Claudine Bertrand : Au milieu de la pénombre : Poésie : Les Éditions de l’Hexagone : 2022 : 64 pages

Ouvrage crépusculaire, ce recueil s’ouvre sur un exergue empruntant à Bernard Noël : « Tu caches une ombre sous ta langue / le silence chante dans les flammes ». Cette citation révèle une part d’occultation, de dissimulation. Ce « tu », chez le poète, on ne sait trop à qui il réfère. Transposé dans l’œuvre de Claudine Bertrand, le voici ouvert, c’est un « tu » s’adressant aussi bien aux lecteurs que nous sommes qu’à la poète s’entretenant peut-être avec elle-même. Une chose est certaine, une ombre est cachée; une ombre se terre soit dans le langage qui ne dit pas tout, soit sous le puissant muscle de la bouche. L’ombre se fait mutisme, tandis que la langue en l’absence de discours n’éclaire plus rien du tout.

Il ne s’agit pas d’expliquer ces vers, mais de souligner au passage la présence de mots qui tout au long du recueil déploieront la richesse de leurs significations : « caches », « ombre », « langue », « silence », « chante », « flammes ». Je ne dis pas que le recueil de Bertrand s’articule uniquement autour de ces termes ni qu’à eux seuls ils en inspirent la thématique. Je me borne à constater pour l’instant combien cet exergue est ici pertinent.

Un titre ne dit pas tout, mais un titre est parfois tout à fait éloquent. « Au milieu de la pénombre ». Qui ou quoi exactement peut se trouver là, à cette heure où l’on ne distingue plus rien de précis ? Est-ce un objet, une chose, un lieu, une ou des personnes ? À première vue, l’aveugle est sans doute davantage apte à percer un tel mystère.

Une mort subite
sculptée
en une seule œuvre

Derrière la vitre givrée
l’aveugle n’en croit pas ses yeux
c’est lui
irrémédiablement
c’est lui
qui voit
le désarroi

Quelque chose ou quelqu’un, on ignore avant d’ouvrir le livre qui ou quoi, se tient au milieu de la pénombre, la pénombre étant située à la fois dans l’espace et le temps. En un lieu donné, où entre peu de lumière se trouve la pénombre. Son demi-jour est relatif à la durée. Il est, tout comme la nuit totale, sujet au temps dont le passage finit par l’effacer. Le milieu de la pénombre ne semble pas se situer partout à la fois ni devoir durer éternellement.

Mais trêve d’argutie, mieux vaut ramener le poème au poème. Chaque poème nous ouvrira à la dimension symbolique du titre. Le milieu de la pénombre, on le comprendra, correspond à notre « ici », à notre « maintenant ». On ne saura pas tout d’abord si le poème a une portée concernant la réalité d’un seul individu ou s’il profère une vérité s’étendant à un plus vaste ensemble, à une collectivité.

À l’aube des mirages
colliger mot à mot
la fable du futur
sa fin appréhendée
sur toutes les lèvres

Ce qui n’est pas encore
la ligne d’horizon
en donne le visage
le dévoile

Les poèmes de Claudine Bertrand, en raison peut-être de leur brièveté, semblent parfaitement lisibles, faciles à comprendre. Bien sûr, ils le sont, mais à y regarder de plus près on leur découvre des richesses dont la simplicité de l’écriture ne fait pas étalage. C’est là une question de discrétion, de finesse.

Dans le poème que nous venons de lire, on se montrera attentif à tous les mots. Cette aube, alors que l’on se tient au milieu de la pénombre, est propice aux mirages, aux illusions telles que peut les colporter une fable. La poète semble recommander de rassembler tous les éléments constitutifs de cette fable dite du futur. Ce n’est pas rien, d’autant plus que la poète parle d’une « fin appréhendée ». Celle de la fable ou du futur ? On a le choix, or cela revient au même. Cette fin se trouve « sur toutes les lèvres ». J’ai mentionné ci-haut l’importance de certains thèmes suggérés par l’exergue de Noël. Le langage est l’un d’eux : « lèvres » et « mot à mot » apparaissent dans le poème. « Lettres », « voyelles », « langage » « alphabet », « runes », « verbes » et j’en passe, se retrouvent en abondance dans le recueil.

La poète est critique. Elle ne vante pas uniquement les pouvoirs de la parole, elle en indique les limites et les dérapages possibles.

Notre langue
entortille la pensée
comme l’ouroboros

que sont devenus les mots

ils offrent des bricoles
aux lieux qui nous habitent
et parfois nous menacent

De toute évidence, la poète n’entend pas produire des babioles, d’aimables, mais insignifiants vire-vent. Elle accorde une grande importance aux mots. Elle va jusqu’à écrire ce qui suit : « Un rien de mutisme / souffle sur les pierres / criblées de sens ». La poète est sensible à tout ce qui est langage, un peu comme chez Nerval où « Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres », à la différence que chez elle la sensibilité est davantage reliée au cauchemar qu’au rêve, ce cauchemar étant évoquée par l’autrice dans le dernier poème du recueil, lorsqu’elle écrit que « Nous mesurons / notre échéance / pas à pas ». À vrai dire, partout ailleurs dans le recueil, brossant de petits tableaux, aquarelles de mots, scènes de vie et de mort croquées sur le vif, Claudine Bertrand sans jamais appuyer fait part du désarroi qui, ces derniers temps plus que jamais, s’est emparé de l’humanité.

Un corps de plus
d’autres l’attendent
entassés dans l’oubli

Pas un adieu
pas même
du bout des doigts

Voilà qui fait grandement penser à de tout récents événements. Dans le contexte du recueil, ce bref poème prend tout son sens.

Afin de souligner le mérite qui revient à la poète, car je crois en effet qu’on peut parler avec son recueil d’une véritable réussite, je souhaite raconter une anecdote. Je la juge éclairante.

On dit souvent que le propre de la poésie est de suggérer, non d’imposer de manière univoque une seule interprétation, mais de proposer dans l’esprit des lecteurs de multiples avenues de sens. J’avais ouvert ce petit recueil et le lisais tranquillement. On peut le lire rapidement tant il est bref, mais on sait que lire ainsi revient tout bêtement à ne rien lire du tout. Du reste, lire une seule fois ne suffit pas. Je déposais donc le livre pour le reprendre un peu plus tard. Après tout, les poètes ne font-ils pas de même ? Ne reprennent-ils pas leur vers afin de les retoucher ? Pour vérifier si leur ouvrage est résistant, ne se relisent-ils pas une, deux, dix fois — Boileau avançait le chiffre de vingt ?

On lit d’un peu plus près chaque fois. Si bien qu’en relisant, je voyais s’ajouter de nouvelles, puis encore de nouvelles couches de sens. Aux vagues significations que j’avais d’abord perçues, s’ajoutait de plus en plus de précision. Je constatais que cette pénombre innommée, les poèmes finissaient mine de rien par l’identifier et la circonscrire de manière on ne peut plus claire.

Enfanter
d’un langage
non nommé

Dans les poèmes qu’a écrits Claudine Bertrand se trouve un phénomène qui justement est non nommé par le poème. Quoique les mots tout autour, comme une pénombre, en font rejaillir la luminosité.

En plus des mots que j’ai mentionnés, il y en a d’autres, tout aussi importants. Dont un directement apposé à la pénombre, c’est le mot « amnésie » : « Traverser jusqu’ici / la pénombre / nier l’amnésie ». Au mot « amnésie » font écho, disséminés dans le recueil, ceux qui sont relatifs à la mémoire, aux souvenirs : « Qui peut s’insinuer / dans la chambre de mémoire / sans craindre panique ».

Alors que dans d’autres poèmes apparaissent une mère et une « orpheline en deuil / perdue dans ses réminiscences », on pourrait croire que cette chambre se trouve dans un hôpital. Avec cette persistance de la mémoire qui s’effiloche, j’en venais à penser que le corps anémié de la mère végétait pour un peu de temps encore « au milieu de la pénombre », au seuil des ténèbres. Peu à peu, j’en vins à réaliser que Claudine Bertrand avait écrit un ouvrage parfaitement en phase avec la période trouble que nous venions de traverser et que nous traversons encore, soit celle de la pandémie. J’étais quelque peu fier de mon interprétation. Or, même si un lecteur doit tout lire, contrairement à mon habitude, j’avais omis de m’attarder à la quatrième de couverture ou, si je l’avais lue, je ne l’avais que distraitement parcourue. Il se trouve qu’on y lit ce qui suit : « Dans une écriture épurée, la poète interroge le sens des choses au temps de l’incertitude. Un recueil à la poursuite de la langue écrite, lue, vécue, clarté que ni le vacillement des sens ni l’ombre d’une peste ne sauraient étouffer. » Voilà, tout est dit.

La chose remarquable dans tout ça, c’est que nulle part dans le recueil on ne peut lire ce mot, « peste », et encore moins celui de « pandémie ». J’en tire la conclusion suivante. La poète sans jamais mettre les points sur les i, sans jamais insister, de manière délicate, à l’aide de fines touches, est parvenue à écrire un ouvrage qui vise dans le mille, rendant ainsi parfaitement compte de la pénombre que nous avons connue.

En un peu plus d’une cinquantaine de brefs poèmes, souvent magnifiques, Claudine Bertrand est parvenue à exprimer avec à-propos une inquiétude universelle. De manière on ne peut plus sobre, préférant la litote à l’hyperbole, elle a fait part des grandes préoccupations de l’heure, celles qui apparaissent à la montre de quiconque est doté d’une conscience. Autour de nous, au milieu de la pénombre, tout indique aujourd’hui encore l’imminence d’un proche avenir, celui où plus aucun avenir désormais ne semble nous attendre, l’homme étant sur le point de faire exploser la marmite, crise climatique et pandémie allant de pair.

Boire l’eau d’une source
qui s’assèche

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

5 commentaires sur « Claudine Bertrand : Au milieu de la pénombre : Poésie : Les Éditions de l’Hexagone : 2022 : 64 pages »

    1. Une critique très approfondie qui me bouleverse tant par l analyse de la poésie qui va au cœur de l essentiel que par les connaissances diffusées peu à peu et qui permettent d entrer dans l ‘ œuvre …personne n’ est autant engagé dans la poēsie comme acte vivant ! Mille mercis pour cette passion qui se renouvelle constamment ! Je lis vos critiques et aucune n ´est pareille. Elles prennent corps au sein de votre fréquentation des œuvres .

      J’aime

      1. Merci Claudine. On ne peut pas tout dire sur un recueil; j’ai malheureusement laissé dans l’ombre des beautés dont j’aurais voulu parler. Vos bons mots m’encouragent. Merci aussi pour votre fréquentation de mon blogue.

        J’aime

  1. Au milieu de la pénombre…«À première vue, l’aveugle est sans doute davantage apte à percer un tel mystère». Quelle audace, quelle sensibilité!
    J’envie ton talent unique à faire émerger le sens de ces poèmes pour lesquels, à première vue, je suis si aveugle. Quel métier! Merci.

    J’aime

  2. Merci Laurent. Encore 2 ou 3 petits billets et je pars en vacances. Oh! Je n’irai pas loin. Il y a de l’ombre dans mon jardin et un bon hamac. 2 ou 3 séances de tournage de pouces par jour et je serai frais et dispos à l’automne pour reprendre mes petits travaux.

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :