Jean-Sébastien Huot : Demeures : Poésie, collages et tableaux : Les Éditions Mains libres : 2022 : 96 pages

Un vent de fraîcheur. Un peu de printemps. Comment dire autrement ? Sortons-nous un jour définitivement de l’enfance ? Y demeurons-nous longtemps encore comme si, dans ces maisons que peint l’artiste, le poète se plaisait à longuement séjourner, malgré des inconforts, malgré des douleurs premières, et qui perdurent ? Comme si là seul, en ces demeures, pouvait s’écrire le poème. Et par poème, je ne saurais trop dire ce que j’entends, si ce n’est ce choix en nous délibéré, toujours renaissant du constant effort que nous faisons pour retrouver un peu de la couleur perdue de ces jours où une mère nous fit le don de sa présence. Car c’est bien à elle que s’adresse le poète de Demeures. Et si Huot parle d’elle et de sa propre enfance, de cette enfance qui ici nous saute aux yeux — car de toute évidence ses mots et ses images l’étalent à pleine page — c’est justement en grand enfant qu’il s’empare des mots et des couleurs afin de dire le plus librement possible les sentiments qui en ses demeures continuent de l’habiter.

Cette liberté a quelque chose d’étonnant, de fascinant. Cet artiste semble créer en faisant fi des contraintes qu’impose l’esprit de sérieux qu’à son âge il devrait pourtant manifester (selon qui ? pas moi en tout cas); quant à l’auteur, il renoue avec une liberté que, pour ma part, j’avais quelque peu perdue de vue depuis longtemps. Tant de fraîcheur m’impressionne, quand bien même on y voit des « scalpels » et des « Barbelés rongés rouillés ». Je sais, on trouvera dans l’histoire de l’art (dans l’histoire surtout de l’enfance de l’art) maints exemples d’une créativité similaire, haute en couleur, et comme primesautière : présente par exemple chez un Paul Klee. Quant à des devanciers du côté des poètes, on en trouvera chez les surréalistes, Huot en salue lui-même quelques-uns : Desnos, Apollinaire, Reverdy. Et en effet, dès que l’on ouvre le recueil, cela est saisissant. On se croit revenu à l’époque heureuse de la révolution surréaliste. Je cite le premier poème.

Voici ma joie
Gestes acérés œufs éclatés
Confondus avec les chemises d’oiseaux
J’empale deuils cicatrices
Sur la clôture d’une cour d’école
Je presse d’une main stades désertés
Je découpe matins hauts
Cent fois dilués dans l’huile et la peste noire

Un tel poème, auquel du reste les autres s’accordent, doit-il être lu autrement que sur le mode d’un accompagnement sympathique ? Il serait à ce compte comparable à un cri, un soupir, un gémissement dont on ne peut fournir en aucun cas une traduction autrement que très approximative. En clair, on ne saurait pas trop ce que cela dit. Cela serait de l’ordre de l’expression, des mots assemblés sans queue ni tête, un peu comme en rêve nous viennent des énoncés paradoxaux dont néanmoins on saisit sur le champ la très grande importance, la valeur qu’ils représentent en tant qu’obscures vérités, qui ramenées au grand jour ne résistent pas toujours aux lumières de la raison. Et l’auteur n’hésite pas à l’avouer lui-même : « Je ne parle plus que la langue d’un idiot ». Les idiots sont un peu comme des enfants. Ne dit-on pas cependant que la vérité sort de la bouche de ces derniers. Et si justement nous admirons ce que l’on appelle les mots d’enfants, c’est que l’on entend très bien dans leur drôlerie la justesse qu’ils expriment. C’est pour cette raison que je prends au sérieux tout ce qui en poésie peut à première vue paraître incohérent. La langue d’un idiot, du moins dans le cas qui nous intéresse ici, vaut qu’on lui prête une oreille attentive.

Le recueil commence par un tout petit exergue qui donne le ton, ton enfantin : « Un, deux, trois, soleil ! » Le soleil est signe de joie, du moins chez les enfants, comme on le constate dans les petits dessins qu’ils exécutent. Compter, et mettre après trois le mot soleil suivi d’un point d’exclamation, cela manifeste de la joie. On ne s’étonnera pas alors de découvrir que la première section du recueil s’intitule « Joies ». La citation provient d’un roman d’Emmanuel Chaussade. Son titre : Elle, la mère. Voilà qui est bien pertinent comme on pourra le constater en lisant le recueil. Sur la quatrième, ce mot de l’éditeur : «Plus qu’un hommage à la mère, Demeures met en lumière la dose indispensable de réconfort qu’elle a pu apporter au parcours du créateur. » On le voit, langue d’idiot tant que l’on voudra, tout dans cet ouvrage se tient, l’auteur veillant à fixer sur des rails bien solides le train de mots et d’images qui bientôt défilera sous nos yeux.

Après que le poète ait évoqué tendrement le naguère et l’autrefois de sa mère, après que le peintre ait dressé à sa mémoire une croix au centre d’un de ses tableaux, à l’« Un, deux, trois, soleil ! » de l’exergue feront écho plus loin dans le recueil les vers suivants : « Un deux trois / Lunes blanches rouges vertes / Aux creux de nos paumes / Un deux nuit ». À de tels petits détails finement déposés au fil des poèmes, à condition que le lecteur prenne soin de les relier les uns aux autres, se reconnaît le brio d’une œuvre. Dans les mots ainsi que dans les collages et les tableaux sont tapies, presque invisibles sinon discrètes, des formations de sens à l’éclosion desquelles le lecteur apporte sa collaboration. Dans la parturition du poème, lecteurs et lectrices se font sages-femmes.  Ils ne se cantonnent pas dans les marges, ne se contentent pas du rôle distrait que jouent plus ou moins des accompagnateurs. Ils participent activement à la création du poème, du moins à sa réanimation, à l’essor qu’il prend au moment où sa lecture est entreprise.

Ce ne sont pas des mystères, des énigmes à résoudre. Pourtant, à bien scruter les vers et les images, on voit entre eux de subtiles relations. J’ai fait mention de cette croix et de la mort de la mère. Il importe peu ici de savoir si la mère du poète est réellement morte. Tout n’est pas dit clairement. Ainsi, telle inscription au bas d’une œuvre, « SNER 4ALL », nous ne saurons pas exactement ce qu’elle signifie. Va pour le « 4ALL » qui signifie peut-être « pour tous », traduction de l’anglais, « for all ». Mais ce SNER, qu’on imagine être un acronyme, cela renvoie-t-il à la « Société Nouvelle d’Électro Radio » ou à la « Société Nouvelle des Établissements Rousseau » ou encore à la « Société Normande d’Études et de Réalisation » ? Je pose la question pour la forme. Mais il n’y a pas lieu de trop se casser la tête.

Des blessures çà et là ayant été évoquées (Les os furent tranchés / Parmi les incestes / Les vérités bâillonnées » ou encore « Poignards ecchymoses nœuds »), on voit apparaître dans un tableau quelque chose qui ressemble à s’y méprendre à des sparadraps en croix, ou ne serait-ce pas plutôt un avion qui vole dans le ciel rouge au-dessus de la petite maison ? Quoiqu’il en soit, on se plaît à examiner de près les tableaux et les collages de l’artiste. Ils représentent tous des maisons, des maisons-visages. Elles ont une porte en guise de bouche, deux fenêtres-yeux nous observent et chacune revêt un toit-chapeau sur sa tête. Presque invariablement voit-on un astre en haut à droite de la maison. À deux reprises, se substituent aux maisons, une première fois la croix que j’ai mentionnée, puis immédiatement à sa suite l’image d’un petit être dessiné comme par un enfant, et qui sans doute représente un enfant dont la mère viendrait de mourir. À la place de la bouche du personnage, comme figurant ses dents, apparaissent les quatre lettres formant le mot « n u i t », mot sonnant alors comme sonneraient les mots « mort » et « deuil ».

Elle aura porté orbites équilibres
Comme une eau de Pâques
Malgré des tranchées sous ses lunettes fumées
Un twist à la Audrey Hepburn

C’est avec cette eau de Pâques que plus loin se terminera bellement le recueil. Mais avant la fin, il y aura eu de très beaux poèmes. Le suivant est particulièrement expressif.

Elle fut
Ecchymoses sang poings au front
Polaroid découpé aux ciseaux
Remords culpabilité sable blanc
Elle fut demeure pain et joie
Boucles de lilas épinglées aux paupières

Tête relevée
Bond vif
Rire en feu

Les armoires claquaient
Les portes les visages se craquelaient
Mère je t’étoile
Je t’ensoleille
Je te ressuscite

Dans les deux derniers vers du tout dernier poème, s’accomplit un beau miracle dont seul l’amour est véritablement capable.

Aujourd’hui une éclisse une veilleuse
Les pieds du lit se rompent
Le rêve est une seconde vie
Mes souliers neufs que prolonge le printemps
Se consument en un buisson d’aubépines
Demain j’irai avec ma mère remplir
De petites cruches d’eau de Pâques

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

4 commentaires sur « Jean-Sébastien Huot : Demeures : Poésie, collages et tableaux : Les Éditions Mains libres : 2022 : 96 pages »

  1. Tout d’abord l’ajout de la photo de la page couverture du recueil vient appuyer magnifiquement ton propos. Belle innovation, maître!
    Il me semble que dans cette veine à laquelle tu reviens souvent, soit la collaboration active du lecteur, cette fois tu vas encore beaucoup plus loin: «ils participent activement à la création du poème, du moins à sa réanimation, à l’essor qu’il prend au moment où sa lecture est entreprise». Gros défi pour un lecteur de ma catégorie, mais ça ouvre des perspectives!

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  2. Ciel Laurent ! Toi-même, tu participes activement à la création de mon blogue, du moins à sa réanimation, à l’essor qu’il prend au moment où tu le lis. Merci. Et oui, maintenant je suis capable d’ajouter des photos et aussi de restituer les poèmes que je cite en respectant leur disposition typographique (je parle de l’interlignage).

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