M. K. Blais : Ornithologie : Poésie : Le Quartanier : 2020

Au plan matériel, la conception des ouvrages produits par le Quartanier me paraît  remarquable. J’admire la facture visuelle des livres qu’on y publie, la sobriété de leur couverture, quasi invariable, le soin apporté à leur mise en pages. Un livre du Quartanier est un beau livre, tel que physiquement nous les apprécions. La dimension de l’objet ajoute à sa qualité. Il est agréable, facile à manipuler, ce qui favorise la lecture et accroît si plaisir il y a celui du lecteur.

Lu il y a quelques années, un roman figurant au catalogue du Quartanier, Le continent de plastique de David Turgeon m’avait favorablement impressionné, par son ton, son inventivité, la richesse et la qualité de son écriture. Je savais avant de me procurer le recueil de Blais que l’écurie du Quartanier est loin d’être quelconque. On y trouve des auteurs et des autrices dont la réputation est déjà considérable. Mathieu Arsenault, Alain Farah, Annie Lafleur, Catherine Lalonde, Patrick Nicol, François Rioux, Michaël Trahan et d’autres encore font paraître au Quartanier des œuvres dont on fait grand cas. Favorablement disposé par la faveur qui entoure ces écrivains, j’étais curieux de voir ce que nous réservait le dernier recueil de M.K. Blais.

Je n’ai pas été déçu.

Ma première impression fut la suivante. Voici un recueil où le désabusement se vit de manière plutôt désinvolte. Je dis « se vit » et non pas « s’écrit ». Évidemment, je dois nuancer mon propos. Désabusement et désinvolture ne font ordinairement pas bon ménage. Or dans Ornithologie, à vrai dire il n’y a pas grand-chose d’ordinaire. À commencer par tout. L’écriture, par exemple. On est bien loin de l’inspiration débridée, du premier jet désordonné suivi d’aucun autre jet, bref de la négligence au niveau du style. Certes, l’auteur ne donne pas dans l’afféterie. Contrairement à ce que disait Claudel évoquant la préciosité de son « ami » Gide, le poète d’Ornithologie n’époussette pas son style avec des plumes de colibri. Toutefois, lorsque cela est requis, il se montre à l’aise dans les registres littéraire et soutenu. Sa phrase est alors solide, discrètement élégante. S’il fait des incursions dans le langage plus populaire, sa langue ne bute pas contre des termes familiers. Elle les accueille. Tout naturellement, des mots usuels qui ne rencontreraient pas l’aval des puristes prennent place dans son discours. Mais toujours, dans quelque cas que ce soit, dans les moindres replis de son texte, Blais veille au grain. Il n’écrit pas n’importe quoi n’importe comment. Son inventivité du reste est pertinente, peu capricieuse, rarement facétieuse, jamais gratuite. Ses facilités ne sont pas faciles. Elles sont nécessairement au service de son propos.

Ma seconde impression ne fut pas une impression, mais plutôt une certitude, à savoir que ce recueil bien que très amusant ne badine pas du tout avec son sujet. Le drôle d’oiseau qu’est ce poète nous laisse entendre, en parlant peu ou prou des oiseaux, que nous sommes tous plus ou moins nous-mêmes de bien drôles d’oiseaux. Notre condition à vrai dire est comparable à la leur, du moins quant à l’avenir qui nous attend : « Une personne virgule neuf meurt chaque seconde. C’est un bon rendement. […] Sept oiseaux virgule trois meurent chaque seconde. Ils disparaissent à un rythme effréné. » La mort, la maladie et quoi encore ? Le poète traite ces thèmes sombres et douloureux de manière ou bien neutre et distanciée, ou bien légèrement ironique, son ironie apparaissant dans des passages où affleurent l’absurde et d’insolites considérations, l’auteur faisant parfois des rapprochements incongrus dont l’à-propos est toutefois saisissant, à condition bien entendu de parvenir à le saisir.

Blais est un poète subtil. Ornithologie est le fruit d’un travail rigoureux, sa construction est plutôt ingénieuse, ne serait-ce que dans la mesure où l’ordre y règne, ce qui n’interdit pas une certaine souplesse. La rigueur ici n’a rien de rigide. Elle apparaît dans la forme de l’ouvrage. La table des matières manifeste un évident souci d’ordre et de clarté. Quatorze « chapitres » sont intitulés de la manière suivante : le nom d’un oiseau en français est suivi d’une parenthèse renfermant sa dénomination latine. Par exemple : « Merle d’Amérique (Turdus migratorius) ». C’est le titre de la première suite de poèmes. Le second titre se conforme au même principe : « Cardinal rouge (Cardinalis cardinalis) ». Ainsi de suite, avec une seule exception à la règle. La toute dernière section du recueil est curieusement intitulée « Cornichon à l’aneth ». 

Autre forme de régularité ou de constance. Le poème initial de chacune des sections dresse un portrait plutôt ludique de l’oiseau faisant l’objet du chapitre. Portrait poétique et un brin scientifique. À deux ou trois exceptions près, chaque poème initial donne la transcription sous forme d’onomatopée du cri ou du chant de l’oiseau. Évidemment le cornichon ne chante ni ne crie. Finalement, à mettre au compte d’un formalisme certain ou à tout le moins d’un sens aigu de ce qu’est une composition soucieuse d’équilibre, chaque section de l’ouvrage, celle du cornichon y compris, compte précisément quatre poèmes en plus de son poème d’ouverture. J’oubliais : les poèmes sont brefs, ils relèvent de la prose et la plupart évoquent des scènes ou des situations de la vie quotidienne. Et les oiseaux là-dedans ? Eh bien, ils sont morts. L’un d’eux « frappe de plein fouet la fenêtre d’une chambre à l’unité des soins palliatifs ». Bref, tout comme nous, les oiseaux vivent et meurent : « L’oiseau et moi sommes poussière et nous retournerons à la poussière […]. »

Une première impression n’est pas toujours fausse. J’écrivais ci-haut que le désabusement à l’œuvre dans ces poèmes se vit de manière assez désinvolte. Je trouve qu’Ornithologie ressemble au merle mort du premier poème de l’ouvrage. L’auteur écrit : « Au creux de ma main, il était à la fois lourd et très léger. » Idem pour ce recueil où gravité et fantaisie me semblent indissociables. La légèreté n’a pas pour but ici d’atténuer la gravité du propos; elle tend plutôt à l’exprimer, à mettre en valeur son pesant d’or. Nous pourrions faire un parallélisme entre les oiseaux, quasi aussi légers que l’air, et la lourdeur existentielle des hommes pour qui « Le ciel est gris comme le plafond d’une prison. » Dans un autre poème, on peut lire que « Le ciel est lourd comme le couvercle d’un cercueil. » Les oiseaux peuvent voler. Il en va autrement pour les humains.

Le parallélisme entre oiseaux et humanité apparaît dès l’exergue, emprunté aux Saintes Écritures : « Mon cœur se tord en moi, / les affres de la mort tombent sur moi ; / crainte et tremblement me pénètrent, / un frisson m’étreint. // Et je dis : / Qui me donnera des ailes comme à la colombe, / que je m’envole et me pose ? / Voici, je m’enfuirais au loin, / je gîterais au désert. » (Psaume 55, 5-8) Le ton de l’ouvrage n’est pas donné dans cet exergue, mais ce dernier contient en substance tout ce qui sera développé dans le recueil : souffrance, mort, oiseaux, velléités de l’exil.

Gravité de la thématique versus fantaisie quasi aérienne de l’écriture. Encore une fois, oui et non. Je reviendrai plus loin aux différents thèmes abordés par le poète. Mais tout d’abord, je tiens à souligner non pas la gravité, mais bien le sérieux du discours de l’auteur lorsque celui-ci a, par exemple, une teneur scientifique telle que déjà observée au niveau de l’utilisation de la taxinomie latine. L’auteur à quelques reprises réfère à ce qu’il appelle le « guide d’identification ». Au sujet du merle « venu mourir sur [l]a galerie » du poète, il est dit que sous sa photographie dans le guide, « la légende précise qu’il est le premier à chanter le matin et le dernier à se taire le soir. » Le poète transcrit le chant du merle à la fin du poème : « Description du chant : Turlit, turlu …  ».  

Ailleurs, avec la précision du Claudel de Connaissance de l’Est, il écrit, au sujet des reliefs du poulet : « On conserve la furcula, ou fourchette, cet os en forme de V qui sert de ressort lors du battement d’ailes ou à réaliser les vœux quand on le casse. » Un Francis Ponge n’aurait pas mieux dit.

L’aspect scientifique ne domine évidemment pas l’ensemble du recueil, néanmoins on y trouve des passages instructifs. On apprend que le colibri « peut mesurer jusqu’à neuf centimètres » et que « Lorsqu’il revient au printemps, il retourne à sa mangeoire. Là où il se nourrissait avant de partir pour le sud. Trois mille kilomètres. Soixante battements à la seconde. » Dans le texte consacré au Dodo, une note en bas de page (comme on en trouve dans les ouvrages savants), nous apprend que le nom de cet oiseau « réfère à l’onomatopée de son cri. » Nous apprenons également que « Les trois quarts des oiseaux ont une espérance de vie d’un an. »

Un texte que je désire citer in extenso illustre à merveille le caractère, par endroits, savant de l’ouvrage. On constatera que sa chute replonge le lecteur dans le type de propos habituellement associé au discours poétique, lequel au moyen de l’image se montre ici efficace pour décrire la réalité. Blais écrit : « Agonie vient du grec agônia, qui désigne à la fois l’exercice gymnastique de la lutte et l’angoisse du lutteur avant son combat. // On appelle râle agonique le chant du mourant. C’est le ressac du mucus accumulé dans la gorge suivant la perte du réflexe de déglutition. // Le chien errant aboie. L’oiseau de nuit ulule. Le mourant râle. Raaaaah. Raaaaaah, Raaaaah. Comme s’il faisait des bulles avec une paille dans un verre de lait. »

Ce dernier poème bien qu’illustrant le caractère scientifique de l’ouvrage se termine avec des accents poétiques. Sa dernière phrase n’est pas exempte de fantaisie. Assurément, nous y retrouvons le thème de la mort. Ce dernier traverse l’entièreté du recueil où il est traité surtout de manière fantaisiste. J’ai dit à ce sujet ce que je répéterai ici. Toutes les pages d’Ornithologie disent la gravité, mais sans jamais appuyer, sans pathos aucun, sans lyrisme larmoyant, de manière quasi neutre, détachée comme sur le mode d’une ironie tempérée, réfléchie, amusée malgré tout. Ce type d’écriture, je le rappelle encore, n’a rien de gratuit. Sa légèreté est dense. Et le zeugme a beau nous étonner, lorsque meurt l’inséparable masqué, nous ne sourions qu’à demi en lisant que « son âme va continuer à chier sur nos meubles et dans nos cœurs. »

De la fantaisie, de l’inventivité, la conception graphique de quelques pages ne manque pas d’en fournir. On y voit des calligrammes imitant, suggérant leur objet. On peut parler de poésie picturale lorsque dans l’un d’eux se dressent sous nos yeux les pierres tombales d’un cimetière. Décidément la mort hante ce recueil : « Il nous reste toujours cinq minutes à vivre. On n’a jamais l’impression d’avoir vraiment vécu. On dirait qu’on a toujours été ici, dans la rangée des surgelés, à chercher des bâtonnets de poisson, à suivre les flèches au sol, à manquer d’air. »

Vivre, c’est comme être déjà mort. Seule la télévision fait illusion. Elle est « allumée jour et nuit. » Grâce ou à cause d’elle, nous vivons par procuration. Le poète écrit : « La somme des films que j’ai vus m’a composé une seconde vie plus vivable. » Dans l’ensemble du recueil, les vivants semblent faire semblant de vivre : « Je ne suis nulle part. C’est une destination de rêve où il n’y a rien à faire ni à voir. » La désolation gagne même le parc d’attractions : « Il n’y a personne dans la grande roue au fond du parc. Au fond du parc, la grande roue tourne quand même au fond du parc. » Cet énoncé lui-même tourne en rond. Par la reprise des mêmes mots, il met le vide en évidence. Autrement dit, la répétition ne relève pas ici d’une maladresse, d’une indigence langagière. Elle est un procédé dont l’auteur use avec doigté. Encore une fois, il n’y a rien de négligé dans l’écriture de Blais; au contraire, ses phrases sont toutes tirées au cordeau. Pour dire le néant, il recourt au symbole de la roue et fait tourner sa phrase en boucle.

Dans un autre poème, au moyen encore de la répétition, il parvient à créer sur la page un effet de mouvement. Il fait bouger lentement des cumulus : « Les nuages défilent comme des noyés que charrie la rivière en crue. Chairs gonflées. Chairs mordillées. Chairs gonflées. Chairs mordillées. Chairs gonflées. Chairs mordillées. »

Je termine abruptement ce commentaire. J’ai dit ce que j’avais à dire. On aura compris qu’Ornithologie est selon moi un recueil exceptionnel. J’aurais peine à choisir parmi l’ensemble un ou deux poèmes supérieurs à tous ceux qu’y le composent. C’est qu’ils sont tous nécessaires à l’ensemble et tous d’une égale qualité. Bien entendu, certains passages nous frappent plus que d’autres, mais c’est justement parce que l’ensemble contribue à les mettre en valeur. Si bien que lorsque nous les lisons, leur pertinence se révèle à nous ainsi que leur grande beauté : « Il pleut. On dirait quelqu’un qui joue du piano dans la chambre d’un mourant. »

Un peu avant la fin du recueil, après avoir déclaré que « S’éteindre, c’est le travail d’une vie » le poète écrit, trois fois plutôt qu’une, la petite phrase suivante. Il s’agit en fait de trois vers qui se répètent : « Assez vécu pour aujourd’hui. / Assez vécu pour aujourd’hui. / Assez vécu pour aujourd’hui. »

On croira que ce recueil est déprimant. Ce n’est pourtant pas ce que j’ai voulu démontrer. Or l’ai-je suffisamment laissé entendre ? Le caractère ludique de l’écriture de Blais nous met le sourire aux lèvres de la première à la dernière page de son livre. Le grand art consiste parfois à témoigner du mal en lui substituant des fleurs. C’est du moins ce que fit Baudelaire dans ses célèbres Fleurs du mal. De cette boue où nous jette l’existence, il sut faire de l’or. Blais à sa manière accomplit ce genre de tour de force. Il y a de quoi se réjouir.

La poésie d’aujourd’hui se porte bien, du moins si l’on en juge par ce recueil. Si les auteurs et autrices que publie le Quartanier sont tous et toutes aussi doué(e)s que M. K.  Blais, on aurait tort de se faire du souci quant à l’avenir de notre littérature.

Mario Pelletier : Chants de nuit pour un jour à venir : Poésie : Écrits des Forges : 2020

Un recueil de poèmes ne se lit pas en diagonale. Comme souvent l’on parcourt distraitement le journal.  Un poème se lit sans se livrer toujours immédiatement. Le poème est une personne. Qui le juge rapidement sur sa mine commet parfois une regrettable erreur. Les apparences peuvent s’avérer trompeuses. Il convient de lire un poème jusqu’à ce qu’on entende vraiment sa voix. Celle qui s’exprime dans ces Chants de nuit est loin d’être insignifiante.

Ce petit laïus en ouverture est en réalité un avertissement lancé surtout à moi-même, un rappel visant à ébranler une rigidité qui trop souvent m’empêche d’écouter les voix dans toute leur diversité. Qui lit un poème se porte à la rencontre de l’autre. Forcément, c’est là une manière de voyage en terre étrangère. Qu’une forme de dépaysement en découle, on ne s’en étonne pas. Or il est ici un paradoxe méritant qu’on s’y arrête. Le voici. Il arrive au lecteur, lorsqu’il se croit en terrain familier, de refuser de faire un pas de plus. Le livre qu’il vient d’ouvrir, il le referme. Il croit l’avoir déjà lu dans un autre livre. Dans un livre plus ancien. Il réclame de la nouveauté; c’est qu’il cherche « à se mettre en danger », à être étonné. Or il le serait peut-être davantage s’il rouvrait à nouveau l’ouvrage qu’il vient justement d’abandonner. Surpris alors d’entendre dans les accents qu’il croyait reconnaître un propos qui méritait qu’on y prêtât attention.

On aura reconnu ici encore une fois cette vieille et toujours passionnante querelle des Anciens et des Modernes. « Tout désir de former le neuf, et déjà il n’est plus. » J’oublie où exactement j’ai lu cette phrase. J’ignore de qui elle est. Assurément, elle dit la succession des mouvements, l’alternance des modes, le refoulement des avant-gardes vite désuètes cédant leurs places fortes sous les horions des nouvelles avant-gardes.

Les écrits de Mario Pelletier montrent qu’il ne réfute pas ce qui dans les héritages peut faire son affaire. Là se trouve leur plus grande originalité.  C’est comme si, contre vents et marées, le poète entreprenait de maintenir vivant un langage poétique généralement associé, et ce, plutôt facilement, avec la tradition. Par exemple : « Ce jour où nous franchirons la passerelle / pour l’aller simple du grand vol intérieur / où donc irons-nous mon âme ». Le dernier vers, un Verlaine aurait pu l’écrire. Cette sorte de personnification n’est pas nouvelle, l’âme devenant interlocutrice, susceptible de répondre, et nous ferions face alors à une prosopopée, ce qui suffirait à vouer le poète aux gémonies. Or le poète en toute lucidité ose écrire ce qu’il écrit. Du reste, comment, ayant à cœur de dire ce qu’il a voulu dire, aurait-il pu formuler les choses autrement ? Et au nom de quel principe faudrait-il se plier à une forme de censure empêchant les poètes de référer à l’âme lorsqu’ils le désirent, à plus forte raison quand ils expriment des sentiments si prégnants ?

Dans les poèmes où il apparaît, le mot « âme », ainsi que d’autres appartenant au même champ lexical, contribue à exprimer l’attitude toute spirituelle du poète à l’endroit de la mort. Cela aussi pourrait paraître suspect aux yeux de certains, fermés à l’idée de cela qui, « à l’extrême du temps », comme le dit si bien un Fernand Ouellette, correspond à ce que lui encore nomme la « présence du large ».

Mais nous n’y sommes pas encore, nous venons à peine d’ouvrir le livre et c’est ici même et non dans l’attente de l’au-delà que nous convoque le poème. Terre à terre, non pas dans le bel aujourd’hui, mais dans notre temps présent mal mené par les événements, menacé par « le feu violent qui dévorera nos os ». Une menace pèse sur le monde moderne; Pelletier ne l’invente pas, ne l’imagine pas. Il la nomme et s’y attaque en recourant au langage, à sa fonction poétique. En un sens, nous pouvons dire que la poésie de Pelletier est engagée.

Engagée comme celle naguère des poètes du pays. Un Miron applaudirait sans doute à la lecture du poème intitulé « Peuple évanescent ». Je cite : « nous plus étrangers à nous-mêmes qu’à tout autre / défendant avec ardeur ce qui nous tue / et pourfendant ce qui nous constitue / avec une furie d’apatrides patricides / réflexe inné du membre fantôme colonial / tout ce qui est autre vaut plus que soi / le survenant l’emporte sur l’habitant / dans nos murs s’accumulent les chevaux de Troie ». Je m’interroge sur les conséquences qu’aurait dans les médias l’expression de telles pensées. Voilà qui très certainement susciterait des débats. L’auteur évoque le « pays impossible / par deux fois repoussé de peur ». Il plonge dans ses racines, retrace des pans anciens de son histoire (« ils ont tant bûché et besogné / ces hommes et femmes / ces géants du Grand Nord »); percussif, il écrit : « la cognée tombée des mains des ancêtres / les descendants ne l’ont pas ramassée / l’ont laissé rouiller quelque part / entre démission et trahison / le pays resté à pied d’œuvre / en l’air. »

Engagée comme l’est celle aujourd’hui d’un Marcel Labine qui dans Bien commun s’attaque au néolibéralisme. Pelletier écrit : « Ils ourdissent dans l’ombre / puissances occultes de la finance / réunis en trilatérale / nouvel œil divin / surveillant le village global / offrant aux milliardaires / un paradis fiscal / avant la fin de leurs jours / dans une île pacifique / avec abri antiatomique // et que la commune engeance des gagne-petit / et des laissés-pour-compte sur les trottoirs /crève droguée et empoisonnée / dans la malbouffe et la pollution. »

Engagée dans un combat visant à restaurer « la culture séculaire » qui partout sur le globe étouffe « sous le chiendent d’incivilisation ». Les premiers poèmes du recueil sont sans équivoque. La nuit tombe sur notre monde, « l’âme perdue [étant désormais] sans guide ni étoile ». Le poète parle d’une « errance dans l’hiver indéfini ». La lumière disparaît. Elle n’émane plus guère que de nos écrans. Devant les « armées invisibles » constituées de « milliards de petits soldats / défilant en cadence / zéro-un  zéro-un  zéro-un  », face à cette « succession innombrable de lignes codées », « la majorité inconsciente / jacasse et pitonne autiste sur ses portables ».

Pelletier n’hésite pas lorsqu’elle se présente à s’emparer d’une rime saisissante : « la nuit avale / la ville spectrale /entre cellulaire et wifi / l’humain se raréfie ». Il faut être plongé au cœur de son poème pour apprécier vraiment la pertinence de la rime, autrement, l’on pourrait à tort penser que l’auteur sacrifie à une quelconque facilité. Il n’en est rien. On ne gagne pas à la dédaigner, lorsque la rime sert ainsi le propos. Tout cela se tient et plutôt solidement.

La première section du recueil emprunte au titre sa première séquence : « Chants de nuit ». L’intitulé de la seconde provient de son dernier membre : « pour un jour à venir ». Dans les vers précédemment cités, le poète constate en rimant que la nuit fait disparaître la ville, métonymie désignant sa population et, par extension, synecdoque incluant tous les habitants de la Terre. La lumière tamisée de l’incivilisation, ou plutôt non pas tamisée, mais carrément éteinte, voilà en gros où se situe le combat du poète. Et Pierre Lepape a beau écrire dans Ruines que « dès l’enfance, nous avons appris à lier l’efficacité magique des mots avec leur incapacité à changer la réalité », cela n’abolit pas pour autant l’espoir, voire l’espérance.

Le combat entrepris au moyen du chant vise le rétablissement de la civilisation, non pas seulement son idée, mais sa réalisation elle-même. En cela réside sur le plan de la thématique et du projet poétique l’unité du recueil. Il est construit solidement, alors même que la diversité des sujets traités semble nous conduire çà et là dans des univers qu’apparemment rien ne relie.

En effet, le Big Data et le pays du Québec, au démembrement duquel nous assistons, semblent relever de préoccupations fort différentes. Mais après ces considérations sur les effets perturbateurs des « miradors cyberspatiaux qui nous ciblent », après avoir déploré « l’amnésie collective » où s’étiole le peuple québécois, pourquoi, se demandera-t-on, le poète recule-t-il plus profondément dans les temps anciens ? Pourquoi ressuscite-t-il Louis VII et saint Louis ? Et de même, pourquoi cette incursion « en d’autres temps », « dans la forêt de Brocéliande », dans le monde médiéval, et dans l’Antiquité « tête à la renverse sur les chars d’Apollon » ? Pourquoi ?

Parce que tous ces chants de nuit sont voués à la célébration du jour. Parce qu’avec la « nouvelle ère glaciaire de l’esprit / nous entrons dans l’hiver de l’humain ». Il est bon alors de remonter à la source, d’entendre « au fond de soi / endimanchés d’absolu / [chanter] les disparus ».

Toujours, d’un poème à l’autre, aussi surprenant que cela puisse paraître, lorsque par exemple dans la seconde partie du recueil prévaut l’intime — et le chant alors s’adresse bellement à une absente —, toujours, dis-je, l’auteur maintient dans ses vers le fil qui relie l’une à l’autre chacune des perles de son discours. Ce fil conducteur est celui de la lumière. Le recueil s’est ouvert « à nuit tombante ». À la toute fin, nous lisons ces derniers vers : « la faux le hideux et l’atroce / pulvérisés par la lumière ressuscitée ».   

Pierre Chatillon : Un voyage d’hiver : Poésie : Écrits des Forges : 2020

Si je m’adonnais réellement à cette troublante activité qu’est la critique littéraire, si j’occupais l’une des rares tribunes encore dévolues à la critique dans les journaux et les revues, si j’avais autrement dit charge de trier le bon grain de l’ivraie, il serait grand temps que je me mette à sévir. En effet, depuis que je rédige mes petites études, jamais une seule fois encore il ne m’est arrivé de faire la fine bouche, de souligner des travers, de pousser les hauts cris en rejetant une œuvre du revers de la main. Encore une fois, je le répète : si j’étais véritablement un critique, ce qui bien entendu n’est pas le cas. Tout cela pour dire que si cela était, une chose est certaine, rien dans Un voyage d’hiver ne m’inciterait à jeter sur lui mon dévolu. Qu’on me comprenne bien, je n’ai jamais rien à déclarer au sujet des ouvrages médiocres. Le silence à lui seul suffit à les sanctionner.

La poésie est inadmissible. C’est du moins ce que déclarait au siècle dernier un certain Denis Roche. Je déforme sans doute sa pensée, mais j’imagine qu’il ne s’opposerait pas à ce que l’on soutienne en revanche que « les poésies » sont quant à elles tout à fait admissibles, à savoir qu’elles sont diverses, multiples. Pour ma part, j’ignore à vrai dire ce que pourrait être la poésie dans sa singularité. S’il est une « spécificité » de la poésie, à mon sens, assurément elle bouge et se modifie. Je ne crois pas en une essence une et indivisible de la chose, en une substance pure dont nous nous serions forgé, Dieu sait comment, une idée, sans doute à partir de modèles antiques, invariables et depuis lors, atemporels, transhistoriques.

S’agissant de la musique, j’ai l’impression que l’on est volontiers enclin à admettre que peuvent coexister dans leur étonnante variété ses diverses formes. De la musique, il y en a de tous les genres. À chacun correspondent des degrés d’excellence et de savoir-faire. Chaque style musical a son public qui le goûte et l’apprécie. La musique classique a ses adeptes. Ils ne s’embarrassent pas toujours de frontières. Ils font des incursions du côté de la musique populaire, du jazz et même de la chansonnette. La musique populaire couvre un très large spectre. En fait, ici aussi s’impose le pluriel.

Les poètes qui publient des recueils dans une même maison offrent une panoplie d’univers poétiques. Ce que l’un écrit, l’autre ne le signerait pas volontiers. Il y a de moins en moins d’écoles. Subsistent néanmoins des familles. Des approches, des esthétiques peuvent être communes. Fut un temps où l’on imitait les Anciens. Les poètes qui excellaient dans l’art de copier les chefs-d’œuvre de leurs prédécesseurs obtenaient la palme. Le contraire sévit aujourd’hui. Ne sont primés que ceux qui excellent à créer de la nouveauté, à imposer de la différence. Il convient d’imiter les modernes, c’est-à-dire de toujours obstinément chercher à inventer autre chose. L’originalité est le critère souverain. Fort discutable toutefois.

Quand je lis les poèmes de Chatillon, dont la plupart se fraient facilement un chemin jusqu’à moi, et que j’accueille avec plaisir, je songe à certains amis, à des lecteurs et lectrices, eux-mêmes amateurs de poèmes. Je me dis que ce recueil les comblerait. Voici pourquoi.

Le côté fraternel de la poésie de Pierre Chatillon a de quoi nous séduire. Même si dans Un voyage d’hiver on ne voit aucun bonhomme de neige coiffé d’un chapeau tout croche, une vieille écharpe nouée autour du cou, arborant une carotte en guise de nez et fumant joyeusement sa pipe, je ne puis m’empêcher d’associer cet aimable personnage de nos traditions hivernales à la personne même de l’auteur. Nous aurons beau trouver de la gravité dans maints de ses poèmes, la voix qui les porte à nous, bien qu’émanant d’un octogénaire, paraît encore fraîche, animée par la saine curiosité que le poète entretient à l’endroit du mystère. Cet homme est notre ami. Même lorsqu’il s’aventure dans le brouillard épais, nous nous plaisons à lui emboîter le pas. Sa compagnie est agréable.

Il nous propose une poésie sans prétention, une poésie de franche bonhomie. La lisibilité atteint ici un rare degré de transparence. Le sens dans ses poèmes ne joue pas avec nous au chat et à la souris. Si nous relisons deux ou trois fois de suite le même poème, ce n’est pas faute de n’y rien comprendre, c’est plutôt par plaisir. Le poète a écrit des vers qu’un esprit vouant un culte à une certaine poésie pure et dure pourrait sous-estimer. Force est d’admettre que si Chatillon est un poète en possession de tous ses moyens, sa poésie ne brille pas par son intellectualisme. Elle scintille plutôt par la limpidité de son cours. De toute évidence, au verbe éthéré qui au fond ne s’adresse à personne, l’auteur préfère une parole plus familière, apte à atteindre et toucher ses lecteurs. Quand je parlais ci-haut de la diversité des discours poétiques, cela sous-entendait l’existence d’un lectorat lui-même divers et dont une frange appelle et réclame le type de poésie que propose aimablement Chatillon. Ce poète qui n’est pas hors du commun s’adresse clairement au commun des mortels. Il est le frère de tout un chacun et j’entends montrer que ce qu’il écrit est d’un intérêt commun.

Ce qui précède ne devrait pas donner l’impression qu’en raison de sa fraîcheur la poésie de Chatillon appartiendrait de plain-pied à ce qu’on appelle la poésie populaire. Encore faudrait-il définir ce que l’on entend par là, une poésie populaire n’allant pas de soi.

Assurément, avec les poèmes composant ce recueil, l’on est beaucoup plus proche de ce qu’on appelle les formes simples que des formes savantes. Bien qu’il y ait peu de récits dans cet ouvrage, à peine trois ou quatre, peut-être davantage, quelque chose dans le ton et la manière rappelle l’univers du conte. Les paysages eux aussi sont évoqués, représentés avec tant de présence dans la voix, dans le choix des mots, qu’on se croirait plongé au milieu du vent et de la tempête, proche des rivières et des arbres qui nourrissent l’espèce de fantasmagorie dont regorgent la pensée et la sensibilité de l’auteur.

L’espace où se déploie le poème est celui du Québec, et l’époque, bien que le monde moderne s’y manifeste pleinement, est un temps presque d’antan. Le poète étant parvenu au bout de son âge, il a accumulé du passé. Ce passé le hante autant que le hante son proche avenir. Pour appréhender ce qui n’est plus et ce qui sera, le poète recourt aux ressources de l’imaginaire, aux puissances de son imagination. Son esprit est fantaisiste, joueur, et se plaît à faire entrer le rêve dans le monde réel et le monde réel dans celui du rêve. Son « onirisme », ses rêves éveillés suscitent le merveilleux, puisent même dans les fonds, j’allais dire « fonts baptismaux » de nos plus vieilles croyances. Sa spiritualité ne se noie toutefois pas dans l’Épinal d’un catéchisme désuet. Mais pour dire la mort, il n’hésite ni à référer à la sainte Croix ni à accueillir les anges au cœur de son poème. Malgré l’amusement qui pétille dans la plupart des poèmes de ce recueil et bien que la démarche de l’auteur y soit largement empreinte de bonne humeur, la matière qu’il aborde est loin d’être amusante.

 Vieillir, c’est se présenter aux portes de la mort. C’est là une vérité de La Palice difficile à avaler. Avec Un voyage en hiver, un homme âgé fait moins le bilan de sa vie que celui de sa mort prochaine. Autrement dit, il voyage au milieu de son propre hiver, conscient d’être bientôt presque parvenu au bout de lui-même ; il s’avance vers la mort qui elle-même se présente à lui. Il médite.

La nature, toute la nature, celle des quatre saisons, avec ses fleurs, ses oiseaux, ses ciels magnifiques, ses brumes funestes, met à sa disposition un ensemble de symboles qui alimentent sa contemplation.

La thématique du recueil est double. C’est celle du voyage, celle de l’hiver. Le voyage est traité sur le mode de l’allégorie. Il embrasse comme je viens de le souligner l’espace et le temps des quatre saisons de la vie d’un homme. Quant à l’hiver, offrant ici la métaphore convenue, il est traité avec un saisissant réalisme. Il donne également lieu à de très beaux poèmes.

La neige abondante dépose

son duvet sur les branches

puis les arbres blancs s’estompent

toute ma vie j’aurai cru

à la réalité des choses

mais voici qu’elles s’effacent

du paysage

je revêts mon manteau

ma casquette et mes bottes

je sors dans l’invisible nature

peu à peu je ressemble

à un flocon géant

qu’un souffle de vent va disperser

ai-je vécu en rêve

parmi les couleurs   les musiques   les odeurs ?

est-ce le vrai réel

ce monde où rien n’existe

où je ne suis plus rien

et où je disparais dans la blancheur ?

Curieusement, dans cette infinie blancheur, dans cette aveuglante poudrerie, fouetté par les vents de froidure, s’avançant à pas lents sur les étangs gelés, perdu au milieu de la plaine qu’assombrit le gris blanc de l’hiver, l’esprit du poète demeure animé par les vibrantes forces de l’été. Il a beau dire l’hiver, et cet hiver a beau être le synonyme de la mort, un feu secret couve sous la cendre de son discours. Les oiseaux qui se sont tus, les fleurs hier abattues reprendront bientôt leurs couleurs ; comme de l’intérieur, la vie illumine le chant funèbre du poète. Il y aura sous peu « naissance jubilatoire de la lumière ».

Chatillon écrit : « On entre en hiver / comme étaient contraints jadis / d’entrer au cloître / des jeunes qui n’avaient pas la vocation / la règle nous force à renoncer / aux feuilles   aux rivières / aux fleurs et aux oiseaux / on doit fermer nos sens / aux plaisirs de l’été ». Outre la qualité de l’écriture, on verra ici l’illustration de ce que je mentionnais plus haut, c’est-à-dire la présence d’un noyau estival au cœur même d’un énoncé référant à l’hiver. Le contraste est saisissant. Dans son apparente simplicité, le poème condense plus d’une réalité. Il dit une saison, ses rigueurs. Il dit aussi une détresse sociale, la mainmise d’un clergé sur un peuple. Il dit l’anémie, la dépression que l’on ressent lorsque s’impose la venue de l’hiver, tant au propre qu’au figuré. Ce qui est en berne, ce sont alors les plaisirs charnels, ceux de l’été, comme sur le corps la caresse du soleil ou celle de l’eau fraîche, une vigueur liée à la sensualité, à la jeunesse.

« On entre en hiver ». On en sortira. C’est du moins ce qu’affirme Chatillon. L’enfance aura été un paradis trop vite perdu : « tout homme en sa vie navigue vers une île / dont la perte de l’enfance à jamais l’exile ». L’émerveillement « devant la beauté » suspend pour un temps le tragique de l’exil.

La mort partout présente dans ce recueil n’est pas le terme du voyage. L’auteur évoque « une harmonie d’avant toute la matière ». Il sait qu’il finira par retrouver cette harmonie. Il écrit : « Ce sera comme un plongeon / dans un des trous noirs / d’Einstein-Hawking /[…] nous n’aurons plus de corps / seule notre âme / lancée à la vitesse de la lumière / [..] plongera / […] dans un monde inconnu / où le temps s’écoule si lentement / qu’une enfance dure dix mille ans ». Un Fernand Ouellette exprime à sa manière des pensées similaires.

La manière de Chatillon est résolument joyeuse. Au sérieux de son propos se mêle beaucoup de fantaisie. Il joue avec les mots, fait parfois des calembours à la manière de Sol, ce qui ravit les uns non sans décevoir les esprits chagrins. Il fait songer tantôt à Henri Michaux. Par exemple, dans un des premiers poèmes du recueil, le vieillard qu’il est devenu croise sur sa route « l’enfant [qu’il fut] à six ans ». On assiste à des scènes de tueries où des « spectres venus de nulle part » détournent des avions. Le plus étonnant de ces poèmes a des allures de surréalisme. Un homme sur la plage perd ses membres les uns après les autres. À la fin du poème, sa tête continue sa déambulation au bord de la mer. Cela est loufoque, mais en lien avec la suite du recueil. Nous ne sommes pas encore au cœur de l’hiver. Le voyage n’a pas encore commencé, mais la mort rôde dès ces premiers poèmes. Du reste, un poème liminaire a déjà donné le ton : « j’arrive au bout de ma vie / je ne sais plus où j’en suis ».

À la fin du recueil, alors que le poète célèbre un éternel été, il écrit : « et voici que je quitte la Terre / sans effort / on dirait que je m’évapore / et rejoins l’arbre dans son voyage / je m’habitue à disparaître sans souffrir ».

Qui referme ce livre a conscience d’avoir entrepris un charmant voyage de plaisance. En maints poèmes, la gravité du propos, alliée à une joie quasi enfantine, a quelque chose de franchement savoureux. Le stoïcisme avec lequel la mort est dépeinte, à travers une imagerie de la nature renouvelée par l’apport du cosmos tel que la science actuelle nous permet de l’entrevoir, à travers également une imagerie où l’on retrouve des anges et des âmes qui vont et viennent du ciel à la terre, de la pierre inerte au lointain ciel étoilé, tout cela confère à l’ensemble du recueil un caractère spirituel réconfortant, à tout le moins une belle philosophie.

Quand les frontières entre vie et mort se trouvent ainsi abolies, le commerce des âmes dans l’éternité paraît aller de soi. Le « Grand Voyage […] dans les méandres de la Voie lactée », quand bien même il ne serait qu’une « fable douce », une vue de l’esprit favorisée par les puissances peut-être illusoires du poème, écouter cette histoire au milieu de l’hiver procure une dose d’optimisme qui réchauffe le cœur.

Geneviève Letarte : Mes ailleurs : Poésie :Éditions des Forges : 2020

Dans son plus récent carnet, l’écrivain André Major rappelle que Gide « s’évertuait à ‘‘se perdre de vue’’ et à ‘‘regarder le point de vue de l’autre’’. » C’est là, je crois, l’attitude qu’il convient d’adopter lorsque nous lisons de la poésie. Quelle que soit notre propre conception de la chose, en oubliant nos partis pris, lorsque nous nous investissons dans un recueil de poèmes nous gagnons davantage à nous montrer réceptifs, plutôt qu’à chercher dans l’ouvrage ce que nous aurions pu y mettre nous-mêmes. Ce qui nous est étranger ne nous conforte pas toujours, mais ce qui est « autre », en nous faisant sortir de nous-mêmes contribue, c’est le cas de le dire, à élargir nos horizons. Mes ailleurs offre au lecteur de poèmes ce qu’il espère si de telles dispositions l’animent.

En ce que « l’ailleurs » correspond à tous lieux où ne se situe pas le sujet parlant, on peut voir dans le titre de ce recueil une manière d’oxymore. Le « je » de la poétesse cohabitant avec l’ailleurs, avec le non-moi, plus exactement avec les autres, c’est-à-dire ceux et celles qui justement vivent ailleurs. Son « je » est donc en quelque sorte habité, hanté par les lieux qu’elle a faits siens au fil du temps, dans son passé récent ou lointain, dans son réel imaginaire. C’est dire que les ailleurs de la poétesse se trouvent convoqués là même où elle se trouve, dans l’espace ici et maintenant qu’elle occupe, alors qu’en une gerbe de suites poétiques, elle réunit tous ses lieux afin de les partager avec nous.

Le dernier recueil de Geneviève Letarte compte huit sections. Curieusement l’heureuse variété qu’on y trouve forme un tout dont l’homogénéité tient à la voix unique qui a fait naître ces poèmes pour les porter finalement jusqu’à nous. Je dis une voix « une », alors que cette voix module son chant, le tournant à son gré, avec des inflexions diverses. La poétesse emprunte ses mots à des champs lexicaux variés, lesquels mots pourraient en son poème paraître bigarrés lorsque, par exemple, un registre résolument littéraire alterne avec un autre un peu plus populaire.

Jamais sa langue n’est affectée, elle est secrètement travaillée, finement raffinée, toutefois avec modération, à mille lieues d’un Parnasse étriqué. Ses tours n’épatent pas, les métaphores brillent dans la rareté de leur surgissement, cette parole évite la déclamation. C’est une parole proche de l’oralité, qui se fait entendre sur le champ, sans se complaire dans les échos démultipliés que parfois mitraille le verbe poétique. Un vers à la fois, se suffisant à lui-même, se déversant tout naturellement dans le suivant, coulant de source et entraînant avec lui le presque auditeur que devient le lecteur.

La vie immédiate : on aura reconnu le titre du plus célèbre ouvrage de Paul Eluard. La poétesse (Letarte a utilisé ce terme à l’occasion du lancement de son recueil; je le reprends), la poétesse, dis-je, emprunte ces mots à Eluard. Afin de rendre compte du travail de Geneviève Letarte, je forge à partir de ces derniers l’expression de « poésie immédiate ». Du reste, cette expression, je ne l’invente probablement pas.

La plupart des suites de Mes ailleurs, mis à part la dernière, intitulée « Ballade pour Marina », offrent des récits, des textes plutôt linéaires. Quoique versifiés, ces derniers empruntent son allant à la prose et, pourrait-on croire, sa spontanéité. Ils font songer, dans leur simplicité, à la lettre que nous ferait parvenir un ami ou une amie. S’y réalise une espèce de proximité entre la poétesse et les choses auxquelles elle réfère. Sa manière de dire le monde nous rapproche non seulement de ses ailleurs, mais également de la poétesse. Les distances se trouvent ainsi abolies par la magie du verbe. Ce dont elle parle est facilement identifiable. Ses références sont claires. Les figures de style n’ont rien d’hirsute, d’hétéroclite. Ses images ne sont pas tirées par les cheveux. J’en veux pour preuve cette innocente comparaison : « la fille qui ressemble à Juliette Binoche / me sourit sous les arbres ». Comparaison familière, semblable à celle qui s’impose spontanément à nous dans la vie de tous les jours, lorsque nous parlons pour être entendus. Letarte évoque les choses sans qu’il n’y ait quoi que ce soit d’équivoque dans son discours. Les idées, les sentiments sont exprimés de manière à s’imprimer directement dans l’esprit de ses interlocuteurs. C’est là ce que j’appelle de la poésie immédiate.

Toutefois, si avec ce style, la lettre parvient à se faire parole, de sorte que le lecteur se trouve immédiatement présent à ce qui se dit, sollicité par le discours, contemporain de cette parole qui raconte en face-à-face, il ne faut pas croire que cette poésie n’est pas « écrite ». J’insiste sur ce fait : bien que simple, l’écriture de la poétesse demeure savante. Dans ses poèmes, le savoir-faire de l’auteure ne se manifeste pas de manière ostentatoire ni même ostensible. En fait, certains passages témoignent d’une maîtrise exemplaire, quoique secrètement invisible. Chaque suite est minutieusement construite et révèle, à condition que soit attentivement observée sa texture, une remarquable solidité, en ce sens que l’on découvre dans la composition de chacune des suites une « orchestration », pianissimo sans doute, mais toujours assurément efficace.

Qui donc a dit ou écrit que la simplicité n’est pas simple ?

Qu’il y ait un ailleurs ou plutôt des ailleurs, cela déjà s’avère passablement compliqué. Le monde est vaste et la poétesse, si elle ne l’a pas entièrement parcouru, s’y est intéressée assez pour savoir qu’il s’en va à vau-l’eau, qu’on ne peut y être impunément léger et insouciant. Elle n’a pas tourné le dos résolument au bonheur et à la fête, mais des entraves sur son chemin et des nœuds de douleur dans son ventre lui ont explicitement appris que vie et mort vont main dans la main. Par conséquent, Letarte ne parle pas en vain, n’écrit surtout pas pour ne rien dire. Sa parole est en quelque sorte engagée. Héritée des livres qu’elle a lus, des hommes et des femmes qui furent ses compagnons, sa parole est parole de liberté, parole de femme libre. Le bruit des chaînes s’entend, que malgré tout elle traîne derrière elle, après des défaites et des victoires inhérentes au fait de vivre. Forte des combats menés par ses devanciers, héros et héroïnes tant politiques que poètes ou musiciens, la poétesse rassemble dans son recueil la somme de ses expériences les plus marquantes.

Le souffle d’un poème ne déplace pas de l’air. Le vide n’est pas son affaire. Le poème s’impose plutôt dans une forme pleine de sens. Il contient de la vie. Une vivante s’adresse ici à des vivants. Elle célèbre la beauté du monde, à travers la nature et les paysages parfois dévastés de contrées sèches et arides où tintent toutefois des coupes de vin, où dansent dans les ruines et leur extrême dénuement des pauvres villageois et villageoises. Elle remue aussi les cendres du passé. Des amis et des compagnes s’en sont allés. « Le temps a filé », c’est le titre de la première suite du recueil.

Le temps a filé en laissant des traces et des marques profondes. Quelque chose s’est définitivement perdu. À vrai dire, de nombreuses choses se sont perdues, comme un engouement pour l’idée d’un pays à bâtir : « Le temps a filé / dans les eaux troubles du pays », et : « je récolte des psaumes pour le pays fatigué / et pourtant si beau en son nord intime ». L’amour s’est souvent dérobé. Lui aussi a parfois filé : « nous nous sommes tant aimés ». L’auteure livre en fin de volume des notes explicatives ; les italiques réfèrent la plupart du temps à des œuvres, ici l’œuvre est celle du cinéaste Ettore Scola.

Les amis se sont donc dispersés, ne laissant derrière eux que les souvenirs enfumés de l’époque où en bande ils chantaient et récitaient leurs poèmes dans les bars : « nous voilà loin des scènes minuscules / où l’on se propulsait au meilleur de nous-mêmes ». Ces souvenirs sont parfois douloureux, surtout ceux liés aux amours: « j’ai mal à ma mémoire / et ça sent le bitume autour de mon lit ».

Avec ces premiers poèmes, on réalise assez rapidement que l’auteure entremêle à son histoire personnelle le destin et l’aventure de sa collectivité. Du reste, par moments, même si le pays semble être précisément celui du Québec, le mot pays en vient à englober l’ailleurs des migrants : « migrants d’une cartographie hors-la-loi / noyés d’une transhumance forcée ».

À la nostalgie exprimée par ces poèmes fait contrepoids une posture de force, où la poétesse affronte pourrait-on dire les mauvais sorts que nous jette l’histoire. Il s’agit d’une posture de combattante. Nous verrons dans la prochaine suite que déjà, fillette, la poétesse se dressait afin de s’emparer librement de tous ses possibles. Devenue plus âgée, elle ne baisse pas les bras. Elle fait face à l’adversité, s’en prend aux « voleurs d’astres », aux « forceurs de finances », aux « briseurs de rêves » et autres « vendeurs de fadaises ». Dans une langue qui parfois fait songer à un Miron ou un Godin, elle prend « parti contre les goujats / les impossibles-à-jaser-avec / les hurleurs de non-sens à bretelles ». Bref, elle exprime sa colère et son désir de « clarté ». Parfois en aparté, elle livre une confidence. Au sujet du haïku, elle a cette brillante formule : « dans l’observation des formes / se trouve l’élargissement de la conscience ». Ce qui est sans doute vrai. Par contre, ce qui l’est assurément, c’est que des impératifs moraux animent le feu et le propos de l’auteure : « la force des uns doit soutenir / la voûture des autres ». Et pour en finir avec cette section, de manière à illustrer cette posture volontariste, je cite ses derniers vers : « je prône le courage de la femme / penchée sur ses mots // la vaillance d’un homme capable / d’écouter les roches ».

On croira l’exercice fastidieux, qui consiste à prêter attention à presque chacune des sections d’un ouvrage poétique. Dans le cas présent, il me semblerait faire injure à ce recueil, si je passais sous silence tout ce qui çà et là en fait l’intérêt. Je ne saurais donc sauter par-dessus la deuxième suite. Là encore, l’auteure livre le meilleur d’elle-même. « Une fille qui rêve » constitue un récit à la fois charmant et troublant. Une montagne est admirable. On découvre tout à coup qu’elle abrite un volcan. À quinze ans, écrit l’auteure, « je tente d’apercevoir / l’horizon de mes rêves / les possibilités d’une fille // prête à exploser // comme les bombes des rebelles / qui font les manchettes ».

Fillette d’abord tranquille et adorable, la voici découvrant le monde des livres, autant dire le monde lui-même, elle n’en devient que plus adorable : « les livres aux titres invitants […] // me disent de penser l’existence / comme un choc perpétuel // entre le je et le nous / la grande et la petite histoire ».  Ce programme, l’auteure jamais ne lui fera faux bond, son recueil en constitue la plus probante des preuves. En effet, quand nous lisons les vers suivants, comment ne pas saisir à quel point ils participent de cet élargissement de la conscience que promettait plus tôt la pratique du poème bref ? Lisons : « les mots de Nâzim // me clouent à plus-que-moi-même ». Il ne s’agit sans doute pas vraiment d’un paradoxe, mais force est de constater que la chose est assez rare, à savoir un être aussi farouchement déterminé à être soi, à se réaliser pleinement, à vivre en somme le plus librement possible, mais tout en ayant à cœur le destin de ses frères et sœurs. Dans le poème précédent, la poétesse a écrit : « pirate évanescente / je pillerai mon propre cœur // pour l’offrir aux orphelins ». Que j’en vois un sourire et déclarer qu’on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments. Un tel souci manifesté à l’endroit des autres honore à mon avis celle qui signe ces vers.

Dans « Lumière aux carreaux », Geneviève Letarte rend hommage à la poète Hélène Monette. Dans de très belles pages, elle fait revivre son amie. Évocations par petites touches des moments précieux vécus par les deux femmes. Le portrait est émouvant, non pas larmoyant, mais tout simplement beau. Letarte écrit : « elle veut que les choses / soient senties / qu’on ne se bluffe pas / les uns les autres / elle veut / de la lumière aux carreaux / elle qui souvent se terre / dans l’ombre / d’un mauvais souvenir ». Curieusement, on se dit que ces deux amies font la paire. Ce qui valait pour l’une vaut encore pour l’autre. De même, qui s’assemble se ressemble même en ce qui a trait aux amours. Dans la séquence précédente, se remémorant la fille de quinze ans la poétesse écrivait « mon amour sera compliqué ». On trouve le vers suivant dans le portrait de Monette : « Elle la compliquée à aimer / voulait de l’amour authentique ».

Et ceci que je détache du reste afin d’en souligner la beauté :

cachottière de tragédies / jusqu’à l’instant de la grande fin / je me demande / a-t-elle lâché prise devant l’éternité / est-elle partie avec l’odeur / d’un champ de camomille après la pluie ?

Je rappelle qu’Hélène Monette était écrivaine. En 2015, un cancer l’emporte à l’âge de 55 ans.

Autre bond dans le temps et l’espace. Voici un nouvel ailleurs. La poétesse voyage. Elle se rendra en Arménie, la voici pour l’instant à « Santa Monica ». C’est le titre de ce quatrième ensemble. Letarte s’y révèle attentive à ce qui se présente à elle. Bien entendu, elle est soufflée par l’immensité de l’océan : « poumons traversés par le vent // ici je ne suis que sensations ». Là « où le soleil est roi », elle « redevient[t] lumière » : « je refais le pacte avec moi-même ». Illuminations, pourrait-on dire ici. Élargissement de la conscience. Mais aussi, comme je l’ai mentionné, sens aiguisé de l’observation. La poétesse possède l’art de rendre visibles et présents le paysage et sa faune humaine. Encore une fois, par touches légères, avec des espèces de microrécits, elle pose son regard sur la réalité et sait la rendre avec simplicité. Encore une fois, poésie immédiate.

« Prière » diffère totalement du reste du recueil, ne serait-ce que par sa facture, sa fragmentation. Comment dire ? Tout cela est franchement beau. Beau de vérité et de sincérité, me semble-t-il, d’ouverture encore une fois, d’ouverture à l’autre, er cette fois-ci à un ailleurs intérieur. Spiritualité laïque, avec ou sans Dieu, Dieu étant une idée. Les vœux de Letarte aspirent à propulser l’homme et la femme au-dessus d’eux-mêmes.

Le titre de cette section est au singulier. Il pourrait être au pluriel. Prières. On peut sans doute lire cette suite sans faire de longues pauses entre chacun de ses distiques — parfois un fragment compte un seul vers, rarement trois —, mais quoi qu’il en soit, chaque fragment est en soi une perle de sens, une fleur de pensée qui éclot. Certains forcent l’arrêt de la lecture, justement par leur densité qui impose un silence afin qu’on les puisse absorber pleinement. Ils nous rejoignent, donnent à penser, nous touchent : « Que la danse t’habite / jusque dans l’immobilité » : « Que l’intelligence / soit sœur de la grâce » : « Que la vieille dame assiste / au miracle de la rose ».

Je laisse les lecteurs découvrir les autres prières et n’en cite plus qu’une dernière : « Que la poésie soit porteuse de sens ». À n’en point douter, l’auteure dans son recueil prêche par l’exemple. En témoigne la section suivante, celle que la poétesse intitule « En Arménie ». Même constat ici. Cette écriture est efficace. Letarte sait voir et rendre de manière saisissante ce qu’elle voit. Elle parvient à s’emparer de ce nouvel ailleurs et à le faire tenir ici, en quelques mots, souvent poignants, sur les pages de cette espèce de carnet de voyage où elle collige les faits marquants de son séjour en Arménie, les impressions fortes, « le souvenir encore vif / qui dure dans le prisme des yeux ». Les pages de cette section sont denses par leur contenu, par leur référent aussi, mais le style demeure limpide; la poésie encore une fois se révèle immédiate.

Le monde est vaste, il étourdit. Sa diversité interpelle. Voici la « narratrice » secouée dans un autocar par les heurts de la route. Devant elle se dressent des ruines, des montagnes; elle traverse « des terres arides et silencieuses », aperçoit des « villages pierreux […] / surgis de nulle part / comme dans un film d’Europe de l’Est ».

La conjonction du « je » intime et du « nous » collectif opère à nouveau dans ces quelques pages, à vrai dire fort brillamment. L’auteure qui dans presque toutes les suites de son recueil recourt à l’anaphore, reprend ici un même refrain : « Qui suis-je ici ». À quoi elle répond une première fois : « moi écrivaine québécoise /plus ou moins anonyme / une femme perdue dans l’imbroglio de sa propre / histoire ». Puis quelques strophes plus loin, elle a cette réponse : « moi la femme avec une ombre sur le visage ». Cette interrogation, ce face-à-face avec soi-même à l’autre bout du monde ne se fait pas au détriment d’une réalité dont elle a pleinement conscience, tandis que « l’on aperçoit au loin la frontière turco-arménienne / surveillée par des soldats russes ».

Au moment où je rédige les derniers mots de cette petite étude, l’année 2020 s’apprête à nous quitter. Dans quelques heures son dernier soleil se couchera derrière les bureaux d’arrondissement du quartier où j’habite tel « un voyageur immobile au milieu de sa vie ». Il me semble que les circonstances sont propices à une petite offrande. À vous lecteurs et lectrices, je propose une pause. Je fais silence. Un peu abruptement, je mets fin à mon commentaire.

Je vous laisse à la joie d’aller découvrir par vous-même « L’été canicule » et la « Ballade pour Marina », les deux dernières suites de Mes ailleurs. Vous y trouverez de la poésie immédiate, beaucoup de beauté. L’auteur finalement vous incitera à penser « pour résister à la tyrannie » et elle vous rappellera que « le temps ne vaut rien en dehors de l’amour ».  

Pierre Lepape : Ruines : Essai : Verdier : 2020

Quand on a toujours associé la vie à la littérature, l’adieu à celle-ci serait-il une forme d’adieu à celle-là ? André Major

Je viens de lire un petit livre fort séduisant. En fait, j’ai lu ses 138 pages deux fois plutôt qu’une. Il s’agit de Ruines, un essai de Pierre Lepape.

Lire est agréable. Comprendre n’est pas toujours facile. Présenter une œuvre s’avère souvent difficile. Un livre aussi agréable à lire que Ruines et de surcroît facile à comprendre, tant il est clair et se suffit à lui-même, n’appelle pas forcément le commentaire, lequel risque de le dénaturer en l’aplatissant. Il appelle la lecture, un point c’est tout.

L’auteur est un classique, en ce sens où il trouve les mots justes pour exprimer sa pensée. Une remarquable concision caractérise la prose de Lepape, si bien que tenter de faire la synthèse de son propos risque de s’avérer redondant. Il s’est lui-même chargé de cette tâche. Du reste, si l’auteur ne dit rien de trop, couper dans son ouvrage revient à se priver d’une trop large part de ses richesses. On perd des perles en soustrayant quoi que ce soit à un matériau que l’auteur a déjà réduit à sa plus simple expression.

À la qualité intellectuelle de son travail correspond la qualité de l’écriture. Celle-ci est sobre et efficace, cet excellent prosateur recourant à des outils langagiers qu’il maîtrise à la perfection. C’est qu’il a affiné la pratique de son art durant plus d’une cinquantaine d’années. Sa feuille de route est longue. Journaliste, il a tenu entre autres le « Feuilleton » du Monde des livres et collaboré au Magazine littéraire.

En deux mots, Ruines rend compte d’un déclin, d’une agonie. La littérature se meurt. La littérature, célébrée depuis l’avènement de l’ère industrielle, laquelle a porté la bourgeoisie au pouvoir dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, a subi au fil du temps de profondes et graves mutations, lesquelles l’auront finalement totalement aliénée. Telle est en gros la thèse soutenue par l’auteur.

Mort de la littérature ! On a entendu pareilles prophéties des centaines de fois. Des sornettes, osera-t-on dire. On croira que Lepape délire. La lecture de son essai nous convainc aisément du contraire. Non seulement ce dernier nous ravit-il, mais plus encore, les solides arguments de l’auteur finissent par nous ébranler.

Surtout, l’histoire qu’il raconte s’avère franchement passionnante.

Je dis que l’auteur raconte une histoire. Un peu à la manière d’un romancier. D’un romancier qui aurait grand souci de la réalité, qui ne la limiterait pas qu’à un seul individu ou un tout petit groupe. Son regard couvre en fait un vaste panorama. Celui des lettres françaises. Mais également celui du monde qui influe sur la littérature et qu’en retour la littérature informe. Ce que l’écrivain analyse dans son essai, ce sont les transformations de nos sociétés en ce qu’elles ont profondément modifié la littérature. Ce qui l’intéresse, ce sont les liens que tressent entre eux langue, pouvoir et littérature.

On se souviendra peut-être que ce monsieur est un historien de la littérature. Pour être plus exact, il conviendrait de dire qu’il est un biographe aguerri, que ses ouvrages sur Diderot et Voltaire sont solides, remarquables, qu’ils se lisent comme on lit les romans lorsque ceux-ci sont passionnants. Ces biographies, il y a longtemps de cela je les ai lues, sans cependant prêter vraiment attention à leur auteur, sans me soucier de retenir son nom. C’est qu’il avait l’intelligence et la générosité, sinon l’humilité de s’effacer, afin de mettre en valeur les auteurs au service desquels il prêtait sa plume.  

À vrai dire, de Lepape j’ai surtout dévoré Le Pays de la littérature, dont le sous-titre est Des serments de Strasbourg à l’enterrement de Sartre. Cet ouvrage volumineux m’a si profondément marqué, instruit et diverti que j’ai alors retenu le nom de l’auteur. Si bien qu’à la sortie de Ruines, une dizaine d’années plus tard, je me suis précipité en librairie, poussé par la curiosité, convaincu que ce dernier ouvrage ne saurait me laisser sur ma faim. J’avais vu précédemment en Lepape quelque chose comme un excellent écrivain. Je ne me trompais pas. J’ignorais cependant qu’il allait un jour rédiger un ouvrage aussi intime. En effet, Lepape s’y raconte. Lui qui a si bien raconté la vie des autres, le voici maintenant qui entremêle l’histoire du lecteur qu’il a été à l’histoire de la littérature. Ce faisant, il montre, si besoin était, que la littérature contribue à façonner les hommes et les femmes que nous sommes.

L’auteur explique que les écrivains de la seconde moitié du dix-neuvième siècle ont été les « prisonniers […] de la logique des ruines » Il dresse un parallèle entre les ruines de l’histoire et celles qui après le règne de la littérature témoignent aujourd’hui de sa lente agonie.

Le livre s’ouvre sur l’immédiat après-guerre. Son premier chapitre s’intitule « Poussières et décombres ». Sa première phrase se lit comme suit : « La guerre est ce dans quoi nous sommes nés. La destruction a dessiné notre enfance. J’appartiens à une génération poussée dans les ruines. »

En 1945, Le Havre est une ville fantôme. C’est ici que grandira Pierre Lepape. Il sera bientôt porté par l’espoir que lui insufflera la découverte de la littérature. Dans son cheminement d’homme et de lecteur, il se construira au gré des évolutions et révolutions de la chose littéraire, étant contemporain non seulement de celles alors en cours, mais également de celles qui au fil des siècles ont marqué l’histoire de la littérature française. Dans Le Pays de la littérature, Lepape affirme que Jean-Paul Sartre a été le « grand prêtre et le premier athée » de cette forme de « religion » nationale qu’est la littérature. Dans Ruines, c’est en usant de termes identiques qu’il revient sur le prestige de la littérature.

L’auteur compare la littérature française à une grande cathédrale nationale. Autrefois rayonnante, aujourd’hui désertée. Les « quatre piliers traditionnels de la croyance [sont] l’image de l’auteur, l’image du public, l’image de l’œuvre et l’image de la littérature elle-même comme ce qui garantit et authentifie le lien des trois premiers éléments à une époque donnée. » Un peu comme dans Le pays de la littérature, mais en les survolant cette fois, l’auteur nous fait parcourir les grandes périodes de la littérature, principalement celles des plus récentes décennies, du classicisme à aujourd’hui. Il signale, dans les transformations qu’a connues la littérature, celles qui auront contribué à l’ériger en dogme et en puissance et, comme le titre de l’ouvrage le suggère, celles qui par après ont précipité son déclin et sa chute.

Il y aurait donc eu un « âge d’or » de la littérature. Mais Lepape n’utilise pas ces termes. Et rarement voit-on dans son ouvrage apparaître le mot « nostalgie ». Lorsqu’il parle de nostalgie, c’est au sujet des rares fidèles du culte littéraire qui sont aujourd’hui désenchantés, désemparés par la disparition de la littérature. Si le mot est rarement utilisé, le sentiment de nostalgie ne s’en dégage pas moins à travers l’ensemble de l’essai. Ce sentiment est à l’origine d’un propos qui à la fin de l’ouvrage devient quasiment un chant. Il y a chez Lepape quelque chose qui est de l’ordre d’un chagrin d’amour, stoïquement enduré, purement et sobrement exprimé.

Mais que s’est-il passé pour que la littérature en arrive à ce point ? À un tel rétrécissement ?

Il n’en a pas toujours été ainsi, mais la littérature fabrique désormais des produits qui ont perdu la cote. Certains prometteurs des biens culturels parlent à leur sujet de « livres gris », puisque leurs pages « offrent à la vue un paysage uniforme et plutôt désolant ».  Ces objets sans images que sont les livres ressemblent à de vieilles reliques. Le livre est chose du passé.

De la littérature glorieuse des années trente, l’auteur peut écrire : « La religion littéraire a ses rois, ses prophètes et ses mages qui sont les « grands » écrivains. Elle a ses institutions — les académies, les prix, les salons —, son clergé, haut et bas — les auteurs, les éditeurs, les libraires, mais aussi les imprimeurs, les typographes, les correcteurs, les illustrateurs, les ouvriers du livre, les critiques —, ses desservants, ses lieux de culte : les bibliothèques, les librairies, mais aussi les revues, les théâtres, les rencontres, les lectures publiques, tous ces endroits où se manifeste la croyance littéraire et où se rassemblent les fidèles. »

Or cette époque, celle de Gide, le grand pontife, est révolue. La Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme qui ne fut pas étranger à son déclenchement, l’occupation, la collaboration, la résistance, l’épuration, la guerre froide, pour tout dire la politique et les grands brassages idéologiques du siècle ont tous percuté le système littéraire. Ébranlée par maints coups de boutoir la grande cathédrale des Lettres françaises n’a pas été épargnée par les fléaux de l’histoire. Lepape examine les aléas des diverses crises qu’a traversées la littérature. Elles n’ont pas eu que des causes sociologiques; les forces de la nouvelle économie et les progrès de la technologie ont également contribué à diminuer cette peau de chagrin.

La naissance du cinéma a ébranlé le temple. Il se produisit avec son arrivée ce que l’essayiste appelle un transfert : « C’est le cinéma désormais qui était le centre vivant de nos passions et de notre lecture de la vie — et moins les livres. Il y avait sans doute dans ce transfert une part de paresse : il semblait plus facile de s’asseoir dans un fauteuil, fût-il bancal, pour y voir défiler des images que de décrypter des lignes de signes imprimés sur une page. »

Un autre bouleversement survient avec la naissance de la radio commerciale. La radio publique laissait entendre une langue française châtiée, respectueuse des normes grammaticales et dont la qualité se rapprochait somme toute de celle prescrite à l’écrit. La langue en usage à la radio publique était élitiste, elle manifestait en quelque sorte les goûts de la bourgeoisie. Avec la radio commerciale, on assiste à un retour en force de l’oralité. La modernité s’installe avec le choc des cultures qui voit le divertissement populaire l’emporter sur le décorum plus austère régnant à la radio publique.

L’une des plus radicales transformations qu’aura connues le pays de la littérature au siècle dernier se rapporte à la grande aventure de la NRF. Ses fondateurs, Gide et Schlumberger, ainsi que ses principaux artisans, Rivière et Paulhan avaient animé l’une des plus importantes revues littéraires d’Europe, assurément la plus riche de France. Mais après qu’eurent résonné sur les pavés de Paris les bottes allemandes, la NRF et l’ensemble de l’édition française durent se plier aux diktats de l’occupant. Lepape brosse ici une fresque épique, c’est que les Lettres sont alors en proie à une lutte intestine sans pareille. Il évoque les affrontements, les jeux de coulisses, les intrigues où les principaux protagonistes du Paris littéraire tentent de tirer leur épingle du jeu. En 1940, les éditions Gallimard sont mises sous scellés. Les autorités allemandes y comptent trop de Juifs, de communistes et de francs-maçons. Entre collaboration et résistance, l’on voit se profiler les émules de Staline ainsi que les thuriféraires d’Hitler, l’on voit Drieu s’emparer du temple et Paulhan tenter d’en sauver les meubles.

Les pages que consacre Lepape au monde de l’édition sont tout aussi passionnantes. Là aussi, suite aux conflits de la Seconde Guerre, se produira un glissement spectaculaire. L’auteur décrit ainsi cette nouvelle mutation : « Les différences esthétiques, idéologiques ou sociologiques qui, avant la guerre, opposaient entre elles les maisons d’édition, étaient vécues comme autant de rivalités symboliques qui animaient et enrichissaient un espace de haute civilisation, celui de la liberté de l’esprit et de la création. L’Occupation et la collaboration ont détruit ce grand mythe pour le remplacer par l’image sordide de petits entrepreneurs, certes toujours prodigues en discours ronflants, s’affrontant sans scrupule pour la victoire de leurs intérêts. » 

Après la Libération, entre autres facteurs de changement, l’on assiste à l’invention du Livre de Poche. C’est un pas de plus dans le processus de la démocratisation des Lettres. À proprement parler, il s’agissait d’une révolution marchande. Cette révolution contribua à substituer à la notion d’œuvre celle de marque, le livre devenant un simple produit parmi tant d’autres. « Née à l’âge démocratique dont elle est l’expression spirituelle dominante, la littérature n’a jamais cessé de souffrir de cette contradiction qui fait voisiner l’exigence d’une liberté absolue de la création et la soumission des œuvres aux lois du marché. »  La production littéraire est donc désormais entrée dans l’ère industrielle, elle obéit maintenant « à des logiques nouvelles, celles de la culture de masse. » La religion littéraire est passée aux mains des profanes, elle se confond dans « le vaste magma des médias de masse ».

En 1958, de Gaule crée le ministère de la Culture. La culture devient du coup « un puits sans fond où se jetaient, selon les hasards de la mode et les promotions du marché, toutes les activités de loisirs et les velléités de bricolage. » Lepape parle d’une « grande marmite culturelle » dans laquelle iront se noyer les livres : l’auteur dénonce non sans ironie cette « grande flaque du bouillon de culture ». On aura saisi l’allusion à la célèbre émission télévisuelle qu’animait le non moins célèbre Bernard Pivot.

L’auteur sait se montrer amusant. Un zeste de satire ajoute du piquant à son propos : « Désigné par l’ancienneté, parfois aussi par les titres et la réputation, le clergé supérieur comprenait les académies, les jurés des prix et la corporation de la critique. Il s’agissait d’une sorte d’anachronisme prolongeant l’ancien régime aristocratique des Lettres dans l’époque démocratique. Dans le cas de l’Académie française, la plus ancienne de ses institutions, des hommes de plume — pas forcément des écrivains — se cooptent, dans une aimable compagnie pour discuter entre eux des moyens d’illustrer la langue française. Ses membres portent un habit vert brodé d’or. Ils se manifestent lorsque des anarchistes prétendent autoriser les enfants des écoles à écrire nénuphar avec un f; ce qui est trahir le génie national. »

À la fin de son essai, l’auteur revient sur l’ensemble de sa carrière. On aura compris qu’en embrassant le monde de la littérature, il avait moins opté pour un métier que pour une sorte de sacerdoce. Il avait pourrait-on dire la vocation : « J’ai écrit sur mes lectures pour essayer de créer des ponts entre les écrivains, leurs livres et la masse potentielle de leurs lecteurs. Avec cette conviction que j’essayais de faire partager que la littérature englobait aussi son histoire, celle de la langue et de ses usages, celles des manières de lire : un outil irremplaçable pour comprendre la vie. »

 « J’ai essayé, comme bien d’autres, de défendre l’autonomie de la littérature dans les tribunes qui m’étaient confiées par les journaux. J’ai écrit des livres qui, tous, s’interrogeaient sur le pouvoir spécifique des mots et de la littérature à éclairer l’humanité — et peut-être à la changer. »

Le constat tragique de Ruines se fait au nom d’une conception de la littérature qui veut que celle-ci joue un rôle civilisateur : « Il nous semblait que la littérature était éternelle, aussi vieille en tout cas que l’humanité dont elle éclaire le chemin. »

Certaines pages de cet essai sont éblouissantes. L’auteur s’y montre au sommet de son art. Un demi-siècle de lecture et d’écriture aura fait de lui le brillant écrivain qu’il est. Dans son dernier chapitre, l’auteur emprunte un ton presque lyrique. Il est éloquent sans toutefois recourir aux grandes orgues, avec peu de trémolos dans la voix. Comment le dire autrement ? Il écrit des pages d’anthologies où le fond justifie la forme, où la forme sert le fond avec brio. Mais c’est là plus que du brio, plus que de l’élégance, c’est de la littérature tout simplement. Et malgré le fait que ces pages énoncent tristement l’acte de décès de la littérature, cette moribonde y semble ressusciter de ses propres cendres.

Oui, c’est à la fin de l’ouvrage que la force expressive atteint son plus haut période. Celui qui a répété tout au long de son ouvrage que la littérature a jadis été une religion, devient pourrait-on dire son dernier apôtre. Dans la cathédrale quasi déserte, il monte en chaire pour prononcer sa vivante oraison funèbre, laquelle a tôt fait de réanimer le cadavre qui dormait dans son cercueil.

Nostalgie ? Oui, sans doute. Mais au milieu de la dévastation, un discours aussi vigoureux témoigne malgré tout de la persistance de la littérature. Tant que des écrivains comme Lepape veilleront au grain, on verra parmi les ruines et la poussière resurgir çà et là des herbes sauvages. La littérature ressemble à un champ d’orties.

*

Dans Les Pieds sur terre (carnets 2004-2007), André Major consacre le paragraphe suivant à ce qu’il appelle « la marginalisation de la littérature de qualité ». Je le cite en raison de l’écho qu’il offre aux Ruines de Lepape.

À la fin de Mon Tchékhov, Alexandre Zinoviev évoque ceux qu’il appelle « les héritiers de Tchékhov », ces écrivains qui doivent composer avec ce qu’est devenu le métier à l’ère du postcommunisme, à savoir une littérature « devenue un phénomène de masse » et qui « s’est transformée en une industrie soumise à toutes les lois du marché ». Dans un tel contexte, le « lecteur cultivé au sens ancien de ce mot est devenu très rare et il est perdu dans la masse des lecteurs littérairement primitifs ». Et Zinoviev de constater que « la publicité et l’affût du sensationnel des moyens d’information de masse ont écarté le talent littéraire », avec pour conséquence qu’on juge un écrivain en fonction non plus « de son apport à la création littéraire », mais des « goûts et des besoins de certains cercles qui, dans la société, possèdent une influence sur le sort des écrivains et de la production littéraire ». Ce constat remontant à la fin des années 1980 ne s’applique malheureusement pas à la seule Russie, mais à l’Occident tout entier. S’il est vain de se désoler de la marginalisation de la littérature de qualité, il n’en reste pas moins nécessaire de permettre aux lecteurs exigeants d’avoir accès à une littérature digne de ce nom.

Michel Beaulieu : Trivialités : Poésie : Éditions du Noroît : 2001

Éloignés dans le temps et l’espace, davantage encore par le tempérament et le style d’écriture, Beaulieu et Mallarmé, fort différents l’un de l’autre, se trouvent pourtant tous deux concernés par cet énoncé du second : « La Gloire ! je ne la sus qu’hier, irréfragable, et rien ne m’intéressera d’appelé par quelqu’un ainsi. »

Sans doute vers la fin de sa vie Michel Beaulieu avait-il la tête ailleurs, ayant de son vivant suffisamment goûté aux honneurs. Le fait est qu’il appartenait déjà à sa légende. Qui parcourait les journaux et les revues littéraires ne pouvait ignorer le rôle important joué par le personnage dans notre paysage culturel. Pour peu qu’on fût le moindrement curieux, intéressé par la poésie québécoise contemporaine, l’on savait qui était Beaulieu. On avait lu, on possédait au moins quelques-uns de ses ouvrages. Qu’il le voulût ou non, il était une manière de phare. Sa posture de poète et d’écrivain était particulière, singulière. Il était partout présent, mais partout où il se trouvait, bien qu’étant l’une des pièces maîtresses de l’échiquier, il faisait quelque peu bande à part. Quoiqu’au centre du paysage, il apparaissait plutôt « entre ». Entre ses devanciers et de jeunes poètes qui commençaient alors à faire du bruit. Sa poésie était différente. Les aînés avaient chanté le pays, accompli la Révolution tranquille. Les nouveaux venus se livraient à des expérimentations, à des jeux formels, s’adonnaient à l’écriture plutôt qu’à la poésie. Lui pratiquait un type de lyrisme franchement personnel, je veux dire intimement lié à sa propre personne, mais également original. Du moins en était-il ainsi dans ses tout derniers ouvrages, Trivialités étant son chant du cygne.

Revenons au mot : « irréfragable ». Il renvoie chez le symboliste au fait que la gloire serait incontestable. On ne saurait la récuser. Elle apparaît toutefois secondaire, négligeable. Si j’affirme sans preuve aucune que Beaulieu ne l’avait pas présente à l’esprit, c’est que de plus importantes trivialités à mon avis le préoccupaient. Cette vie, au jour le jour, de tout un chacun, poète ou non, avec un corps et un esprit inscrits dans l’espace et le temps présent, à quoi cela pouvait-il bien rimer ? Puis l’amour ? Sans oublier la solitude, sans oublier le passé qui lui ne nous oublie pas. Il avait la tête ailleurs, le poète. J’imagine qu’il pensait et rêvait autrement.

On peut croire à la lecture de son dernier opus que le poème pour lui était fin et moyen à la fois. C’est que Michel Beaulieu s’abandonnait tout entier au poème, lui confiant son destin. Une sorte de journal intime. Il s’y disait outrancièrement, humblement, sans souci de plaire ou de déplaire, prenant bien soin de ne pas dériver de sa voie, elle-même louvoyante, erratique. Lui qui avait beaucoup lu, était-il un jour tombé sur ce mot de Cromwell : « Ceux qui ne savent pas où ils vont sont ceux qui vont le plus loin » ? Chose certaine, ce solitaire de la fin, qui ne sortait presque plus de chez lui, préférant plutôt entreprendre une espèce de voyage autour de sa chambre (Xavier de Maistre), montre avec Trivialités qu’il n’a pas, du moins poétiquement parlant, fait du sur-place. Par « poétiquement », je n’entends pas uniquement la fabrication d’un objet appelé poème, mais renvoie surtout, en cette aventure qu’il inaugure, à ce que le poème permet d’accomplir en matière d’introspection et de découvertes. Dans l’un de ses poèmes, Beaulieu parle « d’un trop long séjour / en moi-même ».

La poésie le conduit à plonger dans le passé, le plus récent ainsi que le plus lointain (souvenirs d’enfance), son présent étant quasi entièrement consacré à l’écriture du poème, puis, son travail accompli, aux tâches ménagères usuelles (passer l’aspirateur), au divertissement (regarder la télé, surtout des joutes de hockey avec son ami Paul), à l’oisiveté, laquelle correspond plutôt à une forme de lassitude engendrée par le dépit amoureux et son incessant ressassement. J’oubliais les « soixante / cigarettes par jour ».

Dans La littérature en péril, Tzvetan Todorov distingue trois tendances majeures dans les lettres modernes. Une première est la conception formaliste de la littérature. Où l’on voit que la littérature ne parle que d’elle-même, « la seule manière de l’honorer [étant] de mettre en valeur le jeu de ses éléments constitutifs. » Les œuvres représentatives de cette première tendance « cultivent la construction ingénieuse, les procédés mécaniques d’engendrement du texte, les symétries, les échos et les clins d’œil. » Évidemment, Beaulieu, membre très tôt dissident du comité de rédaction de la revue La Barre du jour, n’illustre pas vraiment cette tendance, ou si peu.

Il ne s’apparente pas non plus tout à fait à la seconde tendance, celle que Todorov identifie comme étant le courant nihiliste : « les hommes sont bêtes et méchants, les destructions et les violences disent la vérité de la condition humaine, et la vie est l’avènement d’un désastre ». À vrai dire, quelques poèmes de Trivialités expriment une vision du monde plutôt pessimiste : « l’effondrement de l’ordre économique / planétaire que rien n’endiguera / […] deux cent (sic) millions d’enfants morts en Afrique / où les famines se perpétueront / de nouveau la vieille Europe saignée […] // quand ils bougeront ce sera la fin / je vois la Chine anéantir l’Empire / comme jadis Moscou livrée aux flammes … ».

Enfin, toujours selon Todorov, la littérature contemporaine est caractérisée par une troisième conception, il s’agit de la tendance de solipsisme (« solipsisme, du nom de cette théorie philosophique qui postule qu’on est soi-même le seul être existant »). Todorov explique : « Une autre pratique littéraire provient en effet d’une attitude complaisante et narcissique, qui amène l’auteur à décrire par le menu ses moindres émois, ses plus insignifiantes expériences sexuelles, ses réminiscences les plus futiles : autant le monde est répugnant, autant le soi est fascinant ! Dire du mal de soi-même ne détruit d’ailleurs pas ce plaisir, l’essentiel étant de parler de soi — ce qu’on en dit est secondaire. La littérature (on dit plutôt dans ce cas « l’écriture ») n’est plus alors qu’un laboratoire où l’auteur peut s’étudier à loisir et tenter de se comprendre. »

Si n’existaient que ces trois tendances, l’œuvre de Beaulieu forcément logerait à la dernière enseigne. Todorov parle à son sujet d’insignifiance et de futilité, voilà qui bien entendu appartient au domaine de la trivialité. Rien toutefois ne permet de croire qu’on pourrait faire tenir tout entier dans cette case le dernier recueil de Beaulieu. Par exemple, en ce qui a trait aux moindres émois, le poète ne numérote pas vraiment ses abatis, il ne passe pas son temps à lécher ses plaies et ses petits bobos; il ne gémit pas, il dit plutôt froidement sa souffrance.

Quant à ses expériences sexuelles, elles ne sont pas forcément insignifiantes. Elles sont néanmoins décevantes, non pour des raisons de ratage ou d’absence de plaisir, mais parce que le poète, il le dit clairement, plus d’une fois d’ailleurs, recherche l’amour d’abord et avant tout. Cela ne l’empêche pas d’évoquer ses « baises », surtout des séances de fellation ou de masturbation solitaire. Mais l’amour étant sa priorité, la question sexuelle chez lui est loin d’être mise en avant. Comme le souligne Isabelle Miron dans une étude publiée dans Voix et Images, elle occupe moins de place dans Trivialités que dans ses recueils antérieurs. Isabelle Miron écrit : « Trivialités prolonge le travail amorcé dans Kaléidoscope. Les poèmes de cet ultime recueil mettent aussi en évidence le processus mental d’un sujet (vraisemblablement biographique) se développant sur fond de souffrance liée à la conscience du temps et menant, dans une moindre mesure ici, à des souvenirs érotiques […] ».  

On constatera que sur le plan des réminiscences futiles, le poète n’hésite pas à rappeler des souvenirs de jeunesse qu’on pourrait qualifier de banals. Je songe à ce qui entoure sa passion pour le hockey : « […] Jacques Plante gardait les buts / c’était de lui mon premier autographe / on se demandait s’il allait porter / sa tuque en montant avec le grand club / et quand Jean Béliveau venait en ville / on savait que ce ne serait pas facile … ».

Est-ce le moment opportun de le mentionner ? Il me semble que raconter de pareilles anecdotes n’a rien d’insignifiant. Elles ont à mon sens au moins deux fonctions. La première n’est pas étrangère à la nature profonde de l’autobiographie, laquelle voit l’auteur s’aventurer dans les paysages de l’enfance et remonter ainsi jusqu’à son moi premier, et pourquoi pas jusqu’à ses premiers émois, fussent-ils anodins, et par conséquent parfaitement de mise dans une œuvre intitulée Trivialités ? La seconde fonction est d’assurer à la manière d’une toile de fond un arrière-plan insignifiant sur lequel la « signifiance » pourra se détacher davantage, être mise en valeur, en quelque sorte exacerbée. La naïveté de l’enfance, sa candeur, sa pureté permettent ainsi au tragique de se manifester éventuellement de façon plus éclatante.

Si ce qui est choquant ou décevant dans une œuvre est souvent dû à l’excès, l’on ne saurait affirmer qu’avec Trivialités l’auteur ait carrément donné dans le trop, dans la complaisance, du moins en ce qui a trait à ses confessions personnelles. Autoportrait tant que l’on voudra, il n’est pas dit que le lecteur et la lectrice de ce recueil le refermeront en ayant une idée fort précise du personnage qu’était Beaulieu. Certes, ils sauront qu’il a eu de nombreuses compagnes, que ses relations avec celles-ci ont la plupart du temps été assez brèves, que de son propre aveu il ne leur rendait pas la vie facile (« […] elle que je n’ai pas revue / à qui comme aux autres j’aurais rendu / l’espace inhabitable à mes côtés »). Ils auront appris que Beaulieu lisait énormément, qu’il a écrit la plupart de ses œuvres avec la plume que son père lui avait offerte alors qu’il avait dix-sept ans. Enfin, Beaulieu fumait du haschisch et du cannabis, manquait souvent d’argent, en gagnait en exerçant le métier de traducteur.

Ils sauront surtout qu’un grand amour a profondément marqué l’auteur, que celle qu’il a aimée plus que tout a commis deux tentatives de suicide, que tous deux se sont séparés et que lui, jamais, n’a tout à fait cessé de penser à elle. Dans la préface du recueil, Guy Cloutier cite un extrait d’une pièce radiophonique écrite par l’auteur. Les mots que nous allons lire sont relatifs à Marcelle, « figure iniatique », affirme Cloutier, amoureuse qui occupa « une place névralgique dans l’ensemble de l’œuvre de Michel Beaulieu » : « Ça fait que je me suis mis à relire tous mes poèmes, puis tous ceux que j’avais écrit (sic) pendant ces cinq ans-là pour m’apercevoir que depuis cinq ans t’étais partout, entre toutes les lignes, même dans les moments où je m’imaginais que j’pensais même pas à toi ».

Écriture narcissique. Chose certaine, ainsi que l’observe Todorov, il y a dans la pratique dite du solipsisme un véritable désir de s’étudier et de se comprendre.

Dans Pour une poésie impure, Melançon consacre un chapitre à son vieux camarade. Le professeur écrit : « Il identifiait son œuvre et sa vie. Plus exactement, sa vie était toute (sic) entière ordonnée en vue de cette œuvre. Et celle-ci, donnant forme à sa vie, débouchait sur une connaissance de soi et du monde dont elle se nourrissait. On dirait à la fois trop et trop peu en affirmant que sa poésie était autobiographique. Elle l’est, mais d’une manière qu’il importe de préciser. Beaulieu prend pour matière la trame de sa vie, qu’il transpose. Il évoque, allusivement, des événements précis. Dès 1971, il revendique pour l’anecdote le statut d’une épreuve de vérité : « c’est finalement par l’anecdote / que l’on perce le secret des choses ». Nous avons déjà mentionné l’importance de l’anecdote dans Trivialités. Rappelons que les anecdotes ont souvent pour les lecteurs valeur de bonbons. Il les assimile facilement et avec un certain intérêt, qu’elles soient amusantes ou de nature plus sinistre. Elles frappent l’imagination, agrémentent enfin la compréhension du propos général.

En ce sens, les anecdotes apportent çà et là une certaine transparence à un récit par ailleurs souvent opaque, dont l’hermétisme ne réside pas uniquement dans la nature de son langage, mais surtout dans l’organisation de sa matière. Pour diverses raisons, le lecteur de cet ouvrage aura parfois du fil à retordre; l’auteur en est tout à fait conscient : « mais tu digresses sans arrêt poème / et les événements s’opacifient », et encore ceci : « sinon nous risquons de perdre le fil /conducteur autour duquel je m’enroule ». En raison des dérives auxquelles le poète fait ici allusion, son lecteur ne comprend pas toujours où il veut en venir.

La facture de cette écriture est pour le moins déroutante. Cela est dû à sa fragmentation continue, à son éclatement. La nature autobiographique de l’écrit se présente ici comme un miroir brisé donnant à voir non pas une image unifiée de la personne de l’auteur, mais bien plutôt son reflet bigarré, dont les morceaux appartenant à différentes époques de sa vie et révélant différents aspects de sa personne sont comme collés, rapiécés, juxtaposés selon une ordonnance qui procède du travail conjoint de la réminiscence et de la pensée livrée à elle-même. Le flux de la conscience n’est contraint ni par la logique ni la clarté. Isabelle Miron analyse très bien ce phénomène. Un monologue intérieur est forcément décousu. L’est pareillement le poème beaulieusien. 

Cette écriture est aussi caractérisée par un autre phénomène plutôt paradoxal. On trouve dans ce recueil une gestuelle d’écriture pouvant faire songer au travail d’un Jasper Jones. Ce peintre américain concevait des tableaux qui alliaient la rigueur formelle d’une solide composition avec une exécution presque libre et sans contrainte. À l’intérieur d’un cadre strict (hard edge), son pinceau giclait, galopait librement sur la toile (action painting). Il y a ici une certaine similitude, à cette différence que chez Beaulieu, si le cadre formel est ferme, son écriture n’est pas totalement spontanée, ne procédant pas de l’automatisme. On ne peut passer un tel phénomène sous silence. Les commentateurs de Beaulieu en font mention.

Ce qui est curieux avec l’écriture de Trivialités, ce n’est pas le recours à une forme d’expression que d’aucuns pourraient considérer désuète, à savoir le vers régulier, régulier à tout le moins au niveau métrique (les vers sont des décasyllabes, toutefois ils ne riment pas), ajoutons que tous les poèmes du recueil à de rares exceptions comptent précisément douze vers (ce sont des douzains). Ce qui étonne ici encore une fois relève du paradoxe. En effet, avec un cadre aussi fixe, l’on pourrait s’attendre à ce que ce dernier renferme un discours tout aussi régulier, sage et mesuré. Or le discours fait fi de la contrainte du cadre, le contenu en déborde, la pensée court, enjambe non seulement le vers, mais aussi les strophes. Voici un exemple où l’on sera à même de constater à quel point le discours fuse et éclate hors de son cadre. Dans le cinquante-et-unième morceau, le poète écrit : « ah le simple bonheur en l’observant / qui bouge et son expression renfrognée / ses enthousiasmes qu’elle voudrait / satisfaire aussitôt tiens descendons / bouffer des moules poulette au Chalet ». Le morceau prend fin avec ces derniers mots (moules poulette au Chalet); or une fois la page lue, nous constatons que la phrase se prolonge et verse son contenu dans le morceau commençant à la page suivante. En effet, ce nouveau morceau commence par le mot suisse : « suisse ou prendre un seul verre au Saint-Angèle ». Je dis morceau, c’est que le grand poème que constitue cette suite est morcelé.

En fait, dans ce recueil qui n’est pas un ensemble, il n’y a pas « des » poèmes, mais bien plutôt un seul et même poème filant un grand monologue de la première à la dernière page. Nous lisions donc la cinquante-et-unième strophe, et avec son dernier vers tout semblait complet, puis nous tournions la page pour apprendre qu’il s’agissait d’un Chalet suisse. Après, le discours poursuit son cours. Le cadre ne l’endigue pas. La parole en déborde. Il va sans dire que ce procédé est répété à plusieurs reprises.

Dans la revue Voix et Images, Gabriel Landry signait à la parution du recueil un commentaire intitulé Du trivial au sublime. Avec à propos, il soulignait justement « que le moule rigide adopté par Beaulieu ressemble à un faire-valoir. » Il expliquait : « Je veux dire que c’est un cadre, un encadrement que la langue excède de toutes parts. Le régime du douzain décasyllabique, en réalité, n’est qu’un châssis de service, grâce auquel le flux de la langue courante, familière, n’en sera que plus sensible, plus envahissant. Le lecteur a tôt fait de lire ces vers comme de la prose, en élidant, en supprimant les pauses de fins de vers, en pratiquant une lecture «continue» qui déborde les limites métriques et strophiques, tant et si bien que l’amétrie finit par l’emporter dans ce système trompeur. // Trivialités met en place, par ailleurs, une dynamique du continu et du discontinu qui est un élément distinctif de toute la poésie de Beaulieu depuis Variables. On a affaire à des suites, toujours, mais qui produisent un effet de morcellement, d’éparpillement. Cela tient, bien sûr, au refus de composer des poèmes à la structure fermée pour privilégier des figures comme l’enchaînement ou la concaténation. »

Ce jeu, ce travail formel, le poète le signale à sa manière et ce, dans son recueil même. S’adressant directement à l’interlocuteur qu’est pour lui le poème qu’il rédige, il écrit : « et faisons fi de cette enveloppe / qui nous mène vers le champ théorique / et le déboîtement de tes structures ». Ailleurs, toujours dans Trivialités, et encore une fois prenant à parti son poème, il lui dit : « mais tu digresses sans arrêt poème / et les événements s’opacifient // sous l’emmaillotage où tu les contrains ».

Historiquement, à travers sa traditionnelle opposition à la prose, dans le dénigrement où l’on tient le commerce vulgaire de cette dernière — le mot usuel ayant valeur d’échange, étant comparable à une vile pièce de monnaie (Mallarmé) —, la poésie est plutôt considérée comme le haut lieu du langage. Elle réalise ses ambitions les plus périlleuses, exprime sentiments et idées nobles ; enfin, les grandes passions constituent son domaine de prédilection. Ainsi confie-t-on au poème les sujets les plus sublimes. Son statut équivaut plus ou moins à celui du sacré.

En réhabilitant le discours trivial, en lui accordant la place d’honneur, comme par dérision et comme pour mieux asseoir son propre malheur au creux des contingences de la vie normale et quotidienne, Beaulieu élève le discours prosaïque au rang de poème, transgresse un ordre, opérant une substitution permettant au trivial de se manifester au niveau poétique. Dans le registre familier, « l’amour poème » un peu bohème traîne de la patte dans les rues de la ville, s’installe à la banquette d’un petit restaurent, y écrit des vers en sirotant un café. La « prose décasyllabique » expose de manière idoine un humble néant, une misérable solitude. Par contraste, elle laisse entrevoir, peut-être à jamais hors de portée, l’amour auquel aspire le poète.

C’est pour des raisons similaires, créant des conséquences du même ordre, que les rapports érotiques sont évoqués dans Trivialités de manière aussi crue (« qu’on me passe les termes prosaïques »). Le poète ne pense pas de manière obsédée à la « baise » lorsqu’il écrit les vers suivants : « dire que j’avais un toit sur la tête / et qu’elle me suçait sans réticence », ou encore : « du sperme fraîchement éjaculé / quand l’être sucé se tord de plaisir ». Ces vers, ces mots directs, mots de trivialité si l’on veut, lui viennent comme pour rappeler que ce qu’il désire, ce n’est pas le « cul », mais bien plutôt, n’ayons pas peur des mots, une âme sœur : « j’aimerais tant connaître le grand amour » et « à vrai dire poète à la barbe poivre / et sel chercherait compagne idéale / préférant rire mais sachant pleurer ». Le sexe est secondaire : « depuis deux ans que je coupe les ponts / quand on ne m’offre rien d’autre qu’un corps ». Le sexe sans amour est trivial. Se vautrer dans la trivialité constitue ici un acte d’accusation : la parole basse de Trivialités revendique en fait l’élévation de l’âme dans et par l’amour d’une femme.

Les gestes quotidiens, se rendre à l’épicerie, jouer à la loterie, regarder la télévision, magnifient à leur manière une présence absente, celle de l’être aimée, et par extension l’existence substantielle que souhaiterait mener le poète avec son amoureuse. 

Dans la vingt-sixième strophe, le poète énumère les activités, toutes plus prosaïques les unes que les autres, auxquelles il s’adonnera durant la journée. Il écrit : « […] il me faut vivre au temps présent / déposer les sacs verts près du trottoir / épousseter le système de son / laver la vaisselle qui traîne bien / depuis trois jours passer l’aspirateur / du moins sur le tapis près de l’entrée / courir avant qu’il ne ferme au marché / penser à elle comme chaque jour ». En voyant où mène cette énumération (énumération montrant le poète absorbé par les choses triviales, contraint d’exécuter de petits gestes anodins), nous sommes à même de réaliser combien la chute du texte est révélatrice : elle manifeste l’essentiel de la démarche du poète, elle dit le centre blanc de sa quête amoureuse, le centre absent autour duquel tourne le poète. On se souviendra du titre de l’un de ses romans : Je tourne en rond, mais c’est autour de toi. Il y a fort à parier que ce toi correspond à la Marcelle de Trivialités, du moins si l’on se fie à la préface de Guy Cloutier : « Elle occupera une place névralgique dans l’œuvre de Beaulieu ». Comme je l’ai suggéré plus haut, les trivialités offrent un piédestal, elles constituent le socle sur lequel repose l’idée de l’amour, sorte de fange nécessaire à l’évocation de l’orchidée. Cette Fleur du mal de vivre n’est pas la sylphide d’un jeune Chateaubriand. Sa vivante incarnation, le poète ne l’a pas que rêvée, il l’a réellement connue, tenue dans ses bras, mais l’amour s’est envolé. Dire par le menu détail la platitude de la vie qui après son départ s’en est suivie, comme je l’ai déjà laissé entendre, cela permet d’auréoler un fantôme. L’espoir ne prend pas son essor autrement, il s’élève à partir du sol, à partir de ce qui est le plus terre-à-terre.

Ce livre contient des strophes solides. On peut y lire de très beaux passages. Je songe tout particulièrement aux vers que l’auteur consacre à la défunte Marie Uguay. Plusieurs strophes nous ravissent, par l’exécution, par le propos. Certains font sourire (je songe aux vers de mirliton d’un petit poème offrant douze rimes faciles), d’autres incitent à la réflexion (je songe à presque l’entièreté du livre). La qualité de cet ouvrage fait regretter que l’auteur n’ait pu poursuivre son travail, lui qui dans Trivialités écrivait : « et si je n’ai que quarante-trois ans / j’affirmerai que je commence à peine ». À défaut de ce qu’il aurait écrit après Trivialités, de ce qu’il écrirait peut-être encore aujourd’hui, il faut se rabattre sur ses œuvres antérieures et sur ce remarquable recueil posthume.  

Cependant, il y a lieu de s’interroger sur la nature de ce dernier opus, dont le caractère inachevé laisse songeur. Des questions se posent, et la préface n’y répond pas.  Dans quel état se trouvait ce manuscrit ? À quel point était-il terminé ? Melançon parle de Beaulieu comme d’un travailleur acharné, consciencieux : « Un poème n’était jamais achevé à ses yeux […] ». A-t-on rassemblé des brouillons manuscrits ou des tapuscrits ? Beaulieu est-il mort après avoir soumis Trivialités à son éditeur? Enfin, jusqu’à quel point cette suite poétique était-elle satisfaisante à ses yeux au moment de sa mort : publiable telle quelle ou à retravailler ? Son inachèvement expliquerait certaines maladresses, plutôt rares il est vrai. Mais ces défauts, sans doute consentis, ne contribuaient-ils pas de manière ostentatoire à manifester l’espèce de dénonciation implicite et ironique inhérente au projet de l’auteur, lequel était de s’inscrire volontairement dans le trivial, comme pour mieux évoquer, grâce au contraste entre le sublime et la trivialité, l’idéal de l’amour et du poème, de ce que le poète appelait l’amour poème ? L’idée du poète était sans doute de bien marquer l’écart entre l’accablante réalité et le plus haut désir qui le hantait.

À mon avis, le poète est parvenu à écrire un livre fort en le faisant reposer sur des vers qui, pris isolément de la suite où ils figurent, semblent parfois plutôt faibles. Ce tour de force est d’autant plus impressionnant que la pertinence du livre n’est pas obtenue en dépit de ces vers, mais bien grâce à leur faiblesse relative. Je l’ai dit et le répète, c’est là mon hypothèse, la trivialité de fond et de forme alimente le propos, donne au poème sa substance et sa richesse : c’est à partir du sol que le poème prend son envol.

Sans doute la difficulté de lecture que représente cette suite aurait-elle été légèrement atténuée par le poète s’il avait eu le temps de la revoir, mais encore une fois, nous ignorons où il en était avec ce travail (en cours ou plus ou moins achevé ?). À vrai dire, je ne crois pas qu’il aurait remis une vingtième fois son ouvrage sur le métier. Par endroits, les confusions sont volontaires, recherchées. Beaulieu déstabilise le lecteur ou plutôt le surprend. Sans décevoir son attente, il substitue, nous l’avons dit, à ce qui spontanément vient à l’esprit du lecteur une suite différente, offre à un verbe un complément non pas insolite, mais imprévu; il aiguille le train du discours dans une direction nouvelle; je songe bien entendu aux enjambements. 

Melançon parle de dérive. Il observe que dans les meilleurs poèmes de Beaulieu, « la juxtaposition des énoncés donne une représentation saisissante d’un monde fait du heurt des phénomènes, dans laquelle nous reconnaissons nos existences décousues : rencontres d’événements qui appartiennent à des séries différentes, chocs des surfaces jetées les unes sur les autres, croisements fortuits, accidents de la pensée, hasards du langage. » Et surtout, mettant alors le doigt sur un phénomène susceptible à lui seul de générer un lot d’incompréhensions, il écrit ceci : « À tout moment, sans qu’on puisse le prévoir, la phrase bifurque d’une personne grammaticale à l’autre, du je au il et surtout au tu, à la deuxième personne du singulier qui est, dans son indétermination, l’interlocuteur absolu. Tantôt le moi se dédouble, tantôt l’autre s’impose jusqu’à envahir toute la conscience ; le plus souvent l’identité de cette personne grammaticale reste indéterminée, comme si ce pronom renvoyait à tous ou à personne. »  Voilà qui est bien vu. À quoi nous pouvons ajouter que le processus atteint dans Trivialités son point ultime dans la mesure où l’interlocuteur du poète devient cette fois le poème lui-même, auquel le poète s’adresse de manière privilégiée. Isabelle Miron mentionne cette particularité : « Dans ces poèmes posthumes, Beaulieu écarte tout ce qui pourrait le distraire du flux de la conscience et se tourne pour ce faire exclusivement, voire amoureusement, vers sa poésie, à qui il s’adresse directement, en lui prêtant même des intentions […] ».

Si l’indétermination joue au niveau des pronoms, elle gagne également les noms des personnes elles-mêmes, ainsi que ces dernières. Fusion ou confusion, un visage de femme plus ou moins aimée se superpose à un autre visage de femme profondément aimée, celui qui hante le poète. Mais les femmes dans cet univers semblent se démultiplier en une série qui n’a bientôt plus de fin, série qui jamais ne comble dans sa pluralité la singularité absente de l’être aimé. Une seule se démarque vraiment du lot. Marcelle. Mais son absence se noie partiellement dans la nombreuse présence des autres, substituts insatisfaisants, voués à l’éphémère. Tour à tour sont évoquées amantes ou amies. Elles ont nom Ariane, Suzanne, Marie-Évangéline, Marie, Jocelyne, Louise, Odette, Claire. Sont plus ou moins précisés les événements qui les concernent. Certains sont cernés de près, d’autres à peine esquissés.

De vagues références étourdissent également le sens.  Assurément, les 12 et 13 octobre sont pour le poète des dates importantes. Mais lui seul saurait dire en quoi. Ce dont il s’abstient. Il ne met pas, du moins clairement, le lecteur dans la confidence. Il glisse des allusions. On peut croire pertinent de relier ces dates à un traumatisme, à un accident dramatique de l’histoire du poète, soit probablement l’une ou l’autre des tentatives de suicide de Marcelle, je dirais la dernière. On peut plus bêtement songer à la date où est dévoilé le numéro gagnant à la loterie. On ne sait pas trop, et ce n’est pas faute de lire attentivement le poème. Or comme le rappelle Melançon, Beaulieu lui-même affirmait « que ses poèmes contiennent ‘‘des allusions dont nul ne découvrira jamais la clé’’ ». Dans un tel cas, peut-on s’étonner d’éprouver de la difficulté à comprendre ce que l’auteur n’entendait surtout pas nous faire comprendre ?

D’ordinaire, il est possible de résumer assez facilement l’histoire que raconte un récit. Trivialités qui offre une suite de poèmes narratifs correspond en quelque sorte à un court roman ou, si l’on préfère, à une autofiction, voire un texte autobiographique. Il s’y passe quelque chose. Mais quoi au juste ? On y voit des personnes. Elles agissent, ont voix au chapitre. Elles ont noué avec le poète-narrateur des relations, accompli de quelconques actions. Mais l’histoire racontée dans Trivialités ne se retrace pas facilement. Les pistes sont brouillées. Ce récit offre un parcours chaotique. Vouloir résumer l’ouvrage constitue à mon sens une ineptie. C’est que l’aventure qu’il évoque est celle d’une conscience, elle se situe dans les sentiments ressentis par le poète. Elle est spirituelle, vécue à l’interne et non dans le monde physique. La réalité extérieure n’est pas évacuée pour autant. Des scènes vécues sont rapportées, des anecdotes, racontées. Une scène dramatique surtout est relatée avec force détails. Cependant, le récit poétique est ainsi mené que la ligne directrice des événements s’estompe par moments, se brise, s’interrompt; le discours accueille des parenthèses, des digressions. On a affaire dans le tissu narratif à de multiples ruptures. Les lieux physiques sont chamboulés. La temporalité s’ouvre, avance, recule. Le texte donne à voir, comme à travers un kaléidoscope, une réalité faite d’éclats épars.

L’auteur n’a pas vraiment cherché à faciliter notre lecture. Il avait sans doute raison d’écrire comme il a écrit. Atténuer la pente aurait faussé la nature de son entreprise. 

Tout cela aujourd’hui est à prendre ou à laisser. Évidemment, on a intérêt à prendre. On lit et se délecte; puis, on se promet de redécouvrir très bientôt Kaléidoscope qui, selon l’avis de plusieurs, est le maître-livre de Michel Beaulieu.

Mireille Cliche : Le cœur-accordéon : Poésie : Les Éditions du Noroît : 2020

Il y a l’univers qui tiendrait dans un vers. On peut le croire. Mais un seul vers, c’est peu dire. Mettons plutôt un poème, ou mieux encore un recueil de poèmes. Je reprends ce mot à Mallarmé : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre. » Ici, encore une fois, le singulier exprime le pluriel. En effet, plus modestement, nous constatons parfois, trop rarement il est vrai, que certains livres évoquent et nomment véritablement notre monde, certes, non dans sa totalité, mais de telle sorte que le particulier y parvient à englober le général. Un beau livre contient alors tout un monde. Je dis « un beau livre », et il se trouve présentement sous mes yeux. Prenons tout notre temps pour le lire. Quant à moi, j’écrirai ce qui suit très lentement, en savourant ses vers, en m’abandonnant à la profonde beauté de ce livre.

Il est si beau que je ne sais trop par quel bout le prendre. La plupart du temps, la beauté se résume à sa qualification, à son épithète insuffisante, qui n’est que balbutiement, ébahissement. Elle est tout aussi singulière que l’œil se posant sur elle, vite incapable de s’en détacher. Lecture et écriture nouent un pacte bien amical. La beauté n’est visible qu’aux yeux de qui la perçoit. Les mots difficilement parviennent à la traduire. Un effort alors est nécessaire pour dire cela qui relève de la facilité, car il est en effet facile et agréable de se laisser séduire et tout doucement entraîner à travers les pages d’un beau livre. Aucun piège pourtant n’a été tendu, mais nous voici pris et sans intention aucune de nous déprendre de cette espèce de tricot de mots que la poète nous offre au milieu des belles saisons où tourbillonne son grand et petit univers.

J’ai l’habitude de griffonner les pages des livres que je commente. J’y répands des traits, des cercles, des flèches, des indications de toutes sortes. J’y rédige des amorces de réflexions, mes annotations pullulent. À la fin, le livre malmené, trituré, rend l’âme, est physiquement détruit ou presque, illisible pour qui chercherait à y frayer sa propre voie. Deux livres ont récemment été épargnés par cette furie de comprendre, de disséquer une œuvre. Ce fut par une sorte de respect, comme si du sacré dans leur cas ne se pouvait profaner. Le cœur-accordéon est bien sûr l’un d’eux. Mon crayon à mine de plomb l’a totalement épargné. Cette anecdote ne constitue en rien une preuve, mais elle témoigne d’une déférence tout de même éloquente.

Habituellement mon principal souci lorsque je commente un ouvrage de poésie est d’ordre descriptif. J’ai cette ambition : cerner une forme, identifier une manière, un style. Je veux également saisir du sens. Tout cela est bien scolaire, tout à fait élémentaire. J’ajoute que si des beautés en cours de lecture m’apparaissent, je me fais un devoir de les révéler. Un véritable critique en fait davantage. Il ose dévoiler des failles, des lacunes, des maladresses. Il se permet de corriger les poètes, jette les hauts cris, fait même à l’occasion la leçon à des maisons d’édition. Cela dit, je serais bien curieux de voir quels défauts l’on pourrait reprocher à ce cœur-accordéon.

Si l’entreprise, il est vrai, risque de s’avérer périlleuse, je veux bien m’y lancer et, plutôt que de chercher des microbes, faire l’inventaire des qualités qui font de ce recueil le cas plutôt unique et rare qu’à mon avis il constitue.

J’admire que dans un recueil règne un certain équilibre entre l’unité de la facture de chacune des pièces et leur diversité. Les poèmes que nous propose Mireille Cliche possèdent chacun son individualité, semblent se suffire à eux-mêmes, déjà nous offrir beaucoup, soit un genre de petite somme. Ils sont à peu près clos sur eux-mêmes, si on les prend isolément, mais le tout où l’auteure les rassemble les fait s’éclairer et compléter les uns les autres. Il est plaisant de lire une page et d’éprouver déjà, alors que l’auteure jamais ne surcharge ses vers, une manière de plénitude, de mesure portée à son comble. Il est plaisant de passer à la page suivante et de constater que la qualité est maintenue et la promesse des vers à nouveau remplie. La manière de l’auteure n’est pas uniforme, celle-ci sait varier ses propos. Il me semble que cela peut constituer un certain critère sur lequel prendre appui pour saluer la beauté.

Certains poètes sont intelligents en diable. Ils créent de l’inextricable, tiennent des propos à huis clos, devant un miroir ou une absence de lecteurs, car s’ils ont invité ces derniers à leurs débats intimes, à leur secret soliloque, ils ont négligé de leur fournir une clef, ils l’ont plutôt dissimulée entre les lignes de leurs poèmes. D’autres poètes possèdent une intelligence plus lumineuse, plus généreuse. La poète qui a écrit Le cœur-accordéon a eu l’intelligence d’opter pour la simplicité, la clarté. L’excès d’esprit, disait Fénelon, est « un beau défaut, c’est un défaut rare, c’est un défaut merveilleux. […] mais c’est un vrai défaut, et l’un des plus difficiles à corriger. » Il me semble impossible d’admirer la beauté, à supposer qu’il s’en puisse trouver, dans un texte où l’obscurité voile trop lourdement le sens. La citation de Mallarmé voulant que le monde soit fait pour aboutir à un beau livre est extraite d’un entretien accordé à un journaliste. De cette enquête menée par Jules Huret, je détache ce qui suit :

« Nous approchons ici, dis-je au maître, d’une grosse objection que j’avais à vous faire… L’obscurité !

C’est, en effet, également dangereux, me répondit-il, soit que l’obscurité vienne de l’insuffisance du lecteur, ou de celle du poète… mais c’est tricher que d’éluder ce travail. Que si un être d’une intelligence moyenne, et d’une préparation littéraire insuffisante, ouvre par hasard un livre ainsi fait et prétend en jouir, il y a malentendu, il faut remettre les choses à leur place. Il doit y avoir toujours énigme en poésie, et c’est le but de la littérature – il n’y en a pas d’autres – d’évoquer les objets. »

Tout ceci est entendu qui aujourd’hui va de soi. Mireille Cliche ne retourne pas à l’âge classique, mais semble respecter consciemment ou non des préceptes qui eux-mêmes se sont acclimatés à notre modernité. Seulement chez elle, la pluralité de sens et l’énigme ne se confondent jamais avec l’absence de sens. Ses vers sont beaux parce qu’ils donnent à voir, à entendre et à comprendre. Son poème est une maison dont chaque vers nous confie tout simplement la clef.

Des images abracadabrantes, des métaphores sans queue ni tête abondent dans les œuvres de certains auteurs. On aime ou n’aime pas. On trouve ou non de la beauté dans l’hétéroclite et la bizarrerie. Le surréalisme a fait son temps. Nulle part il n’a fait son nid dans les poèmes de Cliche. Je dis nulle part, pour immédiatement ajouter un bémol. Certains poèmes du recueil peuvent étonner et leur fraîcheur a de quoi émerveiller : « Quarante matins déjà / Quarante cavernes où l’on s’offre / Le luxe de creuser sa vie de fourmi / Dressée au labeur et à l’utilité / Quarante fois toiser l’huile mesurer le vent / Tenir le temps dans sa main fermée / Puis le rendre au temps / Qui tourne en lui-même comme toujours / Et laisse autant de traces / Qu’un papillon ». Nous sommes loin de la quincaillerie surréaliste, on en conviendra. Et plutôt proche de cette évocation dont parle Mallarmé. Une énigme ? Non, pas vraiment. Toutefois, ce n’est qu’en faisant jouer ce poème dans la cour des autres poèmes du recueil qu’on parvient à en saisir ne serait-ce qu’une part de sa subtilité. En amont ou en aval, j’en aurai le cœur net plus tard, peu importe pour l’instant, l’on trouve de magnifiques poèmes où apparaît la mère au moment où justement la poète la rend au temps (« Tenir le temps dans sa main fermée / Puis la rendre au temps »). Je puis divaguer, mais il me semble ici que ces quarante matins pourraient être ceux qui suivent le moment du décès de la mère, dont finalement ne subsistent que des traces de papillon. J’aime découvrir dans un recueil ce genre de poèmes qui me rappellent que toute œuvre est le fruit d’une collaboration. Le lecteur y devant mettre du sien. En cela je trouve également de la beauté.

J’en trouve davantage ailleurs, et toujours et encore. À vrai dire, dès l’ouverture du recueil, le premier poème m’a tout à fait ébloui ; j’ai su que j’avais affaire à une œuvre de grande qualité. Cette impression que j’eus ne prouve rien. Elle renforce tout au plus ce sentiment que j’ai alors éprouvé et continue de l’élever à un niveau supérieur, de quasi-objectivité. En effet, il ne saurait s’agir d’une vue de l’esprit, encore moins d’une hallucination. Ce que je vois, je ne l’invente pas. Cette sobriété, cette simplicité, cette lumière sont celles qui naissent d’une ouverture de l’âme. Chez Mireille Cliche l’immanence est pure transcendance. Le sacré est tout entier contenu dans les limites de l’être et de sa matérialité : « Quelques notes trouant l’air / La caresse ténue d’un parfum d’humus / Nous rappellent que toute vie est matière ». Et : « Je ne chanterai jamais / En croyant que mon âme s’élève ». Assurément, la foi ici se borne à habiter poétiquement le monde, comme le disait si bien Hölderlin. Mais elle chante…  la poète chante et ce faisant, indéniablement, si elle n’atteint pas l’au-delà, elle nous élève à tout le moins assez haut pour que nous puissions assister sous sa plume au déploiement de la beauté du monde.

Le maître-mot ici est sans doute celui d’humanité. Là en effet réside à mon sens ce qui contribue largement à la grande beauté de la poésie de ce recueil, du moins au niveau de son propos, car bien entendu, les éléments intrinsèques de la poésie, constitutifs du poème, sont loin d’être traités à la légère. Nous en reparlerons. Quantité de vers, même les plus humbles, et d’autres franchement scintillants, comme dans la pierre ont de quoi s’inscrire durablement dans notre mémoire.

Ce qui d’emblée frappe le lecteur est la disposition accueillante de l’auteure. Elle invite le monde à entrer dans son poème. Tout un univers se manifeste dans ses vers. Si l’on préfère tourner les choses autrement, je dirai qu’on voit à l’œuvre dans ses écrits une avancée vers la lumière, dans le compte toujours tenu des ombres menaçant le fragile équilibre du monde. L’accueil apparaît dès les premières pages. Accueil de la nature partout présente, avec sa faune, sa flore, l’espace sidéral, également l’infiniment petit. Sans oublier le tricot des saisons qui va de pair avec celui des sentiments (« D’une émotion qui nous dépasse / Le tricot de la peine avec la joie », sans oublier le tourbillon du temps, la ville, la campagne, le pays et les voyages nous conduisant loin dans l’ailleurs, là où les vestiges du passé, proche ou lointain, témoignent eux aussi, à Rome, par exemple, de ce que fut l’homme ainsi que de son destin souvent tragique. Il me semble que dans ce recueil rien de ce qui fait nos vies n’aura été négligé. Sans forcer les choses, la poète y fait entrer toutes les heures de nos existences. Je reviendrai sur ce tricot. Je ne l’invente pas. Il est là. Manière de dire le lier des choses de la vie. Symbole peut-être du devenir de l’être. Rappel de ce qu’est l’écriture. Un modeste accomplissement dont la nécessité ne fait aucun doute.

L’œuf. À quelques reprises, la poète exprime l’idée d’un enfermement à l’intérieur d’une coquille. Ce symbole de fertilité, je ne l’interroge pas. Je me borne à quelques remarques. Si en chantant, l’élévation de l’âme est impossible, c’est que hors les parois de cette coquille rien ne semble pouvoir émerger. Elle est notre matérialité dont aucune spiritualité, du moins de type religieux, ne peut parvenir à nous dégager. Or si la verticalité semble hors d’atteinte, je parle du saut en hauteur au-dessus de soi, l’horizontalité offre heureusement de vastes perspectives. Nous ne voyons pas l’invisible, encore moins ce qu’il recèle ou non, fruit souvent de l’imagination, supputations de l’esprit ou croyances distillées en nous par les apprentissages, par ce que Breton appelait le dressage. Mais nous pouvons aller vers l’autre et l’autre venir à nous, venir aussi de nous-mêmes, de la mère qui à partir de l’œuf originel nous donne naissance. La beauté du cœur-accordéon vient de son battement, de son va-et-vient allant et revenant de nous aux autres, de la poète à nous, dans cet amour qui fait notre humanité danser même sur les braises de l’horreur, au son de cette musique de l’âme qui chante, peut-être sans s’élever — mais à l’entendre, les larmes ne viennent-elles pas aux yeux de la poète ? « Incrédule je lis mes larmes / Dans les yeux d’une inconnue / Nous suivons les membres d’un chœur anonyme / Émergeant d’une allée latérale / Ils portent des t-shirts et des sacs à dos / Leurs voix emplissent la nef / Maintenant je sanglote la musique me lacère / Puis ils sont deux puis elles sont trois / Je crois qu’ils goûtent à la plénitude / D’un feu de camp d’un pique-nique pour le cœur / Ils sont modestes et la braise est partagée / Mais ensemble ils savent / Ce pourquoi ils chantent ».  

Nous sommes alors à Rome où séjourne la poète : « Dans le sol autour du Campo / Des étoiles dorées portent les noms / De Juifs cueillis au seuil de leurs demeures / Au cours d’une guerre encore proche / Personne ne s’y arrête /Dans la cacophonie des signes / Des âges et des civilisations / Je m’assois au bord d’une fontaine / Avec l’impression qu’une spirale m’engouffre ».

Le recueil partage avec l’œuf cette aptitude à enclore un monde. Le cœur-accordéon est si riche, contient tant d’éléments, que j’en échapperai non des miettes, mais de longues opales : « Le toit d’en face retient à peine de longues opales / Arrêtées par le gel dans leur mouvement vers le sol ». À regret, je laisserai encloses dans le recueil de telles beautés. Ici, cette métaphore de l’opale, un petit détail dans un large ensemble regorgeant de finesses expressives, de discrètes trouvailles langagières, de musicalité. C’est là une question de talent, de métier. Une question de savoir-faire. Quand un auteur a quelque chose à dire, lorsqu’il parvient à le dire de manière aussi inspirée, aussi créative, ses lecteurs sont tout à fait comblés. Ils éprouvent alors l’ineffable plaisir que procure l’admiration.

C’est que Mireille Cliche n’écrit pas pour tracer des lignes quelconques sur le papier. Un monde l’habite. Elle vit, elle a vécu. Son recueil témoigne de son parcours. Fille, femme, mère, elle fait entendre une parole de femme que je dirais libératrice, qui parvient à toucher, à émouvoir. Peut-on parler de douceur, de calme ? Même la révolte chez Cliche a des accents de quasi-tendresse. Lorsqu’elle s’insurge ou déplore des exactions, sa poésie procure une manière de baume. Elle a beau broyer du noir çà et là, il en résulte de fraîches couleurs printanières même si « Assise entre nous la mort nous épie ». La mort a beau rôder tout autour et la barque du nocher s’enfoncer plus avant, la poète parvient à se réconcilier avec les grands cycles, à s’apaiser au milieu des écueils. Cette impression se dégage de l’ensemble, du parcours que l’auteure y accomplit. Loin de moi l’idée d’avancer qu’au terme d’une quête, tous démons affrontés, elle conclut souriante, ayant vaincu, remporté d’épiques combats. Non, la modestie est un lot commun auquel n’échappe pas notre poète. Elle n’aura accompli aucun exploit. Elle le confie dans le tout dernier poème : « Sur le trampoline des jours / On tombe on saute et on recommence / On peut couper le fil changer le calendrier/ Aucun geste ne scelle la fin / Les reprises passent en boucle … »

Ailleurs : « Je savoure la douceur de l’attente / Je laisse la houle bercer ma curiosité / Il ne se passe rien le tumulte est en moi / Je sonde sans sombrer me voici si riche / De temps et d’émotions / Si terriblement semblable à tout autre ».

Ce qui fait la poète « semblable à tout autre » est justement ce qui fait sa richesse ainsi que la richesse de son œuvre. Œuvre ouverte, comme le sont les portes d’une maison accueillante. Pareillement, s’« il ne se passe rien », ce rien est comparable au rien de tout un chacun. À cette différence près que notre poète possède un curieux pouvoir. En place de l’ennui auquel nous confronte ordinairement le vide, elle parvient à tricoter tout un réseau de signes et de sens, à capter avec ses antennes les phénomènes de ce qui gravite autour de nous, ici et ailleurs, dans un ici-ailleurs qui est tantôt celui de la ville, tantôt celui de la campagne.

En tous lieux vivent des animaux, elle les salue, que ce soit le renard, le cerf ou l’oiseau. Même l’insecte se trouve honoré. Du reste, à ses yeux nous sommes des insectes nous aussi ; du moins sur notre petite planète lancée dans les espaces sidéraux, nous ne sommes guère plus gros, pas plus importants : « Plutôt que la grenouille qui éclate être l’insecte entêté / À l’œuvre ou au repos son chemin fait et refait / Sans attente ni calcul dans la chaleur naissante ».

« Humains animaux ». Ce sont les premiers mots d’un poème. Automatiquement, sans y penser, j’ai relié ces deux mots, faisant du premier une épithète alors que visiblement il s’agit plutôt d’une brève énumération. C’est que l’auteure me semble mettre sur un même pied toute forme de vie, accorder de l’intérêt autant aux bipèdes que nous sommes qu’aux animaux qui habitent auprès de nous, voyant en eux des présences, des révélations du vivant. Sa poésie est une célébration. Elle rend hommage au chant des oiseaux, même aux rigoles printanières qui se fraient « un chemin / Dans la poussière le long des trottoirs ». Mais aux humains, va toute sa tendresse.

Elle se montre attentive à un émondeur discutant avec son apprenti. Elle écrit un touchant poème dans lequel une « jeune fille frisonne / Un chat pansu dans les bras », voyant dans cette scène une survivance de la rêverie à une époque où les images des nouvelles technologies dictent et informent nos frissons. Elle n’occulte pas nos grandes et petites misères, le désespoir qui nous guette. Un petit poème commence bien innocemment, avec l’enfance, puis le train déraille : « Le chemin se fait marelle / Et l’on saute sans discontinuer / Quand une crevasse serait bienvenue / Une chute dans la mousse / Une erreur de parcours un train manqué / Ou simplement le courage / De s’arrêter ». Plus loin, un poème comme sans prévenir aborde la question nationale, celle du peuple québécois : « Je suis d’une peuplade maladroite / Obsédée par le froid explosive au soleil ». On lit le poème, on se reconnaît.

Ainsi va-t-on de poème en poème, chacun offrant une fleur nouvelle, abordant un nouveau paysage, proposant un nouveau questionnement ou exprimant enfin un sentiment vieux comme la Terre, par exemple celui-ci, qui dit l’anxiété d’une mère alors que ses filles tardent à regagner le logis : « Ma peur galopait les nuits où je ne les voyais plus dormir / Quand au matin mes filles revenaient / Ivres de joie et de gratitude / La lumière s’ouvrait et j’y retrouvais une place / Je flottais avec elles neuve à nouveau dans l’air doré / Et remerciais en secret / L’instinct qui nous pousse à grandir ». Mais il fut une époque où l’enfant était un tout petit bébé : « au temps où son sommeil / Me gardait éveillée / Je berçais mes insomnies ».

Va pour les enfants, il y a plus avant dans la vie un moment où nos vieux parents se mettent à vaciller. « Une membrane à peine nous sépare / De notre cadavre ». Et sonne bientôt la dernière heure, celle de la mère : « Tu sais que tu glisses / Vers l’effacement inévitable / Tu le sais / Tu nous regardes avec une lenteur / Que nous prenons pour de la tendresse / Une ouate révoltante nous entoure ».

Il y a aussi la mort de la « sœur / Aux poings de porcelaine ». Mort à laquelle fait référence un autre poème : « Ce jour-là m’a labourée / Ce jour-là m’a tranchée comme un vieux fruit / Ce jour-là a rendu les vraies larmes à jamais impossibles / Il a faussé ma musique / Il a détricoté le monde / Il a fait de moi une coquille cassante au contenu incertain / Il a bousculé l’amour qui attendait … » Et le poème se poursuit, dont la force expressive et la violence ne s’atténuent pas, pour se terminer avec ces deux vers de douleur : « Il m’a à jamais courbée sur la perte / Comme une vieillarde sur une tombe ». On aura remarqué au passage la présence du tricot et de l’œuf.

Le fond ne se distingue pas de la forme. Du mot que nous chérissons, est-ce la sonorité qui séduit, le beau dessin de ses lettres, l’idée qu’il communique, enfin l’objet qu’il désigne ? Si j’aime la femme, vais-je forcément aimer le mot qui lui est accolé ? Frau et woman me paraîtront-ils tout aussi admirables ? Les enfants s’amusent des mots relatifs à notre anatomie. Ces mots immanquablement finissent par dériver de leur sens initial, ils se déforment, insultes servant enfin à blesser, humilier. Mais qui se veut respectueux du corps féminin ne peut qu’être charmé par l’apparition dans le poème suivant d’une vulve, autre célébration de la vie, dans un vers qui à mon avis est sublime et parfaitement poétique : « En vacances de la vacuité / De la beauté obligatoire / Je sors par la porte d’en arrière / Et m’en vais rire dans la cour / Avec ceux qui assument leur laideur ordinaire / Ceux qui laissent derrière eux le catalogue / Des miracles possibles des lissages savants / Des crèmes gorgées aux lipides et des seringues ultrafines / Celles qui ont encore du sang sous leurs ongles sans nacre / Et dont la vulve palpite dans son velouté originel / Ceux qui ne se voient jamais avec du recul / Mais vivent pleinement dans leur pantalon sans marque / Ceux qui supportent la surprise les fautes de goût / Et ne soignent pas leurs selfies / Le troupeau des braillards et des jouisseurs sans limites / À la libido vivante comme une amibe ».

En terminant, je me demandais tout à l’heure où nous en étions cette année avec les prix du Gouverneur général. Une petite recherche vient de m’apprendre qu’en raison de la pandémie les noms des finalistes de cette année ne seront dévoilés que l’an prochain, soit le 4 mai 2021. Bien entendu, je ne suis pas devin. Mais j’espère. Je croise les doigts.

Si un jour, le misérable ou plutôt déchirant honneur m’échoit de participer en tant que membre du jury à ce grandiose événement, à supposer qu’un livre aussi beau que celui-ci figure alors parmi les ouvrages soumis à notre examen, Dieu sait que je me battrai bec et ongles en sa faveur. Enfin, si Le cœur-accordéon de Mireille Cliche n’emporte pas la mise, ou si elle n’est pas au moins retenue parmi les auteur(e)s en lice, eh bien ! je le dis tout net, les bras m’en tomberont. J’admettrai alors que décidément je ne comprends franchement rien à rien. Il faudra qu’on m’explique un tel mystère.

En attendant que les noms des finalistes soient dévoilés, en attendant le jour heureux de la remise du prix, je puis à tout le moins me consoler en octroyant mon sourire et ma vive reconnaissance à Mireille Cliche. Hormis celle de ma profonde estime, ce prix a peu de valeur, mais je l’accorde de bon cœur.

Dominique Olivier : Le carrousel des trahisons : Poésie : Écrits des Forges : 2020

La quatrième de couverture nous apprend que la poète est musicologue de formation. Elle a collaboré au défunt hebdomadaire Voir où elle était responsable de la chronique de musique de concert. Le Carrousel des trahisons est son premier recueil. Elle a fait paraître auparavant quelques poèmes dans la revue Exit. Bref, une néophyte pensera-t-on, non sans se fourvoyer : il s’agit là d’un coup d’essai se dira-t-on, l’auteure n’en est qu’à ses premières armes ; on aura donc affaire à du bon et du moins bon, ce sera forcément inégal, l’indulgence sera de mise.

Non sans se fourvoyer, ai-je écrit. Or, je tiens à le souligner, je n’avais pas de telles appréhensions lorsque j’ouvris ce recueil. Puis, dès les premières pages, tant elles ont de force et de singularité, j’eus, bien au contraire, la conviction d’avoir sous les yeux une œuvre franchement originale. Du reste, premières armes, oui et non, car tenir une chronique durant une dizaine d’années dans un hebdomadaire comme Voir, c’est assurément acquérir du métier, se familiariser avec la pratique de l’écriture. On me dira que la poésie n’a rien à voir avec la prose journalistique, voire culturelle, que c’est une tout autre affaire, qu’on ne s’improvise pas poète sur le tard, etc. Je répondrai qu’on y vient quand on y vient, que si en poésie il y a beaucoup d’appelés, il y a peu d’élus, et que Dominique Olivier très certainement fait partie de ces derniers.

Le titre n’évoque pas le carrousel d’un projecteur de diapositives ou quoi que ce soit d’autre que celui des parcs d’attractions. D’ailleurs, c’est bel et bien ce type de carrousel que l’on voit sur l’illustration de la couverture. En ce sens, le titre constitue une manière d’oxymore. En effet, il combine deux états contradictoires : la joie de l’enfance versus les trahisons que l’enfant connaît alors, ou plus tard dans sa vie d’adulte. Au carrousel, nous associons le plaisir, l’insouciance. Or elle est vite ternie, cette insouciance, et ce plaisir disparaît rapidement, du moins dans le recueil de Dominique Olivier.

Dès les exergues, le lecteur est averti, par le ton et l’espèce de radicalité du propos. L’auteure emprunte à Joël Pourbaix les paroles suivantes : « Cessons de respecter les consignes de la réalité. Ce qui doit brûler, brûlera : ce qui doit naître, renaîtra. » Ce feu, nous le retrouverons plus loin dans le recueil. Après l’insoumission, ce feu de destruction assurera une renaissance. Les poèmes évoquent une série de microévénements dont on perçoit nettement la courbe. Du début à la fin de l’ouvrage, bien qu’il ne s’agisse pas d’un récit, une histoire est plus ou moins racontée ; elle a un début, un milieu et une fin.

La poète cite Giordano Bruno, c’est le second exergue : « Je ne crains rien et ne rétracte rien, il n’y a rien à rétracter et je ne sais pas ce que j’aurais à rétracter. » Voilà qui exprime clairement une volonté, celle de n’en faire qu’à sa tête. Surtout ne pas plier, tenir le pas gagné comme disait Rimbaud, le tenir en ce qui a trait à sa propre vérité, ne pas évacuer la réalité.

Nous sommes ici au cœur d’un combat. Celui d’une vie. Les unes après les autres, la poète fait le décompte des trahisons qui l’ont marquée. On retrouve dans la table des poèmes les titres des diverses sections de son recueil. Après le liminaire, chacune des parties du recueil sera consacrée, pourrait-on dire, à un des chevaux de son carrousel. D’abord le père, puis la mère, la grand-mère, l’amant, l’amie et l’enfant (il s’agit de l’enfant trahi). Pas question pour l’écrivaine d’occulter ce qui a fait sa réalité, ce qui enfant, puis adulte, l’a défaite. Il y a dans sa démarche quelque chose qui est de l’ordre du règlement de comptes. Les exergues qu’elle choisit sont quasiment à prendre au pied de la lettre. Dans une certaine mesure, ceux et celles qui ont empoisonné son existence, qui l’ont ensorcelée, devront brûler ne serait-ce que par contumace sur son bûcher imaginaire.

Le recueil est rigoureusement composé. La table des poèmes le confirme, en ce qu’elle détaille une kyrielle de termes appartenant tous à un même champ lexical, celui de la famille et des proches, des êtres qui ordinairement sont chers ; chaque substantif est précédé d’un simple article (le, la, l’ : le père, la mère, l’amant, etc.). Ces termes correspondent chacun à une trahison. La rigueur de la construction du recueil, on pourrait presque parler ici d’une partition poétique, se vérifie dans le moindre détail, si bien que l’on peut avancer qu’un certain formalisme est à l’œuvre dans cette écriture. Mais il s’agit d’un formalisme secondaire. Tout a beau être réglé au quart de tour, ce n’est pas là l’essentiel. L’élément formel est impeccable, mais l’auteure nous propose beaucoup plus qu’une réussite de forme. L’exécution a beau être remarquable : il y a plus.

Fruit de l’intelligence, ce recueil est surtout le fruit de la passion. D’une double passion : celle dont il est question à travers cette série de trahisons et qui se traduit par la colère et le refus, et celle qui consiste, plus froidement, à élucider cette souffrance, à en démêler les nœuds inextricables, tels que ressentis au fond des entrailles du personnage central de ce carrousel.

Les poèmes de son carrousel font le tour de sa souffrance. Il s’agit d’une souffrance héréditaire, atavique, transmise d’abord dans la verticalité des générations, et qui gagne par la suite les relations nouées à l’horizontale, dans le vis-à-vis avec l’amant ou l’amie.  

Quelques poèmes sont en italique. Pour la plupart, ils figurent à la fin des diverses sections, lesquelles quant à elles s’ouvrent avec des exergues. Ces poèmes et ces exergues entretiennent avec les poèmes des liens qui sautent ou non aux yeux du lecteur. La poète requiert notre collaboration. Dans l’ensemble, il n’est cependant pas difficile de comprendre ce que nous lisons. Il s’agit de suivre la voie ouverte par Pourbaix et Bruno en début de recueil. Nous n’avons qu’à nous imprégner des autres citations, lesquelles sont, pour emprunter au poème intitulé « Partance », de véritables poteaux indicateurs, « poteau indicateur », comme nous l’apprenons dans une note en bas de page, provient du Voyage d’hiver de Schubert. Ces poteaux jalonnent notre parcours. Et même sans eux, notre parcours ne représenterait pas d’aspérités ou d’écueils mettant la lecture en péril.

Le liminaire est éclairant. Il commence avec un petit poème en italique. Nous y lisons ce qui suit : « trouée vers le ciel/la candeur/à sa nature retrouvée/chante une ode d’intériorité//le sang/les impuretés/rien pour corrompre/la montée/désormais ». Comme on le constate, le recueil fait d’abord entendre une note positive ; il y est question de ciel et de montée, d’obstacles contournés (« rien pour corrompre »). Ce caractère positif, nous le retrouverons à la fin du recueil : « en mon sein/l’asile d’un rayon d’argent » et « un envers tout doucement            s’efface ». Ce dernier vers, avec ses brefs silences, contient les mots par lesquels se termine le recueil. Mais entre le poème initial et celui qui clôt l’ensemble, rien n’est vécu, écrit, évoqué sur un mode solaire, aérien, ouvert.

Tout commence par un « bal grinçant » où danse une « assemblée de squelettes/déconcertés ». Le ton est celui de la dénonciation : « ils caressent de la pensée/leurs idées factices ». Il est question de « mots malades », puis, en italique : « les mots mentent tellement/mieux que les regards ». Le poème s’intitule « Au milieu des regards ». Il pourrait tout aussi bien s’intituler « J’accuse » : « vous êtes venus me chercher/me mettre à mal ». Le poème fait référence à des conflits, à de l’exploitation, à la « fabrique d’un désarroi ». Toutefois, il annonce une renaissance (comme chez Pourbaix : « ce qui doit naître, renaîtra »). La poète en effet écrit : « j’éloignerai mes pas/déboires à la chaîne/ne m’accompagneront plus//le chemin/seul/aura ma gratitude ».

Premier traître : le père. C’est le titre de la première suite, il désigne le coupable numéro 1, du moins le premier accusé. Yves Préfontaine ouvre le bal : « Père/Te voir soudain/dans ta mort très dure/et ta vie d’éclairs brusques. /Ton regard d’étoile et de colère ».

Autant le dire maintenant, quitte à le répéter, les poèmes de madame Olivier possèdent une grande force expressive. Ils sont souvent magnifiques. C’est le cas dans cette section. Qu’est-il reproché au père ? Une manière de fanatisme, d’intransigeance gauchiste, d’adhésion à des principes politiques dont l’actualisation, la matérialisation, a donné lieu dans l’histoire aux pires errements. Cet homme possédait la foi, une foi non religieuse, plutôt idéologique, politique. Il croyait en ces « dieux sauveurs » dont la couleur a inondé le monde « d’un rouge/incendié ». Les noms de ces divinités « marquent encore nos esprits ». La poète ne les identifie pas. Le mot « rouge » suffit.

Les communistes cherchaient à transformer le monde, lui voulait « réinventer [sa] vie leur vie ». Ce sont là de nobles intentions, mais comble du paradoxe, cet homme n’était pas habité par un amour pour l’humanité : « ceux que tu prétendais sauver d’eux-mêmes/tu les haïssais/autant que toi-même ». Pire : « il faudra les tuer/un à un/ceux qui ne pensent pas comme il faut/— tu le pensais vraiment — //ils l’ont fait ».

Mais sa véritable trahison se trouve ailleurs. Ce père a trahi par absence. Vivant parmi les siens, il était ailleurs, accaparé par sa rage : « l’architecture de ton esprit/tout ce qu’il y a de plus baroque ». Il est question d’électrochocs. La venue au monde de son enfant aura pour lui été problématique : « violence engendrée/par mon engendrement/toujours tu m’en tiendras rigueur ».

Deuxième trahison. Celle de la mère. Yves Préfontaine est à nouveau sollicité. En exergue : « Meurs     mère déjà morte. Je meurs avec toi/ Même si je tente/ De me dresser/ Debout/ Dans ton héritage de ténèbres ». 

En lisant les poèmes contenus dans cette section, je songe à sa parenté avec celui de Dominique Gaucher. Dans L’inverse de la lumière, on retrouve une souffrance similaire. Elle n’est pas modulée avec une intensité comparable ; on y retrouve, me semble-t-il, moins d’acrimonie ; mais le trouble, les blessures d’enfance, l’ensemble des problèmes évoqués par les deux auteures sont apparentés. Gaucher et Olivier exploitent chacune à sa façon les filons de la trahison. Gaucher s’exprime de manière moins revendicatrice. Le ton d’Olivier fait songer à celui que l’on retrouve chez Rimbaud, le poète de sept ans auquel, par ailleurs, elle réfère dans un de ses poèmes. Avec elle, nous sommes assez proches des vers de l’homme aux semelles de vent : « Et la Mère, fermant le livre du devoir, /S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, /Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences, /L’âme de son enfant livrée aux répugnances. »

Madame Olivier écrit : « mère aux vengeances sibyllines/aux abandons destructeurs/aux absences tragiques/tu es la source/de toutes mes rages impures//trahison du cœur/pour celle que tu engendras/un jour de printemps/celle qui n’aurait/jamais/dû/voir/le jour » Ne retrouve-t-on pas ici un point commun avec le rejet manifesté par le père ? Je cite à nouveau : « violence engendrée/par mon engendrement/toujours tu m’en tiendras rigueur ».

De même que le père nourrissait une perpétuelle colère, la mère dans son feu glacial (« ton âme brûlée à la lumière froide ») manifeste une « colère injurieuse/portée au flanc/telle l’épée/ou la dague ». Et encore : « cette colère : /résultat d’un effleurement/résonnance de la blessure/dans un gong/épuisé par les/coups ». Assurément, la douleur alimente le feu de la colère. Du reste, cette colère se transmet tout comme la peur. Elle est un legs : « De mère en filles/colères et doutes se reproduisent/à l’infini/fœtus gâtés d’avance ». La peur habitait le père : « de tes luttes intestines je connais/la teinte vermillon/de la vérité tu avais plus peur/que de la Mort ». La peur se retrouve chez la mère : « ta peur : /nous encercle ».

On l’aura sans doute constaté, le registre de l’écriture chez Olivier est littéraire. La fonction poétique du langage est également constamment activée. Nous avons ici affaire à une poésie savante. Non seulement l’auteure cite-t-elle différents poètes (Sylvia Plath, Louise Cotnoir), elle fait aussi référence à des peintres (Bosh, Bacon), des musées (le Louvre, Beaubourg) des musiciens (Beethoven, Schubert). Tout cela donne à son recueil une aura de culture, la culture faisant partie de l’héritage parental (la mère enseignait « aux jeunes esprits/ce que l’on appelle encore aujourd’hui/philosophie » ; le père était un intellectuel, il peignait. À la culture, qui élève le niveau du recueil, s’ajoute la qualité de l’écriture, sa maîtrise et, par endroits, son indéniable intellectualité : « elle nie / cette poétique absence / qui est la sœur / du savoir ».

Si la peur et la colère sont héréditaires, la culture pareillement est fruit d’une transmission. La lie n’est pas venue toute seule, qui empoisonna cette jeune personne, du bon vin aussi aura été versé dans sa coupe. La mère donc enseignait la philosophie, la fille en a retenu quelque chose : elle pense par elle-même et, comme Gaucher, elle parvient à sonder froidement le feu glacé de sa mère.

Le portrait de la grand-mère est un peu plus tendre. Celle-ci est un curieux personnage, une sorte d’actrice qui « s’attarde/s’acclame au point mort/masque la vieillesse comme elle peut/lèche les contours de sa peur ». Dans cette troisième partie du recueil, le lecteur récoltera encore quelques frissons, dont celui-ci provenant des réflexions suscitées par une vieille photographie où l’on découvre « immobiles/quatre générations de femelles ». On notera ce terme fortement connoté : « femelles ». La suite est troublante qui dit l’asservissement des femmes : « agitées/inquiètes/aux narines frémissantes/aux ventres innombrables/attendant des hommes exutoires/leur mise en majesté ». Lecteurs, lectrices, relisez ce passage. En marge, je n’ai pu réprimer ce griffonnage : Ciel !

La grand-mère, trahie par le destin avilissant, celui réservé aux femmes de sa génération, trouvant comme seule issue celle provisoire que lui conféraient ses dons de séductrice, d’actrice, fut la « saturnienne dévorant ses enfants ». Cette grand-mère, que l’auteure associe aux « bonbons à l’infini », à qui elle réserve une certaine tendresse, aura, elle aussi, trahi : « trahir ses enfants puis      plus tard/gagner un cœur/ta seule descendance/absolument la seule ».

Une dette, pourrait-on dire, positive. Ce cœur gagné est celui de la petite fille abandonnée par ses propres parents. La grand-mère a épargné cette enfant. Elle semble même lui avoir transmis un certain don, celui de l’écriture : « aujourd’hui/celle qui t’a survécu/écrit/ailleurs/que dans sa tête ».

Le poème en italique avec lequel se termine le passage consacré à la grand-mère s’achève avec les vers suivants : « puis dénouer le verbe/pour aborder l’absence ». L’écriture n’offre pas qu’un exutoire. Elle est aussi un instrument favorisant l’introspection, ici, la traversée de l’hiver.

La jeune femme n’est pas que l’enfant, la fille et la petite-fille. Elle sort de la maison et va à la rencontre des autres. Elle découvre l’amour. Elle rencontre l’amant. Ce sera la quatrième trahison. Sylvia Plath écrit : « De sulfureux adultères geignent en rêve ». Cet exergue laisse deviner la suite. Dont le premier poème dit tout. Il s’intitule « Un adieu ». On y lit : « Sur mon front/ton souffle/ne rebondira plus//tu es le désespoir de la nuit/dans les rues sans sommeil ».

Les poèmes de cette section ne diffèrent pas des précédents. On y retrouve les mêmes qualités, la même intensité. Tout cela encore une fois est percutant : « tu plonges ta langue dans mon sang/spectre/aux grimaces livides ». Ces derniers vers, je ne serai sans doute pas seul à leur trouver un lien de parenté avec la poésie du dix-neuvième siècle. Celle des Baudelaire et Rimbaud. De même, l’auteure ne refuse pas des tours que d’aucuns pourraient trouver anciens, mais qui personnellement n’ont rien pour me déplaire. Je songe aux inversions : « un lugubre sentiment », « quelque subtile errance », « vous gardez dans vos noires nacelles », etc. Voilà qui selon moi est à mettre au compte de la culture, ce sont des « figures » qui ajoutent à la beauté de l’écriture.

Dans un très beau poème évoquant l’après de l’amour (où sont mentionnées les traces que laisse derrière lui l’amant), s’amorce la remontée. Un vers est emprunté au « Voyage d’hiver ». Le voyage d’hiver de la poète va bientôt prendre fin : « enluminures du sol/guidant mes pas vers ce lieu/ou [sic] calme et douce ardeur/annoncent l’arrivée ».

Avant-dernière section. Une nouvelle déception. Celle engendrée par l’amitié. Les poèmes où sont évoqués les déboires et les trahisons amicales sont évocateurs, moins précis : je veux dire qu’on éprouve plus de difficultés à y discerner des fragments de réalité. Ils sont plus allusifs : « la trahison/comme escorte/tu files la métaphore/ou cherches le mot juste/tout pour ne pas plier//au fil du temps/de tes fausses indolences/mon innocence aura intimement souffert ». On a su avec le père à quoi attribuer la honte qu’il inspira à sa fille. On sait moins en quoi consistent les fausses indolences de l’amie.

La musique aura été le pont reliant les deux amies l’une à l’autre. Un beau poème termine ce cycle. Il s’intitule « Sauvée » : « Te souviendras-tu/le moment venu/des éclairs de cette nuit-là/celle où tu fus entre mes mains//glaise/pâte à modeler/étalée morcelée/sur un sol luisant//l’amour aura été au rendez-vous/cette nuit-là//démiurge de ton monde insensé/jamais tu ne regrettes un visage/même celui qui t’aura//sauvée ».

Dernière suite. Avec « L’enfant », le recueil prend fin. La vraie vie peut alors commencer. L’enfant parvient désormais à marcher « au sommet de ses cauchemars ». Image des plus saisissantes, « les lévriers de ses jambes/s’envolent sur les lèvres coupantes//en vue/des fjords immenses ».

Une question est posée : L’enfant peut-il redevenir lui-même ». On serait tenté de répondre par l’affirmative. Un des derniers poèmes s’intitule « Envol ». Il y est question d’« une aube tranchante/de perfection cristalline ». Dernier poème : « Nadir ». Au figuré, ce terme désigne le point le plus bas. Après tout ce qu’on a lu, il est pourtant suffisamment élevé. Un de ses vers dit le « délicat enchantement du réveil ». Le jour se lève. « Il faut tenter de vivre » disait Valéry. Et c’est ce qui se produit : « en mon sein/l’asile d’un rayon d’argent//iris bourdonnant/source cachée du peu/du limpide/du sacré ».

La poésie n’offre pas qu’un exutoire passager. Elle est libératrice. Après les trahisons s’ouvre un nouvel horizon. Le verbe dénoue.

Derniers mots du recueil : « au verbe créer/j’offre une horde de signes/jetés les uns sur les autres//un envers             tout doucement           s’efface ».

Bianca Côté : Le ciel est-il une bâche ? : Poésie : Écrits des Forges : 2020

Le florilège possède des vertus ignorées. Bien entendu, une œuvre qui se tient — non seulement par la force interne de son style, comme le disait un Flaubert désireux de parvenir un jour à écrire un livre sur rien —, mais qui se tient plutôt en ce qu’elle est organisée autour d’un noyau de sens, et traite d’un ou de quelques sujets de manière quasi systématique, avec un début, un milieu et une fin, cela aussi, de la Délie de Scève aux plus célèbres Fleurs du Mal, en passant par les recueils d’un Pierre Nepveu et d’un Claude Paradis, cela possède d’indéniables qualités.

On apprend à la fin de Le ciel est-il une bâche? que certains de ses poèmes, ici remaniés, ont fait naguère l’objet de publications dans diverses revues. Quelques-uns remontent à une période assez lointaine, par exemple, à l’hiver 1988-1989. D’autres ont été publiés au début de ce siècle, et ainsi de suite. Parler ici d’un florilège n’est pas abusif. L’auteure a de toute évidence rapaillé certains de ses poèmes. Cela s’est déjà vu et il est à souhaiter que cette pratique perdure, du moins dans des cas semblables à celui qui nous intéresse ici.

À vrai dire, le recueil que propose Bianca Côté possède une unité de ton et de style. Ses thématiques vont et viennent, glissent et s’entremêlent. Dans leur variété, elles contribuent à la fraîcheur de l’ouvrage. Curieusement, elles font tenir ensemble ce qui d’abord était épars, et de cette réunion en une gerbe surgit une œuvre une, une dans sa diversité. Juxtaposer un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection, les poètes se le sont parfois autorisé à outrance. Côté ne donne pas dans ce type de négligence. Elle n’exagère pas sur ce point. Sans doute écrit-elle un poème à la fois, comme à chaque jour ou semaine ou mois ou année suffit sa peine. Son encrier ne déborde pas, et sa plume y trempe avec parcimonie. Il n’est pas risqué d’avancer que ce sont sa « pensée » ainsi que sa vie même qui donnent son unité à son recueil. Unité non pas factice, fabriquée, conceptuelle, mais comme naturellement sécrétée par l’existence que mène l’écrivaine au fil du temps. De même, nos propres rêves, si distincts les uns des autres, nuit après nuit, à travers lesquels nous dérivons, portent-ils une seule et même signature : le sang de l’âme assurément en fournit la matière. Je lis le recueil de Côté en feuilletant des rêves qui chacun portent sa signature.

Je lis ce recueil avec un plaisir comparable à celui que prend l’enfant à caresser distraitement une éraflure. Je dis plaisir, non pas malsain ou masochiste, mais plaisir à lire un ouvrage qui de manière quasi légère dit des choses plutôt graves, pas toujours, mais souvent. Comme les petites douleurs de l’enfance : « Trottoir terre d’accueil/Le genou se rappelle/L’entorse et la petite peau/Abritant la blessure aimée ». Comme les grandes souffrances des grandes personnes diminuées par les épreuves de la vie, démunies et pauvres comme chez cette mendiante : « Le béton accueille/Une fierté aphone/Son feu s’échappe/Au sol elle lorgne/Un bocal muet/Du change s’il vous… ». À quoi s’ajoutent, discrètement, celles de l’auteure elle-même, souffrances qui sont aussi les nôtres, mal de vivre, chagrins et deuils. Oui, malgré une joie, dont on devine qu’elle naît du processus d’écriture, également peut-on croire du caractère et de la nature de l’auteure, malgré la grâce et le charme du discours, ce recueil est parfois assombri par un ciel bas et lourd, celui du spleen, ciel dont il est demandé dans le titre, tiré d’un des poèmes du recueil, s’il n’est pas justement une bâche. À quoi nous sommes tentés de répondre par l’affirmative, tant sont nombreux ici les poèmes qui soulignent la grisaille de nos existences. À commencer par le premier : « Émondé ou abattu/On se sent parfois arbre/Écorce désargentée/La survie incise/À travers ventre ».

Un premier poème n’est jamais innocent. Un poème, où qu’il figure dans un recueil, est tout aussi important. Mais généralement, le premier donne le la. Le reste modulera ici la plainte qu’il fait entendre. Plainte ? Non. Il faut le préciser. Bianca Côté ne verse pas dans la sensiblerie. Elle tient plutôt la douleur à distance. Et cette quasi-neutralité, proche parfois d’une certaine ironie, est franchement efficace.

Sous des poèmes légers, quasi aériens, plaisants, dont la fantaisie charme, couve donc une souffrance à laquelle le lecteur ne peut que se montrer sensible. La poète parvient à la transposer finement dans ses vers. Petit à petit, ceux-ci produisent leur effet.

Petit à petit, car ce sont pour la plupart des poèmes plutôt brefs. Une page suffit à chacun. En trois vers, la chose peut être dite. Et c’est merveille de constater qu’il n’en faut pas davantage pour en dire autant. Prenons, par exemple, le poème suivant :

Nous sommes si peu si forts/Avançons à colin-maillard/Presque déçus/De respirer sans vertige/Demain il nous faudra/Couper le bois le corder/Moudre l’amertume pétrir/Dare-dare les absences/Border cette autre vie/Qu’est devenue la nôtre

Je n’analyserai pas ce poème, mais je note en passant les phénomènes suivants, assez caractéristiques du recueil. L’aspect négatif (« Nous sommes si peu si forts ») ; le côté paradoxal (« si peu si forts » : on aura lu peut-être spontanément « si peu forts », et on s’étonne de cette juxtaposition du négatif : si peu, et du positif : si forts) ; la fantaisie verbale (« Moudre l’amertume » : métonymie ? « amertume » désignant le café).

Ce que j’appelle un peu trop rapidement « côté négatif » se retrouve aussi et surtout dans la déception « de respirer sans vertige », comme si la passion et l’ivresse en étaient venues à se dissiper, à perdre de leur intensité avec le temps. Et en place de l’exaltation et des plaisirs, l’aujourd’hui de manière banale se vit en accomplissant les petites tâches sans envergure de l’existence, « couper le bois » et moudre le café, ou plutôt l’amertume, mot qui nous plonge dans un univers parallèle, celui où intérieurement une âme tâte et gère tant bien que mal les sentiments qui l’habitent, ceux de la perte et du dépit.

L’espace que je m’alloue pour recenser les recueils ne m’autorise pas à lire de manière exhaustive tous les poèmes d’un recueil. Je dois dégager les grandes lignes de ces ouvrages. C’est à regret que je néglige trop souvent les plus beaux poèmes d’un recueil, pour m’arrêter à d’autres qui étayent davantage mon propos. Voici donc un autre poème témoignant de la douleur présente dans le recueil de madame Côté. 

Respire ma terreur/Respire et que tes yeux/Ne la quittent pas/Ton regard-loup/Liquéfie les morsures//Ne me ramène pas/Vers l’âpreté des ronces/Respire oui/Que je m’invente une meute/Dépourvue de crocs 

La prosopopée, si mon souvenir est bon, est la figure qui consiste à donner la parole aux choses muettes, aux animaux, aux idées, aux sentiments nobles et moins nobles. Mais comment désigne-t-on celle qui consiste à s’adresser à ces mêmes choses ? C’est, je crois, la personnification. Chez Baudelaire : « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille. » Ici : « Respire ma terreur/Respire et que tes yeux ».

D’un poème à l’autre, Côté passe du « il » au « je », puis au « tu » avec aisance, sans se soucier d’une stricte cohérence à l’échelle du recueil. Chaque poème étant l’unité, l’objet d’abord fermé, clos sur lui-même, dont elle se préoccupe. Évidemment, le poème engendre éventuellement des résonnances. Des échos finissent par lui répondre.

Lorsque nous sommes en présence d’un « tu », s’agit-il de celui du soliloque où l’on s’adresse à soi-même ? La poète (ou figure « narrative », équivalent du narrateur des romans) parle-t-elle à un amant ? On en décide au cas par cas. On lit en y mettant du sien. Tout n’est pas donné dans ce recueil. Et malgré sa charmante simplicité, il n’est pas toujours simple ; pas toujours facile d’y fixer du sens une fois pour toutes. Après tout, cela est de la poésie et la pluralité de sens a toujours fait bon ménage avec le poème. C’est d’autant plus le cas ici que notre auteure possède une imagination fertile, un riche imaginaire, une propension à formuler de belles images, jamais envahissantes, jamais franchement extravagantes.

En fait, il y a quelque chose de curieux dans ses poèmes. Une sorte de mystère aimable est dû à une fantaisie dont le sérieux (j’en ai déjà parlé) se laisse facilement percevoir, tandis qu’il est plus ardu de saisir ce que nous révèle et tait la poète, ou plutôt ce qu’elle esquisse, sans jamais les esquiver, de ses propres vérités. Vérités auxquelles elle fait face, malgré la tentation de la fuite.

« Viens on dessinerait au pastel/Une charade slave/Promènerait sans laisse/Notre tristesse à trois pattes ». Les charades, ou plutôt les poèmes de ce recueil regorgent de beauté. Ces poèmes ressemblent aux dessins dont la queue et la tête nous échappent, mais que l’on se plaît à admirer. Je songe à Paul Klee, à sa grande liberté. J’envie parfois les artistes, qui en quelques traits circonscrivent des rêveries. Bianca Côté semble jouir d’une capacité analogue à la leur. Ses poèmes ont la simplicité, sinon le rendu des dessins que l’on exécute gracieusement, librement, tout en laissant à l’esprit l’initiative de déplacer la main et son instrument au gré du caprice et de l’inventivité.

La poète cherche moins à assumer ou fixer du sens qu’à s’abandonner aux ressources de l’imagination. Mais les lecteurs avec la poésie ont parfois, pour ne pas dire souvent, des intransigeances qu’ils abandonnent aisément lorsqu’ils sont au musée. Ils acceptent là, tolèrent et admirent des incongruités qui leur paraissent et qui sont effectivement inadmissibles, improbables dans l’ordre du réel. À la musique, ils ne demandent pas plus de significations. Des contes, des fééries, ils n’en exigent pas. Mais qu’une tristesse à trois pattes soit promenée comme un chien, cela risque de les perturber, qui, je le rappelle, les charmerait au musée ou dans un film d’animation. Parce que la poésie se fait avec des mots, il est moins facile de consentir pareille liberté au poème. La tendance au pied de la lettre interdit qu’une tristesse n’ait que trois pattes ; quatre, cela passerait sans doute mieux.

« On choisit rarement/La profondeur des tiroirs/Coulisses d’avant l’usure ». Énigmatique ! On prend d’abord ces vers au pied de la lettre. Puis, on leur cherche de la profondeur, comme du sens enfoui à l’intérieur. On imagine que les tiroirs dont parle l’auteure sont ceux où l’on dissimule ses secrets, où l’on refoule ses chagrins, voire ses souvenirs honteux ou douloureux.

On l’aura compris. Côté est de ces poètes qui proposent le plaisir d’une lecture où comprendre n’est pas le principal enjeu, où s’opère une séduction reposant sur les aléas d’une « pensée » conduite de manière comparable à la « pensée » telle qu’elle s’élabore dans les rêves. Cela dit, le sens est loin d’être évacué. Le délire n’étant pas au rendez-vous. Rien dans ce recueil n’est échevelé. Bien au contraire, une certaine sagesse, une retenue préside à l’élaboration de l’univers poétique de Côté. À vrai dire, l’auteure qui n’en est pas à ses premières armes sait comment s’en servir, outils devrais-je dire : elle manie la plume avec sûreté, avec l’élégance d’une désinvolture qui n’est qu’apparente, qui n’a rien de négligé. De nombreux poèmes sont comme on dit de parfaits petits bijoux. Il y en a tout plein qui sont admirables. J’aimerais les citer. Souvent ce sont des poèmes semblables à des haïkus : « Sous tension deux lacets/Enfourchent un câble/Une paire d’espadrilles/Déjoue la gravité/Duo suspendu ». Amusant.

Et celui-ci, beau et beaucoup moins amusant : « Au rendez-vous des vertèbres/J’irai lancinante/Chuchoter à ton cri/Qu’aucune note ne tient/Sans douleur ».

L’un de mes préférés, plutôt triste : « Dans un sachet opaque/On m’a remis ses lunettes/Épaisses égratignées/Geste ultime/Ses yeux je les voyais/D’aussi loin/Que la première fois ».

Ce sont là de beaux poèmes. Ce ne sont pourtant pas les plus beaux. Je laisse aux lecteurs et aux lectrices, en espérant qu’ils soient nombreux, le soin de découvrir par eux-mêmes tout ce qui fait la richesse de ce recueil. Elle repose en gros sur sa fraîcheur et son inventivité, son espèce de neutralité bienveillante lorsqu’il est question de la souffrance et de la mort, de l’absence et de la perte. Sans parler de la belle lucidité qui traverse ces pages. Sans parler de l’empathie, toujours sobrement exprimée, à l’endroit des indigents et des malheureux : « Entre deux stations/Un homme cache/Son visage inondé/Sa douleur rejoint la mienne ».

Bianca Côté est une poète qui n’appuie pas, qui ne force pas la note. Sa poésie, alors que la poète écrit qu’elle « rêve d’un sourire/adéquatement plié », ressemble à un sourire triste. C’est un sourire qui éclaire tout doucement notre monde. Une fine pluie suivie d’éclaircies et de franc soleil.

Nora Atalla : Morts, debout ! : Poésie : Écrits des Forges : 2020

Des vers d’Éluard ouvrent le dernier recueil de Nora Atalla. Ils sont extraits du poème que le poète écrivit pour honorer la mémoire de Gabriel Péri, figure célèbre de la Résistance française : « Un homme est mort qui n’avait pour défense/Que ses bras ouverts à la vie/Un homme est mort qui n’avait d’autre route/Que celle où l’on hait les fusils/Un homme est mort qui continue la lutte/Contre la mort et l’oubli ».

Comme chacun le sait, un exergue occupe une place importante dans une œuvre. Sa fonction étant d’éclairer la voie s’offrant à la lecture. La poète n’aurait pas pu mieux choisir celui-ci, tant l’ensemble de son recueil semble y répondre. Son ouvrage développe pourrait-on dire les vers d’Éluard, leur fait écho. Il se situe dans un « monde » qui n’est pas sans présenter de nombreuses similitudes avec celui que connut la France sous l’Occupation. C’est que nous sommes encore et toujours en guerre. Un peu partout, de pareilles horreurs se perpétuent. Pour la barbarie, il n’y a jamais de temps mort. Il n’y a que des morts. C’est à ces derniers que s’adresse la poète, à nous également à travers leur mémoire. Ainsi nous incite-t-elle à nous lever, à poursuivre le combat « contre la mort et l’oubli ».

Chez Atalla, le poème ne tourne pas le dos au monde, à ses aberrations. La parole participe plutôt d’un combat, où l’ennemi cependant est diffus, en quelque sorte universel, sévissant çà et là sous diverses formes, lesquelles se résument principalement à la cruauté des tortionnaires. L’entreprise des dictateurs étant de briser tout élan d’émancipation, d’élévation, de freiner tout mouvement de sortie résistant à leur emprise. Ceux-ci semblent ne vivre que pour détruire des rêves. Si pour Péri l’ennemi avait un nom et un visage connus, il n’en est rien dans Morts, debout! 

Pour l’écrivaine, il ne s’agit pas de préciser qui sont les bourreaux, en quels lieux sur le globe ils concentrent leurs efforts. Elle ne tente pas de dire où, quand, comment et pourquoi surgissent les monstres, ni en quoi consistent leurs exactions. Il suffit de dire qu’elles sont perpétrées contre ceux que la poète identifie comme étant les victimes. Elle ne se porte pas concrètement au secours de ces dernières. Atalla n’entreprend pas non plus un travail de journaliste ou de reporter. Ses mots ne prennent pas place dans un contexte social et politique circonscrit dans un temps et un espace donnés. Elle engage plutôt sa parole dans une lutte que l’on pourrait dire transhistorique ou intemporelle. Le sujet qu’elle aborde ne connaît pas de date de péremption. Il fait toujours partie de l’actualité. Si bien que ce recueil, du moins dans son propos, n’aurait pas été visionnaire s’il eût été écrit il y a cent ans, pas plus qu’il ne sera désuet dans un siècle ou deux.

Non seulement les propos de ce recueil sont-ils toujours actuels, mais la manière dont ils sont énoncés l’est également, qui l’était hier et le sera demain. Le genre de poèmes qu’écrit Nora Atalla appartient à ce que la poésie dite traditionnelle a de meilleur à offrir. J’y vois pour ma part un certain classicisme, dans le sens le plus positif du terme. Ce type d’écriture correspond du reste, me semble-t-il, à l’idée que la plupart des amateurs de poèmes se font de la poésie, qui croient que la poésie n’est pas affaire légère, pur jeu de l’esprit ou hochet de l’âme vainement agité. Certes, les conceptions que l’on se fait de la poésie sont diverses. Elles varient à un point tel que certains en viennent à jeter le discrédit sur ce que d’autres portent aux nues, déclarant que ceci est poésie alors cela ne l’est pas, tranchant ainsi des débats qui jamais ne sont tout à fait clos.

Des catégories toutefois demeurent, des tendances apparaissent et disparaissent. Les uns privilégient une forme proche de l’oralité, quasi prosaïque. Il faut dire la réalité des hommes avec les mots de tous les jours. Parler au plus près de leurs oreilles. Les autres, montés sur des cothurnes, déclament dans le zénith des propos qui se confondent avec les étoiles. Leur poésie abstraite et hermétique provoque l’indifférence, le dégoût, même le rire de la foule ; plus souvent, sa grande indifférence. Souvent, et c’est là une tradition plutôt moderne, l’on voudrait que la poésie explore l’inconnu, qu’elle jette une manière de sonde au cœur de l’invisible. Que le poète se fasse voyant, éclairant l’obscur, devenant une manière de mage, guide spirituel, un sage ; car si les sages cherchant la lumière ne la trouvent pas, que le poète soit alors le fou qui la découvre et la transmette au reste de l’humanité. Vastes projets.

Mais certains poètes ont de bien plus modestes ambitions. Ils se contentent de dire le temps, le vent et la pluie. Ils veulent habiter poétiquement la terre. C’est le vœu d’Hölderlin. Dans l’instant dont le poète saisit les ailes vibre une présence. On atteint celle-ci non pas en révolutionnant le verbe, mais en l’occupant de manière méditative. Contemplations, pourrait-on dire.

Où donc dans tout ceci la poésie d’Atalla prend-elle place ? Assurément, on ne la rangera pas du côté de celle des innovateurs qui s’ingénient à chercher et trouvent parfois de nouvelles formes, quitte plutôt à les redécouvrir. Notre poète n’est pas une formaliste, ce qui bien entendu ne signifie pas qu’elle néglige de soigner la forme, qu’elle n’atteint pas une certaine perfection formelle. Si elle ne cherche pas à atteindre un langage nouveau, si ses poèmes ne coupent pas les ponts avec une solide tradition, tradition il va sans dire illustrée par les plus grands poètes, Nora Atalla n’en est pas moins une écrivaine absolument contemporaine. Elle est moderne en ce qu’elle assigne à la poésie une certaine fonction sociale. Pour elle, il y a de toute évidence urgence à reprendre le relais d’une lutte dont les enjeux ne sont rien moins que la survie de l’humanité.

C’est là un bien grand mot : humanité. Au risque de faire sourire les sceptiques, il faut oser le prononcer. Et vouloir en éclairer la face lumineuse, sans toutefois occulter sa face obscure, qui a nom de barbarie.

C’est que l’humanité plus que jamais est embarquée à bord d’une galère qui prend l’eau. Ses occupants, hommes et femmes, sont comme des migrants. Ils ont perdu le lieu, égaré la formule. Ils errent, s’éloignant de plus en plus de la terre ferme, d’une terre d’accueil. Les voici donc en mer et la mer est agitée. Leur esquif est fragile, un radeau de la Méduse. Ce qui attend leurs enfants n’est pas rassurant. L’horizon est bouché de toutes parts. Telle est la grande allégorie que tissent les poèmes de Morts, debout!

C’est écrit en toutes lettres, dans le tout premier poème : « une mer de noyés ». La Mort, avec une majuscule, accomplit son œuvre. Elle abolit la Création, avec une majuscule aussi. Nora Atalla reprend la lutte des résistants. Elle choisit son camp, celui des innocents, des victimes, des enfants. Comme dans le poème d’Éluard, ses bras sont « ouverts à la vie », ouverts et plongeant dans les eaux tumultueuses afin d’en retirer les morts-vivants. C’est la lutte, et force est d’admettre qu’elle ne peut être menée autrement qu’à travers une certaine forme de dualisme. À la Mort est opposée la Création. À l’avenir assombri, un avenir plus radieux qui puisse enfin être à l’image d’un éden perdu, d’un éden qu’il s’agit d’impérativement retrouver, qu’il faut recréer, réinventer : « toutes nos destinées sont à réinventer ».

Nous sombrons dans les abysses. Tout est mis en œuvre pour remonter à la surface, pour émerger. Ce verbe revient à plusieurs reprises dans le recueil. Mais, « comment émerger des larves/quand les chiens se gavent de rage »… « quand dans nos gorges/les rêves expirent » ? La poète est partagée entre espoir et désespoir : « peut-être une seule minute/enjamberons-nous l’inévitable/pour apercevoir une fraction d’amour/dans l’enchevêtrement des terreurs//peut-être émergerons-nous/de l’épaisseur de nos décombres/une seule petite fraction/pour laisser le soleil nous traverser ».

L’impulsion de libération est entravée, la foi qui l’anime est contredite, démentie cruellement par la réalité implacable. On le voit, ne serait-ce que dans ce saisissant paradoxe où il est question d’enjamber l’inévitable. Autrement dit de surmonter l’insurmontable, de supplanter le vainqueur. Cet enjambement irréalisable donne lieu dans le recueil à une autre image, c’est la métaphore de la perche. Cet instrument est d’abord évoqué sur le mode de l’espoir : « peut-être    une perche/pour jaillir de l’obscur ». Vers la fin du recueil, l’inévitable semble ne pas pouvoir être surmonté.

Il est en fait deux métaphores filées dans le recueil, elles ont toutes deux même valeur, formulent toutes deux à leur manière le désastre auquel est confrontée l’humanité. La première est la plus récurrente, c’est celle du naufrage. La seconde est celle de la muraille ; elle dit l’enfermement, la prison. C’est ici qu’intervient le recours à la perche. Elle sert à s’élever au-dessus de l’obstacle : « les secousses engendrent la faim/les convulsions de la furie//quel que soit le temps/les perches ploient/sous le poids des distances/et le fardeau des murailles ». Les perches, peut-être même les poèmes, ne font donc pas le poids. Toutefois, la révolte persiste, la résistance renaît de ses cendres.

La tâche à accomplir est immense. Le défi est de taille. Les murailles se dressent très haut et comme nous venons de le constater, elles s’avèrent infranchissables. Mais qu’à cela ne tienne, l’espoir un temps anéanti fait bientôt place à un afflux de courage : « il nous faut sans flancher/abattre la hargne    la grogne/et l’insolence des montagnes ».

Murailles et montagnes expriment la contrainte, l’enfermement, la négation des réprouvés, des victimes. La mer déchaînée sur laquelle vogue le vaisseau fragilisé symbolise la déroute, la menace de l’engloutissement. On se rappellera la mer de noyés du poème initial. J’ai mentionné l’importance de cette allégorie et sa reprise tout au long du recueil. On la retrouve dans le poème qui suit, où paraît une nouvelle opposition. Le ciel, ou plutôt ce qu’il suscite d’espoir dans l’esprit de l’homme, est évanescent, comme rabattu sur le sol de la dure réalité : « le sol se fracture/l’esprit du ciel s’endort parmi la terre//on tourne retourne/gratte et cherche le portail sidéral/pour sauver l’arche à la dérive//on fait    on fera/mais cela suffira-t-il/à ressusciter le bonheur ».

De ce dernier poème je retiens l’idée de la résurrection du bonheur. De ce bonheur, il est question à quelques occasions dans le recueil, par exemple dans ce très court poème : « fuir l’opacité/batifoler sur l’aurore/goûter la rosée//n’est-ce pas là/la finalité    de toutes choses ». Voici exprimé un rêve, hérité de l’enfance, presque de l’enfance de l’humanité. Il s’agit de retrouver l’aurore, la fraîcheur première de la rosée, celle de l’éden. La « finalité de toutes choses » serait la liberté, la joie, le plaisir, enfin le bonheur.

Or ce bonheur, ce désir sont mis à mal : « des sangsues s’appliquent/à arpenter nos idéaux/elles aspirent/la sève de nos amours//hiératiques nous attendons nos punisseurs/que vienne la pleine lune/et sa cour de lycanthropes ». Les « sanguinaires », les « charognards », « les assassins mastiquent l’innocence ». On a beau vouloir « faire la peau/aux empêcheurs de rêver », « abattre/les remparts de solitude » où ils nous enferment et « émerger des abysses » où l’on en vient tôt ou tard à sombrer, cela demande une foi à toute épreuve. La lune semble offrir un talisman, une sorte de consolation : « tout au fond d’un cachot/imaginer la lune/couchée sur la paille//à l’ombre de la Création/querelle des armes ». Et encore : « sous l’épaisseur des véhémences/porter sur la tête/l’aura de la lune amoureuse ».

C’est en montrant la misère, la souffrance des démunis, les ravages de la haine et de la guerre que Nora Atalla parvient à saluer la beauté du monde. C’est en faisant quasiment un inventaire exhaustif des crimes commis par les tortionnaires, au moyen des muselières, des barbelés, des barreaux, des « hélices [qui] déchiquettent les chimères », que la poète montre l’ampleur des souffrances qu’engendrent ces « rapaces ». Elle soulève de nombreuses questions dans son recueil, celle-ci par exemple : « où s’évanouissent les cris de la terre/que deviennent les agneaux immolés » ? Ces agneaux, ce sont entre autres les enfants. Or que deviennent-ils ? La réponse à cette question n’est guère réjouissante : « nous avons abdiqué nos espoirs/un chouïa d’enfance/flotte dans nos mémoires », flotte à la manière des débris d’un vieux rafiot sur les flots.

Dans ce recueil de cendres et d’os, « la Mort se cambre » et il est écrit que « nous irons tous au deuil ». Il semblerait qu’il faille « n’attendre/rien », qu’il n’y ait point d’issue, que la Mort soit finalement inéluctable. Dans ce combat entre les opprimés de la Terre et leurs oppresseurs, le gagnant est connu d’avance. Que faire alors, se demande la poète dans le dernier poème du recueil : « que faire/sinon lécher/les os et les cendres » ?

Morts, debout! est un recueil sombre, à la fois pessimiste et réaliste. Sa fin semble infirmer le cri de ralliement que font entendre son titre et plusieurs de ses segments. Pourtant, malgré cette fin qui n’a rien d’un happy ending, l’ouvrage communique, ne serait-ce que par l’empathie qui l’anime, un puissant sentiment de solidarité à l’endroit des victimes de la tyrannie. On peut donc dire qu’il remporte une certaine victoire sur les dictateurs de ce monde, victoire d’autant plus réjouissante qu’elle est due à la beauté des poèmes. Ce n’est pas là le moindre des paradoxes, il y a là de quoi se réjouir quand la beauté supplante la laideur. 

J’ai déjà mentionné que la poésie d’Atalla est forte et belle d’un héritage que la poète assume pleinement. J’ai négligé de souligner tout ce qui en fait les nombreux mérites. Ce sont en gros la finesse et la pertinence des images, ainsi que le choix de symboles qu’elle s’approprie en ajoutant du sien à leur valeur expressive. Ce sont également des qualités esthétiques, des beautés de langage, une certaine inventivité quasi ludique, un art reposant sur la concision, la justesse du lexique et j’en passe.

si nos ventres portent

toute la foudre du passé

si nos cœurs renoncent

à la source salvatrice

si jamais nous refusons la rédemption

nos enfants naîtront tachés du sang des taureaux

leurs membres auront la couleur du gouffre

les lombrics ramperont jusqu’à leurs yeux

il n’y aura pour eux

ni sel ni piment