Michel Lord : Sortie 182 pour Trois-Rivières : Récits de disparitions, catastrophes et mille merveilles : Collection Vécu | Nouvelles : Éditions de la Grenouillère : 2020 : 200 pages

J’ai commenté ici même, il y a quelque temps, le recueil des commentaires critiques consacrés par Michel Lord à la nouvelle québécoise. 25 ans de nouvelles québécoises par ses meilleurs nouvelliers et nouvellières (1996-2020), ouvrage paru à la Grenouillère, est le fruit d’une entreprise pour le moins colossale. L’auteur est un grand spécialiste de la nouvelle. Chroniqueur entre autres à la revue Lettres québécoises, chercheur et professeur durant plus d’un quart de siècle à l’Université de Toronto, son parcours académique est fort impressionnant. Cependant, si je présentais ici de manière exhaustive l’ensemble des activités professionnelles de Lord, on se ferait du monsieur une idée qui ne correspondrait pas en tout et partout à ce personnage. C’est qu’on ne saurait réduire un individu à ses seules fonctions sociales, à son travail. La vie déborde du cadre étroit du métier que l’on exerce. Celui de professeur s’accompagne d’une aura de sérieux et de dignité. L’image que l’on s’en fait correspond souvent à celle d’un être que le savoir a plus ou moins figé dans une posture de gravité, de froide rigidité. L’intellectuel universitaire dans l’imaginaire collectif correspond à un être quelque peu éthéré. Le réel sur lui ne semble pas avoir prise. Le savant semble en position de maîtrise par rapport au réel qu’il domine, ne serait-ce qu’en vertu du fait qu’il passe sa vie à analyser ses composantes, à faire entrer le réel dans les cases de ses interprétations.

En lisant les récits autobiographiques de Lord, on se rend vite compte que sous l’habit dont la rumeur le revêt, le « moine », le clerc, l’érudit est tout autre que ce que l’on pourrait superficiellement penser. Il est lui aussi un être de chair, dont le parcours l’ayant conduit à sa belle carrière n’a pas été sans embûches. Nul n’a en réalité la naïveté de croire qu’un universitaire est un être menant une existence en marge de la vie, mais l’on s’étonnera certainement de voir à quel point celle de Michel Lord, assurément indissociable de ses travaux et de ses œuvres, aura été véritablement incarnée; ç’aura été une vie où les passions auront joué un rôle déterminant. Lord a été façonné par les époques qu’il a traversées. Dans sa jeunesse, il n’a pas échappé aux puissants courants idéologiques des années soixante, puis aux grandes lames de fond qui de décennie en décennie transforment chacun de nous en ce qu’il devient au fil du temps.

C’est l’enfance qui fait son homme. Et c’est l’adolescence qui dans le passage de l’enfance à l’âge d’homme représente souvent le pont le plus fragile, pont où l’on risque de rencontrer divers obstacles. En épigraphe de ses récits, l’auteur a placé une citation empruntée à Jules Romains, l’auteur des Hommes de bonne volonté : « Les années tremblent devant nous, comme un pont métallique longtemps après qu’un grand train a passé. » Voici, avec ce livre, que notre auteur a atteint l’âge des regards posés en perspective cavalière. Il a longtemps cavalé, il se retourne et voit aujourd’hui le chemin parcouru. Il l’emprunte à nouveau, en remonte le cours et prend la sortie 182. Il retourne à Trois-Rivières, là où tout a commencé, plus précisément au Cap-de-la-Madelaine. C’est l’enfance qui fait l’homme.

Je pourrais reproduire ici mot pour mot l’avant-propos de l’ouvrage. Lord y explique sa démarche avec clarté. Du reste, la clarté et la simplicité caractérisent son approche et son style. C’est de manière vivante qu’il entreprend ses récits. Il explique qu’après une carrière bien remplie — où la tonne d’écrits qu’il a produits, des travaux savants et des recensions destinées à des périodiques, avait pour fonction de remplir le vide de son existence (dans l’avant-propos, Lord parle du tout plein de vide à quoi ressemble la vie) — le temps est venu pour lui de se consacrer plus que jamais aux passions que représentent pour lui la littérature et la musique, et par littérature il faut entendre ici la lecture et l’écriture. L’enseignement, la salle de cours, et les travaux de recherche l’auront en quelque sorte relié à ses passions tout en l’en détournant. Il se consacrait à la littérature québécoise; à la fin de son livre, on le verra revenir à des auteurs qu’il avait d’abord fréquentés au temps de sa jeunesse, puis négligés en raison de son exigeant travail à l’université.

Mais je m’éloigne ici de l’enfance et de l’adolescence de Lord. Je donne l’impression que tout chez lui est affaire de recherches et de salles de cours. C’est une impression fausse. J’ai parlé de courants idéologiques, de grandes lames de fond. Il faudrait montrer notre jeune homme entraîné au milieu des mouvements de masse qui ont brassé l’Occident et formé la jeunesse au risque de la déformer dans les années où il empruntait le pont qui vaille que vaille le conduirait à lui-même. C’est de cela qu’il est principalement question dans Sortie 182 pour Trois-Rivières. On a beau avoir passé son enfance la tête dans les livres et s’être livré à de sempiternelles gammes sur son piano, y avoir décortiqué des partitions, s’être abandonné corps et âme à des improvisations, l’on a aussi et surtout été le fils de sa mère et de son père, un fils au milieu d’une fratrie de quatre enfants, quatre si je ne m’abuse. Deux garçons, deux filles. Je ne saurais dire. Non que l’auteur ne l’ait mentionné, mais, et j’y reviendrai brièvement, le livre étant fait par fragments, courts récits se présentant dans un ordre faisant fi de la chronologie, il me faudrait le relire pour trouver les passages dans lesquels ces informations sont révélées. Dans un récit plus conventionnel, je veux dire marqué par une certaine linéarité, on trouverait facilement dans les premières pages les passages relatifs aux premiers moments de l’enfance de Lord. J’ajoute que sa fratrie est évoquée de manière épisodique, qu’elle l’est rarement et qu’elle figure au sein d’une pléthore de personnages, des personnes ayant joué dans la vie de l’auteur des rôles tout aussi importants, mais auxquels il s’arrête davantage. Ce sont les amis rencontrés au milieu du pont chambranlant, ainsi que ceux fréquentés par après alors que le pont avait gagné en stabilité. On aura compris qu’au sortir de l’enfance, Michel ayant rejeté sa robe d’enfant de chœur, son habit liturgique, pour adopter la chemise carreautée propre aux hippies du Québec, la vie l’aura détourné du « droit chemin », celui sur lequel de bons parents souhaitent voir leurs enfants s’engager. C’était l’époque des jeans, des cheveux longs, de la drogue et de la vie libre. Michel quittera la maison pour aller étudier à Québec. Il cherchera ainsi à s’éloigner du giron familial, préférant l’Université Laval à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Il aura pour cela d’excellentes raisons, qu’il tiendra cachées aux yeux de son entourage, qu’il dévoile cependant à ses lecteurs.

Le Cap-de-la-Madelaine refermait à l’époque une petite communauté, tout le monde ou à peu près y connaissait tout le monde. Aller étudier à l’UQTR aurait impliqué qu’il eût dû demeurer chez ses parents. Or il voulait voler de ses propres ailes, quitter le nid familial, cesser d’entendre la sempiternelle question de sa mère qui lui demandait pourquoi il ne sortait pas avec les filles. Le chapitre consacré à sa mère constitue un passage magnifique. Alors que Michel n’a jamais abordé avec elle le sujet de son orientation sexuelle, au moment d’aller dormir celle-ci offre sa chambre à son fils et son amoureux de toujours. Sa vieille mère, veuve depuis quelques années et vivant seule dans un petit appartement, « reconnaissait tacitement mon lien ‘‘matrimonial’’ avec Donald. »

Le livre regorge de pages aussi belles, toutes pleines d’humanité, vibrantes et émouvantes. Michel consacre à son père un chapitre tout aussi touchant. Les choses entre eux n’ont pas toujours été faciles. Évoquant ses nuits de veille au chevet du moribond, l’auteur éprouve de la compassion pour le vieil homme. Son deuil sera éprouvant. Il se laissera aller. Un jardin à l’abandon viendra à son secours, l’incitera à sortir de sa torpeur : « mon père me dirait de me remettre au travail. ». En mourant, son père lui aura permis de redevenir son fils. Il faut lire ces pages pour comprendre cela, et pour admettre enfin qu’il y a des choses dans la vie que l’on ne peut comprendre que sur le tard, si toutefois on a la chance de finalement les comprendre.

Si de nombreuses pages sont touchantes, sans jamais cependant être larmoyantes, les plus émouvantes sont sans doute celles qui concernent un petit chat. L’auteur a déjà abordé le sujet — lui et son mari ont toujours accueilli des chats qu’ils ont aimés affectueusement —  il consacre le tout dernier chapitre à l’un d’eux.

Il y a dans ce qui lie un être sensible et aimant à un animal de compagnie une sorte de vérité à la fois simple et spirituelle. Cette forme de vérité correspond à ce qui au fond de l’être coïncide avec ce que j’appellerais le « moi » de son enfance. C’est là que doucement veille une sorte de pureté native, laquelle s’éveille en la présence de l’animal, compagnon muet qui semble tout comprendre, du moins l’essentiel, et que l’on comprend soi-même si bien qu’à la fin, aveuglé par un amour qui va de soi, l’on ne s’aperçoit pas qu’il est gravement malade et qu’on doit maintenant, le cœur brisé, consentir à ce qu’il soit endormi sur le champ.

Ce commentaire où je mets présentement l’accent sur le caractère sensible de l’auteur, qui soit dit en passant n’a rien d’une petite nature, risque de lui faire subir un sort comparable à celui que j’évoquais ci-haut au sujet de l’idée que l’on se fait généralement des érudits. Je ne veux réduire le livre de Lord à ce seul aspect de beauté et de bonté profondes. À travers la galerie des personnages qu’il présente, il y a ceux qui disparaissent en laissant de traces indélébiles, il y a ceux qui ont vécu des catastrophes. Lord parle d’eux avec compassion, certes, et il rend hommage à des amis qui ont connu un triste destin, pour ne pas dire une fin tragique. Adrien Thério et Robert Yergeau ne sont pas les seuls personnages de ce livre à avoir connu de terribles épreuves, à leurs yeux, insurmontables. D’autres, dont le lecteur ne retient pas les noms passent en coup de vent. L’auteur a été leur ami, la vie les a séparés. Tout cela est relatif à ce que j’ai appelé l’humanité de cet ouvrage.

Mais notre auteur n’en pense pas moins, je veux dire qu’il pense aussi à d’autres choses, au monde dans lequel nous avons vécu, à celui qui aujourd’hui est le nôtre. Il prend position en faveur de la nation québécoise. Il soutient toujours et encore la cause de l’indépendance du Québec. Il en a contre, et c’est très drôle, nos branchements numériques universels, qui font de nous des robots consultant sans relâche nos petits téléphones.

C’est une leçon qu’on lui a apprise en tout début de carrière, alors qu’il commençait à collaborer à Lettres québécoises : « Tu sais Michel tu n’as pas besoin de parler de tout quand tu parles d’un livre. » C’était, il y a plus de 40 ans, le conseil que lui donnait feu Adrien Thério. Eh bien ! Soit, je me conformerai à cette recommandation.

J’achèverai donc, mais je m’en voudrais de terminer ce commentaire sans mentionner la petite chose suivante. Elle est très importante. Le livre de Michel Lord est franchement très agréable à lire. Il est fait de courts chapitres dans l’écriture desquels l’on reconnaît l’art acquis par le spécialiste de la nouvelle durant sa longue carrière. Les chapitres du livre font beaucoup songer à de courtes nouvelles. Ils sont centrés sur un fait, un événement ou une personne. Leur chute me paraît toujours réussie. On lit un chapitre. Et tiens ! lisons donc le suivant. Puis, l’ayant lu, comme aspiré par tout ce qui reste à découvrir, l’on s’aventure encore plus loin sur le pont métallique de la citation de Romains. C’est que sur ce pont, on a découvert un ami. L’enfant de chœur de jadis est devenu un homme de cœur et nous l’aimons. Il nous a conquis. Et comme il nous prouve, si besoin était, grâce aux petites nouvelles qu’il propose à la fin de son livre, qu’il est capable d’écrire de la fiction, nous lui recommandons comme son père devant le jardin à l’abandon de se remettre vivement au travail.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

9 commentaires sur « Michel Lord : Sortie 182 pour Trois-Rivières : Récits de disparitions, catastrophes et mille merveilles : Collection Vécu | Nouvelles : Éditions de la Grenouillère : 2020 : 200 pages »

  1. Cher Daniel, Il n’y a pas de mots pour te dire à quel point je suis ému à la lecture de ton commentaire sur Sortie 182 pour Trois-Rivières. Il se fait tard. Je t’écrirai un plus long courriel dans les jours qui suivent.Un immense merci. Michel Lord

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    1. Cher Michel, je suis content d’avoir lu ton livre. Jusqu’à un certain point, tes récits me songer à mon Dédé blanc-bec, mon récit-roman. Je suis content que tu sois content. J’espère que de nouveaux lecteurs découvriront ta Sortie 182.

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