Marcel Labine : Rien ne manquait au monde : Poésie : Éditions Les Herbes rouges : 2022, 246 pages

On entend souvent dire que les écrivains n’écrivent au fond qu’un seul et même livre. On ne leur en fait pas reproche, on constate seulement qu’ils semblent se répéter. Mais c’est, pourrait-on croire, qu’il y a dans l’ensemble de leurs travaux une certaine unité. Cette unité nous sautant tout d’abord aux yeux, nous serions moins sensibles à la variété qu’apportent au fil des ans les nouveaux ouvrages d’un écrivain. En réalité, de cette cohérence, les répétions ne seraient que le symptôme le plus apparent. Elles ne consisteraient donc pas en un mal inévitable, mais bien plutôt en un bien nécessaire. La reproduction, la reconduction du même, serait dans les ouvrages de ces écrivains rien moins qu’un élément intrinsèque à l’ensemble de leurs œuvres, leur serait en quelque sorte consubstantielle, le livre s’apparentant au corps, dont il est bien évident qu’on n’en changera pas en cours de route et que, sous ses métamorphoses diverses, il sera toujours le même, le nôtre, justement, comme ce livre unique qui, à travers ses variations et modulations, se transforme toujours à peu près à l’identique du fait de sa signature — son noyau, son cœur demeurant fidèle à soi quand bien même l’auteur donnerait de livre en livre l’impression de faire peau neuve.

Cela dit, j’ignore si le dernier recueil de Marcel Labine apporte ou non quelque chose de fondamentalement inédit à sa production. Avant de plonger dans Rien ne manquait au monde, je n’avais lu de ce poète que son précédent recueil. Bien commun m’avait franchement impressionné. Je laisserai aux exégètes le soin d’établir les liens unissant ces deux œuvres, et ces dernières aux autres que je devine tout aussi accomplies. Ayant évoqué la reconduction du même, je me bornerai à mentionner que la profonde cohésion de Rien ne manquait au monde s’accompagne plutôt d’une formidable diversité. Rarement ai-je vu une œuvre si vive dans son organicité se présenter en tableaux si distincts les uns des autres et pourtant à ce point unis. Rarement ai-je lu un recueil qui fût à ce point une somme, faite de parties non pas étrangères les unes aux autres, mais proposant des ensembles si variés que l’on pourrait dire de ce robuste recueil qu’il ne contient pas des suites, mais bien plutôt presque huit petits recueils de poèmes, tant chacune de ses sections est prégnante et pourrait-on dire ramassée sur elle-même, cohérente en soi.

Dans ce recueil, malgré les airs de famille qu’ils partagent, les poèmes ne donnent jamais l’impression de faire du sur-place, de prolonger un même écho, d’étirer comme on dit communément la sauce. En d’autres mots, si certains écrivains se répètent, force est de constater que dans Rien ne manquait au monde on ne trouve pas de redites, pas de redondances. Un réel mouvement se déploie au sein de ce seul et même ouvrage. Bien que tout à fait homogène, il est divers dans sa constitution. Cela ne semble pas même concerté, je veux dire de manière artificielle, comme pour céder à des principes uniquement esthétiques. Par ailleurs, la solide armature de l’ouvrage, en phase avec le propos, résulte à mon avis d’une pensée s’élaborant à même sa propre démarche. Cette pensée naît d’une vision du monde que multiplie la variété des points de vue que seule peut conférer à un poète la position de qui se tient dans les hauteurs. Sur un promontoire, sur la plus haute tour, au sommet peut-être d’une librairie semblable à celle de Montaigne, car ce livre, il faut le mentionner, est aussi fortement livresque, nourri de mille et une lectures. Il y a donc ici de la hauteur, mais également du bas-fond, puisque notre poète parvient aussi à ramper dans les plus sombres galeries de l’âme humaine.

La première suite du recueil s’intitule « Projections, stèles, requiem ». Rien n’étant gratuit dans ce recueil, on ne peut passer sous silence ses exergues et autres citations ou emprunts livresques, à commencer par ces mots d’Arthur Rimbaud ouvrant la première suite : « Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère. » Puiser dès l’abord dans Une saison en enfer, cela annonce en quelque sorte le programme, c’est se placer d’emblée sous l’égide de qui prôna l’alchimie du verbe et porta l’étendard de la révolte. Il y a du chant de guerre chez Labine, parole d’anarchiste assurément. La langue du poète elle-même ne se conforme pas à l’usage. Le poète refuse de la plier aux sages conventions qui ailleurs s’imposent. « Ici », premier mot du premier poème, occupant à lui seul le premier vers, s’imposeront plutôt les négations, une kyrielle de refus.

Ici,
on ne cherchera pas l’abri où ranger les blessures,
on les abandonnera, immondes, inguérissables,
livrées au jour de la colère ; on éprouvera la frayeur
de perdre le sol, trois pieux enfoncés dans la gorge,
on redoutera les juges, leurs lois et leur réserve,
leur œil de cyclope avide ; ici, aucune marche
ne trouvera de repos.

Voilà, le ton est donné. On retrouve la « marche » de l’exergue. Elle n’aura pas de fin. On retrouve l’attitude de la rébellion, la contestation, la formule cinglante. Je mentionnais que la langue du poète fait en quelque sorte fi de l’usage. Elle ne déroge pas entièrement à ses principes, mais il en est un qui est totalement écarté, ici, tout comme dans le reste du recueil, ce qui n’est pas rien, car le recueil contient plus de deux cents poèmes, or tous sont constitués d’une seule phrase, c’est le cas même des plus longs (faisant environ vingt-quatre vers). Ce n’est pas à proprement parler une règle, un point met fin à une période, un point-virgule joue un rôle similaire, marquant une limite et permettant de prendre une pause et surtout de faire passer le discours dans une autre direction, c’est-à-dire de créer en quelque sorte un nouveau syntagme. Ce sont là des questions de forme. Elles ne sont pas innocentes. D’autant qu’un tel traitement de la langue, parce que s’étendant sur l’ensemble du recueil, lui confère une cohésion morphologique allant de pair avec la cohérence de l’idée.

Chaque partie de l’ouvrage, comme je l’ai mentionné auparavant, possède ses propres caractéristiques, sinon de forme, du moins en ce qui a trait au propos tenu.

Dans la première suite, la présence surabondante du « je » saute immédiatement aux yeux. Ce « je », si l’on peut dire, est tout à fait un « autre », en cela conforme au presque mot d’ordre de Rimbaud, « Je est un autre ». Évidemment, je ne laisse pas entendre ici que Labine ne souscrit pas à ce qu’avance le « je » de ses poèmes, je cherche seulement à dissiper un possible malentendu. On pourrait croire que dans cette surabondance, le poète cherche à exprimer ses sentiments, à épancher ses états d’âme, à lyriser son petit moi. Il n’en est rien. Avec lui, on sort des limites étroites de l’individu. Le « je » est plutôt le représentant d’une singularité se situant au cœur même de l’action menée par une collectivité, il est le porte-parole de la sédition qui anime ce vaste ensemble.

Dans le deuxième poème, sur neuf vers, cinq comptent deux « je », trois en comptent un. Je ne cherche pas ici à adopter une attitude comptable, mais la statistique n’est pas insignifiante, bien au contraire. Il y a vingt-quatre poèmes dans cette suite, dans sept d’entre eux le pronom « je » est absent. Dans les autres, il abonde. Sa présence confère à cette série une grande unité, mais également un certain type de lyrisme, lequel est incarné, vivifié par la présence d’une personne humaine, qui parle pour dire quelque chose de concret, en ce sens où ce quelqu’un agit ne serait-ce qu’une pensée, étant le lieu même où se joue une émotion, celle qui justement préside à la rébellion : « je réduis en cendres archives et dépouilles, / je les expulse des foyers, / je ne tolère pas les jougs, je me purge » : « je dynamite les frontières » : « je sème la stupeur et l’effroi » : « je refuse d’obéir » : « je suis mon unique cause, je suis un scélérat / libre d’attaches et de devoirs ».

La première suite démarre en trombes, fait entendre une parole explosive. Le reste de l’ouvrage apportera de nouveaux éléments, il se poursuivra toutefois dans une continuité certaine où la puissance verbale caractérisant les premiers poèmes gagnera en amplitude.

« 4064, rue Saint-Denis », le titre de la deuxième suite réfère à l’adresse qu’occupait Claude Gauvreau à la fin de sa vie. Cela n’est pas mentionné en clair par Labine, lui ne met jamais les points sur les i. Il offre un dispositif textuel et considère que lecteurs et lectrices doivent faire leur part, collaborer, relier entre eux les différents éléments mis à leur disposition par les poèmes. Ici, l’exergue et surtout le nom de qui le signe fournit une première micro-information. La citation est extraite de la pièce du poète-dramaturge, La charge de l’orignal épormyable.

Nous demeurons encore dans l’ici initial, mais sommes conduits ailleurs. Je rappelle que la première suite commençait par ce mot : « ici ». Nous y sommes toujours, ici encore, mais dans un univers parallèle, comme si le « je » du début, personnage déjà, était ici théâtralisé, comme transposé sur les planches du théâtre exploréen de Gauvreau. Je dis « comme », car ce n’est pas forcément un lien implicitement proposé par le texte. Le « je » initial est disparu. On ne le retrouvera plus vraiment. Dans les autres suites, si mon souvenir est bon, il n’apparaîtra pas. De même les éléments structurants de la première suite laissent place ici à de nouveaux éléments. Aux « je » itératifs de tantôt succèdent dans quelques poèmes des dates charnières, points de repère dans l’itinéraire de la vie de Gauvreau. L’auteur donne ces dates, libre aux curieux d’entreprendre des recherches afin de mieux les arrimer à la vie du poète. Ainsi, la première date, « le vingt novembre mille neuf cent / cinquante-quatre » correspond-elle au premier séjour de Gauvreau à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu. Plus loin, « le trois mai mille neuf cent soixante et un » correspond aux « récifs des Poèmes de détention. La date ultime sera celle du « sept juillet mille neuf cent soixante et onze », date fatidique en cela qu’elle clôt le destin de Gauvreau : « du haut d’un toit, rue Saint-Denis / Batlam fracasse ses ailes de pierre / bien qu’il y eût d’autres façons de périr ». Suicide ou chute accidentelle, le poète automatiste est trouvé mort dans la mare de sang de l’exergue : « Le sang n’a pas été inventé pour les stèles … le sang est fait pour circuler, pour se répandre, pour devenir blanc, pour consommer des taches … Le sang est une lyre. »  

Cette deuxième suite propose des poèmes biographiques. Elle est à proprement parler admirable, saisissante. Les poèmes qu’on y lit sont remarquables. Sans reprendre la manière de Gauvreau, ils y réfèrent en en restituant une image on ne peut plus fidèle. Plus qu’un hommage au poète défunt, cette suite fait songer à ce que serait la goutte d’un sang poétique résumant dans sa quintessence tout l’être de Gauvreau.

Quelques poèmes reprennent sur le mode de l’anaphore la même formule, celle de « l’extinction du langage ». Ainsi le poème initial : « Au premier jour de l’extinction du langage ». Plus loin : « Au cinquième jour de l’extinction du langage ». Puis, mettant fin à cette suite et s’arrêtant au moment du décès de Gauvreau : « Au dernier jour de l’extinction du langage ». Ce sont là d’autres éléments structurants. 

Les poèmes de cette partie du recueil condensent en quelques vers les traits principaux de la quête de Gauvreau : « il s’élève / contre l’emprise des abbés, les paroles / périssables, la vie banale piégée par la redite / et les rites religieux qu’on respecte/ devant l’ordre séculaire où une meute barbare / les travestit en jouissance si parfaite / que les phrases, enfermées dans la décence, / échouent à les décrire. » : « — salive et hurlements combattent / le parler bas, les idées claires / qui mènent aux bancs d’école — ». De nombreux autres passages pourraient être cités qui témoignent de la démarche de Gauvreau. Poèmes biographiques, tous plus forts les uns que les autres, ils esquissent un portrait de ce suicidé de la société en n’omettant aucun des aspects de l’homme. Ses obsessions, ses amours, son érotisme, sa folie, son théâtre, sa poésie, rien n’est laissé dans l’ombre.

Je ne saurais m’étendre davantage sur cette suite. J’ai dit combien elle est forte et percutante. J’ai omis de mentionner qu’à la puissance verbale des poèmes de Labine participe un certain mode d’écriture surréaliste, je ne dis pas automatique, encore moins exploréen. On se souviendra de Nerval, de son poème « Fantaisie », de ses deux premiers vers : « Il est un air pour qui je donnerais /Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber ». En lisant le poème qui suit, je n’ai pu m’empêcher de penser à l’identique. C’est un poème pour lequel volontiers je donnerais tout ce que la poésie surréaliste a produit de meilleur, ici ou ailleurs.

Dans une impasse, une cheminée d’usine s’effondre,
une statue s’anime, le cœur d’un enfant agonise
dans un couloir d’hôtel, un poète se suicide
sous les applaudissements, une femme joue de la lyre,
mappemonde à la main, du sang se répand sur un trottoir,
l’hermaphrodite se dénude devant le miroir dépoli,
l’enfant meurt, la scène se répète bien qu’on ne puisse
aviser le salon où les invités se congratulent ;
au boudoir, Pygmalion exploite une fumerie d’opium,
les figurants ne réussissent pas à s’extraire du cadre,
une seconde fois la cheminée s’effondre,
les invités brassent les cartes et distribuent les atouts
à qui en veut, le sang ne sèche pas et vire au blanc ;
deux fois plutôt qu’une, un charognard en plein envol
s’abat sur une école faite de marbre,
les cordes de la lyre se brisent, la musique cesse,
dans l’intervalle qui s’ensuit une ombre emprunte
une avenue transversale et la remonte.

Lisant ce poème, on gardera l’exergue en mémoire: « Le sang n’a pas été inventé pour les stèles … le sang est fait pour circuler, pour se répandre, pour devenir blanc, pour consommer des taches … Le sang est une lyre. »

Ce poème réfère-t-il à La charge de l’orignal épormyable ? Possiblement, à vrai dire je n’en sais rien. Ce que je sais par contre, c’est que je le trouve excellent. Dans le recueil, il ne détonne pas, toutefois ils ne sont pas nombreux les poèmes dont l’inspiration et l’inventivité sont similaires à celles-ci. Je l’ai dit et le répète, la particularité de ce recueil réside dans son homogénéité on ne peut plus composite, où tout ce qui s’assemble se ressemble sans se ressembler tout à fait. Bref, ce poème qui fourmille d’actions, où chaque vers à l’exception d’un seul contient un et parfois deux verbes, fait suite à un poème énumératif sans phrase réelle si on peut dire, puisqu’aucun verbe qui en serait le cœur n’en irrigue le sens.

Et pour en revenir à ce poème, celui qu’on vient de lire, j’ai dit que je le trouve excellent, cependant je peinerais à expliquer en quoi il excelle. En quoi il est réussi. L’est-il davantage que les autres ? Je ne crois pas. D’autres dans la même suite m’ont interpellé tout autant. Ainsi que de nombreux autres dans la troisième et les suivantes.

Passant à la suite suivante, nous réalisons encore une fois que nous ne sommes pas parvenus au bout de nos surprises. Après Claude Gauvreau, sa Grande Noirceur, ses abbés, ses combats, ses « bruits de bouche » ; après cette incursion dans les premiers temps de notre modernité, le paysage poétique se transforme du tout au tout. Ainsi, de section en section, nous découvrirons constamment de nouveaux horizons. La troisième suite s’intitule « Le messager de Mozart ». Passerons-nous de l’invective du poète maudit au divin raffinement d’un Mozart mondain amateur de frivolités ? Ce serait croire Labine soudainement friand de divertissements faciles. On connaît l’autre Mozart, le sombre, le grave, celui du Requiem, celui surtout du Don Giovanni et de la statue du Commandeur. On retrouve ces derniers dans « Le messager de Mozart ».

Comme les suites précédentes, celle-ci est consolidée par des motifs structurants qui lui confèrent son espèce d’unité réfractée ou disparate. Des éléments sont repris çà et là, récurrents, tel le personnage d’Anna emprunté au célèbre opéra. Maintes allusions sont faites au drame, à ses personnages : Elvira, la femme abandonnée, le Leporello de da Ponte, le Sganarelle de Molière, et bien évidemment la statue du Commandeur. Des questions d’ordre moral, ici encore, sont soulevées, celles par exemple de la « justice aux yeux bandés », de la vengeance au « bras de Némésis », tandis que le sérieux du propos n’interdit pas quelque clin d’œil amusé à l’enseigne d’un restaurant populaire ayant nom chez nous de Da Govianni.

Dans « Les intestats », quatrième partie du recueil, Labine change le décor du tout au tout. Nous quittons le palais somptueux et son « jardin de délices ». Nous descendons sous terre. Après les nobles et leur Babel qui « n’est qu’à un claquement de doigts », nous frayons avec la faune urbaine du métro. Les intestats de cette suite sont pour la plupart de pauvres types ; comme le mot les désignant l’indique, ils n’ont pas fait de testament. En eussent-ils fait qu’ils n’auraient rien eu à léguer, ce sont comme on en rencontre dans tout le recueil des fils et des filles de rien, des bâtards.

Le brio qui caractérise l’ensemble du recueil se manifeste à nouveau. Les poèmes que nous lisons dans cette suite, bien qu’ils ne soient pas écrits en prose, font songer à quelque moderne Spleen de Paris, moins par le style — quoique chez Labine quelque chose de la manière des grands poètes du siècle de Baudelaire ait été préservé — que par le propos.

Spleen de Paris. En effet, Labine présente ici des tableaux, croque des scènes de la vie quotidienne telle qu’elle se déroule dans et aux abords du métro. Voici une grouillante humanité. Parmi les passagers, nous voyons défiler tour à tour des hommes, des femmes, des enfants : « l’héritier du deuil initial franchit / les portes coulissantes », « les ancêtres que nul ne connaît surgissent des wagons ». Voici « une femme, remontant d’un sac biodégradable / au vert délavé une balle de laine alliée / à un ballet d’aiguilles » (la suite du poème est remarquable : ce portrait, tout comme les autres est esquissé de main de maître). Le poète ensuite prend une sorte de photographie verbale. Il énumère les divers déchets contenus dans les poubelles du métro. Chaque objet « parle », dit quelque chose du monde qui est le nôtre. Ces scènes sont éloquentes, révélatrices de notre monde. Le musicien du métro est présent, le voleur à la tire également. Il y a le suicidé, la jeune étudiante, lectrice des Chants de Maldoror de Lautréamont (on ne fera sans doute pas erreur en avançant que cet auteur a eu une influence déterminante sur la poétique de Labine).

On trouve même dans cette suite un tableau qui, sans être larmoyant ou pathétique, est fort touchant. Il concerne une femme dont l’univers s’écroule alors qu’elle « tourne la clé dans la serrure » du commerce où elle a « besogné des années durant à mesurer / des mètres de taffetas, de soie, de jersey ou de coton » ; tout est en solde « en ce vingt-deuxième jour de liquidation. » Le poète ne nous tire pas les larmes des yeux, mais il nous fait grandement sourire un peu plus loin quand de manière cinglante il s’attaque à « une bande d’actionnaires, d’entrepreneurs / et de patrons pris en souricière dans un amas / grouillant, juste assez oppressant pour qu’ils voient / s’ils en avaient le loisir, tant la lenteur de sa course / sécrète des odeurs d’aisselles mal lavées, / d’haleines et de macérations nocturnes / qui n’ont pas achevé leur impitoyable cycle / biologique, que les germes de la méfiance et de la vindicte /stagnent au-dessus d’eux … ». Comme le chante à peu près Brassens, « la suite serait détectable / Malheureusement, je ne [veux] / Pas la dire, et c’est regrettable / Ça nous aurait fait rire un peu ». Non, je ne « veux » pas révéler la suite de ce poème. Elle montre à quel point Labine se préoccupe du politique. Mais j’en ai assez dit comme ça. Et bien que la suite du recueil soit elle aussi délectable, je ne « veux » pas en dire davantage. Sinon ceci par quoi je mets fin abruptement à ce billet.

En avançant dans notre lecture, nous allons de surprise en surprise. Une même rigueur, une même inventivité, de pareilles vérités nous attendent dans les quatre parties suivantes de l’ouvrage. À vrai dire, nous n’avons encore rien vu, ou si peu. Nous entreprendrons bientôt une sorte de descente en enfer. Le « je » rencontré au début de l’ouvrage n’est pas revenu en cours de route. À la fin du recueil, il ne réapparaît pas. Il a fait place à un « nous » à travers lequel s’exprime, pourrait-on dire, l’humanité tout entière. « Cela aura été notre part maudite, le pire / qui nous sera advenu ».

Découvrir une œuvre aussi riche procure un vif sentiment. Il s’agit du plus appréciable et sans doute du plus rare des bénéfices que dispense la lecture, outre le plaisir, outre l’indéniable élargissement de la conscience qu’il lui arrive de procurer. Ce sentiment qu’on n’éprouve pas si fréquemment, du moins de manière aussi intense, est celui de l’admiration.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

3 commentaires sur « Marcel Labine : Rien ne manquait au monde : Poésie : Éditions Les Herbes rouges : 2022, 246 pages »

  1. Ça prend du coffre, de la culture littéraire et de la vaillance pour goûter l’oeuvre de ce poète.
    Il me semble avoir une vision de la poéticité bien loin de celle de Désy…

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