Paul Bélanger : Traverses (Passage de la Pointe-Lévy) : Poésie : Noroît : 2022 : 152 pages

Un livre, en sa matérialité, toujours peu ou prou identique à soi, diffère en esprit selon les conditions dans lesquelles la main d’un lecteur se porte sur lui. Différents cas de figure en métamorphosent l’allure, en conditionnent la lecture. Trouvé sur un banc de parc où vient de l’oublier une lectrice ; emprunté à la bibliothèque du quartier ou de l’établissement académique où l’on étudie ou enseigne ; offert en cadeau par un ami ; réveillé enfin des limbes de notre propre bibliothèque où, momifié, il attendait qu’on lui redonnât vie, un livre est chaque fois autre et même à la fois.

Les libraires en proposent des milliers, on doit les acheter lorsqu’on désire en entreprendre la lecture. Les critiques littéraires les reçoivent en service de presse, gracieuseté des éditeurs et des diffuseurs.

Je songe à la cure analytique, où il faut payer de sa poche autant que de sa personne. Il y a là nécessité d’une transaction. L’analysant ne fait pas que donner sa parole, il rémunère l’analyste en espèces sonnantes.

Pour la plupart des lecteurs et lectrices, un livre s’achète. Qui se fait le porte-parole des ouvrages de littérature doit souvent se rappeler qu’un livre n’est pas que cet arbre mort dont parle Perse, mais qu’il est également un objet d’échange, une marchandise apparaissant dans les circuits de l’économie, ceux de la vente et de l’achat. Bref, le livre est un produit de consommation.  Il se consomme en deux temps, le premier étant celui de la transaction monétaire ; le second, celui de l’ultime transaction de lecture, transition faisant passer les mots de l’un dans l’oreille « lisante » de l’autre.

J’entrai donc dans la librairie. Je posai un long regard sur l’offre. Je voulais pour un temps redevenir ce lecteur qui paie ce qu’il va lire. Un lecteur consulte ou non son budget. Assurément, il ne peut pas lire tous les livres et, surtout, il ne peut pas tous les acheter. Il pèse le pour et le contre de ses désirs avant de passer à la caisse. Cela, un critique littéraire doit s’en souvenir au moment où il recommande un livre. Tout livre a un prix. Tout livre cependant vaut-il son pesant d’or ?

À supposer que je fusse près de mes sous et dans ce cas luttant avec la réticence des cordons de ma bourse à se délier, le livre que je décidai d’acheter, alors que j’aurais pu me le procurer en recourant au service de presse, ce recueil de Paul Bélanger, m’étant réellement mis pour l’acquérir dans la peau de l’acheteur de livres, en ferais-je ou non la recommandation, compte tenu du fait que la plupart des lecteurs et lectrices doivent acheter ce qu’ils lisent ?

À cette fort longue entrée en matière, je dois ajouter quelque chose. Une réflexion en forme de question. À qui s’adresse le rédacteur d’un carnet de littérature ? À qui recommande-t-il la lecture d’un ouvrage de poésie ? Sans doute d’abord aux amateurs du genre, qui pour la plupart sont souvent des poètes, mais pas que, puisqu’il y a des lecteurs et des lectrices qui n’écrivent pas, étant souvent des enseignants ou des étudiants, mais pas que. J’aime croire que de véritables néophytes, voire des indifférents invétérés, de durs réfractaires à la poésie gagneraient à en saisir davantage les arcanes, à se familiariser avec le genre, chose possible pour peu qu’on les y invite, sans prosélytisme acharné, mais tout simplement en les tenant pour de potentiels, d’éventuels lecteurs et lectrices de poésie. Pour les atteindre, il ne s’agit pas ce faisant de diluer les forces du poème, de conseiller aux poètes d’en adoucir les formes, d’atténuer leur discours en le proportionnant au plus bas dénominateur commun du discours. Seulement, lorsque la lecture de telle ou telle œuvre magistrale s’impose, on ne manquera pas de spécifier dans quel cadre et dans quelle condition elle s’impose, et tout particulièrement quel type de lecteurs et de lectrices elle concerne au premier chef.

Comme tout bon livre de poésie, le recueil de Paul Bélanger s’adresse tout particulièrement à ceux qui savent apprécier les ouvrages les plus riches, les plus denses, dont les ramifications sont nombreuses et complexes, où les significations se laissent davantage saisir lorsque les poèmes sont réellement investis par une lecture active et participative. C’est là un principe que André Gide réclamait, parlant alors de la « collaboration » du lecteur.

Il y a chez certains poètes plus que chez d’autres une manière d’exploration des limites du langage. L’expérience poétique de Bélanger est de l’ordre de l’exploration. Comme le titre de son recueil l’indique, des « choses » spatiales et temporelles sont traversées ; la vie elle-même se traverse en un éclair — l’instant d’après, suite à « une presque scission de l’atome », un homme voit en perspective cavalière les traces de cendres que, dans sa traversée du territoire, il a laissées derrière lui. Ces cendres font songer à une écriture grise sur fond gris, à peine lisible. Le poète doit, pour lire et dire ces traces, replonger par l’anamnèse et l’écriture au fond de soi, dans un passé profond, et faire conjointement à ce travail de remembrance la découverte des mots qui seuls parviendront à rendre possible ce retour en arrière, lequel retour, on l’aura deviné, correspond en réalité à une ouverture dans le temps de son propre avenir. La quête du passé faisant advenir au-delà de lui-même son être tel qu’en lui-même. À travers le miroir d’hier se forge peu à peu le visage qu’aura demain le poète, lorsqu’il aura enfin remis en ordre, à la manière du paléontologue, les fragments d’ossements de son corps ancien.

La nostalgie est moins active que cette entreprise, elle ne correspond pas à une investigation, à une enquête. Le poète le confesse : « je n’ai nulle nostalgie / de ces instants élastiques ». La nostalgie est abandon passif aux délices ainsi qu’aux sévices que l’on a vécus. Un doux masochisme préside à ce penchement de l’être au-dessus de la margelle du puits au fond duquel ce mélancolique souhaiterait se noyer, s’anéantir totalement. Rien de tout ça chez Bélanger. Certes, dans l’un de ses poèmes, l’on voit des pas se rapprocher « de près en près / claudiquant / de la margelle du puits », mais la plongée du poète en sera une non pas de destruction de soi, mais bien plutôt de reconstitution, de reconstruction. Dans de nombreux passages, le poète réfère à un travail, à une tâche qu’il cherche à entreprendre. Il ne s’inscrit pas dans la disparition, mais bien plutôt dans l’apparition, comme on dit apparition de fantômes. Ces derniers sont fugaces, et dès que la mémoire saisit l’un d’eux par la manche, celui-ci lui s’échappe et retourne à ses ombres de cimetière : « des formes diverses naissent / des ‘‘ fantômes de papier’’ ». Néanmoins, ces moments furtifs de retrouvailles rêvées où réapparaissent le père, la mère, les sœurs, les amis et les amoureuses d’antan sont précieux. Ils alimentent chez le poète le sentiment, mais peut-être encore davantage une compréhension. Paul Bélanger n’écrit pas de la poésie sentimentale. Sa sensibilité, du moins dans ses poèmes, traverse le filtre de la pensée. En ce sens, l’émotion nourrit sa réflexion. C’est dire que le lyrisme de ses poèmes est retenu, que ces derniers sont construits et fruits d’un labeur où « l’initiative cédée aux mots » dont parle Mallarmé n’entretient aucun, sinon peu de rapports avec les automatismes verbaux chers aux surréalistes. Cette confiance accordée au pouvoir indépendant du discours abandonné à lui-même est surmontée par une écriture de la lucidité, du contrôle. Les cadeaux que font l’inspiration sont évidemment bienvenus, mais le poète a toujours ici le dernier mot. C’est un esprit qui tient la plume, et non une âme. Un esprit qui travaille et non une âme qui se lamente.

On a dit toutes sortes de choses au sujet de la poésie et de la littérature. Je me souviens d’un professeur que j’admirais et dont je recueillais les paroles. Il enseignait à l’Université de Montréal. Se souvient-on encore de Georges-André Vachon ? Sans doute fort peu. Il a pourtant été le lauréat du Prix du Gouverneur général du Canada pour un essai consacré à Paul Claudel. Il a surtout écrit un tout petit livre qui m’avait à l’époque profondément marqué. Ce livre s’intitule Esthétique pour Patricia. Si mon souvenir est bon, il traite de poésie. Sa lecture a été pour moi déterminante, malheureusement je ne saurais dire en quoi, ayant perdu toute trace de ce livre depuis belle lurette. Je sais toutefois que je lui dois beaucoup. Je dois encore davantage au professeur qu’était Vachon. J’adorais ses cours. Il prétendait qu’on pouvait ouvrir un bon livre n’importe où, en commencer la lecture par le milieu, voire par la fin. Il disait qu’un livre qui se tient vraiment se tient solidement en chacune de ses pages. À plus forte raison, j’avancerai qu’une première page fourmille de « renseignements », sème des indices de sens, ouvre la voie et laisse même percevoir dans une certaine mesure la résolution de l’ensemble auquel elle appartient. Le tout d’un livre serait donc contenu dans chacune de ses parties. On peut lire attentivement la première page du recueil de Bélanger, y revenir, la relire. Mais un lecteur, même qui prend tout son temps, lit souvent trop rapidement. Il ne voit pas vraiment ce qu’il voit. Il lit sans lire. Et pourtant, il lit. Or lire n’est rien si lire n’entraîne pas de fréquentes relectures. Le lecteur rébarbatif dont il est question ci-haut ne sait pas et ne veut pas lire. Il ignore que le plaisir de la lecture en est un qui se cultive. Que le labeur de la lecture, surtout en poésie, en est un qui ressemble au labour, car le vers est sillon et le lecteur, de grenouille qu’il est d’abord, doit chercher à se faire bœuf afin de bien lire. Patiemment, les vers se labourent.

Au commencement, Bélanger donne la parole à Pascal Quignard : « Le lieu où se déroule l’histoire est le pays. » Suit un large extrait d’Originaux et détraqués. Louis Fréchette y parle de sa « rêverie d’enfant » alors que du « haut des grandes falaises de Lévis » il contemple « le bassin de Québec » et le « merveilleux horizon » qui se déploie sous ses yeux. « Lieu », « histoire », « pays », « rêverie » et « Lévis » déjà apparu dès le sous-titre : comme on dit, le décor est planté. Puis arrive le texte à proprement parler. Les premiers vers du premier poème se lisent ainsi : « j’ai traversé une histoire sans queue / ni tête sans sujet ni objet / […] une conscience s’ébranlait / dieu sait pourquoi vers son origine / secrète et hors d’atteinte sans doute […] / / j’ai marché mille fois / au même endroit / sans la reconnaître / Lévis // elle n’existe pas à vrai dire ni la folle / montée dans la barque de la mémoire / en ces temps orphiques dénués de parole / un rituel de légende transforme la journée / en mille feux scintillants / or c’est en moi que j’entre / par l’eau natale des rues / où se déverse le souvenir / tout autre d’un corps diffus ».

Comme on peut le constater, le titre du recueil, du moins à peu de choses près, ainsi que le mot « histoire » entrevu dans la citation de Quignard se retrouvent dans le premier vers du recueil.  Puis, le même « horizon » que celui de Fréchette est convoqué. Le grondement sourd fait songer à celui du fleuve qui traverse le recueil de part en part : « le fleuve — maritime / basse continue de l’existence ». La Lévis de l’enfant, celle du poète en son « retour au pays natal » (Aimé Césaire), est en quelque sorte ensevelie sous les strates du temps ; de nouveaux espaces se sont superposés à l’espace ancien. La ville s’est métamorphosée. Sans la reconnaître tout à fait le poète arpente ses rues. Il en vient à s’avouer qu’elle « n’existe pas ». Bien qu’en cherchant à emprunter « la barque de la mémoire » il tente de la retrouver, mais il prend alors conscience que c’est en lui-même qu’il cherche à entrer. Constat d’échec plus ou moins annoncé, il souligne la vanité du projet que, faute d’être le héros de sa propre histoire, il poursuivra sans peut-être parvenir à le mener à terme.

Ce premier poème présente en quelque sorte une synthèse du recueil. Loin de nous dispenser d’en poursuivre la lecture, ce premier poème constitue comme en musique un thème donné en ouverture auquel des variations donneront suite, chacune apportant un surcroît d’approfondissement aux futures découvertes du poète ainsi que de nouveaux motifs à sa quête : « je marche vers un pays / promis à un autre destin ».

En maints passages du recueil, le poète traverse le territoire, celui de ses rêves, de ses pensées, mais aussi les lieux où s’est déroulée son enfance. Il est en marche, hanté par les êtres d’hier, mais en quête aussi d’un avenir. Il parle de « la promenade / du flâneur égaré dans son être ». Avec ce livre, il entreprend un voyage au long cours, une pérégrination. Il avance ainsi qu’un rêveur solitaire, dans une solitude laborieuse, ayant souci d’accomplir une tâche : « face au fleuve face à l’île / face à l’estuaire qui s’étire / vers l’azur je m’engage entier ».

Le pays chez Bélanger est vaste, il s’étend pourrait-on dire à l’ensemble de la planète. Son projet ne fait pas pour autant table rase de son propre pays, celui que chantèrent des poètes comme Miron. D’où ces vers explicites à propos d’une « attente qui s’enracine / à l’essence originaire ». Plusieurs poèmes du recueil réfèrent non seulement au bassin de Québec et à Lévis, mais aussi aux personnages qui ont traversé notre histoire. Personnages influents ou simples anonymes de « la race déchue / du Nord confondue à la Toundra / nous les malingres fuyant dans les boisés / […] le dos détourné de notre direction // […] comme si l’histoire hésitante / hoquetait toujours aussi rapide / et saccadée tandis que ton labeur / en pure perte se poursuit / vers un commencement ». Échec et persévérance vont ici de pair. Le poète s’entête malgré tout : « je ne renonce pas pour autant / à avancer dans ce désert ».

À l’injonction de René Char, mise en exergue d’un poème et se lisant comme suit : « Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer », s’ajoute un projet englobant la collectivité, l’on pourrait dire l’humanité tout entière. Je parle ici de l’ « effort discret » auquel le poète réfère à quelques reprises dans le recueil. « L’humaine condition » l’interpelle, bien que « aujourd’hui […] le mot homme est impossible ». Les temps modernes semblent conduire l’humanité à sa perte. On fait au début du recueil une référence au péril atomique. La bombe revient plus loin dans l’un des textes d’accompagnement. Le poète cite de larges extraits d’un ouvrage de Thierry Lefebvre. Il emprunte par la suite à un éditorial de Camus, daté du 8 août 1945. L’écrivain engagé réfléchit au monde de l’après-Hiroshima. Il écrit : « la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. » Voilà qui donne à réfléchir. Une poésie de la pensée, savante, intellectuelle et, qui plus est, lisible, pour peu que l’on prenne la peine de vraiment lire, cela me paraît remarquable.   

Les qualités de ce recueil sont nombreuses. On y peut lire des poèmes magnifiques. Certains passages sont plutôt sibyllins. Je songe à ceci :

sans fin la maladie d’une phrase
obsède l’aventure même de troquer
le jazz de la ligne pour un ancrage
plus profond et aussi souvent
que possible atteindre le cylindre
de métal sa fabrication et lentement
tisser la suie sur le songe
de la page

De nombreux poèmes sont touchants, bien que jamais le poète ne se laisse emporter par le pathos. C’est qu’ils mettent en scène des membres de sa famille, surtout le père et la mère, de jeunes amoureuses aussi sont évoquées, et un ami d’enfance se voit emporté par l’hallucination et le froid de la neige l’enveloppant comme dans un grand linceul de sommeil.

L’écriture du poète vaudrait à elle seule le détour, ce qui n’est pas peu dire étant donné l’importance du propos, la portée du recueil, la sagesse des réflexions qu’on y trouve, leur profondeur de vue, la vision du monde qui s’en dégage. Notre homme a du métier. Ses images sont justes, évoquant de près la chose ou l’idée que le poète a en tête, les communiquant avec justesse. On doit à son savoir-faire, à son instinctive créativité des vers de grande beauté. J’en ai cité plusieurs. J’aurais pu m’arrêter à de nombreux autres passages : « car les hommes sont dépourvus / devant les hirondelles / si hautes dans le ciel ». Et ceci, dernière partie d’un autre beau poème :

les avenues se multiplient tant et tant
que les rues familières d’autrefois ne sont plus
reconnaissables dépaysé en quelques pensées
peu s’en faut que tout me quitte
comme un essaim d’abeilles délaissant la ruche
sans plus de dieu pour guide
avec la seule confiance des chemins
où se croisent les mots
incertains

Je trouve ce passage admirable tant pour sa matière que sa manière. Et que dire de ces vers sublimes : « peu s’en faut que tout me quitte /comme un essaim d’abeilles délaissant la ruche » ?

Vers admirables, oui, mais dans ce recueil le poète recourt également à la prose. J’ai parlé plus haut de textes d’accompagnement. Avec ces derniers, Bélanger ajoute à la densité de son œuvre, car ces passages de prose qui se situent pour la plupart dans le bas de certaines pages sont des compléments reliés à ses poèmes de manière plus ou moins explicite. Ce sont comme des échos, des commentaires parallèles, des sortes de traverses déposées sur les rails de ce train qui parcourt l’ensemble du recueil, à la manière d’une métaphore filée, d’une allégorie. Avec ces textes de prose, on s’étonnera de la rupture de ton, de l’insertion de lettres échangées par l’ami mort frigorifié et le poète, par la mère du poète et Cécile (une tante du poète ?). Ces textes en bas de page donnent parfois la parole à des écrivains, sont parfois empruntés à des documents officiels provenant d’instances municipales ou provinciales : leur caractère est historique, scientifique, politique. Ils encadrent les propos du poète, les éclairent sous un nouvel angle, confèrent à l’ensemble du recueil un rayonnement élargi, comme si de la palette affective du poète, de sa subjectivité, l’on passait avec eux à l’ordre plus froid des faits historiques et géologiques, ainsi qu’à leur interprétation. En bas de page se trouvent aussi, comme offrant une distanciation supplémentaire, des observations relatives à l’existence du poète se dédoublant et se regardant :

Il repasse par là depuis plus de quarante ans. Il est imprégné de ce paysage, depuis son oubli, car il est l’homme d’un lieu des plus locaux. L’univers s’y cache. Il le traque. Quelques mètres carrés suffisent, parfois : un accident de bicyclettes, une marche ratée, le déséquilibre d’une structure ; il est libre, et libéré de toute invention. Ces déplacements, à grands traits, des objets, tout devient inconnaissable, étrangeté d’un cheminement se ramifiant en récits multiples. Comme une fondation, dira-t-il.

Un commentaire ne peut tout englober. Je laisse à regret courir un cheval dont le lecteur découvrira avec plaisir l’allégorie. J’abandonne aussi à son sens que je ne puis prendre ici le temps de scruter un ange apparaissant dans quelques vers du recueil. Sa figure m’intrigue. Il est d’abord associé à la fange, on apprend ensuite qu’il est « l’ange de la déroute », qu’il est défiguré. Dans un poème, il est associé à la chute de Jean-Paul, le père du poète : « le prodige reste à dire / sur le front silencieux / de l’ange où bascule / une vie mon père / Jean-Paul / s’est agrippé / à la styromousse ». Ce recueil est dense. J’ai suivi une piste, marché dans les pas du poète, mais il va sans dire que le chemin qu’il parcourt est sinueux, nombreux et qu’il m’aura été impossible de ramasser tous les cailloux qu’il aura semés derrière lui. M’en reste une impression de densité, de profondeur, de beauté.

Paul Bélanger est l’un de nos plus grands poètes ; ses œuvres sont solides, j’en veux pour preuve non seulement ce sublime Traverses, mais également son précédent recueil. On se souviendra que dans Déblais, le poète écrivait suite à la perte d’un être cher. Ses vers étaient troublants. Le monde était gagné par une grisaille de crépuscule. Les villes semblaient désertes, l’univers tout entier s’était vidé. Lamartine, le poète fétiche de Marguerite, la mère de Bélanger a écrit « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. » Suite au décès de sa compagne, la chambre du poète, sombre, était frappée de silence et d’immobilité. Le fleuve s’emparait du fantôme de sa bien-aimée, elle semblait vivre désormais sous l’eau, hors d’atteinte. Enfin ! Mon souvenir manque de précision, mais, chose certaine, cet excellent recueil a touché beaucoup de lecteurs au moment de sa parution. Le poète à cette occasion fut même, si ma mémoire est bonne, mis en lice pour le Prix du Gouverneur général. Il mériterait amplement d’être l’an prochain le lauréat de ce prix prestigieux.

Il va sans dire que je referme Traverses en recommandant fortement à tous les amateurs de poésie de se le procurer.

Auteur : Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

8 réflexions sur « Paul Bélanger : Traverses (Passage de la Pointe-Lévy) : Poésie : Noroît : 2022 : 152 pages »

  1. « Le lecteur rébarbatif dont il est question ci-haut ne sait pas et ne veut pas lire. Il ignore que le plaisir de la lecture en est un qui se cultive. Que le labeur de la lecture, surtout en poésie, en est un qui ressemble au labour, car le vers est sillon et le lecteur, de grenouille qu’il est d’abord, doit chercher à se faire bœuf afin de bien lire. Patiemment, les vers se labourent.» La «collaboration», le labeur, la relecture,et quoi encore? Tous ces efforts sont essentiels avec une telle belle oeuvre mais encore faut-il à la base une solide compétence littéraire. Je ne peux m’improviser en un tel lecteur, malheureusement.

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