France Bonneau : Lumière des chambres noires : Poésie : Éditions TNT : 2022 : 66 pages

J’ai vécu le jour des merveilles
Vous et moi souvenez-vous-en
Et j’ai franchi le mur des ans
Des miracles plein les oreilles
Notre univers n’est plus pareil
J’ai vécu le jour des merveilles

                                                Louis Aragon

Dans le poème de Louis Aragon, la vie est en amont. Pour lui, la chambre est noire et la lumière du jour, chose du passé. Après les « miracles plein les oreilles », on pourrait croire que se fait entendre le silence de la mort. Or si le silence règne dans les chambres noires de France Bonneau, on y entend toutefois quelques chants d’oiseaux.  Malgré leur obscurité, ces chambres recèlent une certaine lumière, que le poème libère, une lumière de réconciliation fragile, mais tenace, maintenue sous le boisseau et que le deuil laisse finalement filtrer.

La mort représente un mal individuel, une souffrance intime. La nôtre nous est parfois légère, celle de nos proches nous atterre. On peut la chanter plus ou moins bien, trouver ou non les mots pour exprimer notre chagrin, mais qu’ils chantent ou non, nos pauvres mots, quand bien même ils seraient riches, altèrent peu la douleur fondamentale qui nous les inspire. À la base, la souffrance provoquant chez les uns le besoin de recourir au poème diffère très peu de celle qu’éprouve le commun des mortels lorsque la mort s’abat tout autour et fait ses ravages. Qu’on se taise ou non sur son passage, la mort nous enferme dans ses chambres noires. France Bonneau parvient à y voir un peu de lumière et même beaucoup.

Parce que la mort est un phénomène universel, un thème si fréquemment abordé en poésie, il est difficile d’en traiter de manière originale. De grands auteurs, comme Malherbe par exemple, n’ont su éviter les lieux communs, justement en raison du fait que la mort soit si répandue. Il écrit : « Le malheur de ta fille au tombeau descendue /Par un commun trépas », et plus loin nous lisons les vers suivants qui soulignent l’universalité de la mort.  

La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :
On a beau la prier ;
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend point nos rois.

Malherbe a beau avoir été lui-même atteint par les « rigueurs » de la mort (« De moi déjà deux fois d’une pareille foudre / Je me suis vu perclus »), ce qu’il écrit à son ami Du Perrier n’a rien de véritablement personnel. Avec ce poète, précurseur du classicisme, on s’éloigne de ses propres sentiments, on tente plutôt d’exprimer l’universel. Dans La contagion du réel, Gaëtan Brulotte écrit : « C’est renversant ce génie bien humain de prendre ses distances du familier pour s’en émouvoir et le diriger vers un destin plus élevé. »

On peut voir à l’œuvre au moins deux tendances opposées en littérature. D’une part, la romantique, celle qui consiste à partir du particulier pour atteindre l’universel (« Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Hugo) ; d’autre part, la classique, celle de la distanciation, où l’individu qu’est le lecteur ou le spectateur est indirectement interpellé à travers une expression dont l’auteur s’est lui-même retranché, gommant toute marque de ses propres affects, si cela est possible.

France Bonneau s’inscrit tout naturellement dans la première tendance. Elle écrit au « je ». Elle évite toute forme de distanciation. Elle parle en son nom, de manière toute personnelle. Il est possible que ce faisant, elle parvienne à toucher davantage ses lecteurs et lectrices. Elle ne fait peut-être pas ce pari, mais elle peut le remporter auprès de certains, du moins auprès de ceux et celles qui savent entendre et apprécier une parole directe que ne gagne aucun autre souci que celui d’une véritable authenticité. Cela ne fait aucun doute, France Bonneau parle d’abord et avant tout avec son cœur.

Ses poèmes sont simples. Ils sont, on l’aura compris, franchement personnels. Du reste, ils s’adressent à des intimes ou concernent au premier chef des êtres chers. La dédicace sur ce plan est tout à fait claire : « Pour les vivants et les disparus. » Ces vivants et ces disparus sont « ses » vivants et « ses » disparus. Ce sont la mère, la maman de la poète, son frère, une tante ou même Dédé Fortin, que la poète a ou non connu personnellement, cela ne change rien à l’affaire, il était un frère pour la plupart d’entre nous.  D’autres aussi occupent les chambres noires de la poète. Pour chacun et chacune, celle-ci trouve les mots afin de dire adieu, afin de dire l’amour et la souffrance qui perdurent.

Dans l’un des derniers poèmes du recueil se trouve un dialogue. On pose une question : « Et pourquoi écris-tu encore ? Je comprends mal ce besoin d’avoir / une feuille devant toi. » Ce à quoi la poète répond : « Mais c’est justement pour défaire les nœuds du silence. / Les percer à point de mon humeur, de ma résistance, et / libérer mes émotions. Toutes mes émotions. »

La distanciation est pour les uns le terme ultime, elle prend toutefois sa source au plus près de l’être, dans ses émotions premières. Celles que la mort suscite en nous aspirent à la lumière.

Il fait doux à éveiller la nuit à ses étoiles.
Tant que durera la luminosité des heures
nous ne pourrons ni dormir ni fermer les yeux.
La beauté nous tiendra compagnie encore quelques heures.
Si Dieu a un pays, c’est celui d’aujourd’hui
celui où nous sommes assis en retrait de tout bruit, de toute discorde.

Auteur : Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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