active avec les « forces », avec l’énergie en place et ce, dans la salle où justement a lieu la Rencontre avec les autres poètes, dans le compte tenu du travail collectif en cours ?

White déclare : « On m’a traité ces jours-ci de terroriste. Je ne crois pas être un terroriste. Enfin, pas plus qu’il ne faut pour éviter le ronron de l’auto-satisfaction (sic). Mais je vois bien ce qu’on veut dire. Je dirais ça, peut-être, autrement. Ce que je tente de faire, c’est de semer une certaine panique. Une panique froide cependant, une panique articulée et qui fait appel à l’intelligence abstraite, à ce que Shelley appelle l’amour intellectuel plus qu’à l’émotion poétique. »

Le ronron de l’autosatisfaction, tel est le danger, le panneau dans lequel tombent les poètes de la poésie du ronron attendu, du hochet de la tradition qu’on se relaie de génération en génération sans que jamais on ne le remette fondamentalement en question. Aux yeux de White, la poésie est enfermée dans l’espace littéraire de la complaisance. La pratique poétique doit être rejetée. Le mouvement de White s’inscrit dans la lignée d’un Artaud pour qui, comme on l’a vu, toute l’écriture serait de la cochonnerie. Pour White, il est grand temps de passer à autre chose.

Qu’on le comprenne bien, lui n’a pas de position (autre que l’opposition, me suis-je entendu penser) ; il ne se pose nulle part, ne se repose pas : il se veut en marche : « je suis en mouvement et je veux que ce mouvement soit le plus “mouvant” possible. » Un tel mouvement n’entretient pas de rapport, ou si peu, avec l’émotion poétique, celle où l’on voudrait et où les poètes eux-mêmes voudraient s’enfermer, comme à double tour, avec leurs lecteurs et leurs lectrices. Il ne s’agit pas pour White de produire des poèmes émouvants, il faut aller au-delà de la poésie émotionnelle, et passer plutôt par l’expérience qu’elle rend possible. « Même Rilke, le Rilke extrême (j’entends celui des Élégies à Duino) me semble encore trop “poétique”. »

On le voit, White tourne résolument le dos à la poésie, du moins à une certaine pratique, du moins est-ce là en théorie son orientation. L’aiguille de sa boussole indique un nouvel horizon. Il voudrait suivre, mais j’anticipe ici sur la suite de sa communication… il voudrait suivre la mouette rosée, « celle qui file vers le nord quand tous les autres oiseaux partent pour le sud, et qui hiverne sans doute en plein centre de la mer polaire en attendant son heure… » N’ayez crainte, nous reviendrons à cette mouette rosée.

À contre-courant, là où les poètes investiguent, investissent l’univers du poème, là où ils se veulent poètes à part entière, White cherche à réaliser autre chose, procède autrement, et comme à l’encontre de ses confrères (pas beaucoup de consœurs dans les parages), il met en avant la figure du chercheur. Il va du côté de la physique. Il invente le personnage du poète-chercheur.

« J’envisage donc une poésie-recherche qui éviterait à la fois le scientisme, qui est l’ennemi de la science, et le poétique, qui pour moi est l’ennemi de la poésie ou du moins de l’activité poétique telle que je l’entends. //Ce qui m’attire donc, ce ne sont pas les feux follets de la poésie, mais le cristal d’une certaine connaissance. »

Les feux follets de la poésie, cela est bien dit, qui dénigre cependant la poésie et ce que souvent chez elle on admire, la grâce de son langage, ses tours, la formulation brillante qui exprime l’idée ou le sentiment. Mais cela, donc, n’intéresse pas le poète écossais, du moins en théorie, car en pratique, il faut bien l’avouer, dire « feux follets de la poésie », c’est faire œuvre de poète dans le sens traditionnel du terme, c’est recourir à l’image, à son scintillement de feu follet. Et je ne puis m’empêcher de rappeler ici les réserves émises quelques jours plus tôt par l’ami Stétié. Ce dernier considérait que les « poèmes » de White, ceux de son recueil intitulé Un monde blanc avec des endroits roses, correspondaient davantage à la poésie « poétique » qu’aux vœux théoriques tels que les exprime White lorsqu’il expose sa démarche : « je ne peux m’empêcher, disait Stétié, d’y voir un encombrement poétique au sens où tu le disais, c’est-à-dire une thématique construite, quelque chose de littéraire. » Et je reviens à nouveau à Paulhan, à ses Fleurs de Tarbe, à son constat voulant que les terroristes en écrivant, bien qu’ils en aient contre la littérature, regagnent le camp des rhétoriqueurs, et produisent tout de même, à leur corps défendant., de la littérature, pourrait-on dire, en bonne et due forme. 

Passer à autre chose. « Depuis Hegel, pour parler des temps modernes, la poésie est en question. » Elle est remise en question, contestée, attaquée par les ennemis du dedans, c’est-à-dire les poètes eux-mêmes. « Nietzsche […] n’acceptait la poésie qu’à “limite du mot” ». Suite à Bataille, White en appelle à « un dire poétique qui soit débarrassée de la poésie, de la même manière que du travail nietzschéen, l’homme ressort débarrassé de la trop humaine humanité. »

Au-delà de la tendance mystique de la poésie telle que décrite par un Quaghebeur, tendance incarnée par Hölderlin, « pèlerin, lourd d’une nostalgie d’unité [qui] suit désespérément la trace des dieux », à mille lieues des jeux formels et de « tout le fatras de la modernité », White préconise « la recherche érotique et logique, existentielle et intellectuelle, d’une nouvelle présence. » Il entreprend ce qu’il appelle une « révolution ontologique ». Il travaille à l’avènement de ce que Kostas Axelos appelle les « parachèvements des temps modernes ». De telles ambitions n’ont rien de modeste, on en conviendra.

Avec celle de Meschonnic, la communication de White est de loin la plus longue, aussi peut-être la plus substantielle. Les deux hommes, que tout semble opposer, et qui dans les débats qui suivront croiseront à nouveau le fer, ont en commun de vouloir faire avancer les choses, et peut-être aussi d’aller dans des directions qui, si elles ne sont pas identiques, en tout cas sont déterminées à partir d’un point de départ identique, à partir d’une volonté commune, la « déshistoricisation » que propose Meschonnic n’étant peut-êtrre pas sans faire songer au refus radical que manifeste White à l’endroit de la « poésie poétique » engoncée dans la répétition du même, dans le ronron, dans un sur-place dont cherche à s’extraire le « nomade intellectuel », la « figure du dehors » que doit devenir le poète selon White. 

Dans la deuxième partie de sa communication, notre nouveau nomade intellectuel, le poète-chercheur qu’est White retrace son itinéraire, le cheminement qui l’a conduit depuis ses origines « à la situation » qui est alors la sienne, au Mont-Gabriel, à l’été de l’année 1979.

Les pages consacrées à son parcours sont originales, en ce qu’elles contrastent avec ce que d’ordinaire on entend, pour peu qu’on s’intéresse à la poésie depuis un point de vue en grande partie nourri par l’eurocentrisme franco-français, celui qu’évoquait précédemment Stétié. White est né en Écosse. Il nous emmène en Écosse. Nous fait découvrir, « me » fait découvrir une culture qui ne m’est pas familière. Son érudition est impressionnante. Il y a chez les Celtes ce que White nomme une « énergie extravagante. » On y voit en ébullition « un désir de transcendance mêlé à une conscience aiguë de l’immanence », une protestation « contre un état de choses figé ». Les intellectuels celtes des sixième et septième siècles sont, rapporte Élie Faure, des « maîtres en grammaire et en littérature à tout l’Occident, studieux philologues et hardis philosophes. »

White prise au plus haut point le « primitivisme » de « certains ermites celtes ». Ceux-ci voient « le monde avec des yeux lavés. » On rencontre chez eux « une passion des mouvements vifs et instantanés : une vague qui se brise, une feuille qui tremble, le saut d’un saumon dans la rivière. » On rencontre également « une esthétique de la lumière et de la clarté. » Et enfin, « un goût prononcé pour la pensée abstraite. » Toutes qualités dont se réclame un White qui, dans le « champ de forces scoto-celtique [voit et célèbre] la notion de peregrinatio […] qui prend la forme d’un voyage vers l’inconnu : toute cette tradition de la pérégrination qui pousse Brandan […] à s’embarquer sur un frêle esquif pour il ne sait où. »

On aura compris que ce que propose White est une « poésie-exploration ». Il écrit : « Je parle d’une poésie qui va quelque part, qui ne tourne pas autour du nombril et qui n’est pas que jeu linguistique, huis clos sémiologique. Elle est rare. Elle est en littérature, je pense, aussi rare qu’en ornithologie la mouette rosée, celle qui file vers le nord quand tous les autres oiseaux partent pour le sud ». Je pense, « à une poésie, disons à une activité créatrice polymorphe d’un nouveau genre, qui sache se saisir de l’espace, de ce nouvel espace, et affirmer sa présence. »

Ce nouvel espace, ainsi que cette proposition qui consiste à conjuguer les diverses pratiques culturelles et scientifiques, lesquelles ordinairement s’exercent dans le champ clos qui leur est propre, me fait songer à Queghebeur. Ce dernier, je le rappelle, souhaitait que soit développé « un projet concret, susceptible d’accroître le partage de cette singulière mouvance appelée poésie ». Cette idée de mouvance peut être rapprochée de la mobilité préconisée par White.

GYÖRGY SOMLYÓ   

Il fallait être d’assez mauvaise foi pour n’avoir d’abord retenu de la communication du poète hongrois que « cette fille de roi, belle, mais enfermée dans le palais de cristal de sa propre langue ». La beauté de la formule désignant la poésie hongroise méritait d’être soulignée et non moquée, ce que dans les faits je me suis bien gardé de faire, qu’on ne se méprenne pas sur ce point. Seulement me suis-je, devant le discours portant sur la poésie, montré curieux de ce partage, où l’on voit d’une part un langage savant où il est recouru au concept et, d’autre part, un langage fait d’approximations et puisant aux sources mêmes du poème : ce à quoi on doit ajouter, en troisième part, un type de discours empruntant à la fois à ces deux formes si distinctes.

Pour ce qui est du fond, je ne puis m’empêcher de constater chez moi une manière d’empêchement, de réticence à emboîter le pas à tout discours cherchant à confondre l’activité du poète avec une prérogative qui, à mes yeux, n’est pas uniquement la sienne, alors qu’on n’a de cesse de la lui attribuer et d’abord, me semble-t-il, à lui seul. Je le répète, on voudrait que ce don soit l’apanage du véritable poète : il conduirait ce dernier aux portes de l’inconnu. Cette faculté que de nombreux poètes ont revendiquée, ils en ont fait le fondement de leur entreprise, son principe, sa cause et ses conséquences confondus. La poésie est devenue une aventure ; le poète, un voleur de feu. Or cette recherche, ce désir et ce besoin de comprendre, est loin de se limiter à l’activité poétique. Lorsque Baudelaire exprime la volonté d’explorer ce qui échappe à nos sens et à notre entendement (« Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,/Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? /Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !), il serait à mon sens abusif, à l’inverse du mouvement de Platon excluant le poète de la cité idéale, restrictif de refuser que le « nous » de ces vers n’inclue que ces derniers, je veux dire les poètes eux-mêmes.

White a le mérite d’étendre à de nombreux autres domaines l’entreprise « démiurgique » telle que proposée dans « La lettre du voyant » et ses nombreux avatars successifs qui ne manquent pas. En passant, je fais remarquer que si Rimbaud a dit que « je » est un autre, il n’a jamais suggéré au poète de se prendre pour un autre. Il ne l’a tellement pas suggéré, que lorsqu’il a pressenti la rumeur que ses propos allaient déclencher, devant le « mythe » rimbaldien, il a plié bagage. Non, la littérature n’avait pas tous les pouvoirs, pas les pouvoirs démesurés qu’il lui avait d’abord prêtés : elle n’était en fait « tout juste bonne qu’à cacher la léprosité des vieux murs ». Ces mots, je les cite de mémoire. Je ne les invente pas. Si mon souvenir est bon, il s’agit là d’une réponse faite à Germain Nouveau lorsque ce dernier a demandé à Rimbaud s’il écrivait encore des poèmes. « Les livres sont tout juste bons qu’à cacher les léprosités des vieux murs. » Donc, Rimbaud a dit quelque chose du genre. Cette apostasie doit être prise au sérieux, plus peut-être que l’ultime conversion du poète, si chère et importante aux yeux d’un Claudel. Lorsque Rimbaud dénigre la poésie, ce sont ses prétentions qui l’indisposent. Se faire marchand d’armes et peut-être également d’âmes, ainsi que certains l’ont avancé en parlant d’une probable activité de négrier, cela aussi « dit » quelque chose. Mais ne nous égarons pas, voyons plutôt ce qu’avait à dire György Somlyó, le 3 octobre 1979, lors de la Rencontre.

Il partage « deux petites réflexions ». Il commence d’abord par raconter une petite anecdote. Lors du voyage qui l’a conduit de la Hongrie au Québec, il a fait escale à Paris où il a rencontré son « grand ami Guillevic ». Celui-ci lui a fait part d’un projet de livre, dont le titre pressenti ou plutôt proposé par l’éditeur devait être Vivre en poésie. Guillevic hésitait à intituler ainsi son ouvrage. Il demanda conseil à Somlyó, qui lui non plus ne voyait pas d’un bon œil un titre aussi banal. Mais en jonglant avec ces mots si simples, tous deux finalement en viennent à conclure que ce titre fera l’affaire. Je vous épargne les circonvolutions de l’analyse qui les conduisit à cette conclusion. Conclusion loin d’être conclusive pour le poète hongrois qui, dans l’avion, le lendemain, poursuivit en aparté la réflexion entamée avec l’ami.

Somlyó traverse l’océan. Il réalise en contemplant la masse d’eau sous lui et le ciel avec lequel elle se confond, que « la traversée de l’océan ne correspond aucunement à deux expériences distinctes, celle de la traversée et celle de l’océan. »

À un moment donné, alors qu’on survole la côte québécoise, Somlyó superpose la carte géographique du Québec (une abstraction : une image) et le paysage en dessous (un phénomène concret) : « une image faite à partir de purs calculs se transforme devant moi en visible nature. »

Il n’en faut pas plus pour que s’enchaîne en lui une réflexion sur la conscience. « Conscience : ce sera donc l’autre mot clef de la poésie moderne. » Et de conscience à critique, il n’y a qu’un pas. La poésie, dit Somlyó, “vit actuellement […] son âge critique. Non sans une certaine nostalgie désormais, la poésie ne peut plus “chanter comme l’oiseau parmi les branches”, comme elle le pouvait encore chez Goethe”. C’est qu’il y a eu, avec et depuis Mallarmé une crise du vers. ““Crise du vers » veut dire (et dit, depuis un siècle), transformation continue de la poésie, re-naissance de la poésie issue de la Renaissance.”

CLAUDE ESTEBAN

La dernière communication de la Rencontre s’intitule « Pour la parole, contre l’objet ».

« Oui, l’heure nouvelle est au moins très sévère ». Encore Rimbaud. Il a beau avoir tourné le dos à la poésie, sa poésie n’en continue pas moins plus d’un siècle après sa mort à hanter tous ceux qui à sa suite se sont voulus « absolument » modernes. Rimbaud est mort à la poésie vers l’âge de vingt ans. On le cite encore et médite longuement chacune de ses paroles et même son long silence fournit matière à réflexion. En cette « heure nouvelle » où, comme l’écrivait Somlyó, la « poésie change et ne cesse de changer continuellement », Esteban s’inspire des dernières lignes d’Une saison en enfer dans ses réflexions sur les « dangers » qui menacent la poésie et les « fascinations qui s’exercent sur elle ».

Esteban met en garde contre « toutes les assertions doctrinales qui prétendent apporter à l’acte de poésie des cautions supérieures, péremptoires et irrécusables. » Il s’inscrit en faux contre ce qui à l’époque (1979-1980) constituait une puissante emprise, celle exercée par le « dogmatisme du savoir linguistique », lequel intimait « à la poésie l’ordre de se reclore avaricieusement sur soi ». On retrouve ici les réserves de Stétié à l’endroit du « langage né il y a quelques années dans les cercles les plus intelligents de la capitale française et de l’Université française ». La poésie qui s’enferme dans la poésie, qui se fait en quelque sorte théorique, pur et vain jeu de langage (je parle ici à partir du point de vue d’Esteban), la poésie qui s’accomplit en tant qu’exercice formel, qui se veut « texte » dans le sens où l’entendaient alors des poètes aussi semblables et dissemblables que les grands ténors de Tel Quel ou de la revue Change, ce type de poésie se coupe du monde (je traduis et j’aplanis sans doute le propos d’Esteban, j’en suis conscient). Or il est temps, nous dit le poète, ‘de réaffirmer (et peut-être en France plus que partout ailleurs) que la parole de la poésie ne dialogue pas avec elle-même…’ La phrase ne s’arrête pas là, ne se termine pas avec ces points de suspension. Je l’ai interrompue, parce que médusé, j’ai dû me frotter les yeux et la relire tant elle m’a étonné. Je la reprends et la laisse filer jusqu’à son terme. Esteban a écrit : ‘Il est temps de réaffirmer (et peut-être en France plus que partout ailleurs) que la parole de la poésie ne dialogue pas avec elle-même, mais avec ce qui dans les mots garde mémoire d’un passé profond, d’une histoire antérieure et coexistentielle à une terre, aux conduites qui l’ont informée, aux profils qui l’ont instituée en un seul paysage. La langue est aussi une terre, et moins mentale que l’on s’ingénie à vouloir le croire ; avec une syntaxe qui soulève le réel et inspire l’action des hommes ; avec des mots, surtout, ces gestes de la pensée, qui déclarent un enracinement et qui profèrent une permanence.’

Ce qui m’a surpris, on croira que ç’a été, encore une fois, la présence formelle de ce que j’ai identifié plus haut comme un recours au discours poétique, lors même que l’on cherche à cerner l’univers de la poésie. En d’autres mots, comme on l’aura constaté, en disant que « la langue est aussi une terre » dont la syntaxe « soulève le réel », Esteban s’exprime en poète, et non en théoricien-savant-intellectuel-professeur, pensons ici à Meschonnic. Non, là où j’ai eu un léger mouvement de recul, c’est ici et plus loin dans la communication d’Esteban, lorsqu’il propose ce qui m’est apparu comme un retour — c’est le mot qu’il utilise : alors ce n’est pas une impression que j’ai, Esteban parle effectivement d’un retour et je tenterai d’expliquer en quoi consiste ce retour.

Mais d’abord. Esteban, si je comprends bien, propose au poète de produire une parole qui puisse se heurter, aller à la rencontre de ce qui est ‘l’extériorité par excellence : cette massivité du monde [et] cette hostilité sur laquelle vient buter le plus humble de nos actes.’ Il poursuit : « il appartient au poète de récuser une telle approche » (il se pourrait que je me trompe, mais je crois comprendre qu’Esteban vise ici le type de discours qui évacue le réel, qui par son abstraction langagière et sa froideur cérébrale fait abstraction du monde concret, de la vie courante, etc.). Je reprends « il appartient au poète de récuser une telle approche, de chasser le mauvais génie nominaliste qui gouverne la parole discursive, et de gagner peut-être la transparence du poème à même cette opacité de l’immédiat, et non pas contre elle. » Tout cela me paraît s’approcher de la pensée d’un Bonnefoy, de sa lutte contre la conceptualisation. On trouve à ce sujet des pages merveilleuses dans L’écharpe rouge.

Mais je reviens au « retour » d’Esteban, à ce retour qui m’a surpris. Esteban évoque, comme d’autres avant lui lors cette Rencontre, les fameux « mots de la tribu » de Mallarmé. Je rappelle la citation exacte, le vers complet : « Donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Cet énoncé, pour ma part, à tort ou à raison, je l’ai toujours entendu de la manière suivante : Nous recourons au langage, mais celui-ci face à certaines réalités, celles par exemple qui ne s’envisagent pas dans l’ordre du visible, se montre indigent. Comme disait Mallarmé, dans « Crise de vers », poème auquel a référé Somlyó avant qu’Esteban ne prenne la parole, « le vers : lui philosophiquement rémunère le défaut des langues… » Et Mallarmé, toujours dans le même texte : « le discours défaille à exprimer les objets… » (voir le titre de la conférence d’Esteban). Mallarmé, me semblait-il, proposait de recourir à une forme d’expression (le poème) permettant d’accéder à un « sens plus pur », de le dire pleinement, sans que le discours ne soit troué par les lacunes qui se manifestent lorsqu’il est fait usage des « mots de la tribu », autrement dit de la prose [on en revient ici à l’opposition prose-poésie, laquelle avant et depuis Mallarmé n’a pas cessé de se laisser entendre de diverses manières].

Or, Esteban, là où Mallarmé écrit « donner » [« Donner un sens plus pur aux mots de la tribu »], semble plutôt entendre « redonner ». Dans ce « re » se trouve un retour qui à mon sens fait problème. Esteban affirme que Mallarmé « plus qu’un autre, a aspiré » à ce retour « vers l’origine du sens ». On l’admettra, ces questions ne sont pas simples. L’intention d’Esteban, par contre, me paraît plus facile à cerner. Il veut (voyez là aussi poindre l’idée d’un retour) « réentendre l’appel, la vocation qui subsiste, comme insoupçonnée de nous, au cœur des mots les plus simples. » Meschonnic dans quelques instants, lors des débats qui suivront, se montrera bien sceptique sur ce point et sur la volonté qu’exprime Esteban de « revenir aux choses, aux choses mêmes ». Il dira qu’avec un tel projet on revient « au début de la phénoménologie », qu’« on confond le signe et le référent ». Cela, personnellement, je n’aurais su le dire, encore moins le penser. Je le mentionne afin qu’on puisse ici se rendre compte de la variété des discours, de la pluralité des positions prises par les intervenants lors des débats. Mais les débats les plus intéressants viendront plus tard, n’anticipons pas.

Esteban souhaiterait que soit retrouvé « le souffle originel », et que dans sa parole, le poète échappe à la mainmise d’un « savoir toujours plus conceptuel », enfin, il envisage de « réapprendre le chemin des choses » (voyez dans « réapprendre » l’idée d’un retour à quelque chose qui a été perdu, un pouvoir qui a échappé à l’homme et en particulier au poète). Revenir aux choses, mais non pas en se pliant aux diktats du réalisme, dans sa version socialiste ou « ses avatars hyper-réalistes ». Il s’agit pour le poète de parvenir à « lire cet horizon immédiat du monde où les choses, même en loques, lui font signe ».

Je crois que Catherine Peri Rossi aura été à même de bien saisir la position d’Esteban. Un peu comme celui-ci, elle a exposé les rapports tendus entre une société axée sur les biens matériels, leur production et leur massive consommation. Esteban a lui aussi dénoncé le culte de l’objet, sa prolifération, ce « processus de réification » contre lequel il faut lutter. Quand il parle de l’immédiat, quand il réfère à Mandelstam, Esteban souligne la nécessité qu’il y a pour le poète de « donner valeur au monde proche ». Le monde proche, c’est aussi l’homme humilié, la femme rencontrée par Anna Akhmatova à Leningrad, « parmi la foule qui se pressait aux portes des prisons. » Cette femme, il en est question dans Requiem, a demandé à la poète si cela, cette réalité de la répression, elle saurait le dire, en témoigner. Esteban termine sa communication avec cette femme, avec cette injonction, cette urgence qu’il y a pour le poète à dire les choses de ce monde « dans une parole encore perdue, mais susceptible d’être retrouvée ».

VÉRA LINHARTOVA

Je tenais à terminer cette étude avec les débats. Je veux donner le dernier mot à White. C’est le mot « Cosmos », mais avant de le prononcer, il en dit un autre, assez gros, pas grossier, mais… bref, un mot qui disait son exaspération, un mot lancé au visage de son pas très bon ami Meschonnic. On verra.

J’avais décidé de ne pas commenter-résumer le texte offert en annexe, parce que venu après la clôture de la Rencontre et donc ne tenant à ce dernier que par un fil. C’eût été une erreur. Véra Linhartova signe avec « Le miroir du silence » un texte qui a le mérite d’exprimer plutôt clairement, lumineusement même, ce que lors du colloque plusieurs poètes ont dit ou cherché à dire, parfois sans trop y parvenir.

Si Meschonnic a présenté la communication la plus cérébrale (ce n’est pas le mot juste), si White s’est montré plus inventif que la plupart des autres communicateurs, l’écrivaine tchèque, historienne d’art de profession, est peut-être celle qui a produit le plus beau de tous les textes ; en tout cas, après la vraie fin, celle des débats, son texte a le mérite de rouvrir à nouveau la question de la poésie en faisant entendre une parole, que je dirais de réconciliation, une parole qui sur nos inquiétudes jette une espèce de baume. Une parole d’ouverture.

J’avais déploré l’absence des femmes. C’était juger avec les yeux de maintenant une situation d’autrefois. Je n’appréciais pas dans les textes de Peri Rossi et de Linhartova une soumission à la règle grammaticale, à l’idéologie qu’alors elle impliquait d’un masculin toujours l’emportant sur le féminin. Par exemple, dans « Le miroir du silence » : « Homme le plus léger, le plus transparent, le plus perméable aux infimes frissons des choses muettes, le poète est pourtant sans cesse entravé dans son aspiration : bien qu’il soit parfaitement oublieux de lui-même, détaché des apparences du monde, il demeure encore à l’affût du verbe. »  

Au paragraphe suivant, elle poursuit ; et toujours sous sa plume, le poète est homme, n’est qu’homme, bien qu’il puisse être également femme à part entière (bien que celle-ci ne soit pas alors encore l’égale de l’homme) : « La parole est l’ultime leurre, le paradoxe du poète. Quand bien même l’homme en lui cherche à être effacé, le poète ne peut pas renoncer à exprimer d’abord le désir de cet effacement. » Mon indignation, le mot est sans doute trop fort, reposait sur un malentendu qui, encore une fois, me conduisait à juger les choses d’hier comme choses se produisant au présent.

Cela dit, il convient de revenir au miroir.

J’aime assez que le texte de Linhartova s’ouvre avec ce bel aveu, modeste et sage à la fois : « Je n’ai jamais su ce que c’était que la poésie ». Il me fait penser au mot de Borges prononcé au Collège de France : « La poésie est si essentielle qu’elle n’a pas besoin d’être définie. » Aussi, je songe au mot de Cocteau, avec lequel Catherine Peri Rossi concluait sa causerie : « la poésie est indispensable, mais j’aimerais savoir à quoi ».

La poésie tout d’abord aura fourni à Linhartova un moyen de se retrouver « dans ce monde, parfaitement illisible, chaotique. » Puis, avec le temps, elle aura réalisé que « la poésie n’est pas un moyen de salut, ni une panacée qui puisse assurer [notre] bien-être dans le monde. Son empire est beaucoup plus limité, en même temps qu’infiniment plus vaste. »

L’empire que le poème exerce ressemble à celui d’un miroir, les mots du poème font entendre ce que disent muettement les choses, celles dont justement a parlé Esteban.

La poète n’invente peut-être pas une nouvelle proposition, et pourquoi faudrait-il qu’il en soit ainsi ? Même White, dont j’ai dit qu’il avait été le plus « inventif » des présentateurs, prend appui sur ce passé que redécouvre Esteban lorsqu’il parle du dialogue qu’entreprend la poésie « avec ce qui dans les mots garde mémoire d’un passé profond ». Et ce dernier, de proposer de « réapprendre le chemin des choses », ces « choses » que Linhartova identifie comme étant celles de « la vie immédiate ».

On le voit, malgré les idiolectes (Esteban emploie ce mot lors du débat final pour passer lui-même l’éponge sur ses lacunes terminologiques), ces poètes, chacun à sa manière, répètent souvent ce qui se trouve dans l’air du temps. Malgré les modes et la variété des parures sous lesquelles s’aventure la poésie (qui bien entendu sont davantage que des parures), demeure, bien que j’hésite à employer ce terme, quelque chose qui serait comme sa « nature profonde ». Si bien que, dans le dernier débat, malgré les horions, c’est tout de même presque à l’unisson que se fera entendre la discorde. Un Quaghebeur s’interposera, pourrait-on dire, et déclarera que « la communication de Meschonnic lundi et celle de White aujourd’hui ont résonné en moi de façon très profonde et non contradictoire. Et ce qui m’a même troublé, c’est que de part et d’autre il y a une obsession vertigineuse de l’éthique ; alors je suis surpris, parce que j’ai le sentiment que vous poursuivez tous les deux une exigence analogue d’éthique, pour arriver à quelque chose qui puisse rassembler quelque part ce qui est séparé, et qui serait justement ce pont que le poème ou le poétique peut jeter par moments à travers, bon, soit un acte, soit un texte, et qui est de l’ordre de la foudre parce qu’il ne peut pas durer. » Linhartova parle sensiblement du même phénomène. Son « miroir du silence » offre lui aussi la possibilité d’un pont, ou comme l’a dit Esteban, d’un dialogue.

Aussi, dans son « miroir du silence », je le mentionne pour montrer encore une fois que les choses se tiennent, malgré les divergences, on retrouve la « foudre ». La poète écrit : « Comme si la poésie était une commune mesure de l’incommensurable, ou encore, un paradoxe résolu dans un éclair brusque. »

On me dira que de tels propos sont sibyllins. Il n’en est rien. Ou si peu. Bien entendu, le paradoxe est une « figure », un « instrument » de prédilection qu’on retrouve chez quantité de poètes. Il donne lieu à une sorte de choc mental « où le noir et le blanc sont réconciliés enfin ». Où l’impensable se trouve enfin pensé. Et mesuré ce qui ne peut l’être, ici l’incommensurable. Au paradoxe, il faudrait ajouter l’hyperbole. Pour penser l’impensable, il semblerait qu’il faille y recourir. Je ne me moque pas. Je constate. Et je constate, par le fait même, que la tendance poétique, que j’ai identifiée plus haut non sans manque flagrant d’inventivité, parvient du moins avec Véra Linhartova, qui n’en abuse pas, à dire les choses de la poésie avec une clarté qui justement est celle du miroir.

Mais ce miroir, encore faut-il le donner à voir, pour réaliser justement ce qu’il permet de voir ou, plutôt de réunir. Ce miroir, je l’ai dit, c’est le poème. Comment opère-t-il ? Que réfléchit-il ?

La parole serait « l’ultime leurre ». Le poète ne résiste pas à la tentation de dire son désir d’effacement. Les événements fugitifs, il tente de les saisir, « d’intervenir pour modifier leur cours ». Ce qui fuit, ce qui est né pour disparaître, il le transforme en « une cadence », en une « image fixe, durable » : c’est là un « artifice qui [est] à l’opposé de l’instant vécu ». Il y a là un échec. Une distorsion de l’intention première et de sa réalisation. Le fugace s’est figé dans la glace du poème, glace non pas au sens de miroir, mais dans le sens de produit froid et sans vie.

Mais ce processus, il se peut qu’il soit bientôt suivi d’un « retournement ». La poète croit ou plutôt espère « qu’au sein même du langage commun, il existe une parole à part, la parole poétique qui, non soumise à la loi générale, puisse, après avoir clairement retenti, retourner dans l’indistinct ». On n’est pas loin de l’opposition prose-poésie et du mouvement qu’opère la poésie chez une Peri Rossi et tant d’autres. Je cite Linhartova : « Et s’il y a un signe distinctif entre la parole profane, creuse, et la parole poétique se muant en plénitude, il consiste peut-être en ceci : dans la langue des poètes, chacun des vocables porte en lui la charge impondérable d’un silence continu, harmonieux, qui est le contrepoint du bruit provoqué par le verbe. »

On retrouve chez Linhartova un désir de communion déjà exprimé par quelques-uns de ses confrères : « Chaque mot, chaque particule sont ancrés dans un espace qui est au-delà des mots. C’est pourquoi, me semble-t-il, dans la poésie, ce miroir du silence, se réalise une communion directe entre les diverses faces d’un même univers, entre des éléments si différents que, en aucun autre lieu, ils n’auraient de chance de se rencontrer. »

DÉBATS (FOIRE D’EMPOIGNE)  

Troisième et dernière période. Les joueurs sont sur la glace. Chacun semble jouer pour sa propre équipe. Tous sont à peu près les seuls et uniques joueurs de leur équipe. Certains poètes semblent jouer au hockey, d’autres aux échecs, plusieurs ont cessé de jouer depuis longtemps. Dans tout cela, peu d’alliances ; on s’invective presque, on se chamaille. Il est temps que ça finisse.

Un mot dit poliment peut blesser. La main de fer dans un gant de velours administre un soufflet. Henri Meschonnic est un homme aguerri. Le langage lui est un fleuret de mousquetaire. Il n’a peut-être pas le panache de Cyrano, mais au milieu de la mêlée, il est étourdissant : « Prince, demande à Dieu pardon ! /Je quarte du pied, j’escarmouche,/Je coupe, je feinte… /[…]/À la fin de l’envoi, je touche. »

Dieu s’adresse ici à un prince. White est ce prince, un prince celtique, un guerrier légendaire. Un homme du nord. Il est fort et combattif. À Dieu qui se prend pour Dieu, il ose répliquer.

S’il eut été présent lors de cette rencontre, témoin surtout de ce qui a dû s’y passer en coulisses, un Kundera, en s’inspirant de tout ce que les actes n’ont pu dévoiler de ce qui s’est joué au Mont-Gabriel, à l’automne de l’année 1979, aurait produit un excellent roman. Car, enfin, débattre a beau impliquer l’idée du combat, des éléments en amont ou tout autour des débats manquent, qui permettraient de comprendre ce qui a bien pu susciter tant de hargne et d’hostilité, car à les entendre se disputer ainsi, on ne peut pas ne pas penser qu’il n’y a ici que des affrontements d’idées. En l’absence de faits, d’indices révélateurs, on ne peut qu’imaginer ce qui a pu mettre le feu aux poudres. Ce pourrait avoir été des inimitiés antérieures, parallèles, des conflits de personnalités alimentés par Dieu sait quoi, des jalousies, des rivalités, des histoires d’amour.

Certes, en lisant ces actes, un poète ou un amateur de poèmes y trouvent leur compte : les communications et les débats qu’on y lit stimulent franchement la réflexion. Mais dans tout cela, un romancier verrait certainement matière à inspiration. Il écrirait une nouvelle version de La vie est ailleurs. Sans tomber dans la caricature, avec humour cependant, il introduirait une dimension critique dans l’univers de la poésie. Il tendrait un piège à ses héros. Je cite le texte de présentation de Ricard : « L’esprit romanesque, si j’osais le définir, ce serait peut-être par l’ironie, le doute, l’humour, l’interrogation. Par une vision ouvertement réaliste, démystificatrice, de l’homme et du monde, de l’homme dans son rapport avec le monde et avec lui-même, rapport que le roman tend à voir comme conflictuel, certes, mais non tragique : comique plutôt, sinon franchement cynique. » Démystifier le mythe du poète ! Pourquoi pas ?

Henri Meschonnic est le premier à prendre la parole lors du débat de clôture. Il a beaucoup à dire.

Il constate non sans étonnement le retour « dans le discours sur la poésie d’une pensée du cosmique, c’est-à-dire d’une certaine sorte de sacré. » Meschonnic parle d’un « sacré cosmique ». Il croit que cette façon de voir « met en cause la poésie ». C’est « le plus grand ennemi de la poésie, le plus grand ennemi du langage et de l’historicité du langage ».

En tant que linguiste, Meschonnic reconnaît dans ce type de discours (celui où apparaissent des énoncés du genre : « passage de la foudre au cœur du langage ») une confusion entre l’idéologie et le langage.

Il poursuit, passe à la communication de son bon ami White. Chez ce dernier, il dénonce « le danger le plus grand », celui que constitue « l’illusion du mythe spiritualiste. » Me sera-t-il permis d’avouer que si je comprends à peu près ce que dit Meschonnic, il me serait dans les faits assez difficile d’en rendre compte sans que n’en résulte ce que Brault a appelé une « mouture d’aperçu », bref, un hamburger fadasse.

Meschonnic déplore la confusion qui consiste à amalgamer le mythe spiritualiste et le mythe scientiste. Il se rebiffe devant des énoncés où s’expriment le désir et la volonté d’aller « jusqu’au bout de la poésie […], jusqu’au bout de la linguistique. » Comme lui se « trouve dans une situation radicalement empirique de la poésie et du langage [il est] contraint d’en déduire que le langage n’a pas de bout, que le langage est infini, que la linguistique est infinie et que la poésie l’est aussi. » Cette notion de « dépassement », telle qu’entendue par White (Meschonnic évoque ici Hegel), est à ses yeux « une des plus grandes vieilleries poétiques et philosophiques qui existent. Cela mène dans un ghetto, dans un stalag. »

Le mot « ghetto » sonne une cloche, ouvre une veine dans laquelle Meschonnic file son idée comme on le fait d’une métaphore. Bien sûr, Meschonnic parle toujours au sens propre et s’en tient toujours aux idées, ou encore à leur dessous, aux idéologies dont certaines s’alimentent, mythes et idéologie se tenant ici par la main. Meschonnic voit dans les idées de White l’encre délétère pour ne pas dire sanguinaire avec laquelle les pages les plus sombres de l’histoire ont été écrites au milieu du siècle dernier : « Et c’est pourquoi je vois une cohérence profonde entre les métaphores du cristal, du blanc, et le rejet de la trop humaine humanité (c’est-à-dire l’appel au discours nietzschéen, celui du désir, celui de l’énergie extravagante, celui du primitivisme, celui des références nordiques, celtiques, qui ne sont bien sûr absolument pas innocentes). »

« Innocentes », le mot s’accorde avec « métaphores ». Bref, si les métaphores de White ne sont pas innocentes (c’est une litote), c’est qu’elles sont coupables. Elles conduisent au ghetto (énormité qui correspond ici à un euphémisme). Ce qui est dénoncé par Meschonnic, c’est, dans les propos de White, ni plus ni moins que l’antisémitisme dont ils se nourrissent (peut-être à son insu ?). L’accusation ne sera pas passée sous silence, d’autant que pour une rare fois, Meschonnic, comme pour être certain d’être bien entendu, passe du haut registre qui est le sien à un registre plus populaire. Il se permet une métaphore où le discours de White est ramené à rien moins qu’un « porridge celtico-bouddhico-oriental ». Finalement, il relève un paradoxe dans cette promotion que fait White de ce qu’il appelle le « monde blanc ». Il n’est pas comme le souhaiterait le poète écossais « débarrassé d’idéologie », car, dit Meschonnic, lorsque vous « entendez les gens dire “moi je ne véhicule aucune idéologie », alors vous êtes devant le comble de l’idéologie. »

Avec Somlyo et Esteban, Meschonnic se montre moins sévère. De ce qu’il dit, je ne retiendrai que le « re » dont j’ai parlé précédemment. Dans cette idée de retour seraient confondus le signe et le référent. L’appel « au nom, au retour aux choses mêmes, est le début de la phénoménologie, c’est-à-dire d’un conditionnement philosophique qui permet un rapport extrêmement ambigu et commode de l’histoire vis-à-vis du langage. » Ce que semble signaler ici Meschonnic correspond, si j’ai bien compris, à une certaine indigence en matière de terminologie. Tout s’embrouille quand, au lieu de dire « discours », on dit « langue ». Surtout si dans « langue », on met un contenu hétéroclite.

EH BIEN !

Trop, c’est trop ! Jacques Folch-Ribas a noté dans l’intervention de Meschonnic « un certain nombre d’allusions litotiques… ». Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire ? Veut-on répondre à ce qui vient d’être dit ?

« Je crois que ça s’impose un peu », répond White.

L’Écossais (« hélas ») constate (« hélas »] que le théoricien français et lui sont « sur des longueurs d’onde complètement différentes. » Il se dit très déçu de n’avoir pas pu référer à Nietzsche sans qu’on lui mette sous le nez le « gros cliché sur le nordisme et le celtisme. » Et puis, cette fin de non-recevoir qu’il voit chez Meschonnic, White y voit « une incapacité d’entrer dans la pensée cosmique. »

Oster intervient à son tour. Il répond à ce qu’il appelle l’« attaque » de Meschonnic. Je n’entre pas dans les détails. Je ne retiendrai que ceci où je vois deux « éléments » fortement révélateurs : « Moins violent que Kenneth, incapable d’utiliser certains vocables dont tu t’es servi, Henri, je… ». Cette violence de Kenneth White, le lecteur, la lectrice du numéro 130 de la revue ne peuvent ni l’entendre ni la voir. Nous ne pouvons que lire des paroles privées de sons, qui ne se découpent pas dans l’espace où le corps qui les profère est présent. Un romancier, je me répète, redonnerait chair à l’événement, permettrait de mieux saisir la part de violence d’un White piqué à vif, piqué sans doute par ce qu’a dit Meschonnic, par ce qu’il est parvenu à en comprendre, car dans son incapacité à tout saisir, du tac au tac, comme en tendant un miroir, n’a-t-il pas souligné une « incapacité » chez Meschonnic, « incapacité d’entrer dans la pensée cosmique » ? Je retiens également de ce fragment du discours d’Oster une autre incapacité, celle qui rend quasi muets les autres poètes présents lors des débats : Oster parle d’une incapacité à « utiliser certains vocables dont tu t’es servi, Henri ». Dieu en effet parle de très haut, il s’adresse aux princes qui plus bas n’entendent pas toujours ce qu’il dit et qui pour lui répondre n’utilisent pas toujours les bons mots. Ils disent « langue » quand il faudrait dire « discours ». Or, je soulignerai en passant qu’en matière de communication, on pourrait souhaiter une sorte d’« accommodement empathique » qui, comme on le voit appliqué tous les jours, consiste à mettre un peu d’eau dans son vin. Je m’explique. Lorsqu’on parle, on crée au fur et à mesure que l’on s’entretient un terrain non pas d’entente, mais un terrain où l’on consent à entendre, ne serait-ce que par une certaine forme de traduction, ce que l’autre à tâtons tente d’exprimer. Il se pourrait que Meschonnic ait péché en oubliant d’appliquer cette élémentaire recommandation d’un très vieux Fénelon : « Quand un auteur parle au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre, pour en épargner à son lecteur. » À sa décharge, force est d’admettre que Meschonnic ne s’adresse pas au public, en tout cas pas au grand public. Il s’adresse à ses pairs, certes, mais la majorité d’entre eux lors de cette Rencontre sont des poètes, et non des linguistes. Si plusieurs sont eux aussi des professeurs d’université, il est tout de même remarquable que dans leurs présentations, ils se soient montrés en tout cas nettement abordables. Un François Ricard parle pour être entendu. Il ne veut pas avoir plus d’esprit que le public auquel il s’adresse. En s’exprimant comme il le fait, l’intelligibilité de son propos donne à son auditoire l’impression qu’il est lui-même intelligent.

D’autres poètes dans leur communication auraient sans doute eu avantage à méditer le conseil suivant : « On ne doit jamais hasarder une locution ambiguë ». C’est à Fénelon que j’emprunte ces mots. Meschonnic n’a pas le défaut contre lequel Fénelon met en garde, celui du vague qui se rencontre chez tant de poètes, ce goût de l’imprécis qu’ils cultivent. Si on trouve Meschonnic ambigu, ce ne peut être qu’en raison de l’extrême précision de son discours, en raison de ses références savantes.

La réaction d’Esteban va dans ce sens (celui de l’indigence langagière rencontrée chez la plupart des poètes présents à la Rencontre). Il accuse le coup. En effet, le malentendu (son léger différend avec Meschonnic) découle de sa « formulation insuffisante ». C’est l’idiolecte dont il a parlé un peu plus tôt, sa manière toute personnelle de dire les choses.

En cette mouture d’aperçu, je dois sauter çà et là. On me reprochera d’avoir coupé court tout en étant si long. Je m’intéresse à ce que disent nos amis au sujet de la poésie, mais au point où nous en sommes, la polémique finalement l’emporte ; le théâtre de la parole est ce à quoi je voudrais surtout porter attention. L’atmosphère se réchauffe et de nouveaux belligérants se manifestent. Dont Saul Yurkiévich. Il s’adresse à White. Il voit en sa position ce qu’il appelle « le triomphalisme de l’amont ».

Il lui dit : tu te places au cœur du four, au milieu du réservoir énergétique, là où la lettre n’est pas nécessaire. Parce que la lettre à cet endroit-là est le langage des faibles, le langage de la déclinaison, du refroidissement du monde ; parce que c’est la force, dans cet endroit, qui monopolise l’action. Et elle ne s’exprime pas par la parole, mais par des décharges et des coups, par la foudre et le glaive […]. Tu te places avant les Tables de la Loi, tu te places dans l’étape des chasseurs, des caïnites, tu te places dans le Walhalla, dans une énergétique qui est guerrière ; et je ne peux pas m’empêcher d’entendre, derrière, les bruits de bottes qui patrouillent la citadelle. »

Je transcris le reste :

KENNETH WHITE:

Eh bien, je te demande simplement de te nettoyer les oreilles et de relire ma communication.

SAUL YURKIÉVICH :

Je ne sais pas, Carlyle…

KENNETH WHITE:

Je ne veux rien dire là-dessus ; c’est énorme, grotesque.

HENRI MESHONNIC :

Juste un mot…

KENNETH WHITE:

Tu exagères.

SAUL YURKIÉVICH :

J’exagère, bien sûr.

HENRI MESHONNIC :

[…] Ma foi, Kenneth, tes oreilles sont autant à nettoyer que celles de Yurkiévich.

KENNETH WHITE:

On va en reparler.

HENRI MESHONNIC :

Nous aurons un duel d’oreilles. (Rires)

Oui, ceci est plutôt comique, mais il n’empêche qu’il y a ici un et même des duels : « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes » Rimbaud. La saison en enfer n’est pas terminée. L’automne a beau être merveilleux et les hôtes de la Rencontre avoir été vivement remerciés par les poètes qu’ils ont invités, leur saison en enfer n’est pas terminée. Salah Stétié fait remarquer que Meschonnic, « l’homme le moins vulnérable, celui qu’on n’arrive jamais à coincer […] met sous chacun de nos propos, sous chacune de nos attitudes, la bombe du terroriste. Car le vrai terroriste, finalement, ce n’est pas le Robespierre que j’ai à ma droite, mais cet extraordinaire produit de l’intelligence française et européenne qu’est Meschonnic… ».

Et là ne s’arrête pas l’intervention de Stétié. Il a l’impression que son ami Henri a tort, « qu’il manque de substance, qu’il manque d’obscurité ». « Ce diable, ce diable-là, pèche par angélisme. » Face « aux très extraordinaires acrobaties », la seule réponse qui vaille selon Stétié est celle de la naïveté mise en avant par Pierre Oster. C’est ainsi qu’au risque bien assumé de paraître naïf, Stétié salue le travail d’Esteban et de White.

Cédant au plaisir coupable qu’offre la métaphore, sans craindre de se « faire donner sur les doigts par l’ange », il soutient à l’instar d’Esteban que la « langue [dont il a parlé] est comme le cosmos dont a parlé Oster ; non pas un objet de réflexion extérieur à la poésie, mais bel et bien un contenant dans lequel nous nous mouvons avec autant d’aise que de malaise, et que nous essayons quelquefois d’infléchir, de domestiquer. »

Chez White, dont la poésie de conquête diffère totalement de la poésie d’enracinement évoquée par Esteban, il salue la démarche et souligne l’intérêt que lui-même a pris à suivre « le chemin sinueux et déconcertant » que le poète écossais a retracé dans la petite autobiographique qu’il a livrée à ses compagnons. Surtout, il se porte à la défense de celui-ci. Déclarant qu’il a trouvé « extraordinairement déplaisantes, déplaisantes et indignes » les allusions qu’on a pu faire à ses accointances avec un certain antisémitisme. Sur ce point, mon romancier kundérien ne manquerait pas, s’inspirant de la réalité, de souligner que le personnage qu’il forgerait à partir de Meschonnic, bien entendu, serait juif. Ce qui, lors de la Rencontre, aura très certainement jeté de l’huile sur le feu.

Et ce n’est pas fini. À un certain point du débat, White laisse tomber que les positions de Meschonnic sont « excessivement simplistes ». Toutefois, non sans condescendance, il exprime l’espoir de le voir dans un proche avenir « faire un peu plus de chemin ».

HENRI MESHONNIC :

Merci.

GILLES MARCOTTE :

Il y a de l’espoir. (Rires)

KENNETH WHITE:

Non, il n’y a sûrement pas d’espoir. Je crois que ce serait très dommage de prendre Henri Meschonnic pour une figure exemplaire de l’intelligence française. […] Meschonnic me semble à la fois alourdi d’historicisme et enfermé dans le langage, il me semble une victime exemplaire, justement, des méfaits de la linguistique.

White poursuit sur sa lancée, il est interrompu par Folch-Ribas : « n’y aurait-il pas moyen de faire un débat sur le fond des choses sans continuellement citer des personnes ? »

Bref, peut-on discuter sans tomber dans ce qu’on appelle des attaques nominales ?

White répond que « c’est plus rapide comme ça » et il continue. Il réfère à une petite phrase japonaise « qui dit que le mot est le doigt qui indique la lune ». Or lui, ce qu’il cherche à faire, c’est de sortir « d’un langage ou d’un discours (je l’interromps pour mentionner qu’il ne semble pas plus que moi en mesure de distinguer l’un de l’autre, ou si peu), sortir d’un discours qui tourne, linguistiquement, éthiquement, et historiquement, autour du doigt ».

Très subtilement, mais sait-il alors à quel point son intervention peut s’avérer blessante ? Stétié prend la balle au bond et ajoute son petit grain de sel au sujet de cette histoire du doigt. Il cite un proverbe indien : « Quand le doigt indique la lune, l’imbécile regarde le doigt. » Autrement dit, alors que White s’intéresse à la lune (le cosmos), son adversaire est un imbécile, un linguiste qui de manière terre à terre ne s’arrête qu’au mot.

De la suite du débat, je retiens maintenant cette intervention de Marcel Bélanger : « J’ai l’impression qu’on a enfermé dans cet hôtel une série d’anges, et qu’un esprit malin a glissé parmi eux un diable. Moi, j’aime beaucoup le travail que fait Meschonnic (même s’il me met mal à l’aise), parce qu’il me conteste. C’est un peu l’héritage baudelairien ; Baudelaire nous a laissé un certain nombre de choses assez inconfortables : la modernité, par exemple, et cette relation entre le poète et la critique… Ce qui me fait question c’est que finalement, le poème est indiscutable, alors que le poète, lui, lorsqu’il parle de la poésie, de ses intentions, de ses projets, paraît menacé aussitôt que l’on démonte son discours. »

Qu’on se rassure, ma « mouture d’aperçu » tire à sa fin.

J’ai négligé de nombreuses interventions, dont celles de Michel van Schendel et de Paul Chamberland, qui lui n’a pas manqué de saluer la pensée de White, proche de la sienne.

Comme on s’y attendait, les deux derniers guerriers à prendre la parole ce jour-là furent Henri Meschonnic et Kenneth White. Il faudrait éviter ici de faire un dernier hamburger avec ce qu’ils ont dit. Mais comment éviter ce piège ?

Meschonnic revient sur l’historicisme. Si l’on n’a pas saisi ce qu’il entend par là, c’est le temps ou jamais de se montrer attentif : « C’est du fond de ma pesanteur d’historicisme et comme victime blessée de la linguistique que j’observe, avec beaucoup d’émotion, le discours qui a eu lieu à un certain moment et qui est à la fois un discours théologique (celui de l’ange, du diable, c’est-à-dire exactement le discours de la chasse aux sorcières) et un discours de la terreur (Robespierre et Fouquier-Tinville) ; et il me vient à l’esprit que ce recours au vocabulaire de la terreur et donc, comment dire, à la polémique personnelle, est la dernière défense de l’absence d’arguments, la faiblesse épistémologique recourant nécessairement à la force des armes verbales. »

Et vlan !

Quant à son travail, Meschonnic précise que le discours qu’il tente d’élaborer n’a rien à voir avec la linguistique où White a tenté de l’enfermer. « C’est le discours de la poétique qui m’intéresse, c’est-à-dire celui d’une pensée qui essaie d’analyser comment fonctionne le langage. Cela impose de différencier plusieurs choses […], mais la linguistique, en tant que science des langues et du langage, c’est une chose qui a, comment dire, arraché son bien à la philosophie du langage ; et je dirais qu’à mon tour, j’essaie d’arracher son bien à la philosophie du langage en concevant quelque chose que j’appelle théorie du langage, et qui a un rapport nécessaire, conflictuel, avec la philosophie du langage et avec la linguistique. Il s’agit là d’un rapport épistémologique, dans la mesure où mon discours est un discours empirique et visant à l’épistémologique ; en tant que tel, ce n’est absolument pas un discours philosophique, et donc absolument pas non plus un discours linguistique. »

Meschonnic, par ailleurs, ne manque pas de faire observer que « la linguistique n’a strictement rien à dire sur la poésie ». Son projet, il le définit ainsi : « C’est une logique poétique qu’il s’agit d’élaborer, et de penser, comme relation interne de l’ordre du langage et de l’ordre de l’histoire. » 

Finalement, puisqu’il faut bien en finir avec ce colloque, White revient à la charge. Il apporte quelques précisions sur le sens qu’il convient d’apporter à sa démarche : « Je voudrais dire, très rapidement, que je ne me situe effectivement ni dans l’éthique ni dans le langage, que je cherche une certaine concentration de vie, le plus de vie possible, que pour cela je ne peux attendre ni la société ni l’humanité, qu’il y a en moi effectivement, une certaine impatience et que maintenant, en ayant assez de la logorrhée, j’ai envie de m’en aller vers le cosmos. »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

4 commentaires sur « Et la poésie ? : Actes de la Rencontre québécoise internationale des écrivains (1979) : Liberté : numéro 130 : juillet-août 1980 »

  1. Je n’ai pas encore lu en entier, mais je le ferai. J’en suis au duel d’oreilles 🙂 je me sens privilégiée de pouvoir lire vos écrits, et je ne comprends pas pourquoi on ignore votre travail… Je me rends compte que je connais les poète français, mais de manière très superficielle, et j’apprends beaucoup de choses sur les poètes étrangers… Merci Daniel j’apprécie vraiment

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    1. Bon. Mon précédent message, écrit ici-même, je ne suis pas parvenu à vous le transmettre il y a de cela deux minutes à peine. Je vous expliquais dans ce message que j’avais accusé précédemment réception de votre message et vous avais répondu (il y a 12 jours), mais que tout, comme il y a deux minutes avait été effacé en raison de ma maladresse. Maintenant je sais y faire. Il faut appuyer sue envoyé : et ça part !!!

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