Mélanie Béliveau : La femme meurt en juillet : Poésie : Éditions Mains Libres : 2022 : 114 pages

Juillet. Le début de l’été. Le mois où la nature s’émancipant parvient à sa maturité. Transposé à l’échelle d’une vie d’homme, ici d’une vie de femme, juillet représente le juste milieu de l’existence, un plateau où du passé est maintenant derrière soi, où encore beaucoup d’avenir peut être envisagé. On a la vie devant soi. C’est dire que juillet n’entretient de prime abord aucun lien naturel avec la mort, à moins que la fatalité n’en décide autrement.

Le titre de ce recueil tient du paradoxe. Une femme est confrontée à la mort qui se dresse devant elle au tout début de l’été. Or cette femme est dans la fleur de l’âge, dans le juillet de sa vie. On ne se demandera pas longtemps à qui correspond la femme non identifiée du titre. Mais celle-ci est, avec ce titre, une femme parmi tant d’autres, un être singulier dont la singularité est en quelque sorte plurielle, puisque ce n’est pas qu’une femme en particulier qui meurt, mais « la » femme, pourrait-on dire, en général, en tout cas d’autres femmes, pas uniquement celle qui affirme que la femme meurt en juillet. À ce titre, nous pouvons penser que le travail de cette mise en mots de la « mort » par la poète, pour personnel qu’il soit et relatif à sa propre expérience individuelle, correspond à une réalité vécue aussi par celles notamment que, dans les remerciements qu’elle adresse à la fin du recueil, elle appelle ses « sœurs de combat ». Outre les trois femmes qu’elle salue, bien entendu, toutes les autres qui vivent ou ont vécu l’épreuve du cancer, et plus particulièrement celui du sein, se sentiront concernées de près par la matière que remue la poète dans son recueil. Et Térence de déclarer que rien d’humain ne lui est étranger. Or il y a dans ce recueil beaucoup d’humanité. Qui ne compatit pas à la souffrance qui s’y trouve est sans doute inhumain.

Mais je dis « souffrance » non sans ajouter quelque bémol, tenant ici à dissiper un probable malentendu. On pourrait croire que la voix de Mélanie Béliveau est troublée par des sanglots, des gémissements. Que ses poèmes sont emplis d’élans pathétiques, que de longues plaintes les traversent. Il n’en est rien. Ce sont des poèmes où le lyrisme est si bien retenu que l’émotion immanquablement nous gagne lorsque tout discrètement il en vient à affleurer. Puis, le calme relatif de la douce lamentation soudainement est brisé par quelque cri tonitruant, d’autant plus audible et percutant qu’il se détache sur un fond de discours moins trouble, davantage nuancé, quasi objectif pourrait-on dire, les choses de la maladie étant nommée par leur nom : d’abord dès le premier poème, celui de cancer, et bientôt ceux tout aussi relatifs au monde de la maladie et de la médecine, anesthésie, mastectomie, endomètre, biopsie, apoptose, tamoxifène, dysplasique, anticholinergique, etc. Le commun des mortels ignore de tels mots. Ce sont des termes qu’emploient les médecins, et auxquels sont un jour confrontées quelques femmes qui les entendent bien malgré elles, le sort en ayant ainsi décidé.

Autre paradoxe, du moins dans une certaine mesure, voici que la poète, elle-même médecin, passe maintenant de l’autre des côtés des choses. La soignante devient une malade. Les termes savants que les médecins utilisent dans le traitement de leurs patientes se retournent en quelque sorte contre elle. Les médicaments dont les noms lui étaient familiers dans l’exercice de ses fonctions lui sont maintenant administrés. Une parole double en résulte. Le poème qui sourd des entrailles de la malade occupe deux territoires langagiers distincts, nous pourrions même dire trois.

Le premier serait celui de la personne intégrale, initiale si l’on veut : il est question ici de la langue maternelle, populaire, telle que parlée dans les lieux de la familiarité, dans la conversation usuelle. Le second territoire ou registre est celui du domaine de la médecine, où comme nous venons de le voir, les choses sont identifiées en recourant au lexique de la clinique médicale, de la table d’opération. Le troisième bien que difficile à cerner ou décrire est le territoire propre à la poésie ; il est fait d’images, d’allusions, d’évocations, de mots s’épousant ou s’entrechoquant, de musique, de silence, de chuchotements et de cris. Il mêle ici de manière créative les termes techniques et scientifiques du la médecine, au parler populaire où se rencontrent des tournures familières et des emprunts à la langue anglaise dont on se sert spontanément pour désigner les réalités culturelles les plus populaires, celles notamment de la pop.

On aura compris que le ton et la manière de la poète n’ont rien de languissant. Et pourtant, la voici aux prises avec l’une des pires tragédies qui puisse s’abattre sur une jeune femme. La poète racontera l’épreuve qu’elle traverse, mais non pas à la manière d’une romancière ou en se confiant comme on le fait dans un journal intime. Un roman chercherait à transposer l’expérience vécue en la mimant, en la reproduisant. Il s’agirait d’expliciter les aléas de mal dans leurs moindres rebondissements. Le plus grand réalisme garantirait sans doute la plus efficace des communications. Quant au journal intime, il ne le serait qu’à la condition de le demeurer. L’autrice y consignerait pour soi seule ses états d’âme. Elle rendrait compte dans le détail de son parcours, mais à condition que le cœur lui en dise ; sinon, sans nul compte tenu d’un éventuel lecteur, elle s’abandonnerait à ses émotions. Chaque page témoignerait de son combat, de ses abattements, de ses redressements.

Le recueil de Mélanie Béliveau est également paradoxal sur ce point, il est à la jonction du romanesque et du journal intime. Il est romanesque dans la mesure où il raconte dans ses grandes lignes un parcours, et ce, de manière on ne peut plus linéaire. En témoignent les titres des diverses sections de l’ouvrage qui se suivent en respectant la chronologie des événements. Après un poème liminaire se succèdent « Anesthésie générale », « Mastectomie totale radicale », « Salle de réveil », « Retrait des pansements et drains », « Post-op jour un », « Post-op semaine six », « Post-op trois mois », « Congé temporaire » et enfin, « Congé définitif ». L’anecdote dans son sens le plus général n’est pas l’apanage du poème. Celui-ci peut n’en contenir aucune. Le roman, d’ordinaire, en fourmille. Il traite d’événements, d’actions se succédant dans le temps, mettant aux prises des personnages. Il y a dans le recueil de Mélanie Béliveau une trame narrative, un début, un milieu, une fin. On y rencontre peu de personnages. Un plasticien, un chirurgien sont évoqués. Il y a surtout un homme. C’est le « tu », l’amoureux. Nous y reviendrons.

Oui, dans ce recueil, une histoire est racontée. Mais non pas tout à fait sur le mode romanesque ni non plus entièrement à la manière du journal intime. Cependant, c’est bel et bien le plus intime qui s’exprime ici dans ces poèmes, quoique voilé par une manière de pudeur. La poète dira tout, mais pas toujours avec des mots ; ses silences seront parfois tout aussi évocateurs, pour ne pas dire éloquents.

Je me dois d’être concret, de me rapprocher au plus près de la manière de la poète. Il importe de parler de son style. Il est du type qui révèle immédiatement une personnalité. En effet, des écrivains et des écrivaines sont parfois tentés de disparaître derrière l’écran de leurs mots, lesquels imposent une distance entre eux et leurs interlocuteurs, leurs lecteurs et lectrices. Souvent même, il s’agit d’une distance de soi à soi, d’un refus de plonger dans les eaux troubles du miroir que nous tendent les mots. Ces auteurs et autrices fuient devant l’auto (le « je ») de la graphie, alors que chez le Leïris de L’âge d’homme, l’on recherche expressément la confrontation avec ce que cet écrivain appelle la corne du taureau — l’écriture, comme le veut l’expression aujourd’hui consacrée, devant mettre l’auteur en danger.

La poète de La femme meurt en juillet ne renonce pas à s’impliquer tout entière dans son écrit, du moins laisse-t-elle entendre sa voix naturelle. C’est la voix populaire, celle de l’enfance, celle que l’on emploie spontanément quand on se donne un coup de marteau sur les doigts, la voix du réflexe, celle qui est au plus près de l’émotion. Au Québec, cette voix prend souvent des raccourcis avec les mots et la syntaxe : « faque tout est beau », « t’as jamais été capable de me dire je t’aime », « y a de l’eau dans mon cœur de craie ». Chez nous, on recourt aussi à la langue anglaise : « (do not ressuscitate) », « je te ferais tout ce que tu veux / t’achèverais slopestyle big air / la crinoline au vent ». Rien ici de très abstrait, de cérébral.

Cette voix que je dis naturelle, il ne faudrait pas croire que partout elle emprunte au registre le plus populaire. Lorsqu’elle le fait, elle le fait sciemment et pour savamment créer des effets, effets qui du reste n’ont rien d’artificiel ou de gratuit, mais que sollicitent plutôt  les sentiments qu’éprouve et exprime la poète. J’en veux pour preuve un cri dont j’ai parlé précédemment, un cri de révolte qui, rapporté hors contexte, semblerait tomber à plat, mais qui venant à point nommé dans le recueil, tout précédé qu’il est par des passages moins expressifs, retentit de vibrante manière : « fuck you / fuck you mille fois / dans ma voiture          en mille morceaux / j’ai perdu mon empathie / au coin de la rue King et de la 13e avenue ».

Mélanie Béliveau dans une démarche totalement dépourvue d’exhibitionnisme expose la nudité de sa nudité, c’est-à-dire, bien au-delà de tout égotisme, une vérité de son être que la maladie l’a forcée à découvrir. Dans l’épreuve, cette vérité s’est en quelque sorte révélée, lui faisant valoir que les altérations majeures subies par son corps, pour dévastatrices qu’elles fussent, laissaient désormais le champ libre à une forme de renouveau. Dans son dénuement, par un certain travail du cœur et de l’esprit, face au miroir terrible où monstrueuse à ses yeux désormais elle s’apitoyait sur son sort (« prends-moi dans tes bras miroir »), la femme blessée, après le retrait des bandages, avait découvert une inconnue (« je ne suis plus moi »), puis lentement elle avait amorcé le processus de sa reconstruction, autant spirituelle et psychologique que physique (découvrant alors « ce sein nouveau que je ne connais pas », « un sein RoboCop », « striptease de Frankenstein devant le plasticien »).

Les gestes de l’amour une fois ce sein nouveau implanté n’iront d’abord pas de soi : « tu regardais / mes yeux mon cul / cherchais un moyen de me toucher / un sein incognito », « prière de ne pas s’approcher de trop près ». Pour un temps, la jeune femme devra désormais porter un foulard et des vêtements amples dissimulant sa poitrine. Elle devra s’apprivoiser, se retrouver, retrouver les gestes de l’amour.

Un personnage, il faudrait dire une personne, apparaît dans ce récit poétique. Le voile sur son identité ne sera pas révélé. Des vers nous portent à croire que ce serait le plasticien, peut-être un médecin collègue : « je fantasme sur mon chirurgien », « on sera comme Marie Uguay / et Louis je ne sais plus qui ». Nommons-le tout simplement l’amoureux et ne forçons pas les secrets de la femme qui a eu à la poésie pour dire son périple, car périple il y a eu, périple périlleux, pénible, et je songe ici à ce dénuement, à cette pauvreté de l’être qui a dû se résoudre à passer au travers rien moins que le chas d’une aiguille. L’image est forte, exagérée sans doute, mais c’est que la femme qui meurt en juillet a effectivement été, du moins dans son esprit, contrainte à disparaître, elle a même désiré mourir (« dans le fond on ne veut pas guérir / pas complètement / peut-être juste assez / aimer une dernière fois et sortir les poubelles »). Femme déchiquetée, femme déchet.

Puis, femme enfin ressuscitée : « et tout à coup je suis une fête qui commence ». Tels sont les miracles que l’amour seul parvient à réaliser : « partout sur moi / ta peau amoureuse / embrasse mes cicatrices      mes artères corrompues / nos muscles se couchent et se relèvent ensemble / séparés par un mot de sept lettres que je refuse ».

Le lecteur, à moins d’être un cruciverbiste chevronné ou une femme bien futée, ne découvrira sans doute pas ce mot. C’est que ce recueil comme je l’ai mentionné plus haut tient aussi un peu du journal intime. La poète demeure pudique. Elle a beaucoup dit, elle a dit l’essentiel. Dans l’intimité, son amoureux peut « admirer [s]on antre secret », mais il est des choses que l’on garde pour soi, comme un mot de sept lettres. Le mot divorce en compte sept, dans la joie des amours retrouvées le mot délices en compte tout autant.

Ce recueil est un beau recueil d’amour. Une ode à la vie. Une renaissance. Il se termine ainsi :

je dois écrire ma mise au monde
rouge comme juillet

Laure Bouvier : Une histoire de Métisses : Roman : Leméac Éditeur : Collection Nomades : 2022 : 232 pages

Il n’y aurait pas aujourd’hui dans l’air du temps, en Occident du moins et chez nous tout particulièrement en Amérique du Nord, cet important examen de conscience visant à rafraîchir les mémoires afin de corriger ce qu’il convient d’appeler de manière euphémique les fautes de l’Histoire ; cette espèce de retour du refoulé historique n’aurait pas actuellement cours que la réédition d’Une histoire de Métisses, mériterait tout de même d’être amplement saluée. À l’heure où le vénérable Pape François entreprend de panser un tant soit peu les plaies encore vives dont souffrent les Autochtones du Canada, Une histoire de Métisses, dont la première publication remonte à il y a environ une trentaine d’années, nous replonge dans un passé malheureusement toujours présent dans la mesure où les cicatrices encore vives chez les Autochtones et les Métis n’en finissent plus de témoigner des ravages de l’histoire, de leurs répercussions. C’est que la gestion sociale et politique des enjeux liés au « problème » autochtone, telle que pratiquée de génération en génération par les pouvoirs en place perpétue les « dommages collatéraux » de la colonisation.

Laure Bouvier sait en des mots autrement puissants témoigner des bouleversements de la grande histoire, en les incarnant et transposant toutefois dans les destins singuliers de personnages mineurs, personnages de l’ombre qu’elle invente de toutes pièces, personnages représentant les témoins et les victimes de la grande histoire plutôt que ses acteurs de l’avant-scène.

Riel, mais aussi quelques autres grands personnages historiques, dont la grandeur toutefois est remise en question par la romancière, je parle des découvreurs qui, aux dires de la narratrice du roman, n’ont rien découvert, sinon des terres supposément nouvelles, quoique peuplées depuis la nuit des temps. Autres grands, dont la petitesse est sévèrement soulignée par la narratrice, les politiciens qui ont lutté contre Riel et les siens. Laure Bouvier parvient à évoquer le combat de Riel de manière saisissante. La plume de sa narratrice, une plume qui ressemble à une bouche pourrait-on dire, le style quoique littéraire de ces pages étant fortement marqué par l’oralité, cette plume, dis-je, fait entendre une colère qui est justement au diapason de la tragédie vécue par Riel et les siens.

Évitons ici tout malentendu, le roman de Laure Bouvier n’est pas tout à fait un roman historique. Il a beau être intitulé Une histoire de Métisses, il ne répond pas au projet que se serait fixé une historienne ni à la méthode qu’elle eût dû emprunter pour le mettre en œuvre. Toute férue d’histoire qu’elle soit, Laure Bouvier est d’abord et avant tout une romancière. Si elle se montre fidèle aux grandes lignes de l’histoire, apte même à en corriger le dessin, capable donc de rétablir des faits ou de mettre au grand jour ceux que l’histoire injustement occulte, elle parvient surtout à inventer au sein de la grande histoire une histoire de petites gens, plus particulièrement une histoire de femmes métisses (les personnages d’hommes de ce roman sont moindres en importance et en quantité).

J’affirmais au début de ce billet que la réédition de ce livre s’avérait opportune dans la mesure où il est en phase avec notre époque. En maints passages, les préoccupations de la romancière la montrent même en avance sur son temps. Je laissais entendre que cet ouvrage, ne serait-ce que par la seule vertu de ses qualités littéraires, méritait tout à fait une réédition. En effet, l’inventivité, la créativité de la romancière ajoutent en qualité à la pertinence de son propos. Outre un propos qui donne à réfléchir, les aspects formels relevant de l’art du roman valent également qu’on s’y attarde.

Voici les raisons qui me conduisent à saluer cette parution en format poche. J’ignore quel type d’accueil a pu connaître en 1995 le roman de Laure Bouvier, si les lecteurs et lectrices ont vraiment été au rendez-vous. C’était son tout premier roman. Depuis lors, elle en a publié deux autres. Tanisi et Suite argentine confirmèrent les talents de la romancière. Tout comme avec Une histoire de Métisses, ces romans témoignent de ses dons, les principaux résidant à mon avis dans cet art qu’elle a de brosser de manière toujours vivante les nombreux tableaux se succédant tout au long des histoires qu’elle raconte. Ses personnages sont crédibles. Le lecteur s’attache à leur sort. Jamais chez elle ne rencontre-t-on de lourdeur. Son style en est exempt.

Dans Tanisi, il y a des passages qui s’apparentent à ce qu’offrent les romans d’aventures ; je songe à une scène qui, si mon souvenir est bon, se passe dans une gare ou sur une place publique, le personnage doit se faire discret, il est en fuite, il doit se cacher. De même, dans Suite argentine, où il y a peut-être moins d’action, l’on retrouve cette habile manière qu’a la romancière de ne jamais faire du sur-place, de toujours faire avancer ses personnages à la rencontre de leur destin, ce qui bien évidemment est le cas dans Une histoire de Métisses, ce roman étant en quelque sorte un road novel.

Nous sommes en 1992, une femme quitte la ville de Montréal qui fête alors le 350e anniversaire de sa fondation. Il y a 500 ans, Christophe Colomb débarquait en Amérique. De tout cela, il est alors beaucoup question dans les médias. Les institutions politiques injectent des doses massives d’idéologie dans leurs discours de célébration. À les en croire, le Canada est un beau et grand pays. Ce plus beau pays du monde est une véritable démocratie, bien que dans les faits il demeure assujetti à une monarchie. La narratrice en a long à dire sur ces événements historiques et sur les discours qu’ils suscitent. Elle est une Métisse, sang mêlé, donc à la fois une Autochtone et une Blanche, descendant de ceux que l’on nommait naguère les Bois-Brulés. Elle voit les choses tout autrement.

Ce que raconte l’histoire officielle, celle qui par exemple est enseignée dans les manuels scolaires, ne cadre pas avec ce qui se raconte chez les siens. Sa grand-mère lui a transmis une autre version des faits, version qu’elle tenait en grande partie de sa mère adoptive, Vèvadèle. C’est une connaissance plus approfondie de cette version que désire obtenir la narratrice ; je désigne par le terme de « narratrice » le personnage central du roman, car nulle part son nom ne se trouve indiqué, et pour cause : cette omission étant symboliquement en lien avec ce qui motive la quête de ce personnage. En ne lui donnant pas de nom, la romancière accuse davantage encore l’abîme séparant la narratrice de son être fondamental, de son moi, profondément enfoui en elle, c’est-à-dire de ce qu’elle serait si l’éradication des Bois-Brûlés avait été évitée.  Sous l’histoire officielle, la petite histoire occultée des laissés-pour-compte recèle des vérités auxquelles la narratrice désire accéder.

Sa quête à travers le récit consiste à découvrir ce qu’elle appelle « la vraie histoire ». Les vérités de cette véritable histoire, elle en connaît déjà la teneur. Des femmes de sa lignée ont en partie levé le voile sur leur passé. Un univers a disparu. Elles en entretiennent la mémoire. En se rendant au milieu de l’immensité des plaines, et tout particulièrement là où scintillent les eaux du lac Winnipeg, la narratrice rencontrera des survivantes. Ces femmes offriront un écho à ce que la narratrice a d’abord entendu de la bouche de sa grand-mère, un rappel aussi du contenu d’un coffre mystérieux qu’elle aura découvert un peu par hasard en faisant le ménage, véritable legs dissimulé sous un buffet que Mariana, sa grand-mère, lui a laissé en héritage. Il s’agit là d’une sorte de trésor dont la valeur est purement humaine, puisqu’il s’agit de vieux papiers et de documents, dont le journal intime de Mariana, rassemblés par celle-ci et renfermées dans ce coffre.

Le procédé peut prêter à sourire tant il a souvent été utilisé. Il n’en demeure pas moins efficace. Le lecteur cependant peut se demander pourquoi Mariana a pu confier au hasard le soin de favoriser une si improbable découverte ; il peut se demander ce qu’il en aurait été de l’histoire de la narratrice si celle-ci n’avait pas un jour heurté de la main une tige métallique sous le buffet, ce qui eut pour effet d’entrouvrir le panneau central du meuble : « je n’en croyais pas mes yeux et je me souviens d’avoir pensé à la caverne d’Ali-Baba en découvrant l’ancien coffre » ; comme quoi il convient de se rappeler que tout roman, même les plus réalistes, est héritier de la fantasmagorie des contes. Nous sommes dans l’imaginaire et le symbolique, lors même que nous écrivons ou lisons un roman aussi réaliste qu’Une histoire de Métisses.

Ce réalisme est un des aspects les plus forts du roman. Justement, l’on se doit de souligner à quel point la romancière connaît et maîtrise sa matière, sa matière étant ici le pays, ses habitants, ses us et coutumes, et évidemment son histoire. En suivant la narratrice sur la Transcanadienne, en s’arrêtant avec elle dans les motels et les petits restaurants, en croisant les gens qu’elle rencontre, nous découvrons de vastes régions, des paysages magnifiques. Nous pénétrons également et surtout dans les pensées de la narratrice, car celle-ci ne s’empêche pas de réfléchir et ne se prive pas de commenter les faits et gestes des gens qu’elle côtoie. Elle se montre sensible à leur discours, au racisme qui parfois, voire souvent, affleure et se manifeste dans leur conversation.

Elle en a contre une certaine vision du Canada ; elle ne lit pas, nous l’avons dit, l’histoire officielle sans sourciller, sans s’indigner. Par endroits, ce roman se fait éditorial. C’est qu’il n’a pas été entrepris pour amuser. Certes, il se lit avec plaisir et, comme je l’ai mentionné, tant son rythme est savamment orchestré, on n’y rencontre aucun temps mort ; mais l’idée n’est pas de se changer les idées lorsque l’on rédige un tel roman, ni non plus de simplement divertir les lecteurs, mais bien plutôt de remettre en question ce que justement l’on appelle les idées reçues. La romancière, par sa narratrice interposée, jette un regard critique sur notre monde. Et parce que ce regard est « objectif », dans la mesure où la romancière décrit de manière éclairée le monde qui est le nôtre, on peut affirmer que son roman est réaliste. Mais il ne l’est pas à la manière des romans traditionnels, et c’est là un autre aspect du roman de Laure Bouvier qui contribue à le rendre intéressant. Son écriture est moderne, qui mêle savamment l’oralité au registre le plus littéraire. Cet instrument qu’est la langue, madame Bouvier sait en jouer de manière remarquable. Sa phrase est juste et si, par endroits, elle est bancale, c’est à des fins d’expression, c’est voulu et habilement réalisé.

Il en va ainsi de la construction du roman, tout aussi solide et efficace. Pour linéaire qu’il soit — ce roman l’est dans la mesure où la narratrice part de Montréal, se rend au Manitoba, puis en revient  — linéaire comme la longue route qu’emprunte la narratrice, ce récit sautille comme la pensée qui va rêvassant, divague et enfin retrouve son cours, renouant avec le monde d’antan, celui des souvenirs, puis revenant au présent ; faisant place à divers récits, dont ceux consacrés aux touchantes amours contrariées de Mariana, à la chasse aux bisons telle que pratiquée naguère par les Métisses, aux temps forts de la vie de Louis Riel et j’en passe. Je passe aussi rapidement, sur non plus cette transmission de « la vraie histoire », mais sur celle quasi héréditaire de malheurs souvent liés à la condition féminine, j’ai nommé la blessure amoureuse qu’infligent les infidélités. La narratrice n’insistera pas sur ce point, mais elle a quitté Montréal pour se rendre au pays de ses ancêtres en emportant dans ses bagages un chagrin d’amour semblable à celui qu’a connu sa grand-mère.

Saviez-vous que Manitoba signifie « le Dieu qui parle » ? Je l’ignorais. Du reste, ce n’est pas la seule chose que j’ai apprise en lisant Une histoire de Métisses.

Mais qu’on ne se méprenne pas. Ce roman est loin d’être un roman didactique. S’il livre une manière d’enseignement, l’on y trouve surtout le témoignage d’une romancière engagée à fond dans l’histoire de son pays natal. Laure Bouvier est née au Manitoba. Être Québécois et lire son roman, à coup sûr c’est entreprendre un voyage enrichissant.

La petite-fille de Mariana, elle-même fille adoptive de Vèvadèle, personnage dont je n’ai pas mentionné la richesse qu’il apporte aux pages de ce roman, roman dont j’ai omis de dire qu’on y trouve des passages d’une grande beauté, cette narratrice qui encore une fois n’a pas de nom (m’aurait-il échappé ? je crois que non), a-t-elle trouvé ce qu’elle cherchait en accomplissant son périple ? Au-delà d’une confirmation de la justesse des voix conjuguées de Mariana, de Vèvadèle et de Ti-Bé (un autre personnage attachant, épris de son héritage et de sa culture), la narratrice est-elle parvenue à découvrir le sens profond de sa « vraie histoire » ?

Un retour aux sources trouve la plupart du temps son mobile dans l’intention que l’on a de découvrir une part de soi telle qu’en son origine, de la découvrir en l’état où elle serait si l’histoire s’était déroulée autrement, si, dans le cas de la narratrice, le sort réservé à ses ancêtres métis et autochtones avait été plus « juste » et « équitable ». Pièces égarées du puzzle identitaire enfoui au fond de la mémoire, comparable à un tas de vieux papiers à peine lisibles abandonnés dans un buffet, voilà ce que veut trouver la narratrice en entreprenant son pèlerinage au Manitoba.

Qui est-elle vraiment ? C’est en revenant aux pays de ses ancêtres qu’elle tente de renouer avec la part la plus essentielle de son être, sa véritable identité étant inscrite dans le creuset de la collectivité métisse qu’aura oblitérée le rouleau compresseur des pouvoirs publics avant et après que Riel et ses pairs eurent tenté de résister aux politiques racistes du gouvernement canadien. Les aspirations des Métis ont été réduites à néant. Depuis, l’errance et l’exil hors de soi, voire les identités d’emprunt sont le lot des Métis, dont plusieurs blanchissent leurs mœurs afin de se fondre dans la masse, celle de la majorité blanche.

Un retour aux sources ne permet jamais de retrouver les sources telles qu’elles étaient au départ. Elles sont comme le fleuve d’Héraclite, même en apparence, cependant tout autre dans les faits, altéré par le passage du temps.

La narratrice après avoir accompli son périple reviendra changée, car elle aura vu de ses yeux vus ce qu’est devenu ce monde révolu ; in situ, elle aura vraiment saisi les séquelles de l’histoire. Elle reviendra transformée, instruite par les preuves fournies par l’expérience du voyage ; elle aura fait la lumière sur les choses du passé, et dès lors comprendra peut-être davantage les choses du temps présent.  

À son retour toutefois, hantée toujours par les mêmes questionnements, encore elle s’interrogera sur sa véritable identité. « Voici que de nouveau tombe la nuit. Et moi, et moi, suis-je enfin sortie de la mienne ? »

C’est ainsi que prend fin Une histoire de Métisses

Michel Lord : Sortie 182 pour Trois-Rivières : Récits de disparitions, catastrophes et mille merveilles : Collection Vécu | Nouvelles : Éditions de la Grenouillère : 2020 : 200 pages

J’ai commenté ici même, il y a quelque temps, le recueil des commentaires critiques consacrés par Michel Lord à la nouvelle québécoise. 25 ans de nouvelles québécoises par ses meilleurs nouvelliers et nouvellières (1996-2020), ouvrage paru à la Grenouillère, est le fruit d’une entreprise pour le moins colossale. L’auteur est un grand spécialiste de la nouvelle. Chroniqueur entre autres à la revue Lettres québécoises, chercheur et professeur durant plus d’un quart de siècle à l’Université de Toronto, son parcours académique est fort impressionnant. Cependant, si je présentais ici de manière exhaustive l’ensemble des activités professionnelles de Lord, on se ferait du monsieur une idée qui ne correspondrait pas en tout et partout à ce personnage. C’est qu’on ne saurait réduire un individu à ses seules fonctions sociales, à son travail. La vie déborde du cadre étroit du métier que l’on exerce. Celui de professeur s’accompagne d’une aura de sérieux et de dignité. L’image que l’on s’en fait correspond souvent à celle d’un être que le savoir a plus ou moins figé dans une posture de gravité, de froide rigidité. L’intellectuel universitaire dans l’imaginaire collectif correspond à un être quelque peu éthéré. Le réel sur lui ne semble pas avoir prise. Le savant semble en position de maîtrise par rapport au réel qu’il domine, ne serait-ce qu’en vertu du fait qu’il passe sa vie à analyser ses composantes, à faire entrer le réel dans les cases de ses interprétations.

En lisant les récits autobiographiques de Lord, on se rend vite compte que sous l’habit dont la rumeur le revêt, le « moine », le clerc, l’érudit est tout autre que ce que l’on pourrait superficiellement penser. Il est lui aussi un être de chair, dont le parcours l’ayant conduit à sa belle carrière n’a pas été sans embûches. Nul n’a en réalité la naïveté de croire qu’un universitaire est un être menant une existence en marge de la vie, mais l’on s’étonnera certainement de voir à quel point celle de Michel Lord, assurément indissociable de ses travaux et de ses œuvres, aura été véritablement incarnée; ç’aura été une vie où les passions auront joué un rôle déterminant. Lord a été façonné par les époques qu’il a traversées. Dans sa jeunesse, il n’a pas échappé aux puissants courants idéologiques des années soixante, puis aux grandes lames de fond qui de décennie en décennie transforment chacun de nous en ce qu’il devient au fil du temps.

C’est l’enfance qui fait son homme. Et c’est l’adolescence qui dans le passage de l’enfance à l’âge d’homme représente souvent le pont le plus fragile, pont où l’on risque de rencontrer divers obstacles. En épigraphe de ses récits, l’auteur a placé une citation empruntée à Jules Romains, l’auteur des Hommes de bonne volonté : « Les années tremblent devant nous, comme un pont métallique longtemps après qu’un grand train a passé. » Voici, avec ce livre, que notre auteur a atteint l’âge des regards posés en perspective cavalière. Il a longtemps cavalé, il se retourne et voit aujourd’hui le chemin parcouru. Il l’emprunte à nouveau, en remonte le cours et prend la sortie 182. Il retourne à Trois-Rivières, là où tout a commencé, plus précisément au Cap-de-la-Madelaine. C’est l’enfance qui fait l’homme.

Je pourrais reproduire ici mot pour mot l’avant-propos de l’ouvrage. Lord y explique sa démarche avec clarté. Du reste, la clarté et la simplicité caractérisent son approche et son style. C’est de manière vivante qu’il entreprend ses récits. Il explique qu’après une carrière bien remplie — où la tonne d’écrits qu’il a produits, des travaux savants et des recensions destinées à des périodiques, avait pour fonction de remplir le vide de son existence (dans l’avant-propos, Lord parle du tout plein de vide à quoi ressemble la vie) — le temps est venu pour lui de se consacrer plus que jamais aux passions que représentent pour lui la littérature et la musique, et par littérature il faut entendre ici la lecture et l’écriture. L’enseignement, la salle de cours, et les travaux de recherche l’auront en quelque sorte relié à ses passions tout en l’en détournant. Il se consacrait à la littérature québécoise; à la fin de son livre, on le verra revenir à des auteurs qu’il avait d’abord fréquentés au temps de sa jeunesse, puis négligés en raison de son exigeant travail à l’université.

Mais je m’éloigne ici de l’enfance et de l’adolescence de Lord. Je donne l’impression que tout chez lui est affaire de recherches et de salles de cours. C’est une impression fausse. J’ai parlé de courants idéologiques, de grandes lames de fond. Il faudrait montrer notre jeune homme entraîné au milieu des mouvements de masse qui ont brassé l’Occident et formé la jeunesse au risque de la déformer dans les années où il empruntait le pont qui vaille que vaille le conduirait à lui-même. C’est de cela qu’il est principalement question dans Sortie 182 pour Trois-Rivières. On a beau avoir passé son enfance la tête dans les livres et s’être livré à de sempiternelles gammes sur son piano, y avoir décortiqué des partitions, s’être abandonné corps et âme à des improvisations, l’on a aussi et surtout été le fils de sa mère et de son père, un fils au milieu d’une fratrie de quatre enfants, quatre si je ne m’abuse. Deux garçons, deux filles. Je ne saurais dire. Non que l’auteur ne l’ait mentionné, mais, et j’y reviendrai brièvement, le livre étant fait par fragments, courts récits se présentant dans un ordre faisant fi de la chronologie, il me faudrait le relire pour trouver les passages dans lesquels ces informations sont révélées. Dans un récit plus conventionnel, je veux dire marqué par une certaine linéarité, on trouverait facilement dans les premières pages les passages relatifs aux premiers moments de l’enfance de Lord. J’ajoute que sa fratrie est évoquée de manière épisodique, qu’elle l’est rarement et qu’elle figure au sein d’une pléthore de personnages, des personnes ayant joué dans la vie de l’auteur des rôles tout aussi importants, mais auxquels il s’arrête davantage. Ce sont les amis rencontrés au milieu du pont chambranlant, ainsi que ceux fréquentés par après alors que le pont avait gagné en stabilité. On aura compris qu’au sortir de l’enfance, Michel ayant rejeté sa robe d’enfant de chœur, son habit liturgique, pour adopter la chemise carreautée propre aux hippies du Québec, la vie l’aura détourné du « droit chemin », celui sur lequel de bons parents souhaitent voir leurs enfants s’engager. C’était l’époque des jeans, des cheveux longs, de la drogue et de la vie libre. Michel quittera la maison pour aller étudier à Québec. Il cherchera ainsi à s’éloigner du giron familial, préférant l’Université Laval à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Il aura pour cela d’excellentes raisons, qu’il tiendra cachées aux yeux de son entourage, qu’il dévoile cependant à ses lecteurs.

Le Cap-de-la-Madelaine refermait à l’époque une petite communauté, tout le monde ou à peu près y connaissait tout le monde. Aller étudier à l’UQTR aurait impliqué qu’il eût dû demeurer chez ses parents. Or il voulait voler de ses propres ailes, quitter le nid familial, cesser d’entendre la sempiternelle question de sa mère qui lui demandait pourquoi il ne sortait pas avec les filles. Le chapitre consacré à sa mère constitue un passage magnifique. Alors que Michel n’a jamais abordé avec elle le sujet de son orientation sexuelle, au moment d’aller dormir celle-ci offre sa chambre à son fils et son amoureux de toujours. Sa vieille mère, veuve depuis quelques années et vivant seule dans un petit appartement, « reconnaissait tacitement mon lien ‘‘matrimonial’’ avec Donald. »

Le livre regorge de pages aussi belles, toutes pleines d’humanité, vibrantes et émouvantes. Michel consacre à son père un chapitre tout aussi touchant. Les choses entre eux n’ont pas toujours été faciles. Évoquant ses nuits de veille au chevet du moribond, l’auteur éprouve de la compassion pour le vieil homme. Son deuil sera éprouvant. Il se laissera aller. Un jardin à l’abandon viendra à son secours, l’incitera à sortir de sa torpeur : « mon père me dirait de me remettre au travail. ». En mourant, son père lui aura permis de redevenir son fils. Il faut lire ces pages pour comprendre cela, et pour admettre enfin qu’il y a des choses dans la vie que l’on ne peut comprendre que sur le tard, si toutefois on a la chance de finalement les comprendre.

Si de nombreuses pages sont touchantes, sans jamais cependant être larmoyantes, les plus émouvantes sont sans doute celles qui concernent un petit chat. L’auteur a déjà abordé le sujet — lui et son mari ont toujours accueilli des chats qu’ils ont aimés affectueusement —  il consacre le tout dernier chapitre à l’un d’eux.

Il y a dans ce qui lie un être sensible et aimant à un animal de compagnie une sorte de vérité à la fois simple et spirituelle. Cette forme de vérité correspond à ce qui au fond de l’être coïncide avec ce que j’appellerais le « moi » de son enfance. C’est là que doucement veille une sorte de pureté native, laquelle s’éveille en la présence de l’animal, compagnon muet qui semble tout comprendre, du moins l’essentiel, et que l’on comprend soi-même si bien qu’à la fin, aveuglé par un amour qui va de soi, l’on ne s’aperçoit pas qu’il est gravement malade et qu’on doit maintenant, le cœur brisé, consentir à ce qu’il soit endormi sur le champ.

Ce commentaire où je mets présentement l’accent sur le caractère sensible de l’auteur, qui soit dit en passant n’a rien d’une petite nature, risque de lui faire subir un sort comparable à celui que j’évoquais ci-haut au sujet de l’idée que l’on se fait généralement des érudits. Je ne veux réduire le livre de Lord à ce seul aspect de beauté et de bonté profondes. À travers la galerie des personnages qu’il présente, il y a ceux qui disparaissent en laissant de traces indélébiles, il y a ceux qui ont vécu des catastrophes. Lord parle d’eux avec compassion, certes, et il rend hommage à des amis qui ont connu un triste destin, pour ne pas dire une fin tragique. Adrien Thério et Robert Yergeau ne sont pas les seuls personnages de ce livre à avoir connu de terribles épreuves, à leurs yeux, insurmontables. D’autres, dont le lecteur ne retient pas les noms passent en coup de vent. L’auteur a été leur ami, la vie les a séparés. Tout cela est relatif à ce que j’ai appelé l’humanité de cet ouvrage.

Mais notre auteur n’en pense pas moins, je veux dire qu’il pense aussi à d’autres choses, au monde dans lequel nous avons vécu, à celui qui aujourd’hui est le nôtre. Il prend position en faveur de la nation québécoise. Il soutient toujours et encore la cause de l’indépendance du Québec. Il en a contre, et c’est très drôle, nos branchements numériques universels, qui font de nous des robots consultant sans relâche nos petits téléphones.

C’est une leçon qu’on lui a apprise en tout début de carrière, alors qu’il commençait à collaborer à Lettres québécoises : « Tu sais Michel tu n’as pas besoin de parler de tout quand tu parles d’un livre. » C’était, il y a plus de 40 ans, le conseil que lui donnait feu Adrien Thério. Eh bien ! Soit, je me conformerai à cette recommandation.

J’achèverai donc, mais je m’en voudrais de terminer ce commentaire sans mentionner la petite chose suivante. Elle est très importante. Le livre de Michel Lord est franchement très agréable à lire. Il est fait de courts chapitres dans l’écriture desquels l’on reconnaît l’art acquis par le spécialiste de la nouvelle durant sa longue carrière. Les chapitres du livre font beaucoup songer à de courtes nouvelles. Ils sont centrés sur un fait, un événement ou une personne. Leur chute me paraît toujours réussie. On lit un chapitre. Et tiens ! lisons donc le suivant. Puis, l’ayant lu, comme aspiré par tout ce qui reste à découvrir, l’on s’aventure encore plus loin sur le pont métallique de la citation de Romains. C’est que sur ce pont, on a découvert un ami. L’enfant de chœur de jadis est devenu un homme de cœur et nous l’aimons. Il nous a conquis. Et comme il nous prouve, si besoin était, grâce aux petites nouvelles qu’il propose à la fin de son livre, qu’il est capable d’écrire de la fiction, nous lui recommandons comme son père devant le jardin à l’abandon de se remettre vivement au travail.

Thomas Mainguy : Crépuscules admirables : Essai : Les Éditions du Boréal : Collection « Liberté grande » : 2022 : 120 pages

À propos de ce livre de nécrologies, à la toute fin de ce commentaire, j’exprimerai un seul regret, lequel s’empressera de se retourner comme un gant, exprimant alors quelque chose de comparable à un tout léger chagrin. En conséquence de quoi, sur chacun des tombeaux que nous offre l’auteur, une fleur sera déposée. Que dis-je ? Une gerbe de fleurs.

Soyons sérieux. Cet ouvrage nous y incite. Tant il brille par sa rareté. Les qualités qu’on y rencontre me semblent peu communes. Mais il se pourrait, en réalité, qu’elles soient davantage répandues que je ne l’aurais d’abord pensé. En effet, je m’avise que notre auteur ne fait pas bande à part. Il a participé à une impressionnante aventure collective, celle des cahiers littéraires Contre-jour. Il faisait, avec entre autres Étienne Beaulieu, partie du comité de rédaction de la revue. On y pouvait lire à l’occasion des textes d’écrivaines et d’écrivains aussi solides qu’une Frédérique Bernier ou un Antoine Boisclair, poète et brillant prosateur dont le récent essai, Un poème au milieu de la nuit, paru au Noroît, m’a vivement impressionné tant par la qualité de ses propos que par son écriture sans faille aucune, stricte et rigoureuse, je devrais dire juste. Je nomme ici quelques auteurs, à défaut de les avoir tous lus, n’ayant eu vent que trop tardivement des activités de ces cahiers, grâce à Yves Laroche dont les œuvres visuelles illustraient le numéro de l’hiver 2017. Tout cela pour dire qu’il se pourrait que les qualités rencontrées dans les Crépuscules admirables de Thomas Mainguy se retrouvent aussi chez quelques-uns et quelques-unes des auteurs et autrices de sa génération. Si tel est le cas, nous n’avons qu’à nous en réjouir, ayant à nous mettre sous la main des ouvrages tout à fait remarquables. Une telle multiplication de la rareté, si elle se trouve, n’enlève rien à l’essai dont il sera ici question.

Dès la première page de ces « nécrologies », c’est le sous-titre de l’essai, s’immisce en nous la certitude qu’elles répondront véritablement à nos attentes. Pour peu que nous soyons friands d’une écriture axée sur la rencontre de la lettre et du vivant, nous serons comblés, car un homme ici s’adresse directement à nous, un peu comme si amicalement il nous faisait parvenir une lettre, mais une lettre où la spontanéité ne laisserait nulle place au laisser-aller, où elle serait plutôt le résultat d’un certain travail sur la langue, lequel travail favorise ce que l’on pourrait appeler la spontanéité de la lecture, c’est-à-dire un contact immédiat avec cela qui se joue dans les mots et les idées.

Une telle expérience s’offre à nous à travers la lecture d’un certain type d’essais. Je parle ici d’essais littéraires et tout particulièrement de ceux traitant, comme c’est le cas ici, de littérature, d’écriture, poésies, romans, essais, etc. Lorsqu’un auteur entreprend d’écrire, comme on le fait justement dans un carnet, je songe à ceux d’André Major, il nous fait entrer dans son cabinet de lecture, dans sa bibliothèque, dans sa tête et dans cela que sa vie a de plus authentique, car un littéraire n’est pas un être faux, mais une personne qui s’est construite tout particulièrement dans son rapport aux œuvres dont elle s’est abreuvée et nourrie, ces œuvres révélant en quelque sorte des quintessences de vie qu’elle a tôt fait d’intégrer à sa propre personnalité.

Il entre dans cette maison de l’être une collectivité d’êtres grâce à laquelle se développe une personnalité qui en fin de compte est propre à chacun. Ce type d’essai s’apparente à la poésie dans ce qu’elle a de plus libre, mais la poésie n’a pas la liberté de ne pas être libre. La plupart des poètes étant contraints par la nécessité qu’elle semble leur imposer de se dégager d’un langage commun, dont le caractère premier serait celui d’une relative transparence. Évidemment, il y aurait lieu ici de nuancer. Ce que je tente d’exprimer, c’est que le souci d’art qui se rencontre chez les essayistes leur donne peut-être davantage les coudées franches. C’est du moins ce que semble suggérer le titre de la collection où paraît l’ouvrage de Mainguy : « Liberté grande ». Il s’agit ici sans doute de la liberté que s’accordent certains créateurs, qui ne s’empêtrent pas de répondre en toute conformité à des règles similaires à celles en vigueur dans certaines formes d’expression littéraire. L’écrivain qui s’adonne à l’écriture du roman dans ce qu’il a de plus ordinaire obéit à des conventions ou se doit de ne pas leur obéir. Mais je m’embourbe. Il va sans dire qu’une certaine liberté peut se rencontrer dans toutes les formes d’expression littéraire.

L’essai littéraire, en tout cas, jouit à mes yeux d’un prestige tout à fait particulier en cela qu’il nous met aux premières loges de l’action littéraire, dans la mesure où il est lui-même, comme c’est le cas avec ces Crépuscules admirables, le fruit de rencontres avec ce que d’autres humains ont vécu, pensé, écrit ou créé. Et lorsque l’essai est littéraire, sans pour autant référer à des œuvres littéraires ou des parcours d’écrivains, s’il se borne à la pure et simple méditation de l’écrivain solitaire sur son île, de tels écrits sont eux aussi semblables à la lettre écrite en toute intimité par un inconnu qui du seul fait de son écriture devient l’un de nos proches, devient un être dont la présence nous enrichit par la seule vertu de son témoignage. C’est là une affaire de partage. Ce type de générosité se rencontre dans le travail de Mainguy.

L’écrivain a conçu un essai en douze temps. Il propose de courts chapitres correspondant à de profondes méditations sur la mort. Elles ont chacune pour centre et sujet un écrivain ou une écrivaine. Manguy saisit l’existence de ces derniers dans leurs tout derniers moments ou sinon dans ce rapport de toujours qu’ils entretiennent avec la mort. Son travail emprunte à la biographie, mais en toute liberté et sans rechercher l’exhaustivité, l’encapsulage d’un parcours en quelques pages seulement. Son propos est ailleurs. Il témoigne de ses lectures. Tente de faire ressortir des œuvres ce quelque chose de particulier qu’elles lui ont livré. Dans la note liminaire, il précise ses intentions : « Ce livre n’existerait pas sans la promesse à l’origine de tout acte de lecture, c’est-à-dire faire naître une amitié, comme l’a si bien montré Jacques Brault au fil de son œuvre. Des amitiés qui se confirment ici par l’écriture de courts textes où, en ébauchant le portrait de l’auteur, j’engage une méditation sur son œuvre et, par un effet de télescopage, sur la littérature et la présence au monde qu’elle favorise. »

Ces douze méditations s’articulent autour des écrivains suivants : Marie Uguay, Marguerite Yourcenar, Louis-René des Forêts, Primo Levi, Arthur Buies, Robert Walser, Louis Hémon, W. G. Sebald, Catherine Pozzi, Stefan Zweig, Jean Follain, Jules Supervielle. On croirait à tort que ces nécrologies ont quelque chose de sombre et de macabre, qu’elles font montre d’une obsession ou d’une fascination malsaine. Au contraire. Il n’y a ici que du vivant. La quatrième de couverture dit vrai : « Lecteur délicat, l’essayiste qui les regroupe ici, soutenu par les amitiés nées dans l’acte de les lire, a longuement fréquenté les œuvres de ces disparus et, dans les profondeurs crépusculaires de leurs textes, il a réussi à attraper les clartés qui les pénètrent, parfois les déchire, et qui l’ont ébloui. »

Sa lecture ne s’est cependant pas bornée à celle des textes de ces disparus. Leur existence, du moins des moments de celles-ci, est évoquée, se conjuguant ainsi avec les œuvres, la vie et celles-là recelant des points communs, des passerelles forcément les réunissant. On trouvera conséquemment de l’anecdotique dans ces nécrologies. Ces petits moments de vie, de grâce parfois, où souvent l’on traverse des épreuves, se retrouvent au cœur de plusieurs méditations, pour ne pas dire dans chacune. La maladie de Marie Uguay attriste; la gourmandise de Follain fait sourire ; les amours contrariées de Pozzi ont de quoi perturber notre esprit; en mourant Zweig dénonce les horreurs que l’on sait, auxquelles d’autres ont fait suite, si bien qu’à la radicalité de l’adieu de l’écrivain autrichien d’autres répondent encore aujourd’hui. Un tel s’aventure dans les neiges et décède. L’autre est happé par un train. Marguerite Yourcenar, sourire aux lèvres, ouvre à tout un chacun le porte de son jardin. On y boit du thé. On parle sans doute de tout et de rien, et probablement surtout de littérature, de nature et de voyages. Ces anecdotes ajoutent de la vie aux méditations de l’auteur. Du reste, il ne se prive pas d’inscrire sa propre quotidienneté au cœur de ses réflexions. On le voit au volant de sa voiture, en compagnie de son amoureuse et de leur enfant. Le petit prince et le renard de Saint-Ex agrémentent le trajet; le Cd est mis pour la fillette, il nourrit néanmoins la méditation à venir, consacrée cette fois à la vie et l’œuvre de Louis-René des Forêts.

On le constate à travers chacune des méditations, Manguy a beau être un fin connaisseur, assurément grand dévoreur de livres, il n’écrit pas froidement, de manière désincarnée, comme si parce que savant, il feignait de ne pas exister, ou n’existait qu’à l’état d’un cerveau détaché de la vie, analysant les textes en recourant à des mécanismes ou de simples grilles de lecture (ces dernières sont en réalité souvent très complexes, pour ne pas dire compliquées). Je l’ai mentionné plus haut, un homme ici s’adresse à nous. Cet auteur a beau mettre sa plume au service des œuvres qu’il commente, les connaître par cœur, c’est-à-dire, comme il l’explique, les garder tout contre lui, les serrer contre son cœur, en présentant ceux et celles qui sont devenus au fil de ses lectures ses véritables amis, il devient lui-même en quelque sorte notre ami, l’ami de ses lecteurs. L’acte de lecture, ainsi qu’il l’écrit dans la note préliminaire, à l’instar de ce qu’a montré l’œuvre de Jacques Brault, fait « naître une amitié ».

Nous aurons beau lire cent fois Les Misérables de Hugo, Jean Valjean pour énorme que soit son humanité ne devient pas notre ami, pas plus que la pauvre Emma de Flaubert dont nous déplorons le destin. C’est plutôt avec les auteurs de ces romans que nous entretenons des liens affectifs. Hugo en tant qu’auteur de ce monumental roman est en quelque sorte perçu tel qu’en lui-même. À travers son roman et, bien entendu le reste de son œuvre, sa pensée, son sentiment nous rejoignent. Et quant à ce bon vieux Flaubert, sa correspondance aidant, nous nous en faisons une image qui trait pour trait lui ressemble. Idem pour les auteurs que Mainguy a rencontrés et dont il nous fait cadeau. On a beau connaître certains d’entre eux, leur être déjà fidèles, nous renouons avec eux grâce à la plume de Mainguy. Et comme je le laissais entendre, nous nouons peut-être de manière tout aussi importante une nouvelle amitié avec l’auteur lui-même, car sa parole nous le rend présent et désormais nécessaire, sans oublier de mentionner que son verbe nous séduit amplement.

Je m’arrête à cette séduction afin de dissiper immédiatement un possible malentendu. Lorsque l’on vante l’écriture d’un auteur, son cas pour certains est rapidement réglé. L’auteur leur paraît être un esthète, or ce que produit un esthète n’a souvent de valeur que sur le plan de l’esthétique. Qu’on songe aux poètes parnassiens, tous plus ou moins suspectés, du moins depuis Baudelaire et les symbolistes de n’être justement que des orfèvres, certes d’excellents versificateurs, mais de bien pauvres poètes. Quant à la belle formule, elle ne serait bien souvent qu’une coquille vide. Nulle substance ne l’habite. Tout ce qui brille n’est pas or. On se souviendra du reproche qu’Aragon adressait à un très brillant Cocteau. Le singulier Cocteau devenait, une fois mis au pluriel, assimilable à des cocktails mondains. Un cocteau, des coktails ! Ou encore, l’excellent écrivain abrite un grammairien qui maîtrise tous les éléments du beau langage, la syntaxe, le lexique, et s’en tient au bon usage qu’il parvient cependant à élever de plusieurs crans. Il n’a rien à dire, mais il le dit très bien. Bref, on méprise le styliste, jugé inapte à parler de manière vraie et authentique. Le faiseur de haut niveau n’impressionne tout bonnement pas.

Mais voilà, bien écrire, ce n’est rien de tout ça. Le bien qui abonde chez Manguy, il faut bien entendu le situer à l’intérieur des paramètres mentionnés ci-haut, mais l’on ne peut se limiter à eux seuls. Notre homme évidemment connaît son alphabet. Musicien, on dirait  de lui qu’il a fait ses gammes, que sa main en se posant sur le clavier est tantôt forte, tantôt habile, qu’elle sait rendre la douceur et la tendresse avec un égal bonheur. Bref, Manguy écrit bien dans le sens qu’ordinairement l’on entend par « bien écrire ». Mais il y a plus. Davantage que les nombreux bonheurs d’expressions qui se rencontrent dans ses écrits, que les formules bien tournées. Il y a que ces bonheurs et ces formules sont parfaitement adaptés à son propos, que son style et le ton qu’il adopte, sa manière quasi légère d’effleurer le drame de la mort, de fixer cette dernière, j’allais dire droit dans les yeux, il y a que cela forme un tout où l’expression est indissociable de ce qu’elle communique. Cela peut sembler banal, et sans doute est-il difficile, pour moi en tout cas, de préciser en quoi cette adéquation du mot et de la chose peut sembler rare, car elle l’est effectivement.

Afin de me dépêtrer de la posture d’impuissance où je me trouve alors que je tente de dire ces choses, je pourrais me rabattre tout simplement sur le raccourci que représentent des rapports d’équivalence, je veux dire des comparaisons que l’on peut faire entre différents auteurs. Ces comparaisons peuvent éclairer. Je me souviens, sans pouvoir apporter ici quelque autre précision, avoir lu d’aussi belles pages chez de très grands auteurs. Il se trouvait dans leurs écrits un mélange de précision et d’inventivité langagières. La lecture que je faisais de leurs écrits combinait l’agréable d’une légèreté aérienne à la gravité naissant de pensées sombres et plus denses. Pour simples qu’elles fussent, les phrases par la variété de leur tour contribuaient à engendrer le charme que j’ai dit. Chacune d’elles exprimait une idée facilement identifiable et pourtant à mille lieues de tout lieu commun. Les lisant, je m’élevais. On rencontrait dans leurs écrits ce qui correspond au fond à ce vieil idéal classique qui consiste à instruire tout en divertissant. Il n’est pas dit que le divertissement corresponde forcément à une perte de temps. Quand je lis les essais littéraires de Pontalis, j’y prends plaisir, mais j’en retiens aussi quelque chose. Enfin, à ce jeu des comparaisons, Manguy a tôt fait de monter en grade et en estime. Il est un penseur profond doublé d’un impressionnant prosateur.

Enfin, cela dit, comme chaque fois que je lis un livre admirable, ce qui est loin d’être si fréquent, au moment de conclure le billet que je lui consacre, j’ai conscience de n’avoir à peu près rien dit à son sujet. Et ce n’est pas là une figure de style, une manière d’autocatégorème. Par exemple, j’ai omis de mentionner les qualités, la rigueur de construction qui entre dans la composition et l’ordonnance de ces nécrologies. Les lecteurs et lectrices constateront le brio de cette composition, les fins liens qui unissent les méditations entre elles, à la manière de subtiles passerelles assumant justement notre passage de l’une à l’autre. Ce sont des jeux rigoureux, qui font les mots, utilisés en tant que titres des textes, réapparaître plus loin au début des brefs poèmes intercalés entre chaque morceau. Par exemple, le texte consacré à Marie Uguay s’intitule « Un glissement ». Les mots de ce titre sont repris au tout début du poème qui fait suite à cette première nécrologie. « Un glissement, une inflexion / du cœur qui refuse de vivre / et sans l’amour, et sans la joie / qu’il faut chaque jour davantage / au prix d’humiliations vives / regagner par la voie abrupte. »

Donc, reprises des mots. On l’aura compris, je le répète, le titre du texte en prose est repris dans les premiers mots du poème. Voilà. Mais ce n’est pas tout. L’encadrement est encore plus solide si l’on peut dire. En effet, ce poème en se terminant par « la voie abrupte » offre le titre du morceau suivant. Ce sera « La voie abrupte » et le texte portera sur l’aventure, le passage parmi nous et le trépas de Louis-René des Forêts. Ce processus sera constamment repris jusqu’à la fin de l’ouvrage. C’est dire la part de jeu et de créativité de cet ouvrage dont le sérieux pourtant ne peut jamais être mis en doute.

Sur ce, je puis maintenant mettre un point final à mon commentaire. On aura compris que cet essai est un ouvrage majeur. J’en recommande très fortement la lecture.

  • Et vos réticences, monsieur ? Vos réserves ? Celles que vous annonciez au début de votre billet.
  • J’allais les oublier.
  • Nous, pas. Nous les attendions avec curiosité.
  • Eh bien ! Réserve est un bien grand mot. Le gourmet devrait rechercher la qualité et non la quantité, cela je le sais, j’en suis conscient. La gourmandise serait un péché véniel. On le prétendait du temps de mon enfance. Je fais acte ici de contrition. À celui ou celle qui offre le plat, on doit se contenter de dire merci. Si le gourmand se plaint qu’il assume seul le blâme de son insatisfaction.
  • Je ne vois pas où vous voulez en venir.
  • À ceci. Il arrive qu’une assiette de très fine cuisine nous laisse sur notre faim. Elle a beau avoir été suffisamment garnie, nous en réclamons une seconde. C’est de la pure gourmandise. Je me reproche d’être gourmand, voilà tout.
  • Trêve de métaphores, si je vous comprends bien, ce livre vous a laissé sur votre faim.
  • Non, ce n’est pas le cas. Mais il est vrai qu’une fois parvenu à la dernière page, quelque chose en moi éprouvait une sorte de chagrin. Le charme rompu, j’ai refusé de m’en tenir à cette fin. Je réclamais une suite, de nouveaux morceaux. C’était faire fi d’une leçon que nous offre la littérature, à savoir qu’un livre lu n’a jamais de fin quand il est excellent. Autrement dit, on l’apprécie davantage lorsqu’on le relit. En attendant le prochain ouvrage de l’auteur, je me replongerai donc dans la lecture de ses Crépuscules admirables. Au pied de chacune de ces douze pierres tombales, je dépose maintenant un bouquet. Outre ma reconnaissance, on peut voir dans ce geste le témoignage de ma plus vive admiration.

Jean-Noël Pontbriand : Les mots à découvert : Essai : Éditions Huit : Cinquième édition, revue et augmentée : 2022 : 360 pages

« Essai sur la poésie et son enseignement ». Ce sous-titre identifie précisément le projet de l’auteur, qui fut professeur de création littéraire à l’Université Laval. L’homme a enseigné durant une soixantaine d’années. Il va sans dire qu’il traite d’enseignement et de poésie en connaissance de cause. Or la poésie est quelque chose comme une grande inconnue, un art dont les forces sont la plupart du temps méprisées. La nécessité de cet art ne fait pas l’unanimité. Pontbriand a bien des choses à révéler à ce sujet, s’assurant très tôt de remettre les pendules à l’heure et nous rappelant qu’une certaine aliénation guette ceux et celles qui ne voient leur épanouissement que dans l’accroissement de leurs seules richesses comptables. On ne devrait pas fréquenter « l’école » uniquement afin d’acquérir des connaissances d’ordre pratique permettant d’exercer éventuellement un métier en ayant principalement ou uniquement des visées de rentabilité. Des espèces autres que sonnantes assurent une forme de fortune plus nécessaire, se situant dans l’immatériel ou, si l’on préfère, dans le monde spirituel. Le poète Fernand Ouellette accorde au sacré l’importance que l’on sait. Dans la pensée de Pontbriand, la transcendance occupe une place tout aussi prépondérante, en l’absence ou non d’un Dieu qui ne fait pas ici, à proprement parler, l’objet de la quête de l’auteur. La poésie dont il nous entretient possède en soi la vertu de favoriser l’avènement d’une certaine présence au monde. Elle se situe sur un autre terrain que celui de la foi, bien qu’elle entretienne avec celle-ci des liens souterrains. Pontbriand traite de la poésie en tant que telle, des pouvoirs qui lui sont inhérents, consubstantiels. Il montre l’intérêt qu’a une société, la nôtre au premier chef, à développer une véritable connaissance de ce que la poésie met à notre disposition. Il en a contre un enseignement qui malheureusement consiste à négliger la poésie en tant que force vive apte à donner accès à ce que Novalis appelle « le réel véritablement absolu ». Tout comme le poète allemand, Pontbriand considère que la poésie permet de mieux comprendre le monde. Et surtout, comme l’écrivait Novalis, elle « élève chaque individu à la totalité à travers une opération de connexion qui lui est propre ». Voilà qui résume assez bien la pensée de notre auteur, mais un résumé n’est qu’un résumé. Il aplatit ce qui a du relief, affadit le piquant et l’originalité d’une démarche. La pensée de Pontbriand est trop riche pour qu’on en fasse si chichement l’économie. Il convient de suivre cet auteur sinon pas à pas, du moins dans ses grandes lignes.

Hélène Frédérick écrit : « Notre culture devenue culture du chiffre apparaît de plus en plus fermée et terne, étudiée pour favoriser un extraordinaire conformisme. Elle évolue vers un horizon allant rétrécissant, ainsi nous avons de plus en plus soif de lumière. » Pontbriand ne renierait certainement pas ces propos. Il s’intéresse, nous l’avons dit, aux études, à l’enseignement, tout particulièrement au sort que réservent nos institutions académiques à la littérature et plus spécifiquement à la poésie. Le conformisme dont parle la jeune poète, Pontbriand le déplore. Il réalise que les études y conduisent. Il s’ingénie à dénoncer les idées reçues qui en matière d’enseignement font la promotion des valeurs capitalistes. Le procès qu’il intente au capitalisme dûment identifié dans son livre s’inscrit en clair dans certaines pages de son essai et, assurément, il anime en filigrane l’écriture de son essai.

L’école certes forme de futurs travailleurs, elle ne doit cependant pas déformer les hommes qu’ils seront, au détriment d’une part de leur être qui aura alors été sacrifiée sur l’autel du travail. Le citoyen en devenir possède une âme, un esprit. Le savoir qui les « enrichit » peut aussi les avilir. Contre l’appât du gain, on citera les Évangiles : « Il est plus facile à un chameau de passer à travers le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » 

Pontbriand ne tient pas un tel discours, il ne cherche pas à convertir qui que ce soit, à orienter quiconque dans la direction d’une foi qui n’est peut-être pas la sienne. Il parle de poésie; or la poésie consiste tout de même en un monde dans lequel on n’entre pas comme dans un moulin. Les lecteurs et lectrices qui ne fréquentent pas cet univers sont un peu comme des chameaux, ils peuvent se montrer rétifs, craintifs au moment d’entreprendre le passage conduisant de leur monde à celui du poème. C’est là un passage qui se fait comme à travers le chas d’une aiguille. Le lecteur « normal » trouve que le monde de la poésie est anormal, qu’on y tient un langage étrange, difficilement pénétrable.

Je me permets ici une anecdote. Le poète Guy Marchamps proposait sur sa page la lecture de deux très beaux poèmes de Guy Goffette. Je les partageai sur la mienne. Une amie fit part de ses commentaires. Un échange s’ensuivit; j’en retranscris quelques extraits.

  • Elle : Pour moi la poésie est un véritable mystère. Chaque fois que je crois l’appréhender, elle change de visage…
  • Moi : J’écrirai prochainement au sujet d’un ouvrage qui traite de poésie. L’auteur affirme qu’elle est un langage vivant. Les mots y sont à découvert. Un certain mystère est peut-être inhérent à toute forme de poésie.
  • Elle : Les mots à découvert. OK pour moi, mais il y a plus que ça, ils sont traqués, pressurisés pour leur faire rendre la dernière goutte de leur essence… de sens et ainsi les utiliser d’une manière inhabituelle dans une phrase où ils semblent incongrus. Mais je suis d’accord que tous les mots doivent être bousculés, retournés et réessayés autrement. Ils peuvent tous dire plus qu’ils ne disent au premier abord. Cependant parfois ça crée des phrases si hermétiques qu’il me semble que seul celui qui les a écrites les comprend. Pourquoi les offre-t-il à la lecture et pourquoi les lirais-je, celles-là?

Ce mot, hermétique, il faut s’y arrêter. Quant à la réaction de notre amie, il va sans dire qu’il convient également de l’interroger, ce que ne manque pas de faire Pontbriand dans son essai. Ainsi offre-t-il une manière d’introduction au monde de la poésie. Ce n’est toutefois pas là son but principal, mais chemin faisant, il entraîne le lecteur néophyte à sa suite, lequel en vient progressivement à se familiariser avec la poésie, à mieux se situer sur ce terrain qui est en quelque sorte parallèle à celui qu’il foule au quotidien, dans la vie de tous les jours, alors qu’il utilise les mots uniquement à des fins d’expression et de communication. Tout se passe comme si, pour le commun des mortels, à l’inverse de ce qui advient dans « L’albatros » de Baudelaire — on se souviendra que sur le dur sol de la réalité, le poète peine à marcher — , le néophyte, lui, propulsé dans le ciel poétique alors qu’il est privé d’ailes, ne parvient pas à se maintenir dans les nues. Il est incapable de lire de la poésie. On lui a coupé les ailes au sortir de l’enfance. Cette amputation, Pontbriand l’explique de brillante manière. Il remonte à l’enfance, à l’origine, dans le but de retrouver et de consolider la parole vivante qu’il appelle aussi « parole originaire ». Il s’agit d’une parole que le poème parvient à réanimer, à condition d’être réellement un « vrai » poème. Nous retrouvons ici e « réel absolu » dont il était question plus haut. Je ne saurais dire si Novalis apparaît nommément dans ce volumineux essai, mes notes n’en font pas mention, cependant l’idée selon laquelle le poème est fusion traverse puissamment l’essai de Pontbriand.

Dans sa pensée de la poésie, notre auteur est redevable à plusieurs poètes qu’il ne manque pas de saluer dans la conclusion de son ouvrage. Novalis ne figure pas parmi eux, mais des penseurs, pour ne pas dire des philosophes sont mentionnés. Socrate, Kierkegaard, Gabriel Marcel, Heidegger et Blanchot sont salués. L’apport de ces derniers, et peut-être Bachelard aurait-il pu être également nommé (il est mentionné dans l’annexe 11 alors que Pontbriand parle de la rêverie), apparaît dans les passages les plus denses de l’essai, celles où Pontbriand justement aborde la question de la co-naissance (il ne manque pas alors de référer à Claudel). La co-naissance naît de la rencontre du soi profond avec ce que l’on pourrait appeler l’âme du monde. « L’art est une activité grâce à laquelle est créé un lien qui permet à la conscience et au monde de se rencontrer, d’entre en relation, de co-naître, c’est-à-dire de naître l’un avec l’autre et l’un par l’autre. » La poésie pour Pontbriand n’est pas une affaire de beau langage, de prose enjolivée. Pas plus que le poète ne serait celui qui se contente naïvement d’exprimer ses petites et grandes émotions. Il est plutôt celui qui entreprend de renouer, grâce à la parole poétique, avec une unité qu’il a perdue au sortir de l’enfance. Il veut retrouver le « paradis de la participation et de la coïncidence ontologique. » Il y a ici un phénomène, un avènement qui est de l’ordre du numineux, du sentiment de présence.

Dans la conclusion de son essai, Pontbriand établit des liens nécessaires, selon lui, entre religion, philosophie et poésie. Il considère qu’un enseignement de la religion et de la philosophie, mais à des conditions que je m’abstiens ici de présenter, favorisera l’apprentissage de la poésie et permettra d’accéder à cette co-naissance à laquelle peut donner lieu la langue, tout particulièrement la parole vivante de la poésie. La poésie est « un lieu qu’on peut habiter ». L’essayiste cite Heidegger : « Le langage est la maison de l’être et l’homme est son berger. »

Dans nos maisons d’enseignement, il faudrait selon Pontbriand proposer une initiation aux diverses religions. « La religion a rapport au sacré et au numineux […] dans cette expérience du sacré (Pontbriand réfère ici à ce qu’il appelle un changement de régime de perception), se révèle à l’homme l’existence d’une autre dimension que celle dans laquelle il évolue régulièrement, c’est-à-dire la dimension profane. Il existe entre sacré et profane un écart semblable à celui qui distingue la poésie de la prose moyen de communication. »

Quelque chose de magistral est à l’œuvre dans cet essai. Le poète, le professeur et l’animateur d’atelier littéraire y conjuguent leurs forces et les assemblent de sorte que ce que l’un avance, les deux autres le soutiennent et finalement l’illustrent. L’animateur d’atelier est un lecteur savant (il propose un art de la « lecture adéquate »), il est un poète accompli. Il soutient que le poète écrit pour « vivre une expérience de connaissance intuitive » grâce à ce qu’il appelle la participation et un renversement épistémologique. Le lecteur se dira ici que tout cela est fort complexe. Il n’en est rien. Les propos de l’auteur sont limpides et, en bon pédagogue qu’il est, il sait s’y prendre pour bien se faire comprendre. La conclusion et les deux annexes qui mettent fin à son livre offrent non seulement une excellente récapitulation de ses propos, mais elles leur ajoutent de nouveaux éclaircissements. Les sceptiques qui auraient pu douter du bien-fondé de ses positions et propositions cessent de douter. Ils sont en fin de compte convaincus de la nécessité que représente cette chose souvent déclarée inutile qui a nom de poésie. Et s’ils croyaient que la création littéraire n’a pas sa place dans les maisons d’éducation, de la maternelle à l’université, l’auteur par ses explications répond clairement aux objections que l’on adresse généralement à ceux et celles qui prônent une initiation à la vie poétique, à la connaissance intuitive, à la parole vivante dont l’épiphanie est occasionnellement l’ultime couronnement.

Par fines touches, se répétant parfois pour les besoins de la cause, il approfondit son propos et en renforce la cohérence. Un lecteur qui se serait d’abord montré réticent à le suivre en vient progressivement à lui emboîter le pas, faisant siennes ses vues ou à tout le moins leur accordant le crédit qu’elles méritent, ne serait-ce qu’en raison de l’apport qu’elles fournissent à ses propres réflexions.  

Magistrale aussi la manière qu’a Pontbriand d’emmêler, de joindre aux textes qu’il commente sa propre écriture, laquelle fait écho aux poèmes des auteurs qu’il aborde et à partir desquels poèmes il illustre sa « méthode de création intuitive », intégrant ingénieusement les métaphores de ces poèmes et les filant pour ainsi dire à son propre compte. Par exemple, tel poème de Miron qu’il commente semblera avoir été écrit pour témoigner de la cohérence de la démarche de Pontbriand. Ce sont là des jeux de miroirs qui sont loin d’être gratuits. Il faut le lire pour le croire.

Et que dire finalement de la séance d’écriture personnelle à laquelle l’auteur nous convie ? C’est pour ma part la première fois qu’il m’est donné d’assister, du moins de l’intérieur, à la création d’un poème. C’est là tout autre chose que l’enfilade des divers états de ses textes que livrait jadis un Francis Ponge.

Dans Les mots à découvert, Pontbriand explique sa démarche de manière précise et concrète. Il fait part des retouches qu’il apporte à son poème, les justifie, non pas en recourant à la logique discursive, mais en témoignant du travail conjoint de l’inconscient et du conscient. Ses corrections ne dénaturent pas le poème, n’entament en rien sa pureté initiale, mais la dégagent plutôt d’une gangue qui l’empêchait tout d’abord de rayonner. Ce travail reconduit le poème à sa véritable nature originaire. Le résultat est magnifique.

Louis Cornellier : Une affaire de sens : Essais sur la littérature et la transcendance : Les éditions Médiaspaul : 2022 : 168 pages

On peut aller au plus simple et dire les choses comme elles sont, dire, par exemple, que l’on a pris du plaisir à lire un livre et qu’on y a fait d’agréables rencontres. Certains essais, dont ceux-ci, nous présentent des auteurs morts ou vifs dont la pensée vit ou revit sous nos yeux grâce au travail de l’essayiste. Louis Cornellier possède le don qui consiste à donner à ses idées un caractère que l’on pourrait dire concret, se matérialisant comme dans la chair même de ce qu’il écrit et s’inscrivant alors tout naturellement dans notre propre pensée. Comme si de rien n’était.

Qui plus est, il est conduit dans ses travaux à réactualiser ce que le monde ancien recèle d’enseignements. D’une vieille idée, d’une nouvelle écrite en Russie au siècle dernier, d’une page de l’Évangile il extrait des lumières éclairant de leur feu puissant les pages de l’Histoire que nous sommes en train d’écrire et de vivre. C’est là ce que l’on pourrait appeler de la littérature incarnée, à tout le moins vivante et appliquée. Rarement l’abstraction se présente-t-elle de manière si conviviale.

Cet art qui consiste à rendre accessible ce qui d’emblée peut paraître ardu, facile ce qui serait abscons ou hermétique, il faut certes, pour le maîtriser, l’avoir cultivé ou à tout le moins tenir vraiment à y recourir. L’enseignant apprend rapidement dans sa carrière que de brillantes envolées aveuglent la plupart de ses élèves, que le pointilleux ne met pas toujours correctement les points sur les i. Au collégial où travaille Cornellier, le vulgarisateur l’emporte sur le savant. Il faut pour partager le savoir tenir compte de son public. Il en va de même, j’imagine, lorsque l’on s’adresse aux lecteurs et lectrices de Présence Info, un magazine axé sur l’information religieuse auquel collabore l’auteur qui a repris pour le présent ouvrage certains essais d’abord publiés dans ce média. Cornellier, qui dans l’introduction se présente comme un « lecteur ordinaire », écrit justement pour des lecteurs ordinaires. Cela me semble plutôt rare et plutôt louable.

Pourquoi rare ? Parce que les essayistes sont souvent animés par des intentions fort ambitieuses, ils veulent découvrir de nouvelles avenues. Surtout, ils s’adressent d’abord et avant tout à leurs pairs, peut-être à eux seuls, tout aussi intellectuels qu’eux-mêmes, ce qui est loin d’être un mal.

Pourquoi louable ? Parce que le monde dit « ordinaire » n’en pense pas moins, le premier venu n’étant pas forcément dépourvu d’intelligence ou de curiosité. De ce que l’on appelle communément le plancher des vaches, il aspire à s’élever et y parvient pour peu qu’on lui tende la main. Cornellier la lui tend, mais il ne la tend pas qu’à ce dernier. Les intellectuels, pour peu qu’ils consentent à redescendre des nues, trouveront dans ses ouvrages, sans nécessairement l’admettre, matière à réflexion. C’est que Cornellier qui n’a pas réponse à tout, interroge et raisonne, j’allais dire raisonnablement.

Il y a chez lui une tendance à l’équilibre. Ce trait est frappant. Il est celui du juste milieu. De ce qui justement se veut juste et équitable. Devant un problème donné, qu’il soit d’ordre politique ou éthique, l’auteur n’affiche pas de parti pris, ou n’a de parti pris que celui qui consiste à examiner les choses en se montrant toujours le plus fidèle possible au credo humaniste auquel il adhère en toute bonne foi. Cette attitude est première, le reste en découle, c’est-à-dire la manière ainsi que le parcours.

L’attitude, pourrait se résumer en deux mots : préservation d’un feu initial, élan portant à s’élever au-dessus de soi-même afin d’accéder à du sens. Quant à la manière et au parcours, ce sera la lecture et une marche qui de livre en livre conduit ici encore à toujours plus de sens, quoi qu’il entre dans la nature de ce sens d’être évanescent, de nécessiter que le feu qui brûle en lui soit constamment alimenté par la persévérance et la ferveur du pèlerin. Car lire est comme une longue promenade entreprise à même un chemin semblable à celui de Compostelle.

On voit sur la couverture du livre de Cornellier la reproduction d’un portrait représentant un jeune homme plongé dans sa lecture. Si l’œuvre d’Auguste Macke représente un certain Helmuth Macke, il n’est pas interdit d’y voir aussi notre ami Louis Cornellier. Marcheur ici immobile, le lecteur avance dans le monde des sentiments, des idées, des représentations. La lecture est son bâton de pèlerin, est l’âne qui l’accompagne, le chemin rocailleux en pente qui monte et qui descend. Cette lecture nourrit la pensée, elle est aussi à l’origine du livre. Tout cela, comme le titre l’indique est Une affaire de sens. De littérature et de transcendance aussi, comme le mentionne le sous-titre.

En épigraphe de l’ouvrage se trouve une réflexion de Tzvetan Todorov : « La littérature peut beaucoup. Elle peut nous tendre la main quand nous sommes profondément déprimés, nous conduire vers les autres humains autour de nous, nous faire mieux comprendre le monde et nous aider à vivre. » Bien évidemment, et les essais réunis ici nous en convaincrons, notre auteur souscrit totalement à cette profession de foi. J’y vois en action déjà le principe actif de la main tendue ainsi que la réalisation toujours souhaitable de la rencontre des vivants avec leurs frères et sœurs. Mais ce n’est pas tout. Encore au sujet de la littérature, Todorov ajoute : « Ce n’est pas qu’elle soit, avant tout une technique de soins de l’âme ; toutefois, révélation du monde, elle peut aussi, chemin faisant, transformer chacun de nous de l’intérieur. » Paroles où, somme toute, paraît l’équivalent d’un chemin de Compostelle, tel qu’évoqué ci-haut.

Dans le liminaire qui suit, Cornellier présente le lien qui l’unit à la lecture, cordon ombilical jamais coupé depuis la naissance pourrait-on dire. « Je lis, depuis mon enfance, pour le plaisir et pour la beauté de la chose, pour en apprendre sur le monde, sur des mondes, mais il y a bien plus encore qui me porte inlassablement vers les œuvres. J’y cherche quelque chose qui ne se définit pas facilement, mais que je sais être essentiel, sinon l’essentiel. » La lecture chez Cornellier est entreprise sur le mode de la quête.  « La littérature, plus encore que la philosophie, la théologie, l’histoire ou les sciences humaines, s’impose comme le guide suprême dans cette quête. »

Non seulement Cornellier avance-t-il en lisant, mais la littérature elle-même est engagée sur la voie d’une quête tout à fait similaire à la sienne (à la nôtre); elle aussi cherche et se cherche. L’auteur file la métaphore du chemin. Il écrit que les œuvres sont « traversées par le doute et la perplexité ; elles avancent, mais en zigzaguant, en louvoyant, en revenant sur leurs pas, comme l’équipage de La tempête de neige de Tolstoï. Comme nous, la littérature cherche son chemin, s’inspire du passé et du présent pour le trouver, expérimente des pistes, se questionne, tourne parfois en rond, mais, menée, par des maîtres, elle révèle, dans ses tâtonnantes expéditions et par cela, justement, des bribes de vérité, ou de sens à tout le moins, pleinement humaines. »

Toujours dans le liminaire, l’auteur annonce les sujets dont traiteront ses essais. Il s’agira essentiellement de lectures. Il commentera dans une première section les œuvres de divers auteurs canoniques. La diversité est au rendez-vous. Chemin faisant, on rencontrera Proust, Saint-Exupéry, Tchékov, Fitzgerald, Jammes (son âne et son âme), Molière et Tolstoï. Les airs salutaires de Mozart et de Beethoven seront évoqués. Puis, dans une seconde section, seront abordées des œuvres contemporaines, celles de Reza, Houellebeck, Vigneault, Carrier, Barnes, Major, Leclerc, Roy et Jasmin.

L’éventail est large et généreux. L’auteur s’y montre ouvert d’esprit. Lui qui longtemps fut réticent à accorder quelque crédit à Saint-Exupéry s’amende et enfin l’accueille. Les préjugés ne font pas de vieux os chez lui. Le Petit Prince jugé « plutôt gnangnan » l’avait empêché d’avancer plus loin dans l’œuvre du célèbre aviateur. C’est que Cornellier attend « de la littérature quelque chose de plus corsé, de plus bouleversant. » Mais voici qu’il se ravise. On l’a assuré que les autres ouvrages de Saint-Ex « sont plus adultes, plus profonds ». Dans l’introduction de Demeure, un essai de François-Xavier Bellamy, il découvre la Lettre au général X de Saint-Exupéry. C’est l’occasion pour lui d’approfondir ses réflexions sur la souffrance humaine et la relation qu’elle entretient selon Saint-Exupéry avec ce que Cornellier identifie comme un « vide spirituel qui ne peut qu’engendrer son désespoir, même en temps de paix. » Cet essai est riche et je ne veux m’y attarder trop longuement. Je me bornerai à lier l’approche spirituelle de Cornellier et celle de Saint-Exupéry.

Voyant quelques jeunes soldats endormis, victimes si l’on peut dire de ce vide spirituel, Saint-Exupéry écrit qu’il faudrait « faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. » Suite à quoi Cornellier écrit : « La méditation de l’écrivain, qu’on ne s’y trompe pas, ne relève pas du prosélytisme chrétien. Au passage, Saint-Exupéry confie même ne pas avoir la foi, au sens habituel du terme. Sa foi, il la place dans ‘‘une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence’’, dans un souci de la ‘‘civilisation’’ conçue comme ‘‘un bien invisible, puisqu’elle porte non sur des choses, mais les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement’’ et qui sont le fruit de la culture, seule à même de donner du sens à la vie humaine. Indifférent à cette culture, à cette civilisation spirituelle qui créent ‘‘les liens d’amour’’ entre lui, les choses et les êtres, l’homme vit dans le désert et ‘‘y meurt de soif’’. »

Cornellier partage avec Saint-Exupéry cette foi où la transcendance est pour ainsi dire horizontale, mais il possède en sus cette autre foi qui est celle de la transcendance verticale. Mais ne nous méprenons pas, ses essais regroupés ne procèdent pas eux non plus d’un prosélytisme chrétien, ou si peu, et alors la discrétion et l’humilité en font le prix et la saveur. Il faudra attendre la fin de l’ouvrage pour être nous-mêmes touchés par cette grâce. Quoique disséminés çà et là, des passages auront fait vibrer en nous une corde sensible au sentiment de transcendance qui anime l’auteur. Dans l’épilogue, auprès de Cornellier, nous nous réchaufferons plus tard à ce feu qui console. Ce chapitre s’intitule justement Épilogue / Le feu qui console. Il s’agit ici de ce feu dont j’ai parlé plus haut, c’est une foi toute simple, humble comme les ânes chez Francis Jammes, simple comme celle que l’on rencontre chez un Félix Leclerc ou un Gilles Vigneault. Mais ce qui nous y rend sensibles, ce n’est pas tant la présence ici de ces célèbres icônes de notre culture populaire, c’est plutôt celle de l’auteur, qui jamais n’aura dans ses essais pris la pose du distant prosateur au-dessus de tout, de ses lecteurs surtout, comme d’autres proférant des idées glacées et faisant mine de s’absenter pour confier à leurs idées seules tout le travail de la pensée.

Non, Cornellier est avec nous, près de nous. Adoptant le ton de la confidence parfois, non en cela qu’il confesserait des fautes, mais bien plutôt dans sa manière de parler d’une grand-mère aimante, du rôle qu’elle a joué dans son éveil au monde, dans l’émerveillement que suscitent les choses toutes simples de la vie. Cornellier est présent dans son œuvre, et il se montre fort accueillant. Ce mouvement de rejet qu’il eut à l’endroit de Saint-Exupéry, d’autres l’auraient aujourd’hui qui, sans même avoir lu une seule ligne d’Éric-Emmanuel Schmitt, se montrent allergique à son univers. Cornellier parle de Mozart en citant ce dernier. Il ne « snobe » ni Leclerc ni Vigneault. Il faisait la fine bouche devant l’œuvre de Houellebeck. Son frère l’a convaincu de le lire. Il s’est plié à l’exercice, en a tiré de fructueux bénéfices. L’auteur de Soumission l’a accompagné dans sa quête. Et que dire de la franchise avec laquelle il avoue aimer Yves Duteil ? Qui n’est pas Brel ou Cohen. « J’ai toujours aimé Yves Duteil. Je sais bien qu’on dit parfois de ses chansons qu’elles sont mièvres et mielleuses, mais je n’en ai cure. À mon âge, on peut choisir d’aimer contre l’opinion à la mode. Et de l’œuvre de Duteil, justement, j’aime la douceur, la bonté, la beauté et l’absence de cynisme. L’artiste, sans tapage, sans provocation, s’engage — pour la langue française, pour la tolérance religieuse, pour la fraternité […] »

Je ne vois pour ma part rien de mièvre ou de mielleux dans les essais de Cornellier. J’y perçois cependant douceur, bonté, beauté, absence de cynisme et, surtout, un sens remarquable de la fraternité et du partage.

Ce qu’écrit Cornellier au sujet d’André Major pourrait très bien s’appliquer à lui-même. « La ‘‘voix assourdie’’ qu’il fait entendre brille par sa discrétion, par sa clarté, par sa modération stylistique, par sa vérité, ce qui donne à ses carnets une apaisante tonalité fraternelle. » Nous trouvons une tonalité semblable chez Cornellier, une tonalité fraternelle.

La modération dans son cas n’est pas que stylistique. J’ai parlé plus haut d’une recherche d’équilibre, d’une composante d’équilibre qui me semble entrer dans la nature de ce penseur. Il cite les mots suivants de Major qui se réclame d’un « amalgame de progressisme et de conservatisme, qui se tient à égale distance d’une droite néolibérale qui nous mène dans l’impasse et d’une gauche misant sur un progressisme aveugle ». Lui-même, alors qu’il disserte sur le FLQ, la crise d’Octobre et la position de notre peuple en matière de révolution, en vient à la conclusion suivante (le « nous » renvoie aux Québécois) : « L’histoire nous a appris, c’est peut-être là notre sagesse spécifique, qu’il était préférable de vivre dans un tragique de basse intensité plutôt que de jouer son va-tout pour laisser l’avenir ouvert. » Le principe de l’« égale distance » se retrouve aussi dans l’écriture de Cornellier.

Lisant Ma vie avec Mozart d’Éric-Emmanuel Schmitt, il est séduit par les propos que tient son auteur devant les qualités de l’écriture du compositeur. Cornellier voit chez le musicien « une école de noble simplicité. » Il écrit : « Le débat qui oppose l’art savant à l’art populaire traverse toutes les époques récentes. » Ici encore, Cornellier opte pour la voie médiane, qui, je le rappelle, entre dans sa nature, étant un legs qu’il chérit et que la citation suivante permet de mieux saisir : « Je suis, comme Fernand Dumont, un émigrant, passé de la culture première (villageoise, populaire, modeste) à la culture seconde (intellectuelle et savante). Je tiens à l’une (à la musique populaire, à la religion de l’église du village, à la simplicité des relations humaines, aux plaisirs de la grivoiserie) et à l’autre (à la littérature et à la musique savante, aux discours théologiques subtils). Coupé de la première ou de la seconde, je m’ennuie. Quand j’écris, j’essaie d’être sur le pont et de regarder tantôt vers une rive, tantôt vers l’autre, puisque je sais que ma liberté et le sens de ma vie sont à l’intersection de ces mondes. »

Lorsqu’il y a quelque temps j’ai lu et commenté le dernier recueil de poèmes de Louis Cornellier, le poète s’est manifesté et m’a écrit un mot sur mon blogue. Je lui ai répondu, j’ignore s’il a lu cette réponse. Je la reproduis ici, légèrement modifiée. Elle ajoutera à mon commentaire, car ce qui vaut pour ses poèmes vaut pour ses essais.

Cher Louis Cornellier,
Votre réponse me donne l’occasion d’entendre à nouveau votre voix. Cela fait plaisir. Cela me rappelle aussi un engagement pris avec moi-même, celui de découvrir Une affaire de sens. Essais sur la littérature et la transcendance.
Je suis heureux d’avoir lu et commenté votre recueil. Le « travail » que je fais avec mon blogue me permet d’accueillir des voix diverses. Je veux entendre et faire entendre ce que chacune offre dans sa singularité.
Chez vous, j’ai été sensible au fait que votre parole agit à hauteur d’homme. C’est avec simplicité que vous dites les choses. Cela est plutôt rare et bienvenu. Lisant certains ouvrages de poésie, il m’arrive d’être un peu perdu. C’est que pour entendre un propos, encore faut-il être en mesure de repérer son référent. Il faut savoir de quoi parle un texte, pour comprendre ce qu’il dit.
On n’éprouve pas ce type de difficulté en vous lisant, difficulté qui semble faire les délices de quelques poètes. Notez que ces poètes sont parfois remarquables. Ils ont du talent, peut-être du génie. Ils doivent penser plus ou moins ce que je pensais quand j’avais vingt ans, alors que je croyais avoir atteint mon but lorsque mon père, penaud, perplexe, m’avouait qu’il ne comprenait rien à mes écrits.
Si mon vieux père revenait aujourd’hui parmi nous, convoquant le petit homme en moi, je m’empresserais de produire à son intention un ouvrage de poésie où il parviendrait enfin à percevoir un peu de lumière. Il y en avait si peu dans mes premiers vers.
Je m’étonne de n’avoir pas cité Fénelon dans le billet que j’ai consacré à vos poèmes. C’est que je le fais peut-être trop souvent. J’ai dû craindre de lasser mes rares lecteurs. Fénelon ne s’oppose pas à l’intelligence, il rejette « l’excès d’esprit ». « On tombe dans le défaut de répandre un peu trop de sel et de vouloir donner un goût trop relevé à ce qu’on assaisonne ». Il nous rappelle qu’il y a des poètes qui abusent de l’ornement et se plaisent à proposer des énigmes. « Tant d’éclairs m’éblouissent ». Il pense que l’originalité va parfois de pair avec l’excès d’esprit et les ornements superflus. Il écrit ceci, qui donne à réfléchir : « la singularité est dangereuse en tout ». Il ajoute : « Le beau ne perdrait rien de son prix, quand il serait commun à tout le genre humain. »
Il y a enfin chez lui une déclaration qui mérite amplement d’être méditée : « Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. »
Il écrit aussi ceci que je trouve très fort : « Je veux un homme qui me fasse oublier qu’il est l’auteur, et qui se mette comme de plain-pied en conversation avec moi. »
Je crois que vos écrits répondent aux vœux exprimés par Fénelon dans cette dernière citation.

Après avoir lu Une affaire de sens, je constate une fois encore que Louis Cornellier parvient vraiment à se mettre de plain-pied en conversation avec nous. Fraternellement.

Camille Readman Prud’homme : Quand je ne dis rien je pense encore : Poésie : Éditions L’Oie de Cravan : 2021 : 108 pages

Cher ami,

Je t’écris pour différer le moment où j’entamerai la rédaction d’un commentaire que j’entends consacrer sous peu au recueil d’une jeune poète. Je dis une jeune poète; à vrai dire j’ignore tout de cette personne. À son sujet, je ne puis que conjecturer. En la lisant, en raison d’une certaine fraîcheur, de la vive intelligence de ses propos — il conviendrait de souligner la sagacité dont ils font montre, la sensibilité aux choses de la vie qu’ils manifestent — j’ai l’impression d’assister à l’ouverture au matin de quelque chose comme une fleur, à l’éclosion d’un chant d’oiseau.

Tu vois, c’est pour éviter de délirer de la sorte, lorsque j’entreprendrai la rédaction de mon billet, que je t’écris à toi tout d’abord. Je sais que tu me pardonneras ces imprécisions, ces approximations.

Enfin, si je t’écris, c’est justement pour qu’en procédant de la sorte je puisse exprimer mes impressions de lecture. Il y a toujours dans celles qui nous viennent spontanément un fond de vérité non négligeable. À commencer par l’enthousiasme qui dès la première lecture s’empare de nous. Cet enthousiasme ne ment pas. Il ressemble à la fébrilité que ressent le chercheur d’or lorsqu’il découvre un gisement, un tas de pépites dans le cours clair d’une rivière. Leur scintillement se réfléchit dans sa pupille. C’est le moment de l’émerveillement avant que ne débute le labeur qui consistera à les extraire du lit de la rivière.

Cher ami, comme tu peux le constater je délire encore. Tu mérites davantage de clarté. Je t’en promets. Mais d’abord, une anecdote.

On a récemment décerné le Prix des libraires. Je suivais la chose un peu distraitement. J’avais lu quelques-uns des ouvrages en lice dans la catégorie poésie. Je croisais les doigts, ayant eu le plaisir de leur découvrir des mérites susceptibles de voir couronné l’un ou l’autre parmi ces derniers. Du temps passa, je n’eus vent de rien. J’oubliai cette histoire.

Puis, le hasard voulut que j’entrasse dans une librairie. Je garde pour te faire sourire ce curieux et quasi désuet subjonctif. Je bouquinais. Une fois rendu à la caisse, bien en vue, je vis une pile de livres jaunes ainsi qu’une mention signalant que Quand je ne dis rien je pense encore était l’ouvrage primé. Tu le sais, j’ai lu les vieux de la vieille, j’ai commenté les livres de nos aînés, ceux de mes contemporains, plus rarement ceux de jeunes auteurs et autrices. Histoire de savoir si à mes yeux ce prix était justifié — je te rappelle que j’avais en mémoire la lecture de deux ou trois autres recueils ayant été en lice — je m’en procurai un exemplaire.

Du temps passa. Bon, je l’admets, je te raconte une histoire plutôt triviale, mais c’est ici qu’elle cesse de l’être.

Un matin, très tôt, sous un ciel aussi clair que le lit de la rivière, le dos argenté des poissons s’apprêtant à y reluire parmi les pépites dorées de l’émerveillement, sous le chant des oiseaux, avec les fleurs du jardin, dans le silence, j’ouvris le recueil de Camille Readman Prud’homme.

Cher ami, jamais achat d’un recueil de poésie ne fut à ce point récompensé. Je veux te dire pourquoi je l’aime.

J’ai évoqué plus haut ce que j’ai appelé la sagacité des propos tenus par la poète. À vrai dire, il faudrait retirer à la sagacité sa vivacité inhérente. Je ne sais rien de la poète et ignore donc totalement ce qu’il en est de son cogito, du temps surtout qu’elle peut mettre à parvenir à ses pensées. Ce que par contre je peux facilement constater, et ce, sans l’ombre d’un doute, c’est que cette personne fait montre d’une très grande finesse dans ses observations, dans ses réflexions.

Mais, me demanderas-tu, lisant ces mots d’observation et de réflexion, est-il ici question vraiment de poésie ?  Ne parle-t-on pas plutôt d’un essai ? Je te répondrai que peu importe le nom qu’on lui donne, en quelque langue que ce soit, lorsque l’or brille à ce point, on ne s’embarrasse pas d’interroger les vocables servant à le désigner. On plonge ses mains dans l’eau claire de la rivière, et comme les comparaisons ne sont que des comparaisons, on admet ce faisant que le mot or n’est qu’un faire-valoir, une façon de dire que les poèmes de Readman Prud’homme recèlent de véritables trésors de poésie et de vérité.

Oui, ce matin-là, et encore aujourd’hui, alors que je reprends la lecture de ce livre, l’impression qu’il me donne est si forte, si belle que je songe À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Ce n’est pas l’écriture, le style de la poète, qui fait naître en moi ce rapprochement, mais bien plutôt ce que représente chacune des pages qu’elle écrit. Débarrassées de la gangue que leur serait un récit, en l’absence des péripéties entraînant dans leur destin des personnages de papier, ces pages correspondent à ces éblouissements où nous jettent chez Proust les passages où sont cristallisées des pensées, des impressions, de fines remarques regorgeant de psychologie.

Romancier tour à tour réaliste et fin psychologue, peignant aussi bien de vastes fresques sociales que les sombres replis de l’âme humaine, Proust observe le monde autour de lui autant que celui de notre obscure intériorité. En moins de mots que chez le romancier, une page de notre poète parvient à exprimer des vérités de cet ordre.

On vient de faire paraître, sous le titre Je cherche l’obscurité, une nouvelle compilation de certains poèmes d’Emily Dickinson. Ils sont traduits par un dénommé François Heusbourg.  Je la parcourais ce matin, me disant que ce qui nous touche dans ces poèmes n’est somme toute pas très éloigné de ce qui provoque notre adhésion lorsque nous lisons Readman Prud’homme. Je dis « nous », car je sais très bien qu’un tel sentiment ne peut qu’être partagé.

Dans les poèmes de notre contemporaine, il y a un mot que je retiens, c’est celui de loyauté. Voilà une valeur morale fort proche de ce que l’on appelle l’intégrité. L’intégrité consiste en une certaine forme de loyauté. Il s’agit ici de se tenir dans sa propre vérité, de parler en toute lucidité, pour dire avec justesse ce que l’on observe devant soi et en soi, sous nos yeux et lorsqu’on les referme afin de mieux méditer, de vraiment réfléchir. Rarement lit-on des poèmes aussi dépouillés, sans détours rhétoriques, exempts de circonlocutions et de faux brillants, si distincts dans leur or de cela que l’on désigne sous l’expression d’or des fous.

Cher ami,

Tu auras été encore une fois l’ami patient de toujours. Grâce à ta complicité, je me sens prêt maintenant à entreprendre l’écriture de ce billet. Mais avant de m’y mettre, une dernière confession.

On peut lire ce qui suit dans l’un des derniers poèmes du recueil : « même si ces temps-ci tu te fâches contre les images, et contre la tendance que nous avons à croire qu’elles remplacent ce qu’elles représentent, dans les endroits où tu vis tu t’en entoures quand même […] » Ces paroles m’ont interpellé, parce que depuis que j’ai ouvert ce livre, me voici curieux de découvrir le visage de la poète. Or le désir que j’ai de m’approcher de ce qui déjà est si près, en réalité point n’est besoin d’y céder, car les mots de la poète, tu l’auras compris, offrent en eux-mêmes accès à l’essentiel, et ce serait en quelque sorte trahir un pacte implicite que de chercher à m’en distraire, à me soustraire à leur douce puissance pour aller satisfaire une curiosité à laquelle donner lieu ajouterait fort peu à ce que les poèmes offrent déjà si généreusement. Il y aurait, pour paraphraser la poète, illusion à croire que son image puisse remplacer ce qu’elle représente.

Dans cette chronique, je m’en tiendrai aux poèmes. Il est temps de plonger dans la rivière où nous attend non pas une pâle Ophélie, mais une jeune poète en possession déjà de ses moyens.

Le titre du recueil est fort bien choisi. En effet, tous les textes qu’il chapeaute sont relatifs au fait de parler ou de se taire. Tous ont trait, peu s’en faut, à la conversation ou au silence dans lequel nous plongeons lorsque nous sommes ou non en présence des autres. À vrai dire, les poèmes de ce recueil portent principalement sur le silence, le nôtre, celui de la poète. « Quand je ne dis rien je pense encore » : voilà des mots qui renvoient au monde du dedans ainsi qu’à celui de l’espace que nous occupons avec les autres, nos semblables, ceux auprès de qui nous nous taisons ou avec lesquels nous engageons la conversation. Or dans un cas comme dans l’autre, nous sommes toujours des êtres pensants, alors qu’en nous les mots accomplissent leur travail. C’est dans le recours à ces derniers que se déploie notre pensée.

Les poèmes de Readman Prud’homme témoignent de notre rapport aux autres, tel qu’il se présente dans le monde physique où nous les côtoyons. Ils rendent également compte de ce qui se passe en nous dans notre psyché. Ces choses sont ainsi dites, dans ce recueil, qu’on leur attribue spontanément une certaine qualité de tremblante vérité. Je dis « tremblante », puisque la poète en aucune fois ne s’avance sur le terrain, miné à ses yeux, de la certitude. Elle n’a de cesse de mettre en doute les pouvoirs et les séductions réductrices de la ligne droite, de la pensée tranchante et des assertions systématiques. Mais cette tremblante vérité est énoncée, circonscrite avec tant d’à-propos, de subtilité, qu’il nous semble en lisant ce recueil être directement mis en lien, en contact étroit, avec la discrète poète qui se laisse deviner à travers ses poèmes, leur transparence étant pour ainsi dire lumineuse.

Dans son recueil, la poète se révèle paradoxalement tout entière. Elle livre ses pensées intimes, intérieures. Mais rien ou si peu de son existence n’est dévoilée. Aucun des faits et gestes apparaissant ordinairement dans les textes de nature autobiographique n’est vraiment, du moins in extenso, relaté dans ses poèmes. On n’y trouve rien qui s’apparente de près ou de loin à des confessions. Malgré tout, la présence de la poète illumine ses écrits. On a affaire ici à une évidente authenticité. En lisant ses poèmes, la présence que l’on ressent est telle que, personnellement, pour parler de la poète, je serais tenté de me servir de son simple prénom. Camille. Je dirais alors que Camille lève le voile sur les mouvements de l’âme ou, si l’on préfère, les mouvements de la psyché, mouvements dont le premier venu n’a pas toujours conscience, mais que la poète lui permet aisément de saisir au passage. J’ajouterai que ces phénomènes, elle les appréhende à la manière des psychologues. Certains grands écrivains, je songe tout particulièrement à Proust, possèdent cette sensibilité permettant de percevoir ce qui se trame en nous à notre insu.  Notre poète possède assurément ce don.

Les aspects du monde social, relatifs aux rapports humains, elle parvient également à les saisir, sachant observer le monde ainsi que le font les écrivains réalistes. Mais, on l’aura compris, ce sur quoi principalement se penche l’écrivaine, c’est le langage. Par moments, on croirait ses poèmes écrits par une linguiste ayant mis de côté ses outils de sémioticienne et s’exprimant le plus simplement du monde, parvenant alors à dire des choses en réalité fort complexes. C’est là un tour de force qui mérite toute notre admiration. Mais ce n’est pas le seul tour de force que réalise la poète dans ce premier ouvrage. Ses qualités formelles sont tout aussi remarquables.

Camille Readman Prud’homme écrit avec une élégance que je dirais invisible. De la même manière qu’elle se montre dans ses écrits tout en s’effaçant quasiment, c’est en recourant à une parole toute simple qu’elle parvient à descendre au fond de la nuit (j’emprunte ici à sa dédicace : « À celles et ceux qui descendent au fond de la nuit, / quitte à perdre un peu de jour. / Que je vous connaisse ou non, je vous aime. »).

Descendre au fond de la nuit, métaphore renvoyant possiblement au monde intérieur que j’évoquais ci-haut. La poète effectue cette descente, mais j’oserais dire que ce faisant, elle est loin de perdre la lumière du jour. Bien au contraire, elle éclaire cela qui se trame en nous lorsque nous parlons seuls ou avec les autres.

L’écriture de Readman Prud’homme est sobre. Elle est même classique, d’aucuns diraient sa facture traditionnelle. Parmi les seuls traits qui la différencient de ce qu’on a pu écrire au siècle dernier, même antérieurement à l’avènement du surréalisme, il y a l’absence de la majuscule en début de phrase. Autrement, ce qu’on lit, et qui se présente comme des fragments, rien sur le plan de la langue et du style ne le lie à une époque en particulier. Ce recueil n’est ni à la mode ni démodé.

Ce n’est pas l’écriture du Grand siècle, mais le lexique mis à part, où parfois des mots d’ici et de maintenant paraissent, rien dans cet ouvrage n’y diffère profondément de ce qu’on a pu écrire avant la période dite de la modernité. Je parlais de fragments, eh bien justement, ce qu’écrit Prud’homme me fait un peu songer à Barthes. C’est l’équivalent de la ligne claire qu’Hergé privilégiait et recommandait. Ne nous méprenons pas, il n’y a pas plus grande modernité que celle-là.

Au jeu des citations, afin d’illustrer les qualités de cette écriture, pour en montrer la finesse, l’excellence, j’hésite à choisir. Généralement, plutôt que de révéler ses beautés, en raison de l’absence du continuum où seule la lecture les laisse véritablement éclore, ce que l’on extrait d’un ouvrage ne parvient qu’à les affadir.

Pour dire en quoi cet ouvrage est réussi, il me faut nuancer mon propos, le corriger, ne serait-ce qu’en revenant sur cette présence de l’écrivaine dont j’ai dit qu’elle est plutôt discrète. Il aurait fallu préciser que l’ostentation n’est pas son fort, que jamais elle ne cède à la manie de l’exhibitionnisme ou de la fanfaronnade. Elle est présente, et elle dit « je ». Toutefois, nuançons.

Un « je » tu : un « tu » je. Il y a des « je » qui tout en se disant disent l’autre, concernent celui à qui l’on s’adresse, comme en miroir, dans le vis-à-vis, la réciprocité. Lorsque la poète, après avoir recouru au « je » dans la première section de son ouvrage, passe au « tu », comme s’adressant à nous ou à quelque autre, ainsi qu’à elle-même, ce « tu » est à la fois un « tu » et un « je ». Si bien qu’il en résulte une sorte de généralisation, ce qui s’appliquant à l’un s’appliquant également à l’autre, aux autres. Cette sorte d’universalité s’ajoute à ce qui dans le discours lui-même se trouve reconnu comme étant une pensée à laquelle le lecteur adhère tant elle lui semble juste. Il n’y aurait que cela, cette universalité, ce serait beaucoup, mais plutôt commun dans la mesure où les meilleurs poètes parviennent depuis toujours à la manifester dans leurs écrits. On se souviendra du mot de Victor Hugo : « Ah! Insensé, qui crois que je ne suis pas toi! » Le petit « je » des petits poètes n’a en soi pas grand intérêt. On aura compris que le « je » chez Readman Prud’homme finit par concerner beaucoup plus vaste que sa seule petite personne. En cela réside une partie de sa grandeur.

Des divers sentiments que procure un ouvrage de littérature, le plus merveilleux qui se puisse éprouver est celui de la plus vive admiration. C’est un sentiment qu’on éprouve parfois, mais plutôt rarement. On lit des recueils de poésie avec l’intention de les apprécier à leur juste valeur; on y cherche des pépites et pour peu qu’on persiste dans cette recherche, on finit souvent par en trouver. Ainsi reconnaît-on à leurs auteurs du talent, de la sensibilité, de l’ingéniosité, voire du génie. Il se trouve que celle qui signe Quand je ne dis rien je pense encore possède des dons qui enlèvent, c’est le moins qu’on puisse dire, notre admiration.

Le charme opère dès la première page. Et les suivantes ne manquent pas de l’accroître. Le lecteur est immédiatement gagné par une sorte de simplicité qui n’a rien de banal, rien d’enfantin, et qui pourtant est pleine d’une grâce si subtile, comparable je dirais à un parfum. C’est une grâce qui se peut saisir dans la matérialité même du texte, on peut mettre le doigt dessus, on s’écrie devant tant et tant de passages, ils sont tout simplement bien écrits. Dans leur excellence, ils n’ont rien d’ostentatoire. Je tiens à préciser que cette excellence ne réside pas uniquement dans la plasticité du verbe, toute délicate, où chaque fil tisse un morceau d’ensemble dont la solidité, me semble-t-il, est à toute épreuve.

Readman Prud’homme a produit un recueil, on l’aura compris, qui n’a rien d’un florilège, sinon cette impression de fantaisie qu’en raison de leur ordonnance composite produisent parfois les florilèges. Des fleurs par leur diversité séduisent dans les meilleurs d’entre eux. Dans l’ouvrage de notre poète, il en va de même quant à la séduction, car bien que son ouvrage soit un, et rigoureusement concerté, tissé serré comme on dit, on le parcourt sans jamais avoir le sentiment que la poète s’y répète. Il y a de la variété dans l’unité de son recueil. De la légèreté aussi, dans la mesure où jamais elle n’appuie. Elle n’est pas du genre, qu’on me permette ces métaphores, à augmenter le caractère typographique de ses énoncés, à surligner ses propos avec « un trait de crayon feutre (sic) ».

Ce que l’on trouve dans le recueil de Camille, c’est d’abord et avant tout de la profondeur. Je rappelle la dédicace, l’adresse en début du recueil : « À celles et ceux qui descendent au fond de la nuit […] » Dans un des poèmes, il est question d’ «amis souterrains » : « des amis avec qui tu as pu descendre au fond des idées parce que vous pensiez aux mêmes objets ».

Il y a des idées dans ce recueil. Mais comment dire ? On croira qu’il est profondément intellectuel. Bien que je n’aie rien contre, alors que l’intelligence me semble atteindre ici de merveilleuses « bassesses » (il s’agit, je le rappelle, de « descendre »), je ne vois à proprement parler aucune « intellectualité » dans ce recueil. Rien qui s’apparente à de la théorie, nul recours à un jargon savant. Je répète que je ne m’objecterais pas qu’il en soit ainsi, mais ce n’est pas ici le cas. Et pourtant, à voir dans le mot à mot le résultat produit par les cogitations de la poète, je ne puis que m’incliner devant la « science » qu’elle manifeste à l’endroit du simple fait d’exister en tant que sujet parlant ou se taisant.

Je mentirais si je disais que dans ce recueil il n’y a pas de pages plus « belles », plus « parlantes » que d’autres. Mais j’aurais peine tant elles sont nombreuses à prélever les plus belles, les plus saisissantes. Le jeu des citations représente ici un défi impossible à relever. On devra me croire sur parole. Ce recueil est exceptionnel. La plupart des poètes, moi le premier, donneraient tout ce qu’ils ont écrit pour n’en avoir produit qu’un seul qui lui soit comparable.

tu es à discuter avec quelqu’un et tu découvres tout à coup que tu
parlais au vide, la personne est là mais ce n’est plus qu’un corps, on
a quitté ce que tu disais pour le ciel de tempête, pour le passant qui
semble sorti d’une autre époque, pour l’odeur de pizza, pour la chan-
son qui passe, on a quitté ton histoire pour écouter ce que disent les
gens qui ont haussé le ton, pour regarder l’heure, pour répondre à un
message, pour s’assurer de n’avoir rien manqué, on ignore qu’on te
blesse, tu poursuis mais sans élan.

Michel Lord : 25 ans de nouvelles québécoises par ses meilleurs nouvelliers et nouvellières (1996-2020) : Essais littéraires : 2022 : 344 pages

Le propre de l’ouvrage de vulgarisation est de rendre accessibles des réalités dont le commun n’a pas idée. S’agissant de l’univers de la nouvelle, ce qui sépare le premier venu du spécialiste est évidemment moins considérable que ce qui sépare le rêveur contemplant la Voie lactée de l’astrophysicien sondant sans relâche les recoins les plus éloignés de l’univers.

On a tous déjà lu au moins une ou deux nouvelles, ne serait-ce qu’à l’école ou au collège. Il arrive que les journaux ouvrent leurs pages à des écrivains. Ils ont carte blanche; c’est Noël ou la Fête nationale du Québec, les histoires courtes sont les bienvenues.

On sait que les nouvelles ressemblent à des contes, le merveilleux en moins. Quoique, on le verra, de nombreuses nouvelles font encore la part belle au merveilleux et à l’étrange. Aujourd’hui, on ne raconte plus les histoires d’antan à la veillée, au coin du feu. C’est que le monde est devenu moderne, les fées l’ont en grande partie déserté, la Belle au bois dormant s’est endormie et nul baiser plus jamais ne la sortira de sa torpeur. Quoique tout est encore possible dans le vaste petit monde de la nouvelle.

Les nouvelles sont brèves, elles semblent proposer ce que proposent les romans, mais en condensé. De la comédie humaine où dans les romans s’agite la foule, on passe à un, deux ou trois personnages. Des mille et un faits relatés par le romancier ne reste chez le nouvellier qu’une mince gerbe d’actions.

En gros, ce sont là les idées que, règle générale, on se fait de la nouvelle. Comme elle est plus petite que le roman, on a souvent tendance à la minorer, à la déconsidérer, voire la mépriser. Ceux qui ne savent faire grand font petit. C’est ce qu’on croit. Ce sont là, bien entendu, des préjugés que ne partagent pas les lecteurs de nouvelles, qu’ils soient de « simples » lecteurs ou de grands « érudits ». Certains parmi ces derniers soutiennent qu’il est plus difficile de faire petit que grand, que l’art de la miniature requiert autant sinon plus de doigté que celui présidant aux longs débordements romanesques. À la recherche du temps perdu dans un dé à coudre. La fin de Satan tenant tout entière dans un haïku. La nouvelle peut sans doute relever de pareils défis. Elle a en tout cas de quoi surprendre.

Avec Michel Lord comme guide, on entreprend un périple embrassant plus large que les seules vingt-cinq années annoncées dans le titre. C’est que le quart de siècle qu’il revisite a pris naissance à même un terreau riche où tant et tant de nouvelles plongent profondément leurs racines. Des liens sont mis en évidence par le spécialiste, liens souvent très étroits entre les auteurs qu’il présente, c’est le cas par exemple d’une Aude dont l’influence a été grande sur ses pairs, liens également avec les auteurs du passé, européens, français surtout, américains souvent. Il n’est pas rare que Michel Lord fasse des rapprochements, indique des parentés, des filiations, des dettes évidentes, conscientes la plupart de temps et revendiquées comme telles de la part des auteurs et des autrices. Cette façon de procéder met les différents ouvrages que recense le critique en perspective, les situe en faisant valoir ce qui les unit à la toile de fond du passé; Lord met ainsi en valeur non seulement les œuvres d’aujourd’hui, mais également celles d’autrefois, il ressuscite si l’on peut dire des textes qu’on a tendance à oublier. C’est le cas, par exemple, lorsqu’avec Claire Martin il réfère aux Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé. C’est là un détail, mais qui contribue à étoffer le propos de Lord. Mais l’intention première de ce dernier consiste d’abord et avant tout à ne pas laisser tomber dans l’oubli les œuvres actuelles des nouvelliers et nouvellières qu’il a réunis dans son ouvrage. Ils sont au nombre de 71. Je viens de refermer ce volumineux ouvrage et je peinerais à tous les nommer. C’est dire combien ce travail représente une somme. On ne le lit pas d’un trait, ou si comme moi on le fait, on sait qu’on y reviendra forcément. Notre curiosité aura été piquée. Nous aurons appris un tas de choses, mais attention ! N’allons pas croire que cette somme soit assommante, cette brique se lit facilement.

L’auteur dans une brève introduction déclare ses modestes intentions. Lui qui en la matière est un connaisseur n’entend pas ici produire un ouvrage savant. Il désire plutôt livrer « des textes qui s’apparentent à la critique de consécration ». C’est moins le spécialiste qui s’adresse à nous que l’«amateur » de nouvelles.

Lord a signé des chroniques durant plus de 40 ans dans la revue Lettres québécoises; ce qu’il propose aujourd’hui emprunte au ton de ces chroniques; c’est, dit-il, du « journalisme littéraire ». Bref, le docteur s’adresse ici moins à ses pairs universitaires qu’à ce lectorat, rare, mais qui existe encore, soucieux de lire des ouvrages de qualité, divertissants, et témoignant de ce monde dans lequel nous vivons — la fiction étant, nous le savons, un des moyens mis à notre disposition pour nous brancher sur le monde réel.

Dans les quatre pages de l’introduction ainsi que dans les six de la conclusion, pages que je me plais à relire, Lord synthétise quelque peu son propos. Ce sont des pages qui fournissent de précieux renseignements. Dans les premières sont évoquées les figures tutélaires de Boccace, de Marguerite de Navarre et de Maupassant. Lord identifie la quinzaine de nouvelliers qui « constitue l’épine dorsale du corpus des dernières décennies. » Il nomme Louis-Philippe Hébert, Gilles Archambault, Suzanne Myre, Jean-Pierre April, Jean-Paul Beaumier, Sylvie Massicotte, Donald Alarie, Esther Croft, Hans-Jürgen Greif, Suzanne Jacob, Luc Larochelle, Gaëtan Brulotte, Camille Deslauriers, Christiane Lahaie, David Dorais, Suzanne Lantagne, Claudine Potvin.

Il présente aussi leurs plus illustres devanciers. Parmi lesquels se trouve Albert Laberge, « le plus grand de nos oubliés et offensés ». Qui a lu et relu La Scouine se trouve ici quasiment rappelé à l’ordre. Des neuf recueils de nouvelles de Laberge, il se pourrait qu’il n’en ait lu aucun. Au pays du « Je me souviens », on a la mémoire vacillante. On oublie un écrivain comme Albert Laberge. L’effet que produirait l’ouvrage de Michel Lord ne se réduirait qu’au simple rappel de son œuvre, ce serait déjà beaucoup. Mais il y a plus, évidemment. Et des noms de l’épine dorsale ci-haut mentionnée, peu se sont déjà taillé la place qu’ils méritent dans notre esprit. Lord voit à les y faire entrer et veille à ce qu’ils ne s’en échappent pas de sitôt. Dans son ouvrage, on en compte 71. Il commente 160 recueils écrits par ces derniers. Sur lesquels jettera-t-on son dévolu ? À vrai dire, nous n’avons que l’embarras du choix. Des nouvelles, il y en a ici pour tous les goûts.

Cet univers est extrêmement varié. Un Donald Alarie privilégie la brièveté. Il pratique l’art de la nouvelle-instant : « En un page, un destin est esquissé dans un moment de rare bonheur ou, plus souvent, de malheur. » Lord se permet d’émettre un point de vue personnel, il écrit, toujours au sujet d’Alarie : « il aborde la littérature comme elle devrait toujours l’être : à la fois touchante et tranchante, impitoyable, tout en faisant preuve d’une humanité et d’un humanisme certains. » Une Esther Croft me paraît répondre amplement à cette attente : « Si elle met l’accent sur les difficultés de la vie, Esther Croft témoigne tout de même d’une sensibilité extrême à la souffrance humaine […] le discours nouvellier de Croft demeure porté par une écriture classique, presque blanche qui, dans un sens, euphémise, transcende la lourdeur et la noirceur de ce qui se donne en représentation. »

La figure d’Aude, à maintes reprises évoquée dans le « répertoire » de Lord, apparaît lorsque l’auteur établit un rapport entre le travail de Croft et celui de Claudette Charbonneau — Aude est le pseudonyme de la nouvellière, on le distingue en toutes lettres au centre de son prénom : cl AUDE tte. Encore une fois, l’ouvrage de Lord, après le bref hommage rendu à l’auteur de La Scouine, n’aurait pour seul mérite que d’inciter à lire les nouvelles d’Aude que cela serait déjà beaucoup. Cette dame fait partie, écrit-il, de ce qu’il appelle « les Grands Anciens de la nouvelle au Québec ». Il souligne dès le début du texte qu’il lui consacre qu’elle est la « figure tutélaire de la nouvelle québécoise », qu’elle est « adulée par de nombreux nouvelliers et nouvellières. » Il attribue à sa « sensibilité dépourvue de pathos grandiloquent, alliée à une écriture fine et sobre » le fait qu’on lui ait décerné le prix du Gouverneur général. Si l’on se demande quelle œuvre lire parmi le vaste corpus analysé par le critique, m’est avis qu’il faut d’abord songer aux œuvres de cette nouvellière dont il rappelle à nouveau l’importance dans la conclusion : « figure phare de la nouvelle québécoise depuis 1974, qui a rayonné dans la plus stricte discrétion. » Aude est décédée en 2012.

Les coups de cœur du critique-essayiste sont nombreux. Au sujet d’un recueil de Lise Gauvin, il écrit : « Dire qu’il s’agit d’un recueil remarquable est un euphémisme, Gauvin sachant doser les repères d’une histoire dans les récits d’une facture qui n’a rien de conventionnel. » Cette écrivaine dont l’écriture est également fine et sobre manifeste effectivement un plaisir évident à construire de manière fort élaborée ses récits, c’est du moins ce qui m’a frappé dans son dernier roman. La composition de Et toi, comment vas-tu ? me fait penser à ce que l’on appelle le roman par nouvelles. J’ignorais avant de me plonger dans l’ouvrage de Lord que la chose existât, je l’intuitionnais toutefois et l’avais en partie pratiquée « à mon insu » dans Miron, Breton et le mythomane. Ce terme, je ne le connaissais donc pas. C’est en lisant notamment ce qu’écrit Lord au sujet des nouvelles de Camille Deslauriers que j’ai appris l’existence de ce sous-genre. Bref, une telle chose existe qui a nom de roman par nouvelles.

On le voit avec Gauvin, une nouvelle peut s’avérer classique et moderne à la fois, classique quant à l’écriture, moderne quant à la composition ou si l’on préfère la forme. Certains se montrent fort ingénieux, qui tentent des expérimentations audacieuses. Une Claudine Potvin innove : « Son imaginaire est marqué plus que jamais par certaines postures de refus qui passent avant tout par la forme : celle du mot (refus de la majuscule), de la phrase (refus de la ponctuation, de la syntaxe convenues) et du récit lui-même (refus des canons de la syntagmatique narrative). Ainsi, apprend-on que cette autrice s’inscrit « dans le courant qui donne ses couleurs distinctives à ce que l’on peut appeler l’école de l’Instant même, ‘‘dirigée’’ par Gilles Pellerin et pratiquée aussi de manière exemplaire, entre autres, par Bertrand Bergeron. » Il y aurait beaucoup à dire au sujet de cette école et de ses représentants. Lord mentionne entre autres le recours fréquent chez eux à un procédé qui consiste à écrire au « tu ». Ainsi chez Sylvie Massicote trouve-t-on des « nouvelles rédigées à la deuxième personne du singulier ou du pluriel […] adresses à des êtres qu’on a laissés derrière, ailleurs, et qui ne cessent de nous hanter. »

Mais ce sont des coups de cœur de Michel Lord que je veux parler. Je le rappelle, ces coups de cœur sont nombreux. Il y en a au total 71. Certains résonnent cependant plus fort que d’autres. Suzanne Myre avec J’ai de mauvaises nouvelles pour vous a produit « un ouvrage remarquable. » Lisant l’une de ses nouvelles, Lord songe tant le récit est émouvant au Livre de ma mère d’Albert Cohen. L’écriture de Myre qui est de « facture relativement traditionnelle » est non seulement émouvante, elle est aussi comique par moments. Ses nouvelles, écrit Lord, « se laissent dévorer. » Il en vient à s’exclamer : « Un tour de force ». L’autrice est une préposée aux bénéficiaires dans un hôpital, elle fait partie du 40% des auteurs du corpus de Lord à ne pas enseigner à l’université ou au cégep.

Coups de cœur. Sergio Kokis est « un véritable magicien du verbe. » Gaëtan Brulotte est un remarquable inventeur; un des traits distinctifs de ses nouvelles est l’expérimentation formelle. Il excelle lui aussi dans l’art de faire bref. Lord va jusqu’à se porter à sa défense. En effet, un critique a déclaré que les nouvelles de Brulotte (celles de La vie de biais) étaient médiocres. Lord ne craint pas la polémique. Il écrit : « La simplicité reprochée à l’auteur se trouve peut-être plutôt dans ce pauvre regard critique. »

Ceux et celles qui œuvrent « sous l’aile tutélaire d’Aude », c’est le cas de Christiane Lahaie, sont salués par Lord. Mais ceux qui fraient dans des eaux moins claires sont eux aussi dignes de mention. C’est le cas de Louis-Philippe Hébert, « l’un des écrivains les plus originaux du Québec. » Lord vante « la perfection de l’écriture » de ce dernier. Il célèbre surtout son inventivité, la puissance de son imaginaire, sa drôlerie, la logique à la M.C. Escher de l’univers qu’Hébert « construit sur le mode de la déconstruction »; il vante sa « virtuosité verbale » — Hébert peut « ne conter aucune histoire, tout en en contant mille : « Moi qui ai lu toutes ses œuvres (roman, poésie, théâtre, nouvelles), une trentaine de livres en un peu plus de 50 ans, je me surprends chaque fois à découvrir un nouvel auteur tat il ne cesse de se renouveler. (Tout le contraire du ressassement perpétuel chez Archambault.). Une chose toutefois ne change pas : son goût de l’inhabituel, de l’inattendu et d’une forme moderne de fantastique, de bizarre et d’étrange, sans parler de la grande qualité de l’écriture. » Voilà qui confirme si besoin était ce qu’annonçait Lord dans son introduction, ses textes appartiennent « à la critique de consécration ». Même dans le cas d’Archambault, on n’assiste à aucun massacre d’auteurs. Lord lui consacre de nombreuses pages, souligne la qualité de son « écriture blanche, belle et limpide » pour déclarer finalement que les livres d’Archambault « ne cessent de nous fasciner. »

L’auteur lève aussi son chapeau pour saluer les auteurs et autrices qui s’adonnent à la science-fiction (comme par exemple David Dorais et Nicolas Tremblay), au réalisme magique (Dennis O’Sullivan), au merveilleux (Joanie Lemieux), au fantastique (André Carpentier).

Agnès Gruda, grande journaliste à La Presse appartient à une autre frange. Chez elle l’emporte plutôt l’esthétique réaliste. Avec le « très beau recueil » intitulé Mourir, mais pas trop, elle « a su, nous dit Lord, surmonter ses ‘‘tics journalistiques’’ et [ses] onze nouvelles, empreintes d’une profonde humanité, se lisent sans qu’on s’ennuie un seul instant.

On le voit, il y en a ici pour tous les goûts.

Les lecteurs se promèneront avec aisance et plaisir dans le livre de Lord. Ils y butineront, trouvant çà et là un miel à leur convenance. Ils seront sensibles à certains univers plus qu’à d’autres, les styles, les champs d’intérêt des nouvelliers et nouvellières étant fort divers. Pour faire leur choix, ils se baseront sur les résumés que fait Lord des nouvelles qui parmi les 160 recueils qu’il recense lui ont semblé franchement dignes d’intérêt, représentatives des goûts et préoccupations de leurs auteurs.

Ces résumés, il ne faudrait pas craindre qu’ils aient pour effet d’atténuer le désir de lire les œuvres, car Lord sait présenter les histoires sans pour autant divulgâcher quoi que ce soit quant à ce qu’elles recèlent de plus précieux. En fait, ce qui reste des présentations une fois qu’on les a lues, c’est moins le synopsis des nouvelles qu’une impression générale faisant que l’on retient principalement les noms des auteurs et autrices avec lesquels on se sent des affinités. L’amateur de science-fiction préférera peut-être ne pas s’arrêter aux nouvelles d’une Louise Dupré; André Carpentier l’intéressera sans doute davantage en raison du fantastique dont font montre ses nouvelles.

Voici un livre qui doit se trouver dans toute bibliothèque digne de ce nom. À mon sens, les bibliothèques municipales ou scolaires doivent s’en procurer un exemplaire. Les amateurs de nouvelles consulteront avec bonheur ce répertoire. Les enseignants des niveaux secondaire et collégial s’en inspireront. Les écrivains eux-mêmes y trouveront leur profit. J’y ai fait pour ma part de précieux apprentissages. La bibliographie à la fin du volume me sera d’une grande utilité. Je saurai grâce à elle identifier avec précision les recueils dont j’ai l’intention d’entreprendre prochainement la lecture. On l’aura deviné, je plongerai en tout premier lieu dans les recueils d’Aude, soit Cet imperceptible mouvement et Éclats des lieux.

Ce qui est vrai pour le recueil de nouvelles d’Élisabeth Vonarburg l’est pour l’ensemble des nouvelles que nous présente Michel Lord. Il écrit au sujet de Et autres petits mensonges que ce recueil «ne raconte pas tant des histoires […] qu’il nous met en face de notre destin commun et de nos angoisses les plus réelles. » On l’aura compris, les nouvelles nous permettent de mieux appréhender la complexité de notre condition humaine.

Diane Régimbald : Au plus clair de la lumière : Poésie : Illustrations d’Irene F. Whittome : Éditions du Noroît : 2022 : 88 pages

Ce titre évoque le ciel, le jour, un sommet de splendeur, voire d’équilibre. Il peut sans doute s’interpréter de diverses manières. Par exemple, ce très beau titre signalerait que le poème s’élabore au sein du plus clair de la lumière. Qu’en ce lieu si pur émane la parole du vivant. Ou sinon, dans son en deçà, là où les forces les plus obscures de la mort tendent à nous maintenir, à nous engloutir, on pourra penser que le poème représente le perpétuel effort grâce auquel il nous est possible de nous tourner dans la direction de la lumière, que c’est justement cette lumière que la poète espère atteindre, que c’est là son dessein, l’objet de son souhait le plus cher.

On pourrait aussi penser que la poète s’adresse ici tout simplement à la lumière elle-même, à ce que la lumière a de plus clair. En ce titre, nous pourrions voir alors une simple dédicace, la poète vouant son chant tout entier au plus clair de la lumière.

À vrai dire, la véritable dédicataire du recueil n’est pas la lumière, mais bien plutôt la fille de l’auteure. Rien n’interdit cependant de penser que dans l’esprit de la poète il y ait synonymie, correspondance entre sa fille et le plus clair de la lumière — l’amour maternel autorise à croire qu’une telle équivalence puisse être établie. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons passer sous silence le sous-titre de cet ouvrage. Il est au moins aussi éclairant que le titre : « Chant pour l’enfant qui revient ».

Un livre de poésie, davantage peut-être que toute autre forme de création littéraire, procède de l’idiolecte, de l’autographie. Le « moi » qui est toujours un autre, par le jeu spéculaire de l’écriture se manifeste jusque dans son apparente invisibilité. Si bien qu’au cœur du poème, même tu et dissimulé, en l’absence de la toute première personne du singulier, le « je » caché se révèle. Et si bien que, lors même que du « je » court et se dissémine de phrase en phrase à travers un ouvrage, jamais ne pouvons-nous tenir quelque écrit que ce soit, même personnel, pour un acte de pur et simple dévoilement de soi uniquement.

Spéculer, en s’en tenant à des faits que l’on ne peut qu’imaginer, enrichit peut-être notre vision de cela que le livre donne à voir. Aussi, pourrions-nous lire ce recueil en ayant présente à l’esprit la possible histoire personnelle suivante. La dédicataire est revenue, un peu comme dans l’Histoire sainte où Jésus raconte le retour de l’enfant prodigue, et la poète alors l’accueille en lui adressant un chant que l’on pourrait dire testamentaire. Le plus important qu’elle puisse transmettre à sa fille, elle le lui offre à travers ce chant. Elle lui parle et nous sommes témoins de cette parole qui, en raison de notre présence, s’adresse également aux lecteurs et lectrices que nous sommes.

À supposer qu’elle puisse être avérée, une telle anecdote en donnant lieu au poème en vient à déborder du cadre étroit où elle s’inscrit tout d’abord. Ainsi le poème l’ouvre-t-il à un champ plus grand. Voici que de la singularité d’une expérience personnelle naît une forme de pluralité englobant justement de la multiplicité. Si c’est à elle-même que s’adresse d’abord la poète, terme que nous employons ici sans toutefois référer à la personne de l’auteure, faute de pouvoir nommer mieux cette présence, cette « instance » au cœur du discours, comme tout poète prenant la parole la voici transmuée en l’incarnation d’un « je » autre s’adressant à un « tu » lui-même autre et pluriel, disant ainsi les choses universelles en disant les personnelles. En évoquant son propre microcosme, la poète englobe l’humanité tout entière. En cela, nous constatons que l’exergue du livre a lui aussi, comme tout le reste du recueil, fait l’objet d’un soin attentif. Dans Sur les ossements des morts, Olga Tokarczuk écrit que « [l’]infiniment grand est contenu dans l’infiniment petit » et déclare observer sur la table où elle écrit « une configuration planétaire ». Ainsi, en peu de mots, Diane Régimbald convoque-t-elle tout un univers de sentiments et d’idées.

Ce sont des sentiments de compassion, des idées d’ordre éthique. Le monde court à sa perte. Il faut inventer « une somme de gestes pour mieux tenir dans l’entendement du vivant ». La quête de la poète est au moins double, tournée d’une part vers le monde intérieur, celui où elle revient à cette sorte de lumière plus claire qui est celle de l’enfance (il lui convient de relire ce passé qui est le sien, afin de se défaire de liens anciens noués, inextricablement, afin aussi de renouer avec une première lumière, comme lorsque l’on fait la lumière sur un mystère, livrant un secret au grand jour); d’autre part, il y a aussi la quête où la poète se tourne dans la direction d’un autre avènement, collectif cette fois, ayant trait au monde réel, politique, à la Terre où vont les « êtres qui réfugient leur fin dans la fin des autres ».

Le plus clair de la lumière est une affaire à la fois individuelle et collective. À travers son histoire personnelle, la poète n’occulte pas la misère des autres : « des laissés-pour-compte aux fureurs erratiques éclipsent l’épouvante mais avancent vers le triste ravage du monde    en toi désespérance crue ».

La poète propose un voyage dans le temps. En amont, ainsi qu’en aval. Évitons ici une confusion, ou plutôt en ce jeu des miroirs accueillons de possibles identités multiples. En clair, qu’elle s’adresse à elle-même, à sa fille ou encore à une tout autre personne, la poète s’adresse à une entité féminine. Or il n’est pas dit que le féminin ne puisse pas l’emporter sur le masculin, en ce sens inclusif que propose une nouvelle grammaire poétique, à savoir que ce qui vaut pour l’une peut ici valoir également pour l’un. Il ne faut pas être particulièrement ouvert d’esprit pour admettre enfin que dans l’extrait suivant un lecteur masculin est autant interpellé que peut l’être une lectrice : « Prends la route qui mène vers l’appartement où tu es née — à ton arrivée tu remarques    la porte ouverte    tu montes les escaliers reconnais les pièces où tu as grandi la chambre de tes commencements ». Voyage en amont, ressourcement. Voilà pour cela qui s’entend dans le sous-titre du recueil : « chant pour l’enfant qui revient ».

Mais ce chant dont j’ai cité quelques extraits déjà, il est grand temps de le cerner au plus près, de mentionner à son sujet des particularités qui en font toute l’originalité. J’ai écrit un plus haut que cet univers de sentiments et d’idées, Régimbald le convoque en « peu de mots ». Or il faut maintenant voir comment ceux-ci occupent la page, et plus spécifiquement dans leur disposition typographique.

Il importe dans un autre ordre d’idée de rappeler aussi la discrète collaboration de l’artiste à qui l’on doit l’illustration de la couverture, détail d’une œuvre figurant dans son intégralité à la toute fin du recueil. Cette artiste, je rappelle son nom, Irene F. Whittome, a produit une impression numérique sur papier d’arches intitulée « Words get in the way » appartenant à une série elle-même intitulée « Words do not matter ». Je ne traduis pas ces titres, cependant il me plaît de les peser à l’aulne du discours poétique, lequel paradoxalement témoigne d’une tout autre expérience voulant que les mots justement aient un poids et que ce poids pèse dans la balance de la perception que l’on a du monde dans lequel nous vivons. Antiphrases, tels m’apparaissent ces titres une fois intégrés dans l’œuvre de la poète. Antiphrases ou mises en garde.

Quoi qu’il en soit, il y a ici une trouvaille, une sorte de coup de génie qui consiste à offrir à l’œuvre de l’artiste une manière de miroir, de calque, en cela que le chant de la poète, réparti en soixante-six pièces, épouse la disposition du rectangle de l’œuvre visuelle de l’artiste, œuvre composée de lettres ou de mots — en raison de la petitesse de sa reproduction, je ne saurais préciser de quoi il en retourne, mots ou phrases ou simples lettres ?

Les soixante-six moments du chant apparaissent donc eux aussi comme des œuvres picturales, dont le dessin, un rectangle dans la page, occupe les mêmes dimensions que celles de l’œuvre visuelle. Cet aspect formaliste du chant s’accompagne d’une seconde caractéristique, il s’agit d’une autre constante, sur le plan du langage cette fois.

Mais avant de l’aborder, il faut souligner que les rectangles poétiques sont numérotés. Dans leur très sobre effacement, estompement plutôt, des chiffres placés au-dessus, quasi invisibles à l’œil nu, tiennent lieu de pagination. Au bas de la page se déploie, tout aussi discrètement, une kyrielle de verbes conjugués au mode de l’impératif présent : « éclaircis remarque promets injecte érige critique ravive encense explore plonge dévore écoute inscris scelle reproduis note … », il y a là plus de 400 verbes courant sous nos yeux. Au rabat de la couverture, il est mentionné que « Dans un murmure, par un écho, une ligne basse continue permet l’invention possible d’autres poèmes. » Comme quoi, un ouvrage de littérature, et tout particulièrement un livre de poésie, est une invitation à collaborer à l’aventure des mots qui s’y jouent.

Mais les verbes de ce murmure ne sont pas les seuls à être modulés à l’impératif présent. Ce mode, rappelons-le, est celui de l’injonction, de l’ordre donné, à tout le moins de la recommandation et souvent, comme c’est le cas ici, du conseil aimant, bien intentionné. Il implique donc une prise de position, une posture que l’on pourrait dire morale. Quelqu’un dit à quelqu’un d’autre ce qu’il convient de faire. Ce peut-être une femme suggérant à une autre, sa fille par exemple, d’adopter telle ou telle attitude : « fais ta route », « tiens debout », « prie pour eux pour nous qui ne savons plus où aller », « reviens à l’essentiel — l’arbre à tes côtés t’apaise — regarde-le réanimer la caresse de l’aube    deviens l’image manifeste des versants du jour », « lis qui écrit les récits les poèmes les histoires », etc.  

Quoi qu’il en soit, la poète en poursuivant systématiquement sur ce mode remporte haut la main un pari qui n’était pas gagné d’avance. En effet, le risque était grand, du moins sur papier, de lasser le lecteur. Une page, puis deux, puis trois, remplies de verbes conjugués à l’impératif, cela passe encore. Oser davantage, et au fil des pages, malgré vents et marées tenir le pas gagné, l’engager dans une danse tranquille et savante, où le sens en vient à s’affermir, voilà ce que parvient à accomplir brillamment la poète.

Nulle monotonie ne résulte de la manière adoptée, manière qui dès le départ m’a donné l’impression de s’apparenter à la danse contemporaine, où une série de gestes est répétée par le danseur ou la danseuse. En ce sens, je voyais à l’œuvre dans ce chant une envoûtante chorégraphie de mots. Je ne fus pas surpris vers la fin de l’ouvrage de lire le passage suivant — je ne parviens malheureusement pas à reproduire fidèlement le rectangle de ses mots :

Danse    n’arrête    pas de danser   dans  le corps    danse       dirige  tes  pas  tes mouvements dans la torpeur du souffle lent –  chaque  geste  circulaire   vole de sphère en sphère de volume en volume –  entre dans les saccades   tracte du regard les  impulsions  une épaule  fusionnée à son os un arc des hanches une ouverture du thorax les pieds calfeutrés en ancrage profond la mémoire en tempo – cercles larges  des noirceurs    volumineuses – danse   danse

Élise Turcotte : À mon retour : Poésie : Éditions du Noroît : 2022 : 112 pages

Lisant À mon retour me reviennent en mémoire La forme du jour, son précédent ouvrage de poésie, ainsi que l’entretien qu’Élise Turcotte accordait à Gérald Gaudet lors de la parution de ce recueil. Cet entretien qu’on a d’abord pu lire dans la revue Exit se retrouve dans Parlons de nuit, de fureur et de poésie, ouvrage d’entretiens littéraires paru en 2021 aux Éditions Nota Bene. Gérald Gaudet y présente l’autrice en disant avoir vu dans La forme du jour « un monde en ruine ou en train d’y sombrer », ajoutant que le « ‘‘je’’ qui s’écrit [y] apparaît tel un survivant, si ce n’est un fantôme qui revient visiter les lieux du désastre. » On peut, comme on le verra bientôt, tirer parti de cette observation. Tout se passe comme si le travail de Gaudet et les propos de la poète éclairaient, comme chez qui part en éclaireur, ce qui allait trouver comme un prolongement dans le nouveau recueil, en quelque sorte des échos développés ultérieurement dans l’œuvre de l’écrivaine.

Ainsi en va-t-il de ces « éléments de narration » dont elle nous entretient. Nous en retrouvons dans À mon retour. Je soulignerai leur importance. Surtout, je m’arrêterai aux images et au tremblé de sens qui les anime pour se propager dans l’âme de qui découvre de telles images poétiques : « Il y a aussi toute une part cinématographique dans mon travail. Je vois des images, je produis des images. On dirait qu’il me faut écrire des tableaux pour engager le sens sans le fixer. »

Cette mise au point d’Élise Turcotte permet de saisir la nature de son projet poétique. Avec ses images, la poète n’impose aucun sens. Libre aux lecteurs d’en disposer à leur gré, selon leur bon vouloir et leur possible implication dans le processus de recréation qu’est la lecture. Turcotte est claire sur ce point : « Je ne crois pas d’ailleurs qu’on écrive avec des idées, on écrit avec des images. » Qui cherchera des idées dans ses recueils devra donc se débrouiller seul. Certes, elles ne brillent pas par leur absence, mais le dispositif fourni par la poète ne les expose pas au grand jour. Elles sont en quelque sorte tamisées. Du reste, elle avoue qu’elle ne désire pas éclairer les significations de ses écrits poétiques. « Habituellement, je n’explique pas mes poèmes. » Ce serait, on l’aura compris, « fixer » du sens, immobiliser, arrêter le mouvement du poème.

Puis, dans un tout autre contexte cependant, mais, peu importe, la poète ayant parlé de « montage », Gaudet établit un lien entre le « monde fragmenté » et le poème.  Le monde du poème serait fragmenté, tandis que celui du récit serait le monde du « lien ». Il évoque alors un risque : « Mais à toujours écrire la fragmentation, à dire le monde comme fragmentation, n’y a-t-il pas danger de perdre le fil, le centre, le sens ? Est-ce qu’il y a du sens qui malgré tout émerge de cette fragmentation ou à travers elle ? » La poète répond qu’elle produit toujours des recueils structurés, et non des florilèges. Tout ceci m’apparaît important dans la mesure où À mon retour ne peut de toute évidence échapper à cette volonté exprimée par l’autrice de toujours privilégier « l’unité dans mes poèmes parce que je les ai toujours travaillés comme des livres. » Il n’était pas nécessaire pour s’en convaincre de lire ces propos; À mon retour suffit à nous persuader quant à sa cohésion. N’empêche, il est bon d’obtenir cette forme de confirmation, cet aval de l’autrice autorisant, bien qu’on se fût tout de même arrogé soi-même cette liberté, de lire son œuvre en tentant, alors que ses significations sont multiples, de lier avec le plus de cohérence possible la gerbe de sens que notre lecture peut y glaner.

Avant d’entreprendre cette lecture, où l’on s’aventurera en gardant présentes à l’esprit les confidences de la poète, je veux une fois encore référer à l’entretien accordé à Gaudet. À la fin de cet entretien, bien que conscient de l’impossibilité de la tâche que cela représente, l’intervieweur demande à la poète une définition de la poésie. « C’est la liberté », répond-elle. « Le poème est la forme du jour. » Et de préciser alors le fond de sa pensée : « comment donner du sens au monde alors qu’il est en train de se désintégrer ? Est-ce qu’on peut le faire ? Est-ce qu’on a le droit ? Oui, en donnant une forme à la douleur. »

La « désintégration », nous voici revenus à la case départ, au monde en ruine dont parlait Gaudet, au désastre. On en voudrait à ceux et celles qui écrivent de ne pas avoir de suite dans les idées ou dans leurs images si l’on préfère. Qu’une poète s’avance plus avant dans sa quête, quitte à revenir sur ses pas, à changer de cap, son cheminement se fait toujours, qu’il soit de l’ordre de la rupture ou de la continuité, dans la poursuite de son aventure initiale. Je ne replongerai pas dans La forme du jour afin d’établir entre celle-ci et À mon retour de possibles relations, qu’elles soient de ruptures ou de continuation. Cependant, il me plaît de parcourir le nouveau recueil en me servant pour ce faire du bâton de marche que m’offre l’entretien Gaudet-Turcotte. Un tel appui n’a rien de négligeable.

Commençons par de toutes simples impressions de lecture. Commençons justement par la simplicité. Il y a dans l’écriture de Turcotte une étonnante limpidité. Étonnante, parce que dans sa luminosité elle se joue, bien que la maintenant comme sous le boisseau, de toute forme d’opacité. La parole semble couler de source, ne s’opposer en rien à sa saisie. Malgré sa gravité, elle est toute légère. Souffle aérien se plaisant à effleurer le réel. Comme en rêve, pourrait-on dire. Ainsi, cela paraît-il à première vue paradoxal, à savoir que des mots de tous les jours, disant en quelque sorte le quotidien de tout un chacun (le quotidien « intérieur »), témoignent de tant de profondeur, expriment une complexité du monde qui soit à ce point déroutante. Opacité translucide. Cette perplexité que l’on peut ressentir en voyant les mots de Turcotte posés tout délicatement sur les pages de son livre, il faut la rattacher au processus qu’opère en nous l’engendrement de l’image, sa perception, l’impression toute subjective qui possiblement peut s’en peut dégager, car, on s’en souviendra, ce ne sont pas des idées que la poète propose, mais bel et bien des images. Il est dans l’ordre des images que celles-ci apparaissent peu ou prou comme des énigmes qu’il faut alors tenter de solutionner ou se résoudre à prendre pour telles, c’est-à-dire des énigmes dont les clefs ne nous seront pas ostensiblement offertes. C’est là sans doute ce à quoi référait Gaudet lorsqu’il mentionnait le risque de la fragmentation du poème, car fragmentation il y a lorsque dans un poème se suivent sans lien apparent, je dis bien « apparent », des images entre lesquelles on ne voit pas immédiatement ce lien qui, selon Gaudet toujours, se rencontre plutôt dans le récit.

Or on a beau dire, par exemple, que la poésie « c’est la liberté », cela ne signifie pas que les poèmes ne signifient rien, qu’il y a là du free-for-all, que les poètes n’y ayant pas « fixer » de sens « figé », ils partent de nulle part pour aboutir nulle part. Liberté ne signifie pas absence de cohésion, encore moins absence de cohérence.

Le lecteur, pour peu qu’il soit attentif à ce qu’il lit, surtout lorsqu’il lit un ouvrage qui n’a rien de franchement rébarbatif, ne fabrique pas de toutes pièces, n’invente pas de son cru l’unité du texte. Elle s’y trouve, ainsi que d’une image à l’autre une progression se voit réalisée. Encore faut-il que le lecteur se sache engagé dans la lecture d’une œuvre élaborée selon un mode d’écriture propre au rêve, à l’inconscient-conscient et au symbole.

L’image telle que la pratique Turcotte s’apparente pour une large part à l’image surréaliste. Avec des gants blancs, on peut se risquer à parler ici d’une manière de néo-surréalisme. Dans l’entretien avec Gaudet, la poète mentionnait le soin qu’elle prend à choisir les illustrations de ses livres. Celle qui figure sur la couverture d’À mon retour fait part d’une imagination et d’une fantaisie toute surréaliste. On y voit une tête rappelant celles que peignait autrefois Giuseppe Arcimboldo. Il s’agit d’une œuvre de Danaé Brissonnet.  

Tout comme on peut voir un visage humain sur la couverture du recueil— visage connaissant de curieuses transformations : il est hybride, à la fois humain et végétal, une maison en feu apparaît au-dessus de la boîte crânienne du personnage, d’autres visages émergent de sa tête et des oreilles gravissent ou descendent un escalier abouché à une ouverture apparaissant là où se trouve ordinairement une seule oreille — tout comme il y a ce curieux personnage, l’on retrouve dans les poèmes d’Élise Turcotte des esquisses de personnages dont elle livre des fragments d’existence. Ils vivent des expériences comparables à celles que nous vivons nous-mêmes. Parmi ces personnages, au premier chef nous rencontrons une narratrice.

La narrativité est l’une des principales caractéristiques du recueil. Des « éléments de narration », j’emprunte ces mots à la poète, sont souvent actifs dans la plupart des six sections de l’ouvrage. La narratrice, on pourrait dire la poète ou encore la voix de cette dernière, écrit au « je ». Elle nous propose de brefs récits. Gaudet parlerait sans doute de leur fragmentation. Fragmentation, oui sans doute, mais par la vertu du montage des pièces, de la composition de l’ensemble résulte une manière de totalité, un peu comme dans l’image de la couverture où des éléments de provenances diverses concourent à produire un objet un. Autrement dit, la somme des « images » créées par la poète, ou si l’on préfère la somme des bribes d’histoire qu’elle raconte produit un tout dont la cohérence et la cohésion sont indiscutables. Dans la première suite (« Nulle part »), nous voyons apparaître « une enfant sauvage accoudée / à une table invisible. » La sauvagerie de cette enfant se heurtera bientôt à la sauvagerie d’un monde courant à sa perte. L’idée ou si l’on préfère l’image de la « désintégration » parcourt l’ensemble du recueil.  Ce poème où il est dit que « La vie est géante » s’intitule « Destruction ». Je l’ai dit et le répète, les poèmes de Turcotte sont marqués par une certaine légèreté apparente. En réalité, chacun se voit lesté du poids terrifiant qui pèse sur notre monde, chacun exprime la conscience qu’a la poète de la gravité de notre situation. Elle exprime son désarroi : « En haut, sous les voûtes modernes / et les arches inachevées : / les humains avec leur cœur. » On aura vu dans cette première partie une femme, l’enfant sauvage, confrontée à la maladie (il est question d’une radiographie qui « montre un soupir / entre [ses] côtes. » Cette première suite se termine avec l’expression d’une acceptation, d’un consentement face à l’inéluctable : « Je veux bien disparaître. » Dans cette partie de l’ouvrage, un chien l’aura accompagné, voire consolé : « Que révélera la radiographie de mes poumons ? / Quand le chien se penchera / sur ma tristesse, / quelle musique jaillira de mon cœur ? »

Plus nous avançons au cœur de cet ouvrage, lisant et relisant ses poèmes, plus nous constatons à quel point cette poésie est solide bien que toute fine. Elle est intelligente sans être cérébrale, elle est sensible sans mièvrerie. Curieusement, on pourrait dire que la poète est drôlement réaliste. Ses images ont beau se détacher de ce qui objectivement s’observe à l’état de veille, elles représentent le monde réel avec une acuité sensiblement comparable à celle que l’on connaît à l’état de rêve. Mais là où le rêve s’impose à nous, le poème est chez elle mouvement de création auquel la poète s’abandonne sans jamais perdre le contrôle. De ces mots qui peut-être d’abord dans leur surgissement l’étonnent, il en va comme de ses rêves : « J’essaie de discipliner — très peu — mes rêves. / Juste assez pour créer un cirque d’animaux. » Créer un tel cirque, sans doute, mais comme je le laissais entendre à l’instant, le dessein de la poète est moins modeste qu’il n’y paraît. Son livre suffit à nous en convaincre, on y voit à l’œuvre une ambition déraisonnable ayant nom « espérance ».

Élise Turcotte mène à sa manière une lutte visant à contrer l’amorphie et le désabusement : « J’ai cherché ensuite la forme / dans le lac de cristal. » Ce cristal solide, qu’est-ce au juste ? Dans ce lac, la forme, est-ce celle de l’enfant noyé, de l’enfant disparu ? Le cristal, serait-ce le poème où la forme emprunte sa mouvance à la liquidité de l’eau, serait-ce la transparence des images du poème ? Rien n’est figé. La poète a confié son vœu qu’il en soit toujours ainsi. Il n’empêche, le texte est riche, et ses interprétations pour diverses qu’elles soient ne peuvent faire fi de ce à quoi réfère justement le texte. À ce titre, le texte est parfois tout à fait univoque : « J’ai signé des lettres pour les prisonnières politiques. » Il est surtout très souvent plurivoque, mettant à notre disposition des formules où dansent les significations. Elles dansent, certes, mais c’est toujours autour d’un feu central, celui du cœur, comme on dit de qui est vaillant qu’il a du cœur, et ce cœur est celui qui invariablement se tourne dans la direction du ciel. Je ne parle pas ici de religion instituée ou même de croyance en Dieu; mais il est un dieu, nous le savons, qui justement s’élabore et se maintient à travers la volonté toujours affirmée de poursuivre la lutte, de la mener encore et encore, malgré la fin du monde, malgré sa désintégration.

Pour mener cette lutte, Turcotte n’emploie pas les moyens de l’épopée tonitruante, son verbe ne crie pas dans les haut-parleurs de la révolte. Sa poésie n’est pas engagée de manière manifeste sur le plan politique. Qui n’use pas de concepts ou de slogans dans ses écrits n’embrigade personne. Une forme de séduction opère différemment qui consiste à nommer, à l’aide d’images, en empruntant les voies de l’imaginaire. On croit la poésie inutile, elle a de subtiles efficacités lorsqu’elle donne à voir le monde à la manière du poème suivant. Il s’intitule « Parkland Floride ».

Dessinons une autre dystopie :
après la fusillade, les professeurs
cacheront leur fusil sous leur jupe,
dans la poche de leur pantalon d’été,
dans un étroit tiroir fait sur mesure,
ajusté à leur pupitre.
Avant, des milliers d’enfants manifesteraient
leur rage.
Ces images nous frappaient en plein espoir.
Après, on se demandait qui on est.
Lequel d’entre nous va sauter.
Quel visage sera défiguré, quelle affiche
sera du temps arraché.
après on dépouillera les votes, on se souviendra
Peut-être du requiem.
Ou pas. Nous les humains.

Je sais bien, un tel recueil ne peut être résumé. On y suit des pistes, on s’égare, on revient sur ses pas. On retrouve l’enfant, le chien fidèle est encore là. L’espoir demeure présent même si personne ne revient. « Personne ne revient », c’est le titre d’un poème dont la chute recèle précisément le titre du recueil. C’est un poème où l’espoir est réitéré, où le mal civilisationnel apparaît à nouveau. Comme tous les autres poèmes du recueil, ce poème est bref, tenant lui aussi sur une seule page. Le voici.

Je sais bien, personne
n’a laissé de trace.
J’avais l’espoir qu’au réveil
l’enfant disparu
secouerait la neige autour de lui.
Je lis le journal, une autre
fusillade
Je lis le journal, 300 noyés.
Je lis le journal, nous vous avons occultées.
J’entends les sirènes, j’entends les rapides,
j’entends les sirènes.
L’année sera feu,
sera glace, cercueil.
À mon retour.

Poème de pure conscience politico-écologique. Encore une fois, Gaudet voyait juste. Élise Turcotte se préoccupe du sort de notre « monde en ruine ou en train [de] sombrer ». Mais le plus beau dans tout ça, c’est que l’espoir est maintenu.

Avec les quinze derniers petits poèmes, nous lisons sans doute les plus belles pages du recueil. Belles comme un message porteur d’espoir. Poétiquement belles. Vraiment, du grand art. Il faudrait citer l’entièreté du passage. La poète y donne à lire un dialogue avec l’arbre. Un ciel se dégage.

On lit cette question :

Sommes-nous déjà
Des survivants ?
Est-ce que le monde
A tout laissé à la maladie ?

L’arbre lui fait cette réponse :

Voici mon désir, dit l’arbre :
Qu’il recommence à neiger,
Un froid de montagnes fortes,
Un froid ébloui.

Puis dans un poème suivant, il dit :

Toi, imagine tout et reviens.
Sois une autre.
Ne pense plus
À classifier les espèces.

À la toute fin de ce très beau dialogue, le vent intervient :

Continue,
dit le vent.

Car c’est toujours
ce qui reste :
une clé, un chien,
un arbre.
Des êtres qui parlent encore
la langue du ciel.