Sylveline Bourion : La Voie romaine : Essai : Boréal : Collection « Liberté grande » : 2022 : 190 pages

Un prix littéraire n’a de sens à mes yeux que s’il couronne un ouvrage aussi précieux que La Voie romaine. Les qualités de cette œuvre doivent être soulignées. Dans l’éventualité où l’on n’en ferait aucun cas, je dis d’emblée, non sans candeur, que lorsque la valeur d’une œuvre est à ce point inestimable, il importe peu qu’elle soit ou non reconnue par l’institution. Les clairons ne se font pas toujours entendre, les décorations ne sont pas forcément octroyées au mérite. Il arrive qu’un silence à peu près généralisé prévale à l’endroit des plus merveilleux ouvrages. Je souhaiterais qu’avec ce dernier ce ne soit pas le cas.

On lira cet essai comme on lit un roman, du moins ceux qui sont passionnants. En réalité, c’en est un, ou presque, mais pas vraiment, puisque de toute évidence son autrice n’a apparemment pas eu le souci d’y reconduire le type de courbe ou de cloche rencontrée habituellement dans les romans, du moins ceux que l’on dit populaires. Du plat initial, on gagne de plateau en plateau un sommet dont à la fin on redescend satisfait. La recette préconisée vise à graduer l’intérêt du lecteur en lui proposant une série d’actions et d’événements s’enchaînant selon un certain ordre propre à celui de la logique narrative, à ce qu’on appelle le schéma actantiel ou plus simplement à ce qui constitue un ensemble de principes éprouvés qu’il s’agirait de respecter afin qu’une histoire soit captivante et lue par le plus grand nombre. Madame Bourion n’est certes pas la première à susciter et soutenir l’intérêt du lecteur sans procéder selon la voie usuelle. Pour original qu’il soit, son ouvrage n’est toutefois pas le fruit de l’imagination. Or s’il nous a d’abord paru à ce point romanesque, c’était en raison du plaisir que nous ressentions à y découvrir une histoire au fond si prenante. Les personnes qu’on y croise nous semblaient des personnages fictifs; nous avions peine à imaginer que leur aventure toute simple et, dans certains cas, si tragique, soit bel et bien réelle. À vrai dire, Sylveline Bourion a su recréer un univers où, comme on dit, la réalité dépasse la fiction, et ce n’est pas alors parce qu’elle serait rocambolesque, mais tout simplement parce qu’une manière de vérité s’y trouve encapsulée par la seule vertu du verbe, l’essai se faisant littérature au sens noble du terme.

Pas un roman donc ; peut-être à la rigueur une autofiction, je ne saurais dire. En revanche, on peut avancer que La voie romaine est un récit, car c’en est un, de type autobiographique. Une histoire est racontée. Dans ses grandes lignes, les plus importantes, fondamentales, appartenant donc au passé, celles dont se composent la tresse future d’un destin.  Dans ce récit se déploie ce qui finalement aura été jusqu’à ce jour l’histoire de Sylveline Bourion. Histoire d’une âme, est-il d’autre mot pour la qualifier ?

Pas un roman, mais un récit. Mais pourquoi tant qu’à y être n’irions-nous pas jusqu’à affirmer que cet essai est peut-être également quelque chose qui de très près s’apparente à la poésie ? Je me souviens d’un François Ricard déclarant lors de la huitième rencontre québécoise internationale des écrivains, tenue au Mont Saint-Gabriel à l’automne de l’année 1979, rencontre dont les actes ont été publiés dans le n° 130 de la revue Liberté, que pour « exprimer notre admiration devant les grands romans », on affirme que « ce sont de véritables poèmes. Joyce est poète, Woolf est poète, Flaubert lui-même a droit à l’onction. Bref, le meilleur de la production romanesque est sauf dès qu’il est annexé par la souveraine poésie. » Pour reprendre les mots de Ricard, on pourrait avancer que l’essai de madame Bourion est lui aussi « annexé par la souveraine poésie. » Maint passage, on en trouvera quasi à toutes les pages, opère à la manière du poème. On y voit l’écrivaine exprimer finement ses observations, fixer magnifiquement ce qu’elle a su si bien voir; dans ses mots, comme autant de pièces d’orfèvrerie, trouvant toujours la formule idoine pour nommer quelque mouvement autrement secret de l’âme, sur laquelle âme humaine l’autrice projette ses lumières. Usant d’une langue dont le raffinement n’est jamais vain, jamais artificiel, c’est avec esprit qu’elle s’applique à transcrire ce déploiement intérieur du sentiment qui d’ordinaire fait chez les poètes l’objet d’une incessante quête.

Mais écartons immédiatement ici toute forme de malentendu. Lorsque je parle de la poésie qui serait à l’œuvre dans La voie romaine, je ne parle pas de quoi que ce soit qui puisse ressembler, ne serait-ce que vaguement, à ce que l’on peut lire dans les ouvrages de poésie voués tout entier au poétique, ouvrages où l’on s’autorise une forme de liberté résultant de ce que l’on aurait, comme l’écrivait Mallarmé, « cédé l’initiative aux mots ». Le lecteur ne sera jamais étonné ou perplexe en raison d’une formulation ambiguë dont les principales vertus seraient de mettre en branle un processus d’appropriation du sens où la supputation le dispute à la pure devinette. Nulle rosée à tête de chat ne l’attend ici. Ce qu’il découvre, de profondément admirable à vrai dire, c’est plutôt un discours dont la force poétique réside dans sa très grande précision, dans une inventivité faisant songer à cela dont rêvait un Caillois lorsqu’il envisageait la possibilité, chez les poètes les plus doués, de créer des images objectives, de recourir à une « imagination juste », de sorte que dans l’ordre de la sensibilité se pouvait selon lui rencontrer « la possibilité d’une intelligence rigoureuse ». Il croyait que « L’image irrécusable et qualitative est possible en poésie […] ».

Certes, si la « La voie romaine » diffère de ce que l’on pourrait appeler le récit poétique — mais je ne tiens pas personnellement à ce que soit tenue pour véritablement fondée une telle distinction — on doit impérativement s’interdire de clore le débat au sujet de cette écriture en concluant qu’en sa seule beauté résiderait sa poéticité, que c’est là tout simplement une affaire d’esthétique, que l’autrice possède une plume incomparable et qu’elle se contente, comme le disait méchamment Claudel à propos de Gide, d’épousseter « son style avec des plumes de colibri ». Ce serait là passer à côté de ce qui en grande partie fait l’intérêt de cet essai. Car si j’insiste tant pour encenser le brio de l’écriture de Bourion, ce n’est sûrement pas pour qu’on s’imagine quitte de réduire son style à de scintillants miroitements de joaillerie, mais bien plutôt parce que la forme chez elle, qui certes brille comme par elle-même, ne brille pas que pour elle-même; elle brille surtout en cela qu’elle est la forme idéale inventée par l’essayiste pour transcrire ce que j’ai maladroitement appelé mouvements intérieurs de l’âme, alors que j’aurais tout aussi bien pu parler à son endroit d’une forme destinée à exprimer une pensée analytique s’appliquant à découvrir, à décrypter dans la vie telle qu’elle a été vécue le sens justement de cette vie.

Ce sens, s’il lui fallait le chercher, c’était dans le temps perdu qu’elle allait le retrouver, non qu’elle l’eût véritablement perdu ou qu’elle l’eût oublié.  Mais, par l’écriture, elle renoue avec le temps en remontant justement à sa source, empruntant pour s’y rendre la voie romaine. Il fallait, pour Sylveline Bourion, retourner à son Royaume, d’antan et de toujours, qui pour elle se trouve là, en mémoire vive, parmi les châtaigniers, non loin du vieux château de Vasselieux.

Qu’est-ce que cette voie romaine ?

D’abord et avant tout, concrètement, la voie romaine est une route qui, comme son nom l’indique, a été créée par les Romains. Nous sommes en France, dans le sud du pays. L’autrice dans son enfance s’y promenait souvent avec son oncle. Cette voie est aujourd’hui un sentier de randonneurs.  Vestige de l’histoire, la voie romaine devient chez Sylveline Bourion la Voie romaine. La majuscule qui n’apparaît pas que dans le titre hissant le tronçon de route dans l’ordre du symbolique. La voie romaine n’est donc pas que ce qu’elle est dans la réalité, elle est dans la vie et dans l’ouvrage de Bourion une série d’événements, un ensemble d’éléments réunis comme dans un noyau où ils convergent de telle sorte que toute une vie s’y trouve résumée. La Voie romaine est ce fondement, ce principe fondamental autour de quoi tout ce qui en vint un jour et comme pour toujours à éclater se trouva et se trouve encore réconcilié par la pensée et peut-être surtout l’écriture.

Tout cela peut sembler abstrait. Ce ne l’est pas. Somme toute, il est plutôt paradoxal qu’un ouvrage où fourmillent tant d’idées et de si fines observations soit finalement si concret, comme écrit, pourrait-on dire, à même le sol, celui que foule le plus humble paysan qui soit, dont l’existence banale regorge de profondes vérités. Car l’autrice ne discourt pas, ne pontifie pas du haut d’une chaire. Bien entendu, son écriture s’apparente à celle de ceux qu’elle nomme les « auteurs à style ». On lui ferait à tort cependant la réputation d’autrice difficile. Dans sa phrase toujours claire, elle ressuscite les gens les plus simples, ceux qu’elle a tendrement aimés. Elle les raconte et c’est par la force du récit, par la puissance évocatrice du verbe qu’éclot sur la page un sens qui, encore une fois, n’a rien d’abstrait. Sylveline Bourion s’avance sur la voie romaine, ses pieds ne quittent pas le sol. C’est le sol du Royaume. On y voit vivre Tatie, sa tante. On y voit Tonton, le mari de Tatie. Il y a Sophie, sa petite cousine, qui porte bien son nom. D’autres personnages aussi. Secondaires. Ou trop présents malgré leur absence. Il s’agit dans ce cas du père et de la mère de Sylveline. Trop présents dans la mesure où leur sévérité est grande, toujours menaçante et dont les semonces sont souvent portées à exécution. La main de la mère frappe davantage qu’elle ne flatte. Le père bat l’enfant. Il s’acharne également contre la pauvre Sophie. À ses yeux, sa fille mérite toutes ces corrections, ces sévices, étant en quelque sorte la honte de la famille, et pour cause, elle est folle. On prononcera le mot autisme. Elle est en tout cas muette. Emmurée dans un silence que ne parviennent à percer que Sophie, Tatie et Tonton, ces derniers ayant charge de la petite en l’absence presque constante de ses parents. Havre de paix, leur maison est dite la maison chaude. À proximité, voisine, se trouve la maison froide, celle des parents.

C’est en racontant que l’autrice développe ses idées, idées qu’elle formule sans jamais appuyer, sans jamais verser dans la thèse, si bien que celles-ci s’insinuent tout doucement dans l’esprit des lecteurs, qui de toute évidence n’ont pas l’impression de lire un traité, puisqu’ils lisent tout autre chose, un essai littéraire ressemblant à un roman, un récit, un texte éminemment poétique, dont la poésie, je l’ai dit, est discrète, sa visibilité ne se donnant à voir que dans une certaine transparence du langage.

À vrai dire, j’écris tout ceci en regrettant au fur et à mesure de l’écrire, alors qu’il y aurait tant d’autres aspects qui mériteraient d’être mentionnés. Ce problème de l’insuffisance dont je fais part se rencontre, on l’aura deviné, lorsque l’on aborde des œuvres riches, dont on se dit un peu bêtement qu’il est bête d’en parler quand il suffirait d’en recommander très fortement la lecture. Mais l’on tient à justifier son enthousiasme en mentionnant les principaux facteurs qui le suscitent. J’ai parlé à regret de la qualité de l’écriture, je dis à regret, car je crains m’être mal fait comprendre. J’y reviendrai. J’ai fort peu parlé de l’histoire que raconte Bourion, préférant laisser les lecteurs et lectrices la découvrir par eux-mêmes, indiquant cependant que cette histoire est belle de la beauté même des personnages, je songe principalement à Tatie, Tonton et Sophie. Sans oublier la narratrice elle-même, dont on découvre la forte sensibilité, la très grande intelligence et une solide posture morale. Je songe principalement dans ce dernier cas, celui de la posture morale, à la découverte qu’elle fera de deux principes, le premier étant celui que par sa propre expérience elle acquiert, à savoir que rien de ce qui est humain ne lui est étranger (elle cite Térence sans le nommer : il y aurait gros à dire sur ce trait de l’écriture de Bourion qui consiste à écrire comme si le lecteur savait tout ce qu’elle sait, lui faisant confiance : je n’ai pas ici le temps de développer davantage ce point, je le mentionne au passage tout en avalisant entièrement cette façon de faire, je ne dis pas à quoi cet aval est dû). Ce premier principe naît de l’expérience, de la confrontation avec sa mère, de la misère morale que sa mère a traversée, de son pauvre destin de femme souffrante, quoique glorieuse et libre. Sylveline identifie ce principe comme étant celui de la « tendresse de pitié ». Elle pardonnera à sa mère en vertu de cette découverte; rien de ce qui est humain ne lui étant étranger, elle sait en toute conscience qu’en elle-même réside une faculté comparable de destruction; elle le confessera, elle a hérité du caractère instable, perturbé de sa mère.

Le second principe que découvre la narratrice est celui du « cœur conscient ».  Cette notion lui vient de Bruno Bettelheim. Encore une fois, chez elle l’expérience précède la notion. C’est en vivant que Sylveline accède à la connaisssance. Le « cœur conscient » est celui qui se développe à travers l’analyse de la réalité. C’est le cœur intelligent. Une scène, la même que celle qui l’aura conduite à la découverte du premier principe, lui fait entrevoir le second. Elle aurait pu, pense-t-elle, éviter la sanction imposée par sa mère, si elle avait au préalable tiré profit des moyens que l’analyse de la situation aurait pu mettre à sa disposition pour lui permettre d’éviter la catastrophe. C’est que « la dissection du réel est le geste premier de la survie et que bien imprudent est celui qui s’y soustrait. » La raison est l’adjuvante du cœur. De cette seconde découverte naît une vocation : « C’était décidé, c’était déjà presque chose faite : je serais analyste. » On le voit, l’idée chez Bourion, quoiqu’alimentée par la lecture et la littérature, naît d’abord de l’événement vécu, du drame initial.

Le drame initial que je viens d’évoquer est complexe, composite. En quelque sorte il est double. Je ne sais trop dans quel ordre l’aborder. L’un de ses constituants prime-t-il sur l’autre ? Les deux vont-ils de pair ?

Il y a le problème de la coupure, de la solitude qui s’impose à qui ne parle pas, à l’enfant âgé de quatre ans, confiné au silence, et qui n’a pas encore prononcé une seule parole. Ajoutons à ce mutisme le spectre de l’autisme. On a prononcé ce mot. Qu’en est-il réellement ? Je le répète, je l’ignore. Il y a lieu de parler d’une conjoncture problématique lorsque s’ajoutent à ce trouble premier le désamour, la quasi-détestation, en tout cas la flagrante indifférence dont font part à son endroit les parents de la narratrice.

La beauté dans cette histoire naît des laideurs auxquelles l’enfant est confrontée. L’adulte qu’elle deviendra, et au premier chef l’écrivaine qu’elle sera, en viendra à établir cette curieuse équation. La force serait le produit d’une faiblesse initiale. Sylveline aura aimé des êtres « dont la force [était] assise sur leur défaillance ». L’épreuve lui paraît nourricière. Il ne s’agit pas de l’infliger aux enfants pour qu’à la dure école spartiate ils en viennent à développer leurs forces, mais il semble y avoir là tout de même une manière de passage obligé, comme une voie royale, pour ne pas dire romaine, menant justement à la sorte de perfection que l’on peut atteindre dans une œuvre.

Partant de Baudelaire qui avançait que « le beau est toujours bizarre », tablant sur le raisonnement qui chez lui étaye cette déclaration, à savoir que le beau « contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente », l’écrivaine écrit : « Que cette idée me semble juste ! Que nous soyons, chacun, immatriculés au registre de notre faiblesse, de notre blessure, de notre ignorance ; et que cette faiblesse, que cette blessure et cette ignorance donnent le ton singulier de notre voix ; et qu’il ne faille, surtout, pas lutter contre. »

À la toute fin de l’ouvrage, comme fruit bien mûri de cette pensée lui faisant établir ce rapport entre faiblesse et beauté, elle écrit « L’écriture naît de silence, bien plus que de parole. De silence et d’absence. » Puis, elle s’adresse à un être cher, et je laisse au lecteur le soin et le triste plaisir d’aller à sa rencontre, il verra alors combien les mots de la suite sont lourds de sens et vibrants d’émotion contenue : « Il faut avoir senti combien j’aurais besoin, là, de ta main aimante qui saisisse la mienne un instant, de combien seule je me trouve à être sans toi, oh mon double dont j’ai tant besoin — toi qui n’es pas là. Sur cette désolation, sur ce dépeuplement du monde, s’avance l’écriture. Sa seule fondation possible : être le chant d’appel vers celui, vers celle qui ne nous entend pas, et que peut-être même nous ne connaissons pas. »

Les écrivains sont des perdants magnifiques, je reprends l’expression de l’autrice. Celle-ci a beaucoup perdu, elle a magnifiquement retrouvé, grâce en grande partie à l’écriture, le sens que, toujours en elle, elle a su préservé, celui que lui offrait le sol de jadis, celui de la voie romaine.

Qu’est-ce que la voie romaine ?

La voie romaine est ce qui au temps muet de son enfance accueillait la narratrice dans une manière de silence méditatif. Là, en l’absence des mots, en l’absence de toute conceptualisation, étant en quelque sorte réduite à l’état animal, Sylveline vivait dans le monde matériel, se confondait avec toutes choses ; elle ne parlait pas. La voie romaine est finalement ce qui précède « le miracle des mots. »

Si un André Breton vivait encore parmi nous, il se délecterait en lisant le chapitre intitulé « Noyade voyage ». Bien qu’il n’y ait rien dans l’écriture de Bourion qui puisse faire songer au surréalisme, il apprécierait grandement la scène donnant à voir une jeune femme plongeant dans les eaux du Niagara et nageant gracieusement « d’une brasse paisible en se rapprochant du bord de la chute. » Il verrait sans doute dans cette nageuse le double rêvé de la narratrice.

Un Gracq dont l’essayiste mentionne au passage que « son verbe […] est pensée pure » userait de cette même expression pour souligner les qualités de l’écriture de Bourion. J’aime l’idée voulant que le plus bel aval que puisse recevoir un écrivain réside en la probable approbation venue d’outre-tombe que pourraient lui adresser ses vieux maîtres.

Celle qui écrit au tout début du chapitre intitulé « Privation » ces mots soulignant sa dette à l’endroit de Proust, et je cite : « Longtemps, je me suis couchée fort tard, et en lisant Proust : on le soupçonne aisément, il en reste des traces », entendrait, j’en suis certain, Proust lui avouer avoir lu La Voie romaine avec beaucoup de plaisir et non sans ravissement.

Finalement, puisque sonne l’heure des aveux, je confesse avoir erré lorsque plus tôt j’ai avancé que dans sa Voie romaine, l’autrice s’était peu souciée de courbe ou de cloche, qu’elle n’avait pas vu à créer un effet d’ascension, de montée sur la pente du récit que gravit tout lecteur. En fait, l’artiste ici a veillé au grain, a magistralement procédé, même dans le moindre petit tableau qu’elle a esquissé. Elle a savamment mis en place des pions qu’à la toute fin elle adoube en pièces maîtresses. Petit à petit, se sont développés les personnages principaux, Tatie, Tonton et la très aimable Sophie.  On s’est attaché graduellement à chacun, si bien que lorsque arrive ce qui fatalement finit toujours par arriver, les différents climax que l’on atteint ayant été si bien préparés, si subtilement amenés, orchestrés, l’émotion, sans versement aucun dans le pathos, est au rendez-vous et mêlée par le verbe à une pensée que l’on pourrait dire aussi pure que celle d’un Gracq.

Bourion sait raconter. Elle sait au fil de la narration semer dans le décor des éléments dont elle tirera profit. Un nain de jardin, par exemple, dans son mutisme tragique, poing tendu en direction du ciel, devient éloquent. Les objets, dans leur présence silencieuse et inerte, ajoutent à l’intensité de ce que l’on pourrait appeler la scène finale, laquelle ne met toutefois pas fin au récit. Les objets agissent comme le tonnerre qui gronde avant que ne s’abatte la foudre.

Bourion, l’ai-je laissé suffisamment entendre, écrit à la perfection. Pourtant, elle nous rappelle ceci de bien précieux : « Combien d’auteurs écrivant à la perfection ont commis des livres de pur ennui ? » De cette pléthore, à coup sûr, tant cette Voie romaine est une pure merveille, il faut exclure Sylveline Bourion.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

5 commentaires sur « Sylveline Bourion : La Voie romaine : Essai : Boréal : Collection « Liberté grande » : 2022 : 190 pages »

  1. Livre qui « m’appelle » et de plus j’au eu S. Bourion comme invitée « musicale » dans mes classes en Arts et lettres au Cegep et j’avais remarqué sa très grande sensibilité et sa justesse d’expression

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    1. Un ami à qui j’ai recommandé la lecture du livre se Sylveline Bourion m’écrit ceci.

      Priez pour le pauvre Gaspard…
      (La légende de Gaspard Hauser, enfant perdu dans la forêt d’Allemagne ou L’enfant sauvage de Truffaut.)

      Bonjour Daniel,
      La Voie romaine de Sylveline Bourion ( Collection Liberté grande, Boréal 2022).
      Les réflexions sur fond autobiographique, de prime abord composites, de cette autrice au parcours singulier ne passent pas inaperçues ,en effet. Je te remercie de m’avoir signalé cette analyste de partition, à tel effet que j’ai commandé sur le champ Le style de Claude Debussy. Duplication, répétition et dualité dans les stratégies de composition ( Vrin 2011).
      Remarquable broderie d’épigraphes et de références littéraires, de repères salvateurs, sur l’origine du langage, la fonction vitale de l’écriture. (Giono, Gracq et d’autres jusqu’au Houllebecq de La possibilité d’une île.
      Enfant perdue, rappelant, dans le contexte sclérosé de la bourgeoisie provinciale de la France du XIXe siècle, la méconnaissance, l’abandon des autistes en France (cf. le documentaire de Sandrine Bonnaire sur sa sœur).
      La Voie romaine; le pouvoir impérial minéral de l’être brut, puis le décodage affiné du son et de l’odeur avant la pensée des mots, l’isolement forclos du champ social. L’écriture ne sera pas ici la rentrée dans le rang du style asséchant des grands auteurs, mais l’éloge autoréférencé des magnifiques perdants ( cf. Beautiful losers de Leonard Cohen. )
      A.

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  2. La plupart du temps la passion ou l’admiration dont tu fais preuve pour un livre que tu aimes beaucoup m’atteint et m’entraine avec toi. La Voie romaine ne me transporte pas même si je n’ai pas ménagé les pas pour y arriver. Un jour on en reparlera et peut-être qu’alors le déclic se fera…

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