Michel Pleau : Une auberge où personne ne s’arrête : Poésie : Écrits des forges : 2022 : 82 pages

Pour le double exergue de son plus récent recueil, l’auteur emprunte quelques mots à Nicole Gagné, une écrivaine à qui il rendait hommage dans le numéro 159 de la revue Nuit blanche. « Nicole Gagné était ma meilleure amie. Elle menait une existence discrète, mais profondément engagée en poésie. Elle meurt en 2017, à la suite d’un fulgurant cancer, à l’âge de 74 ans. »

Je ne connais pas personnellement Michel Pleau, mais il y a fort à parier que ce poète mène lui aussi une existence discrète, du moins si l’on se fie à la voix qu’il fait entendre dans ses écrits, notamment dans Une auberge où personne ne s’arrête et dans son non moins merveilleux Petit bestiaire. Quiconque se tient au courant de la vie littéraire du Québec sait que sa propre existence est elle-même profondément engagée en poésie.

Voici la première citation mise en exergue : « les images / tout un alphabet depuis l’enfance / les ont fait naître ». La seconde se lit comme suit : « on dirait des chants de solitude / pétris en marge de la parole ».

« Enfance » et « alphabet » réapparaissent assez tôt dans le recueil de Michel Pleau. On y trouve également « des chants de solitude », eux aussi « pétris en marge de la parole ». Pourquoi en marge, se demandera-t-on ? Parce que, est-il besoin de le rappeler ? la « parole » correspond souvent à un vain babil ou au type de discours dont Bonnefoy déplorait qu’il fût gangréné par la conceptualisation. Mais « parole » a aussi une acception positive et agréable. La parole renvoie à une certaine proximité. Par ses chants, notre poète se rapproche de son prochain, je veux dire tout particulièrement de ses lecteurs. Sa parole réalise, me semble-t-il, un vœu qui est sans doute cher à tout écrivain, à savoir celui d’un « parler vrai ».

On me demandera ce qu’est un « parler vrai », je n’ai d’autres mots pour le dire que ceux d’un dénuement volontaire. Les clinquants apparats du verbe, les scintillements de la phrase, les pirouettes savantes, rien de tout cela n’obstrue, n’encombre la poésie de Michel Pleau. Sa parole est dénuée de toute afféterie. Le mot dénuement faisant songer à quelque indigence, je le remplace par celui de « nudité ». Le « parler-vrai » manifeste une richesse qui ne dissimule pas, qui ne simule rien. Il est parole proférée au plus près de l’être.

On aura compris qu’en peu de mots, Michel Pleau parvient à exprimer et communiquer des choses, on pourrait dire des « vérités », essentielles, qu’on tire profit à méditer. Son « parler vrai » tient non seulement à la sobriété de son discours, mais également à sa portée, à son propos. Il écrit au plus près de lui-même des poèmes ancrés dans l’ici, dans le territoire qui est le sien, mais ce sont des poèmes qui tout en disant des choses immédiates s’ouvrent autant à l’intériorité de l’âme qu’à la vastitude du monde.

nous apprenons
à voix basse
comme plus près
de la terre
que s’accomplit tantôt l’immensité
tantôt la perte

Le poète lève les yeux au ciel. Non pour une prière, mais afin de manifester la grâce d’un enchantement. Il usera bientôt du mot présence. Présence à soi, aux autres, à un monde situé pourrait-on dire au-delà des apparences. Il sonde et perçoit une réalité échappant à nos sens : « un soleil se terre en arrière du soleil ». Dans les mots suivants, il serait tentant de déceler quelque relent de mysticisme : « je ne demande au ciel / qu’un peu de présence ». Or ce n’est sans doute pas la présence d’un Dieu transcendant qu’appelle le poète, bien que l’on puisse parler chez lui d’un élargissement de la conscience, d’une disposition favorable au saisissement d’une toujours fugace illumination.

J’hésite à employer de tels termes. On peut se fourvoyer rapidement si l’on y recourt. Du reste, sans même se jouer du langage, on peut facilement admettre qu’en l’absence de Dieu se trouve l’essentiel de la présence du divin. Il n’est donc pas exagéré de ramener au plus près de nous cette présence, quand bien même l’on en parlerait en se situant « sur le seuil » : « sommes-nous seulement le seuil / de quelques lieux habités / qu’un instant parfois arrache à la lumière ». Le poète terminera son recueil en évoquant le « ciel qu’un enfant veut saisir / ni fenêtre ni miroir / mais peau très mince / d’un autre monde ». Il faut avoir lu les poèmes qui précèdent pour bien comprendre qu’ici Michel Pleau ne parle pas un langage ésotérique et qu’aucune de ses images n’est déroutante : il dit de manière très claire des choses qui sont simples sans jamais être simplistes. Je fais cette mise au point non pas parce que je ne fais pas confiance aux mots du poète, craignant que par eux-mêmes ils ne parviennent à nommer sa quête, mais bien au contraire parce que j’ai peur de le trahir en prélevant çà et là dans son recueil des passages dont la beauté de pensée nécessite pour être pleinement appréciée qu’on l’appréhende et saisisse au lieu même de son énonciation. Citer défigure. On détache du contexte. Il y a mise à plat du relief premier des mots et de leurs significations. On risque de donner de fausses impressions. Par sa maladresse, une glose insuffisante, donne à penser à l’encontre du texte. Ma crainte : faire passer le recueil de Pleau pour un ouvrage abscons, théorique, dont les idées emprunteraient à des jargons philosophiques inaccessibles au commun des mortels. Il faut dire les choses comme elles sont. Si certains poètes intellectualisent le poème, et je n’ai rien contre, ce n’est pas le cas dans la pratique de Pleau. Il prend son départ à ras le sol, parle d’abord d’une rue perçue avec des yeux d’enfant. Puis, toujours avec une certaine fraîcheur, son propos s’élève et quitte les pâquerettes des premiers âges pour aborder de plus cruciales questions, dont celle de la mort, laquelle hante le poète.

Il prend son essor tout doucement, dans la première partie intitulée « J’avais six ans ». Immédiatement, dès les premiers vers, le charme opère. « j’avais six ans // comme tout le monde / j’habitais rue Châteauguay ». Peut-on dire les choses plus simplement, avec plus de justesse, au plus près de ce qu’est l’enfance ? À six ans, le « même » paraît universel : ainsi le monde de l’enfance est-il le monde de tout un chacun. Je citerais volontiers le reste du poème, car le charme s’y rencontre au fil des vers. Il se poursuit dans les poèmes suivants : « j’apprenais le passé de mon nom / je ne m’étais jamais égaré / en dehors du cœur ». En lisant les autres poèmes, on réalise assez tôt que ce poète ne s’est jamais vraiment égaré « en dehors du cœur ». Il parle vrai, ai-je dit plus haut, il parle avec son cœur, et ce n’est pas d’un petit cœur craintif, retenu par une forme de sensiblerie maladive qu’il s’agit ici, mais bien d’un cœur sensible, sensible aux choses de la vie. Qu’on me pardonne cette trivialité, ces pauvres expressions vagues, mais pour dire ce que je veux dire, je n’ai que ces pauvres mots. Je répète donc ce que Pleau écrit et je réaffirme qu’à mes yeux ce poète écrit sans jamais s’égarer « en dehors du cœur ». D’abord le cœur de son quartier, le quartier Saint-Sauveur, le sien ensuite, toujours attentif au moindre frémissement du ciel et de la lumière, puis finalement le cœur du monde.

Il avait donc six ans, âge où la merveille semble répandre sa lumière sur toute chose : « mais j’ignorais que la vie / se briserait si vite / qu’un soleil blessé / saignerait longtemps dans ma voix ».

Une auberge où personne ne s’arrête propose de refaire avec son auteur le parcours de toute une vie. Non pas dans le pas-à-pas de sa trajectoire, de manière anecdotique, en s’attardant aux temps forts de son existence, mais dans l’inscription de ce parcours au cœur même de son essence, si je puis dire. Quand l’auteur affirme que « le poème est un autre mot / pour dire éloignement », je ne puis m’empêcher de longuement méditer, quitte à d’abord le contredire, pour lui faire savoir qu’avec lui, le poème dit plutôt le rapprochement, la proximité, tant sa voix se dépose doucement au creux de notre oreille. Bien entendu, nous saisissons que le poète insinue qu’un désir de rapprochement, avec le ciel, d’élévation au-dessus des contingences se voit sans cesse contredit par le simple fait d’exister. Oui, éloignement en ce sens, éloignement partagé par le lecteur, qui cependant éprouve en lisant cet ouvrage un certain réconfort, une forme d’apaisement. Car, la poésie de Michel Pleau, en effet, quand bien même elle est traversée par l’idée et la présence de la mort, nous réconcilie avec la vie. Elle est poésie de fraternité, poésie d’amour. Peut-on trouver plus beau poème d’amour ou d’amitié que celui-ci ?

j’ai à nouveau devant moi
ton visage
et sa clarté de fougères
jamais je ne reviens bredouille de ton regard
j’aimais le feuillage rieur de ta voix
où se mêlent toujours lumières batailleuses
et nuages tranquilles

S’adresse-t-il ici à une âme morte ou vive ? À la suite de l’imparfait (« j’aimais »), le présent et l’adverbe (« se mêlent toujours ») donnent à penser que l’amie, ce pourrait être l’amoureuse d’hier, voire une morte. Quoiqu’il en soit, nous lisons ceci dans le poème suivant : « la mémoire est-elle seulement / l’éloignement de nous deux ».

J’ai lu, je ne mens pas, ce recueil au moins dix fois depuis sa parution. Certes, il est court et ses poèmes font à peine une demi-page. Il serait deux fois plus volumineux, je l’aurais lu autant de fois. Si je l’ai lu si souvent, c’est que j’y trouve plus que de la beauté, une simple grandeur peut-être, des paroles qui sonnent vrai, qui parlent réellement. Ah! J’aurais sans doute dû me taire et me contenter de vanter en quelques mots l’excellence de ce recueil. À vrai dire, je ne saurais dire pourquoi je l’aime tant. Oh! Je le confesse bien candidement, j’aimerais pouvoir écrire si simplement de si belles choses. Oui, écrire m’est chose fort précieuse, mais quand la lecture produit sur moi un si merveilleux effet, lire me comble encore davantage.  

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

6 commentaires sur « Michel Pleau : Une auberge où personne ne s’arrête : Poésie : Écrits des forges : 2022 : 82 pages »

  1. Encore une fois, tu as fait un commentaire généreux et très pertinent pour un recueil de poèmes et un poète qui méritaient une telle attention! Il faut prendre le temps de lire Michel Pleau, de bien méditer les poèmes de ses recueils, toujours empreints de tendresse pour les êtres et d’attention aux détails…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Claude. Je ne sais pas si le visiteur peut voir ton premier commentaire (j’en vois un ci-dessous), mais je tenais à ce qu’on puisse en lire un qui le reprenne en substance. Tu as ajouté des éléments importants avec lesquels je ne peux être que parfaitement d’accord. Merci.

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  2. Le poème ne devrait jamais être le résultat final d’un mouvement vers l’autre. Il s’agirait alors d’un exercice pratiqué pour être admiré et applaudi. Le poème, c’est plutôt le commencement d’une conversation silencieuse et sans fin. Le poète, alors, peut s’effacer et laisser la place au poème. C’est lui maintenant qui parle. Et le poète, ô joie, redevient lecteur.

    Un bon poème est celui qui continue de s’écrire après la publication. Cette écriture, on l’appelle lecture.

    Daniel, tu es un grand lecteur. Tu poursuis (dans tous les sens de ce verbe) l’écriture des poèmes. On ne se connaît pas personnellement, mais je veux te remercier de faire de ton blogue un lieu où il est encore possible d’aimer la poésie. Tu donnes le goût d’explorer et de découvrir. Je suis certain que ta présence sur Facebook et sur ton blogue a déjà changé la perception de nombreuses personnes au sujet de la poésie.

    Sans le savoir, tu m’as donné le plus beau cadeau d’anniversaire. J’aurai 58 ans mercredi. Je n’ai jamais été aussi vieux de toute ma vie… mais ton si touchant commentaire de lecture m’a redonné l’énergie d’écrire quelques petits poèmes. Le mouvement est reparti ! MERCI !

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  3. Le commentaire de M. Pleau vient magnifiquement appuyer ce que tu nous enseignes depuis des lunes à savoir la nécessaire collaboration poète-lecteur.
    J’aime bien tes réflexions sur le vers de l’auteur: «le poème est un autre mot/pour dire éloignement
    Au fond comme tu le laisses entrevoir, éloignement-rapprochement, élévation-descente en soi, mort-vie, fraternité-isolement ne sont-ils pas des pôles d’un même axe?

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