Antoine Boisclair : Solastalgie : Poésie : Éditions du Noroît, 2019

Dans Variété, un de ses plus célèbres ouvrages, Valéry traite du poète le plus important du dix-neuvième siècle (non le plus grand, ni le plus doué précise-t-il, mais le plus « important »). Cette conférence s’intitule « Situation de Baudelaire ». Comme ce titre l’indique, Valéry rend compte des rapports que Baudelaire entretient avec ses pairs, ses contemporains, ainsi que ceux qui se situent en amont ou en aval (ses sources, sa postérité). Victor Hugo dans cette histoire occupe bien entendu une place centrale. Valéry observe ce qu’à ses yeux Hugo a de particulier, il écrit : « Dans “La Corde d’Airain”, dans “Dieu”, dans “La Fin de Satan”, dans la pièce sur la mort de Gautier, l’artiste septuagénaire, qui a vu mourir tous ses émules, qui a pu voir naître de soi toute une génération de poètes, et même profiter des enseignements inappréciables que le disciple donnerait au maître si le maître durait, le vieillard très illustre atteint au plus haut point de la puissance poétique et de la noble science du versificateur. »

On retrouvera Hugo à la fin de ma petite étude. Pour l’instant, occupons-nous plutôt de l’œuvre d’un poète qu’il me tarde de commenter. Il se nomme Antoine Boisclair. Il est l’auteur de Solastalgie.

Ce mot rare, un néologisme, il convient d’en connaître la signification. La quatrième de couverture nous en offre une définition. « Au sens où elle a été définie par l’environnementaliste australien Glenn Albrecht, la solastalgie repose moins sur le désir de restituer un passé idéalisé, sur la nostalgie d’un âge d’or, que sur l’impression de ne plus pouvoir compter sur le réconfort ou le soulagement (solacium) procuré par le présent et l’avenir. »

L’homme contemporain éprouve un sentiment de malaise. Il sent qu’il habite un espace qui ne laisse plus de place à son bien-être, à celui de la collectivité. « Ça sent le roussi ». Dans la première section du recueil, cette petite phrase apparaît à quelques reprises. C’est que les lieux où nous vivons sont inhospitaliers, ils mettent notre vie en danger. On n’y est pas heureux, on ne peut s’y épanouir. Le territoire s’est uniformisé à la grandeur de la planète. On a construit des villes sur un même modèle ; des citoyens y vivent dans le relatif confort d’une inconfortable conformité généralisée. Cette souffrance existentielle que nous éprouvons, Boisclair lui consacre son recueil. Sous le mode propre à la poésie, il dépeint notre monde actuel en toute objectivité. Sous sa plume, notre détresse, par endroits, est magnifiée si l’on peut dire par l’évocation d’un fond ancien et virginal, antérieur aux saccages que l’humanité lui a fait subir. Ce monde quelque peu idéalisé qui fut celui de nos lointains ancêtres, Boisclair l’évoque au passé, mais ne prétend nullement soigner notre mal avec un retour en arrière qui de toute évidence ne parviendrait pas à réparer le monde. Il y a enfoncement de nos têtes dans le sable à recourir au lyrisme inefficace de la nostalgie. Boisclair le sait, qui se tourne plutôt dans la direction la plus opposée qui soit. Non seulement s’inscrit-il dans le présent, en pèlerinage dans des lieux de présence, et vivant des moments de purs enchantements, mais aussi propose-t-il d’agir concrètement sur l’avenir. Sans tomber dans une innocente forme d’angélisme, laquelle serait un peu bête, le poète considère qu’à condition d’y voir dès maintenant l’avenir peut s’avérer moins sombre que ne le laisse présager le chaos dont nous sommes aujourd’hui les seuls acteurs.

Tout ceci semblera abstrait, mais ne l’est pas le moins du monde. La poésie de Boisclair est d’une grande limpidité. Sa fraîcheur apporte de la couleur aux débats de l’heure. Il traite de la décroissance avec une certaine dose de bonne humeur. Il est loin de voir le monde avec des lunettes roses, mais son verbe possède des qualités d’accueil qui permettent à son lecteur de le suivre à travers tous les aléas de sa pensée. Essuyons un peu la poussière qui recouvre le visage du vieux Boileau, nous découvrirons qu’il souriait lorsqu’il formulait la plupart de ses préceptes. Boisclair n’a sans doute pas eu besoin de les découvrir chez Boileau afin de les observer. Je cite quelques vers du « Chant premier » de son Art poétique : « Sans cesse en écrivant variez vos discours. » Et ceci : « Heureux qui, dans ses vers, sait d’une voix légère/Passer du grave au doux, du plaisant au sévère. » Parcourir le monde avec Boisclair s’avère une partie de plaisir, quand bien même nous découvrons au fil de notre périple les nombreux désastres que notre incurie et nos industries n’ont de cesse de perpétrer.

S’agit-il d’un plaisir coupable ? Jeu de mots, je soutiens que c’est plutôt un plaisir capable de réaliser presque des miracles, du moins si on admet que des prises de conscience peuvent appartenir à cette catégorie. Miracles, ou en tout cas tour de force, voilà ce qu’accomplit une littérature digne de ce nom. Là où lecteur ne faisait que pressentir, un auteur lui apporte des mots. Il nomme et ainsi, il réalise, rend le réel plus réel, pluriel aussi dans sa complexité. Tour de force d’autant plus spectaculaire que cette complexité, sans pour autant parler d’une approche réductrice, se voit ramener à une expression qui par sa simplicité et sa clarté la rend en quelque sorte intelligible.

Il faudrait des exemples ? Chaque poème du recueil en fournit. Il s’agit de lire, c’est alors l’évidence même. Le premier poème de l’ouvrage fournit la prémisse, non pas d’une démonstration à venir (quoique), mais d’une monstration. Quelque chose sera donné à voir, puis à entendre, en vertu de quoi quelque chose devra, une fois réalisé, être entrepris en vue d’une forme de reprise en main du monde par ce qui en l’homme doit et peut redevenir humain. Le premier poème, donc. Un insomniaque. Il « cherche un fil invisible au fond de l’air,/un fin tissu de sens décousu/comme un reste de fraîcheur/à travers la mémoire. » On comprend. Il y a eu antérieurement un état de l’existence où l’être pouvait aspirer à être vraiment, pleinement. De cet état subsistent des lambeaux : « un reste de fraîcheur ». « Qui garde les yeux ouverts/[peut encore entendre] battre le cœur de la nuit. » Cependant, rien ne va plus, car il y a cette odeur qui persiste, ce roussi qui nous pourrit l’existence. C’est le réchauffement climatique : « La chaleur est planétaire. » Le poète est-il alarmiste ? En tout cas, il sonne l’alarme : « le cri d’un oiseau se consume/dans le brasier d’un buisson. Ça sent le roussi. »

Où donc, se demandera-t-on, ce poète plaisant dont je parlais précédemment se cache-t-il ? Eh bien ! Justement le voici. Il se trouve dans ces mots que je viens de citer, car, que cela nous plaise ou non, Boisclair a l’heur de dire des vérités auxquelles il est bien temps de se confronter avant qu’il ne soit trop tard. Ce poète plaisant, on le découvrira encore, dans des mots plus agréables qui viendront, car ce monde, il faudrait manquer d’objectivité pour n’en dépeindre que les horreurs, quand on y vit et le commente depuis le point de vue plutôt privilégié qu’offre une banlieue des environs de Montréal. Mais avant d’atteindre un certain zénith du loisir et du bonheur, il faudra émerger de ces assez terrifiants poèmes qu’on lit dans la première partie du recueil. En effet, les lire aura suffi à nous en convaincre : ça sent effectivement le roussi.

Le territoire s’est uniformisé à la grandeur de la planète : « Les non-lieux sont partout. Une impression de déjà-vu/multiplie leurs présences interchangeables/dans chaque ville saturée de marques. / Supermarchés, Méga-Plex, Maxi-Prix. / Terrains vagues qui, eux aussi, s’élargissent avec le soir. / Les non-lieux sont partout et nulle part. / L’ailleurs est lointain, mais le printemps est ici […]. » Le printemps, ce n’est pas rien. Avec lui revient et domine un certain sens de la beauté. La deuxième section s’intitule « Périphérie du soir ». L’auteur nous propose des portraits. On dirait de petits tableaux. Ici, des tableaux urbains. On construit. Les villes sont tentaculaires. « La croissance est sans fin ». De peine et de misère, près des chantiers de construction il y a cependant des pissenlits qui poussent. La petite famille fait une « halte à la crèmerie » (c’est le titre d’un nouveau poème). « Couples et familles batifolent. » Moment heureux, mais qui n’est pas sans « mais ». « De fait, parmi les troupeaux de nuages qu’un dieu/rassemble/et désassemble, je pars un peu. » Moment de rêverie où l’on ne savoure pas qu’une glace, mais bien une certaine présence, grâce à la féérie du ciel printanier ou estival : « À la petite cuillère, je goûte l’instant qui m’est imparti/dans un grand tout sans âme ignorant ce qu’il veut. / Je mesure l’étalement chaotique de ce monde,/le rythme de son expansion broche à foin. » Et le lecteur de savourer ici cette langue bien de chez nous, avec sa broche à foin qui vient de loin : justement le poète dans une autre section du recueil évoquera son ancêtre agriculteur.

Boisclair remet au goût du jour l’amusante figure de la personnification : « Ennui et Indifférence mangeaient du porc sauté/au creux d’une banquette épousant la forme de ma fatigue. » Le poème « Halte chez Pho Nouille » correspond à un véritable petit tableau. C’est dans ce tableau qu’apparaît, pour la première fois si je ne m’abuse, un des éléments de tôle et de pétrole les plus universels de notre monde moderne, j’ai nommé l’automobile. Après son repas, le poète nourrit sa voiture, il fait le plein. Il monte ensuite dans sa voiture : « J’ai roulé longtemps sur les terres conquises/étalées sans fin par-delà le pays des entrepôts ; //avec sur le palais l’arrière-goût du jasmin/ainsi qu’un relent de mauvaise conscience,/j’ai roulé peuplé d’espaces vacants/dans la paix capitonnée d’une berline. » Voilà qui à mon sens mériterait une analyse de texte dont je ne ferai qu’esquisser les grandes lignes qu’elle pourrait prendre. Je m’arrête aux « terres conquises ». Elles le sont ordinairement suite à un conflit armé. Ici, le conquérant n’est nul autre que la croissance, sa voracité qui dévore tout l’espace, qui en place d’une prairie installe une usine. Nous sommes dans le pays des entrepôts. La notion de pays en prend pour son rhume. Notre pays, désormais, ce n’est plus la neige d’antan, celle de la chanson ; non, mon pays, ce n’est pas, ce n’est plus la neige étalée sans fin sur de nouvelles terres, reconquises, réappropriées, redevenues nôtres : mon pays est devenu un territoire banal. Et nous, dans nos automobiles, vidées de notre substance, sans plus d’élan pour « avancer vers une île » (voir le premier poème), nous sommes désormais un peuple « peuplé d’espaces vacants ». Dans le poème, c’est le « je » qui se décrit ainsi, mais de lui à nous, entendons-nous bien, il en va de la même réalité, déréalisée comme ce n’est pas possible.

Je ne peux passer en revue tous les poèmes du recueil — les enfermer à l’étroit dans un commentaire les prive de leur beauté et de leur pertinence. Je souhaite malgré tout rendre compte de la qualité de cet ouvrage. Je vais donc, avant d’en finir avec cette deuxième section, m’attarder sur deux ou trois points franchement dignes de mention. J’ai souligné un peu plus haut la coexistence de ce que j’appellerai ici l’envers et l’endroit, ou encore la pile ou face. Au cœur de la détresse apparaît un possible enchantement. Même si « [r] ouler chaque jour au ralenti dans la circulation/suscite toujours le sentiment de rater sa vie », on peut trouver au béton un certain charme. De la beauté peut survenir lors de notre randonnée sur les boulevards et les autoroutes. De part et d’autre, le long des rues se dressent les édifices monotones et fades, insignifiants ; mais qui consent « à l’énigme de leur présence/[atteint] le degré zéro du paysage. » Nous disions insignifiance. Voyez plutôt : « Ce qui n’avait rien à dire — le viaduc,/le centre commercial et ses chantiers —/organise l’étendue en tableau figuratif ». Beauté, ou désir de beauté, appel si vibrant que le poète, ordinairement plus retenu, quasi froid observateur et fin commentateur de la déconfiture architecturale du monde (sa laideur d’entrepôts et de centres commerciaux), dans un élan soudain se met à chanter, et son chant alors s’élève : souffle un vent d’espoir : « Îlots d’habitations, blocs erratiques,/dégâts de condos : révélez-nous l’esprit des lieux/comme autrefois la peinture de paysage. /Redonnez-nous la possibilité d’un horizon/derrière l’armée des pylônes. /Un instant seulement,/faites miroiter la perspective de l’ailleurs,/le charme fugace des coins de province/pour nous extraire de nous-mêmes et nous élever à/nouveau/dans la beauté des lumières et des formes. » Voilà qui est presque une prière. Une belle prière…  

qui en partie sera exaucée. Dans la troisième partie, Boisclair nous propose de faire un peu de « Tourisme local ». C’est pour nous l’occasion de jouir des beautés dont le paysage est loin d’être avare. On fait de l’autocueillette : « la foudre se pose sans bruit/dans l’or vaporeux des champs qui fleurissent encore à/Laval ». Place à la merveille, grâce au « charme fugace [de ce coin] de province ». L’esprit des lieux se révèle : « On regrette d’être incroyant/quand le ciel se dégage, ouvre l’échancrure des nuages/où perce un soleil d’Annonciation. » On poursuit sa lecture, des bonheurs d’expression séduisent, des réflexions, des observations frappent par leur justesse, leur finesse. Tant de densité exprimée avec tant de simplicité ravit et déconcerte. Il est rare qu’en si peu de mots, si bien choisis, les poètes, ou n’importe qui d’autre, parviennent à en dire autant. À dire quelque chose d’aussi essentiel.

À le dire de manière aussi poétique, au moyen de ce qui serait l’équivalent d’une ligne claire, semblable en tous points à celle dont use l’illustrateur sur la couverture du livre. Ce dernier dessine son petit tableau avec économie, simplicité, netteté. Telle est la langue de Boisclair. Qui lui également exécute des petits tableaux. Au sortir d’une récente lecture d’Eudore Évanturel, j’ai l’impression d’effectuer un voyage à travers le temps, tout en demeurant en pays de connaissance. Plus d’un siècle a passé depuis Évanturel, mais on sent qu’avec Boisclair on foule toujours le même territoire (géographique et culturel). C’est que les poèmes réalistes de Boisclair nous donnent à voir notre réalité. On reconnaît les mêmes espaces, lesquels ont survécu de peine et de misère sous le paysage actuel, qui est défiguré, mais dont demeurent néanmoins des traces, comme dans la langue d’aujourd’hui un soupçon de broche à foin de naguère.

Le ton, le registre, le lexique à l’œuvre dans les vers du poète peuvent, par endroits, faire songer à ce qu’on pourrait appeler de la poésie scientifique. Roger Caillois qui souhaitait que le poète fasse montre de rigueur ne désavouerait pas le poème intitulé « Trois perspectives du même sommet ». On y rencontre une sobriété de l’expression qui en même large. Ce sont des descriptions du territoire qui nous plongent dans la nuit des temps, qui restituent les mouvements du sol, le passage des glaciers, leurs effets sur la surface de la Terre, tout ça pour finalement aboutir ici, maintenant, au-dessus du lieu où passent alors un voilier d’outardes : « Signe errant, le V d’une colonie d’outardes explore le ciel/à la recherche d’un mot à compléter. /Un V comme dans vol, peut-être,/ou comme dans vie. Un V dont l’ombre passe,/éclipse d’une aile ns certitudes. » On le voit, on trouve même de la fantaisie chez Boisclair.

Une fantaisie dont l’illustration de la couverture (de Michel Hellman) se fait plaisamment l’écho. Sous le soleil jaune, on voit une automobile. De fait, elle a sa place dans le recueil, et ce pour toutes sortes de raison, dont la principale est que le « je » de ces pages, le personnage, le poète si on veut, conduit une automobile. Bref, certains poèmes sont les poèmes d’un automobiliste. Il parcourt le territoire. L’illustration a un côté charmant, enfantin, voire naïf. La poésie du recueil et elle s’accordent bien. Toutefois l’illustration, comme par ironie, contraste tout doucement avec le propos de Boisclair. Ce dernier énonce plaisamment des choses graves, je l’ai mentionné, mais nulle part le ton de son discours ne s’élève ni ne manifeste une hostile opposition à ce qu’il dénonce. La dénonciation tout en étant explicite est ici empreinte de douceur. Cette amabilité confère au propos de l’auteur une force de conviction d’autant plus grande que son poème, dans ses grandes lignes, se tient loin des divers écueils qui menacent les discours souvent agressifs d’un certain type de militantisme. Toutefois, rien chez lui ne relève d’une molle indifférence. Au contraire, ses bonheurs souffrent quand le poète roule « dans la paix capitonnée de [sa] berline » ou lorsqu’il savoure une glace à la crèmerie.

Le poète aurait pu dédier certains des poèmes de son livre à Robert Melançon, poète qu’il a salué dans un collectif paru au Noroît, il y a une dizaine d’années. On trouve dans Solastalgie un rapport au monde qui n’est pas sans faire songer à celui de Melançon. Un même souci de dire et d’habiter le monde tel qu’il est, de se borner en quelque sorte à le décrire simplement, sobrement, en brossant de petits tableaux, laissant presque la tâche du commentaire et de la conclusion à la discrétion du lecteur. En tout cas, avec eux deux, on a plutôt les pieds sur terre ; on est loin d’une entreprise visant à « halluciner » le monde, à l’appréhender par les moyens que n’offrent pas toujours le discours de l’inconscient ou les puissances du rêve. Melançon peut s’honorer d’avoir parmi les poètes des générations qui le suivent de brillants émules. Il me semble cependant que l’ambition de Boisclair avec Solastalgie soit moins modeste que la sienne. Le territoire qu’arpente ce dernier me paraît plus vaste. Il sort de son cabinet de travail, de son jardin, de son patelin, de sa campagne immédiate. Il se déplace davantage. Il installe son chevalet un peu partout. Avec ses « Cartes postales », il nous sort du pays, nous fait découvrir d’autres contrées.

Sa plume certes comme celle du maître est bien taillée, précise dans sa diction quoique d’une versification moins pointue, peu conforme aux grands principes qui aux grandes époques régissaient l’emploi du vers. La prosodie chez Melançon est très certainement plus classique. « Pas de hiatus entre les mots du poème, qui ne cessent de se marier à ceux qui les suivent par fusion de leur dernière syllabe avec la première de l’autre : le “e” muet n’a jamais le droit de déchirer le tissu verbal, une continuité des sons pleins qui ne connaît guère de défaillances aide la pensée à… » Ces mots, je les emprunte au commentaire qu’écrit Bonnefoy au sujet du « Cimetière marin » de Valéry. Il parle du grand vers, intouché si l’on peut dire, malgré l’avènement de Rimbaud et du vers libre. Bien entendu, je ne prétends pas placer Melançon et Valéry dans un compagnonnage étroit. Je ne cherche qu’à souligner une parenté plus patente entre le travail de Boisclair et celui de Melançon, en marquant cependant une différence qui fait le vers de celui-ci plus proche d’une virtuosité savante que celui produit par le « disciple ».

Un commentaire est toujours réducteur. Je pourrais poursuivre ma petite étude, chercher à l’approfondir, mettre en cage plusieurs poèmes afin de mettre leur beauté en évidence, mais ce serait les priver de tout le rayonnement que leur offre l’ensemble du recueil. Il ne convient pas d’en détacher les pages. Mieux vaut laisser les lecteurs s’investir dans leur propre lecture. Assurément, ils réaliseront alors assez tôt que ce recueil a de la suite dans les idées, qu’il est d’une grande cohérence.

J’ai laissé entendre que le poète ne concluait pas, je m’empresse de me contredire. À la fin du recueil, Boisclair parle du « lieu habitable », mais il est tel, c’est-à-dire habitable, qu’à la condition de passer dès maintenant à l’action : « chaque jour dans une maison dépouillée,/je ferai de la décroissance une méthode/pour vivre le faste du soleil couchant donné à tous. /Je combattrai les diktats. Je ne ferai œuvre de rien. » Notre automobiliste est maintenant de retour chez lui. Il prend un verre avec des amis : « Un bonheur de banlieusard, peut-être, mais conscient de/sa fragilité ». Tout n’est donc pas perdu. « La beauté surgit là où on ne l’attend pas ». Bien sûr, même si le poète ne le mentionne pas, nous savons que ça sent encore le roussi. Mais il y a quelque chose de nouveau, comme une note d’espoir. « L’averse tombe et cela suffit. » Une présence au monde est désormais possible. « La vie au bout des branches/pend gorgée de sens à notre portée. »

Je dois en terminant tenir la promesse faite au début de cette petite étude. Il me faut revenir à Valéry. Pourquoi ai-je tantôt convié avec lui Hugo et Baudelaire ? Eh bien, pour dire tout simplement ceci. À la différence de Victor Hugo qui était un géant, je suis sans doute un nain, mais tout comme lui, j’ai vécu assez longtemps pour connaître le privilège de saluer l’apport des plus jeunes générations. Comme Hugo qui vit autrefois le paysage poétique transformé par les puissances inouïes des nouveaux prodiges (pour lui, les Baudelaire, Verlaine et Mallarmé), je peux aujourd’hui profiter des leçons de nos nouveaux maîtres, parmi lesquels Antoine Boisclair. Ce poète nous offre avec Solastalgie un fruit précieux, remarquable : plus que jamais la poésie « au bout des branches/pend gorgée de sens à notre portée. »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

5 commentaires sur « Antoine Boisclair : Solastalgie : Poésie : Éditions du Noroît, 2019 »

  1. Ton texte donne envie d’aller au recueil. C’est bien! C’est cela l’important. Le poète semble actualiser ce qui a toujours été, la poésie se doit d’être chant prophétique. Je fuis les catastrophismes mais j’aime la conscientisation.

    Claude Toutant

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  2. Claude, je te dis un gros merci. Comme je te le mentionnais récemment, je travaille fort. Lire et commenter de la poésie, si cela va au-delà du plaisir que procure un simple divertissement, cela est plutôt exigeant. Exigeant, mais franchement exaltant.

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  3. Lire le recueil de Boisclair exige moins de temps que la lecture de La recherche du temps perdu de Proust. Si vous commencez par Proust, un seul hiver ne suffira pas. Vous ne refermerez le livre qu’au début du prochain hiver. Je conseille de lire d’abord le Québécois. Il y a un joli soleil sur la couverture et le contenu du livre est excellent.

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