Danielle Marcotte : Mission : les possibles : Carnet littéraire : Lévesque éditeur : 2022 : 144 pages

Voici un carnet dont la lecture s’avère tout à fait agréable; j’ajouterais instructive, bien que l’intention de son autrice de toute évidence ne soit pas d’apprendre quoi que ce soit à qui que ce soit. Elle ne joue pas au professeur. Son carnet cependant donne accès au cabinet de travail d’une écrivaine, nous fait pénétrer dans sa tête de créatrice. C’est en cela que ce carnet est éclairant; il permet à ses « lecteurices » de faire des découvertes, comme celle par exemple du mot « lecteurice », emprunté, nous l’apprenons dans une note en bas de page, à la poète Aimée Lévesque.

Danielle Marcotte est une femme curieuse, chercheuse, questionneuse, toujours en quête de connaissances susceptibles d’accroître ses compétences en matière d’écriture et de littérature. Nous la suivons dans ses divers cheminements, alors qu’elle s’interroge sur la pertinence de ses choix d’écriture, soupesant la valeur de la dernière version d’un roman en cours, examinant des questions de tonalité, de construction, de trame narrative, de points de vue, soucieuse de rendre correctement la psychologie de ses personnages, de mettre correctement en vis-à-vis ou dos-à-dos adjuvants et opposants. À vrai dire, aucun des nombreux aspects sur lesquels doit veiller une romancière n’échappe à son regard critique. Elle ne badine pas avec le travail de l’écriture. Elle le prend très au sérieux. Au point d’être peut-être trop sévère envers elle-même. Sans doute y a-t-il toujours place à l’amélioration, même pour qui a déjà réalisé de grandes et belles choses. Qu’on ouvre L’accordéon, Madame et moi, son plus récent roman, on constatera que la romancière a beaucoup de talent; ce qu’elle a accompli commande le respect et une chose est certaine, cette femme connaît son métier.

  Marcotte ne parle pas que d’écriture, mais nous comprenons assez rapidement que tout ou à peu près dans sa vie y reconduit. Il y a du journal dans son carnet. Sans toutefois dater ses entrées dans le carnet, elle évoque son train-train quotidien. Il y a du soleil dans sa vie : « Superbe journée. Jardinage avec l’aide précieuse de mon fils. » L’anodin fait partie de la vie de tous les jours, ajoute une note de légèreté. « Pas de tondeuse à gazon aujourd’hui. Je ne mets pas de musique, n’allume ni la radio ni la télé. Je n’invite pas d’amis, ne reçois aucune invitation. »

Puis, le carnet littéraire par endroits devient comparable à un journal intime. On aborde le domaine de la vie privée. L’autrice parle de ses enfants, d’une de ses filles qui vit seule, de son fils : « Souvent, je crois qu’il a bu. Il est euphorique ou, au contraire, assommé, dépressif. » Ce qui, mine de rien, avait commencé dans tel fragment par des banalités verse bientôt dans la gravité. C’est que Marcotte n’éprouve aucun confort à se vautrer dans l’insignifiance et la tranquille indolence. L’écriture implique chez elle une confrontation avec le réel, or ce qui est réel n’est pas forcément plaisant. Elle monte aux barricades.

Pages d’introspection. L’autrice n’hésite pas à raconter ses rêves. Ils sont révélateurs. Le premier concerne Pierre-Alain, un homme dont on saisit au fil de la lecture qu’il a été le mari de Danielle Marcotte. Ce Pierre-Alain, il en sera question à de multiples reprises dans le carnet. Il a un alter ego. Il nourrit un personnage que la romancière invente pour les besoins du roman sur le deuil auquel elle travaille tout en rédigeant son carnet. Pierre-Alain n’est plus de ce monde. Dans le roman sur le deuil, il deviendra Adrien. Sa veuve Danielle sera Karen. Si ce roman à venir est aussi bon que le précédent, alors il sera, je n’en doute pas un instant, tout à fait excellent.

Dans son carnet, Marcotte donne des informations personnelles relatives à sa santé.  Elle parle de coma diabétique et, dans une scène fort prenante, d’un choc vagal. Tout cela est fort troublant. L’autrice se dévoile, non pas de manière impudique, mais en partageant courageusement avec ses lecteurices un malaise de nature peut-être autant psychologique que physique, malaise qui montre qu’elle est humaine, nullement à l’abri de l’angoisse.

Parlant de ses ennuis de santé, de la « glycémie qui joue au yo-yo avec [elle] », Danielle Marcotte observe que le sucre la tue, puis s’empresse de conclure : « Il m’en faut tout de même un minimum pour écrire. »

En maints passages de son carnet, l’autrice ramène ce qu’elle vit et observe à des considérations d’écrivaine. Tout chez elle finit par converger sur sa table de travail, passera par le filtre de l’écriture. Ses voisins l’invitent à souper. Ils habitent l’étage au-dessus de son logement. On mange sur la terrasse. L’écrivaine constate depuis ce nouveau point de vue, que la réalité qu’elle croyait connaître se transforme lorsqu’ « on vit à hauteur de la cime des arbres. » Elle explore cette différence, décrit le nouveau spectacle qu’elle a sous les yeux. « Je jurerais me trouver ailleurs que dans ma rue. Nous habitons le même immeuble, mais nous ne vivons pas du tout dans le même paysage. » De tout cela, elle tire une leçon : « Il faut m’en souvenir quand je placerai des personnages dans un même lieu. D’un étage à l’autre, on ne perçoit pas exactement la même réalité. » Je note au passage ces deux petits mots, qui marquent une injonction, une sorte de rappel à l’ordre, à l’ordre du roman que l’on écrira éventuellement : « il faut ».

Danielle Marcotte me semble extrêmement soucieuse d’accomplir avec justesse, au meilleur de ses moyens, une œuvre cohérente, pour ne pas dire parfaite. Cette perfectibilité dont elle est consciente est à l’origine des démarches nombreuses qu’elle entreprend dans le but d’étoffer la panoplie des moyens dont elle dispose déjà afin de les consolider et pour en acquérir d’autres dans la mesure du possible. D’où les nombreux ateliers d’écriture qu’elle fréquente, non sans humilité, alors qu’elle me semble pourtant tout à fait en possession de ses moyens, en position de maîtrise.

Mais Marcotte est sévère avec elle-même, exigeante. Elle écrit une énième version de Karen et Adrien, nous en fait lire les premières lignes. Je les trouve excellentes. Or sa critique est cinglante : « C’est un mauvais début. » Elle explique pourquoi. Elle reprend L’accordéon, madame et moi. Y apporte des transformations, le remanie. Évidemment, mais entre autres choses, qu’elle juge tout aussi importantes, elle veille à la vraisemblance de son récit.

Dans un autre fragment, Marcotte parle d’un plombier et d’un couvreur. Ce dernier doit refaire la toiture du cabanon. Rendez-vous avait pourtant été pris, or il « n’est pas venu déposer sa soumission, sous prétexte qu’il pleut. » Conséquemment, Marcotte note dans son carnet : « Voilà précisément le genre de légers soucis que j’oublie de mettre sur le chemin de mes personnages. Rien d’ordinaire n’entrave leur chemin. Il y a la quête et les adjuvants. En face, les opposants, gros, importants, vraiment gênants. Alors que, le plus souvent, ce qui entrave est mineur, mais usant. Il faut plus de pneus crevés, de robinets qui fuient, de litres de lait vides dans mes romans. » Notons à nouveau, cet impérieux besoin, cette obsession chez l’autrice de vraiment bien faire les choses. « Il faut ». Ici, ce « il faut » est commandé par un souci de vraisemblance. Le roman n’est réussi qu’à la condition de donner l’illusion du vrai même dans ses plus infimes détails. D’autres critères bien entendu se rencontrent dans l’évaluation qu’elle fait de son travail.

Fait amusant, la présence récurrente du couvreur est sans doute destinée à alléger le carnet. Il a promis de venir à telle date, mais ne se présente pas; cela se répète et finit par ressembler un tant soit peu à du En attendant Godot. Cela fait sourire. Marcotte est du genre d’autrice à vouloir aussi offrir du plaisir à ses lecteurices. 

Donner du plaisir, soit, mais l’autrice est plutôt surtout soucieuse d’accomplir un véritable travail, lequel, par l’écriture, l’engage en quelque sorte au-delà de l’écriture. L’écriture pour elle étant à la fois une fin et un moyen. C’est dire que le travail de l’écriture est aussi un travail sur soi. Parlant du roman qu’elle est en train d’écrire, suite à des échos qu’elle en reçoit (la romancière sollicite des avis à droite et à gauche), elle écrit : « Au final, mon projet aboutit à un roman rebutant à lire. Ma mission n’est-elle pas, justement, de briser cette coquille dans laquelle je me suis laissée enfermer ? » Le moi de l’autrice et celui de sa personne ne sont pas indissociables. J’insiste sur ce point, le projet que représente le livre recoupe la mission qu’elle tente elle-même d’accomplir, en tant que personne. Tout cela devient fort personnel. La carnettiste en vient à reporter sur son livre, et surtout sur sa protagoniste, la quête que dans sa propre vie elle tente de réaliser. Le personnage féminin du roman est le double de Danielle.

On pourrait longuement s’arrêter sur cela qui chez l’autrice est davantage qu’un thème. La romancière désire écrire l’histoire de celle qu’elle appelle la « femme empêchée ». Dans une des entrées du carnet, Danielle Marcotte tente de définir sa démarche. Cette démarche me paraît très proche de celle de son personnage féminin qui trouve sur son chemin mille et une entraves : « Mon point de vue : celui d’une femme qui rêve grand mais n’arrive pas à décoller. Mes personnages s’agitent comme grenouilles tombées dans le seau de lait, avec l’espoir que le liquide se transforme en beurre et leur fasse tremplin. Ma démarche consiste à reconnaître la situation contraignante, à la nommer, à mettre des mots sur les entraves, à bousculer ce qui empêche d’avancer, à créer — à défaut d’un modèle — au moins un espoir de s’en sortir. » Cette démarche, explicitée au milieu du carnet, l’auteur la relie à la fin de son ouvrage à ce qui lui semble être le possible de sa mission. Son souhait ? « Inventer des histoires d’espoir radical ». Puis, derniers mots de l’ouvrage : « Voilà où je veux m’en tenir. Le registre de la confidence pour raconter des histoires d’espoir radical. Afin d’ouvrir des possibles. Telle est ma mission. »

Une autre des réalités auxquelles auteurs et autrices sont confrontées est l’espèce de dure loi du cirque médiatique. À quoi s’ajoutent les déconvenues que rencontrent les auteurs lorsqu’ils soumettent leurs manuscrits à des éditeurs. Faut-il jouer le jeu du cirque médiatique ? Ferrante ne le joue pas. Mansion, celui qui propose de définir sa mission, « affirme qu’il existe deux personnes en nous : le Moi et l’Artiste. Le Moi peut bien rester discret, s’il le désire. L’Artiste, lui, demande à être poussé, amplifié, exagéré. Au moins dans la définition que nous proposons de lui. En atelier, il suggère un exercice de présentation. » Toute grenouille en fin de compte doit se prendre pour un bœuf. Qui lui accordera de l’importance, si l’écrivain néglige de confectionner son image publique, de l’imposer, d’en imposer par sa posture, voire son imposture ? Ferrante croit que « le livre doit se défendre par lui-même. » Quoi qu’il en soit, Marcotte en vient à « prendre conscience de la vacuité de la quête de reconnaissance. » Elle ne se met pas à l’avant-plan de sa mission, ses livres ne constituent pas le socle où se dressera sa statue, si un jour statue il y a, elle n’écrit pas en se souciant de la gloire. Du reste, bien que certaines de ses œuvres aient été traduites à l’étranger, aient été primées, elle peine à trouver un éditeur pour ce qui deviendra le merveilleux roman qu’est L’accordéon, Madame et moi. Elle se demande si elle est encore dans le coup (« L’ai-je déjà été ? »), elle se sent imposteur.

Vraiment, je suis étonné d’apprendre que la romancière a eu tant de difficulté à trouver une maison pour ce roman : « Je suis fatiguée de lire qu’il n’a jamais été aussi facile d’être publié. Ce n’est pas vrai. Pas pour moi en tout cas, ou pas en ce moment — puisque cela l’a déjà été. Je cherche un éditeur pour L’accordéon, Madame et moi depuis près d’un an. J’en ai approché une demi-douzaine, dont un seul a accusé réception du manuscrit. Faut-il toujours espérer ? Gilles Jobidon m’assure qu’il a déposé son premier manuscrit chez dix-sept éditeurs avant que l’un d’eux ne se risque à le publier. »

Elle poursuit son travail sans relâche. Elle réfléchit. « Un plateau de fruits posé sur une table devant une fenêtre peut lancer l’écrivain vers mille histoires. Son travail consiste à trouver laquelle sera la plus intéressante à découvrir : pour lui d’abord, pour le lecteur ensuite. (Qui, à part moi, s’énerve ici de lire encore le lecteur et l’écrivain, plutôt que la lectrice et l’autrice ?) » Puis, toutefois, malgré l’agacement qu’elle vient de manifester, elle poursuit : « On peut trouver dans la production spontanée autour de ce plateau de fruits de très belles lignes, des phrases mélodieuses, tout à fait évocatrices ; auxquelles l’auteur renoncera, au bout du compte, parce qu’elles ne trouvent pas leur place dans la trame du récit. » Le retour inopiné de l’auteur dans cette dernière phrase est sans doute à lui seul un grain de sable plutôt immense dans les rouages de ce qui se veut une révolution du langage et de la société. Il n’y a pas lieu de désavouer une entreprise visant à assainir les mœurs au moyen de l’écriture inclusive. Laquelle entreprise rencontre de nombreux obstacles. Et d’abord, comme on vient de le constater, chez qui le préconise. Marcotte reprendra ces lecteurices plus loin dans son carnet. Je n’ai rien contre. Cependant j’observe qu’au singulier la chose pose problème. Parlera-t-on d’une lecteurice ou d’un lecteurice. Le neutre en français existe. La corneille ne s’offusque pas, même chez le mâle, d’être une corneille, pas plus que le fauteuil n’est réservé aux hommes, les femmes devant plutôt s’asseoir sur une chaise. Bon ! Nous avons d’autres chats à fouetter.

L’un de ces autres sujets est comme nous l’avons vu le roman L’accordéon, Madame et moi. C’est là un de nombreux plaisirs que procure le carnet de Danielle Marcotte. Il permet de renouer avec ce roman, avec sa gestation, sa trajectoire. Nous apprenons qu’il s’est d’abord intitulé L’Homme qui boite. En novembre 2020, il paraît enfin chez Lévesque éditeur, mais il a connu auparavant maints détours, lesquels ont de quoi étonner si on l’a lu, car il est plutôt inconcevable que les éditeurs pressentis aient pu ainsi lever le nez sur un roman aussi réussi, le mot est faible.

Nous apprenons qu’Émile Ajar, avec La vie devant soi, a permis à la romancière de régler une question qui la préoccupait, celle du point de vue. Parlant d’Ajar, elle écrit : « Pas une seconde il ne décroche du regard que cet enfant pose sur le monde. » L’enfant étant ici le petit Momo. La romancière considère que la manière de faire, l’approche d’Ajar « force le lecteur à saisir la réalité entre les lignes. » Encore une fois, coller à la réalité est chez Marcotte une priorité. Elle trouvera aussi chez Gary la solution au problème que lui posent les négations. On dit ordinairement, tout naturellement, des choses du genre « j’veux pas ». Comment dans un roman écrire « je ne veux pas » sans que cela ne fasse léché, artificiel, trop niveau standard?  L’étude du roman d’Ajar lui indique comment. On le voit, notre romancière poursuit sa quête, il s’agit d’une quête d’imperfection parfaite, laquelle consiste non pas à écrire bien (en observant les standards « académiques » du bien écrire, mais à écrire plutôt au plus proche de la « vraie » parole. L’esthétique recherchée n’a donc rien à voir avec le registre littéraire. Il s’agit en fait d’une esthétique adaptée au contenu, au propos, à la représentation de la réalité que par le roman on tente de circonscrire, d’exprimer;  et cette réalité bien entendu est tout autant celle du monde qui entoure les personnages que celle de leur intériorité.

On le voit, le souci du réalisme est constant chez Marcotte. Au nom du réalisme, à l’instar de Ferrante, elle cherche dans son roman sur le deuil à « faire glisser l’un dans l’autre les passages calmes et des ‘‘tempêtes de sang’’. Elle veut se rapprocher du ton adopté par Foenkinos, « qui aborde avec légèreté les sujets graves, et avec gravité les sujets légers ». Le but recherché par l’autrice est encore une fois de se tenir « au plus près de la manière dont les choses se passent dans la réalité. »

La romancière est avide d’informations susceptibles de nourrir ses réflexions, et ce, dans le but d’enrichir la substance de ses écrits. Chez Pascal Brullemans, elle déniche des observations relatives « à ce qui se passe au mitan de l’amour. » Entre les débuts exaltants où règne la passion et les fins où tout s’étiole ou prend soudainement fin, se situe une zone riche à explorer. Vit-on en couple en sacrifiant sa liberté ? Par manque d’autonomie ? Pour des raisons de pure commodité, de confort tranquille ? « Ces questions sont justement au cœur de Karen et Adrien. »

Pour atteindre ses objectifs littéraires, Marcotte comme on peut le constater n’hésite pas à consulter des experts. Hubert Mansion croit qu’il est important « pour l’artiste, d’offrir une image forte de sa mission. » Les réflexions de Marcotte iront dans ce sens. Elles font, nous l’avons vu, l’objet de son carnet.

« Dominique Alexis, remarquable conseillère à l’intrigue, m’envoie par courriel ses commentaires à propos de mon roman sur le deuil. » Elle « m’encourage à explorer : choisir une scène qui se passera plus loin dans le roman, décider de sa fin, puis de la manière dont elle pourrait commencer. L’objectif est de créer une tension entre le début et la fin. Elle recommande… » Elle recommande… En bonne élève, Marcotte prend des notes.

Son carnet est dédié à Pauline Gélinas, avec le commentaire suivant : « Pour que la conversation se poursuive ». Cette conversation a trait principalement à la littérature, à l’écriture. Les amies s’entraident et se consultent mutuellement. « Je dîne avec Pauline Gélinas, une amie écrivaine. Nous discutons boutique : du bonheur mur à mur ! Elle me confie que, lorsqu’il lui arrive de se demander à quoi sert tout ce travail, cette solitude, elle se rappelle une phrase, un paragraphe qu’elle a lu et qui l’a aidée. Elle se dit que, avec un peu de chance, ses mots aideront peut-être quelqu’un quelque part, un jour. » Ainsi en va-t-il de la mission de Pauline Gélinas.

On retrouve cette dernière plus loin dans le carnet. Les deux femmes échangent alors sur « le thème de la reconnaissance », celui de la « solitude de l’écrivain — qui n’obtient jamais (ou rarement) d’écho à son travail. »

Alors que la romancière s’active à corriger le manuscrit de Karen et Adrien, son amie Pauline lui recommande de « former un comité conseil ». Marcotte se plie à ce qu’elle appelle l’exercice, elle sollicite quelques avis. Elle dialogue également avec son ami Gilles Jobidon, romancier ayant obtenu le Prix des cinq continents. L’exemple de ce dernier l’incite à entreprendre des recherches « pour asseoir vraisemblance et crédibilité. »

Elle pense son roman sur le plan technique : « À chaque nouvelle version — il y en a plusieurs —, Yourcenar repart de zéro, au lieu de construire sur ce qu’elle tient déjà. C’est la technique que Bernard Werber préconise dans ses ateliers d’écriture et ses conférences. » La romancière suppute l’intérêt et la possibilité ou l’impossibilité qu’une telle façon de procéder pourrait représenter dans son cas.

Elle fréquente l’Atelier sur le dialogue offert par Sylvie Massicotte (on y traite des « éléments du code et de l’usage »). Nouvelle occasion pour Marcotte d’accroître la liste de ses « devoirs » : « Je dois retravailler les dialogues pour les rendre plus naturels. Il faut refléter les lacunes du vocabulaire, les hésitations dans l’expression, voire cette chronique et frustrante difficulté à nommer les choses » que l’on constate lorsque l’on se met à l’écoute de ce qui se dit autour de soi dans les conversations les plus usuelles, celles du quotidien, au centre d’achat, dans les lieux publics ou ailleurs. Et puis, on rencontre aussi dans les discussions animées, outre le « bavard [qui] tient le crachoir » le silencieux qu’on ne doit pas négliger : « il faut donner la parole aux taiseux. »  Tout cela évidemment pour renforcer l’illusion de réalité.

Elle lit maints ouvrages où il est question de littérature, comme par exemple, Métier critique de Catherine Voyer-Léger. La lecture de cet ouvrage l’amène à déclarer que ses romans appartiennent à la catégorie des romans « populaires ».

Lisant Métier critique de Catherine Voyer-Léger, elle note dans la marge du livre : « C’est le problème avec Karen et Adrien. Sentiment que quelque chose est incomplet ». Puis, elle commente : « J’ai peut-être négligé le portrait social, le choc des cultures — québécoise et suisse, littéraire et politique — entre Karen et Adrien. Je n’ai sans doute pas assez développé le poids du personnage public qu’est Adrien, pas suffisamment pour le donner à comprendre. Mais … est-ce de cela dont je veux parler ? »

Cette question, je crois, témoigne ici non pas des doutes, mais bien plutôt des forces de Marcotte, de l’autonomie de son propre jugement. Elle a beau glaner des conseils à droite et à gauche, elle sait pertinemment bien de quoi elle veut parler, elle sait également comment elle veut en parler. D’ailleurs, même si Voyer-Léger considère, selon ce qu’en rapporte Marcotte, que les véritables œuvres littéraires entretiennent un dialogue avec l’espace social et proposent des « innovations sur les plans du fond ou de la forme » — et sont alors non pas « populaires » mais franchement « littéraires » — , l’essayiste admet que « [t]out le monde écrit la fiction qu’il veut, sur ce qu’il veut, comme il le veut. »

Voilà une Marcotte adoubée, autorisée en quelque sorte à se donner davantage confiance. Libre à elle, si elle y tient d’écouter ce que X et Y ont à proposer comme technique ou méthode de travail, elle peut voler de ses propres ailes.  C’est d’ailleurs ce que confirment les commentaires de lecture du Pigeon décoiffé. On lui fait savoir que L’Accordéon, Madame et moi est un manuscrit de « haut calibre ». Selon le Pigeon décoiffé, le manuscrit est « publiable », « excellent ». Le Pigeon témoigne des qualités littéraires de son travail : « L’écriture est l’un des points forts du roman ». Ces propos rassurent la romancière. Elle réalise qu’il y a là « de quoi étouffer les doutes relatifs à [son] talent ». Tout cela est fort encourageant. Ce qui l’est moins, c’est le silence des éditeurs. Alors que le Pigeon décoiffé parle d’un « récit universel, tant dans le propos que dans le registre », aucun éditeur ne donne signe de vie.

Danielle Marcotte écrit : « Souvent je me suis ennuyée dans les romans ‘‘littéraires’’. Cela m’est rarement arrivé avec les romans ‘‘populaires’’, même si leur style m’irrite régulièrement ; il souffre trop souvent de négligence, cède ici et là à la facilité. »

Le credo littéraire de Marcotte, son idéal me semble honorable, est en un certain sens véritablement classique. Certaines conventions étant conventionnelles en raison des résultats auxquels elles ont conduit, il n’y a pas de mal à s’y conformer : « Une écriture simple, lumineuse, qui ne courbe pas l’échine devant les difficultés, mais s’en joue sans en avoir l’air ; qui essarte, épierre, nettoie la voie et laisse le lecteur avancer dans l’œuvre tous sens tendus, l’intelligence aux aguets. »

Nous ne sommes pas loin de Fénelon. Ce dernier considérait que l’écriture consiste en une série d’opérations entreprises par un auteur dans le but de réduire celles que doit accomplir le lecteur. Fénelon dit que l’auteur doit « [aller] au-devant du lecteur ». Il doit accomplir son travail de manière à aplanir les difficultés de lecture : « Quand un auteur parle au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre, pour en épargner à son lecteur. » Il ajoute : « Afin qu’un ouvrage soit véritablement beau, il faut que l’auteur s’y oublie, et me permette de l’oublier. Il faut qu’il me laisse seul en pleine liberté. » Il me semble que Danielle Marcotte ne peut que partager un tel avis. Sa prose m’en persuade.

La romancière s’inscrit au Camp littéraire Félix. Robert Lalonde recommande dans le cadre d’activités relatives au carnet de faire « sec et dru », le carnet selon lui étant « plus une affaire d’allusions que de certitudes, de questionnements que de convictions. » Il suggère de le « [laisser] la patte en l’air. » À cette proposition, Marcotte réagit en écrivant ceci : « Je comprends que c’est l’impression qu’il faut donner : celle du souffle premier, du mouvement naturel, de l’élan dynamique et spontané. »

Ce dernier commentaire me paraît révélateur de l’approche de Marcotte, de ce que l’on pourrait appeler sa stratégie littéraire. L’écrivaine à mon avis doit être rangée du côté de ce que Paulhan appelle les Rhétoriqueurs. Je renvoie aux ouvrages du Français si l’on tient à en savoir davantage au sujet de ces derniers. Je me borne à rappeler qu’à ses dires la littérature chez les Rhétoriqueurs est conçue de manière plutôt humble, en ce sens qu’un auteur (on ne parle pas d’autrice à l’époque de Paulhan) est davantage un artisan qu’un illuminé. Le Rhétoriqueur utilise des outils, il peut accroître leur quantité et améliorer par la pratique l’usage qu’il en fait, acquérir une plus grande dextérité dans leur maniement. Aussi Marcotte, perfectionniste en tout ce qu’elle entreprend sur le plan littéraire, croit-elle que dans l’art du carnet, qui jusqu’à un certain point relève et ne relève pas de l’art, il s’agit de procéder en usant de certaines techniques correspondant à une manière de lâcher-prise, dans le but express de donner une certaine « impression » de liberté. Je ne sais pas, pour ma part, si le ou la carnettiste doit veiller à produire quelque effet que ce soit, c’est-à-dire procéder en calculant ses effets, en dosant ses imprécisions, ses hésitations, en s’efforçant à ne pas trop se forcer. À vrai dire, l’écrivain entretient avec la sincérité et le naturel de l’expression, avec la sincérité également, des rapports plutôt ambigus. Les mots, comme on le sait, font son affaire. Celui qui tient un carnet est conscient du fait que s’il ne le tient que pour lui-même, il est toutefois possible que son carnet voie le jour. Idem pour sa correspondance. Écrire est pour lui un geste devenu naturel, et tout naturellement il y a toujours pour lui quelqu’un à l’horizon de ses phrases, toujours de l’autre à l’autre bout de ses phrases. Cette conscience de la présence de l’autre altère l’écriture du carnettiste-écrivain. Comme il ne jette pas dans son carnet des phrases adressées à aucun autre destinataire que lui-même, il recourt à la panoplie rhétorique, mais ce n’est pas alors dans le but de donner l’impression fausse d’un abandon, d’une négligence, voire d’une nonchalance. Il ne travaille pas à bien négliger ses écrits, à les contrefaire de manière à ce qu’ils aient l’air d’être écrits mine de rien. Leur spontanéité n’est pas feinte, ne résulte pas d’un effort concerté.

Dans le paragraphe qui suit cette injonction, ce « il doit » de Lalonde, Marcotte pose une question tout à fait pertinente. Elle se demande si elle doit renoncer à ce qui pour elle est devenu naturel, elle parle ici de sa prédilection pour la domestication de ses élans, de ses efforts afin d’obtenir une structure solide et le mot juste. « Dois-je renoncer à ma nature? » Elle pose la question tout en connaissant la réponse. Si dans le roman, comme le mentionne une Catherine Voyer-Léger, l’on peut faire ce que l’on veut et comme on le veut, pourquoi en serait-il autrement dans un carnet, quitte à ce que son nom, celui de carnet, en vienne à changer de nature? Ce qui à mon avis est déjà fait dans la mesure où dès qu’un écrivain y consigne quoi que ce soit, le carnet se trouve implicitement adressé à autrui et par conséquent, même minimalement, fait alors l’objet d’une fabrication, d’une falsification tombant sous le coup de ce « mentir-vrai » qu’est toute œuvre littéraire.

J’observe que dans celui de Danielle Marcotte le lecteur en vient à rencontrer ce que j’appelle des trous noirs. Ce sont des zones du texte où les référents brillent par leur absence. L’autrice sait très bien de qui ou de quoi elle parle, mais elle reste volontairement vague. Tout se passe comme si elle se pliait à l’injonction de « la patte en l’air ». Tout se passe comme si elle avait chassé le naturel qui la pousse, comme elle le dit elle-même, à « domestiquer [ses] élans, à structurer [ses] phrases » et donc à veiller à ce que tout soit clair et, comme on ajoutait autrefois, net et précis.

Je parle de trous noirs, non de ceux des espaces infinis, mais de ceux que laissent dans un texte des silences. Il y a trou noir lorsque l’autrice maintient ses lecteurices à l’ombre de ce qu’elle dévoile. Par exemple, lorsqu’elle réfléchit à Karen dans le passage suivant : « Cette soif de vérité, à laquelle je tiens, doit être mieux déployée. Elle ne peut en tout cas pas dépendre de la seule trahison de Simon. Il y a quelque chose du père, bien sûr. » Qui est Simon ? Qui est le père ? On ne le saura pas. Pas plus qu’on ne saura qui est Colin Francœur ou le personnage de Mustapha, dont on ignorera du reste à quelle œuvre il appartient. Ces trous noirs, ces minces fragments de quelque chose qui nous échappe auraient, je crois, leur place dans un carnet que l’on garde pour soi. Mais de toute évidence, Marcotte sait en écrivant, puis surtout en publiant son carnet que celui-ci sera lu. Les nombreuses notes en bas de page témoignent de cette conscience, qui répondent à un souci de clarté dont pourtant jamais elle ne semble chercher à se départir.

J’ai mentionné au tout début de ce billet que cet ouvrage est agréable à lire. Il m’a permis de faire d’intéressantes découvertes; il m’a entre autres incité à m’interroger sur la nature même du carnet, sur son dévoiement. D’instrument servant à noter dans une forme provisoire ce qui par après trouvera son accomplissement dans une forme fixée sur de plus solides assises, il est devenu objet institutionnalisé obéissant à des prescriptions d’ordre littéraire. Il faut ceci, il faut cela. Eh bien, oui et non. Le carnet fait pour soi seul diffère de celui que l’on destine à la publication. Le premier ne fait pas semblant d’avoir la patte en l’air. La patte est véritablement en l’air. Le second, le carnet littéraire, puisqu’il est destiné à la lecture, obéit aux impératifs littéraires, en se jouant bien entendu des conventions, en les transgressant si l’auteur ou l’autrice en décide ainsi. On y retrouve la liberté mise en avant par une Catherine Voyer-Léger.

Le carnet : notes comparables à ce qu’on peut lire dans la correspondance d’un Flaubert, prises dans l’intention de mener à une éventuelle Bovary, écrites librement, au fil de la plume, « au bonheur la chance » comme dirait Gilles Jobidon. Lorsque le carnet est écrit aussi serré que l’est Madame Bovary, avec autant de minutie, du genre seyant si bien à Danielle Marcotte, le carnet devient alors œuvre littéraire, faux carnet si l’on veut, mais néanmoins carnet, excellent en raison de son achèvement et bien entendu de la matière qui y est traitée ainsi que du traitement qui en est fait.

Je recommande vivement la lecture du carnet de madame Danielle Marcotte. J’ai insuffisamment vanté ses mérites, entre autres ceux de l’écriture, remarquable à plus d’un titre. Mes nombreuses digressions ont peut-être irrité mes lecteurices. À ma décharge, j’attribuerai ces débordements à la réflexion qu’entraîne inévitablement un tel ouvrage. On veut y réagir. Ne serait-ce que pour rappeler à son autrice qu’elle peut aussi compter sur les puissances de l’imagination.

Cela dit, je referme ce carnet avec la conviction que Danielle Marcotte n’a de conseils à recevoir de personne.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

8 commentaires sur « Danielle Marcotte : Mission : les possibles : Carnet littéraire : Lévesque éditeur : 2022 : 144 pages »

  1. Oh comme je me sens moins seule dans ma modeste expérience d’auteure. Ces belles « missions possibles » de Marcotte sont inspirantes, consolatrices, et impressionnantes. Merci pour le compte-rendu, cher Daniel.

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  2. Daniel,
    Rarement a-t-on le bonheur d’être lu avec plus d’attention que celle que vous accordez à nos textes. Ça me souffle de pénétrer mes écrits à travers vos mots. De découvrir des aspects de mon travail ou de moi que je n’avais pas soupçonnés, du moins pas de manière aussi claire. Ou des aspects sur lesquels je ne croyais pas avoir ouvert si grand la porte.
    Le perfectionnisme
    Mon ex-conjoint avait l’habitude de clamer : « La perfection n’est qu’une étape ». Son credo a fortement marqué nos enfants qui ont cru, à tort, qu’ils ne parviendraient jamais à donner satisfaction à leurs parents. (Pourtant, chacun sait qu’il y a des buts plus intéressants et importants dans la vie. Je croyais, de mon côté, les avoir encouragés à se tromper souvent et dans de nombreux domaines, puisque c’est de cette manière qu’on apprend.) Cela dit, cette pensée me semblait contenir un fond de vérité. Tout n’est-il pas perfectible ? Pierre-Alain (le grand amour arrivé tard dans ma vie, l’époux, le frère, l’ami, l’âme sœur trop tôt disparue) assurait, lui : « Le mieux est l’ennemi du bien. » C’est à son côté que j’ai appris à lâcher (un peu) prise. Aussi, vos propos sur mon perfectionnisme m’ont-ils à la fois surprise sans m’étonner vraiment. Je croyais m’être corrigée de mes travers, mais on ne renonce pas si facilement à sa nature, qui est têtue comme un myosotis frayant son chemin entre deux traits d’asphalte. J’ai lu, depuis, que le perfectionnisme pouvait être une réponse à l’anxiété – hypothèse qui ne me renverse pas non plus. L’anxiété est une vieille compagne. Je ne me referai pas. Encore moins sur le plan de l’écriture, car… les écrits restent ! (Sourire)

    La féminisation des termes
    « Qui, à part moi, s’énerve ici de lire encore le lecteur et l’écrivain, plutôt que la lectrice et l’autrice ? (…) auxquelles l’auteur renoncera » Aie ! Me voilà prise en flagrant délit d’incohérence ! Voyez, on ne se relit jamais assez attentivement. (Sourire) Vous avez raison, ce combat n’a toujours pas trouvé SA solution. N’empêche, quand il m’arrive de tomber sur une piste prometteuse, je lui accorde d’emblée une oreille (un œil) favorable. Toute ma vie, je me suis sentie exclue ou en marge de mes lectures, parce que noyée dans la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin, dans ce faux « neutre » dont vous parlez. Faites-en l’expérience ! Lisez l’essai de Martin Gibert, Faire la morale aux robots, paru chez Atelier10. Nous en reparlerons. (J’ignore si vous avez déjà lu cet essai. Votre blog ne propose pas d’outil de recherche autre que par date. Outre l’expérience à laquelle je vous convie, le texte propose une réflexion fort pertinente sur l’éthique des algorithmes grâce auxquels on programme les robots.) Ou alors faisons du féminin le nouveau neutre. (Pas de panique, je rigole.)

    La fausse spontanéité du carnet
    Vous écrivez : « Cette conscience de la présence de l’autre altère l’écriture du carnettiste-écrivain. » Connaissez-vous des scripteurs n’ayant pas conscience qu’il y a au moins un risque d’être lu ? L’écriture est un acte de communication. Il y a toujours un destinataire. Toute écriture est affectée ne serait-ce que par la possibilité qu’un œil se penchera éventuellement sur la page. L’altération que vous évoquez fait partie intégrante du processus d’écriture. On ne peut pas imaginer une écriture « pure » et la comparer avec une écriture altérée par la conscience de l’autre.
    Ce carnet a été écrit entre 2014 et 2020. Je n’ai pas compté le nombre de pages du carnet original. Le manuscrit soumis à Robert Lalonde en comptait près de trois cents – et j’étais loin d’avoir tout conservé. Le gros du travail a donc consisté, dans un premier temps, en un important élagage. Ce qui faisait trop « journal », Robert conseillait d’entrée de jeu d’y renoncer, ainsi qu’à tous les passages redondants ou comportant des anecdotes sur le milieu n’ayant pas rapport immédiat avec mon travail. Sous sa direction, je me suis donc appliquée à ne conserver que les réflexions illustrant mon approche, mes doutes, mes espoirs ; et tout ce qui, dans le quotidien et la routine, nourrit mon travail. Les cent cinquante pages du manuscrit sont constituées des paragraphes qui ont résisté aux relectures successives. J’ai corrigé une coquille ici, empêché une répétition de terme là, aménagé ailleurs une transition. Sans plus. Elles peuvent donc être lues comme un « premier jet », une écriture spontanée.
    Ainsi, la présence récurrente du couvreur n’est pas une stratégie visant à alléger le propos. Cette histoire de toiture à réparer s’est bel et bien étendue sur une année, voire un peu plus. On doit à l’irritation que me causait la négligence des ouvriers l’apparition de leur présence dans le carnet. D’avoir à les rappeler constamment à l’ordre m’empêchait de me concentrer sur mon travail.
    Vous avez raison de rapprocher l’écriture du carnet de l’expérience épistolaire. En fait, mon genre privilégié a, de tout temps, été l’art épistolaire. Rien ne satisfait autant que d’écrire à un destinataire dont je sais qu’il (ou elle – sourions!) me lira et qui, je l’espère, me répondra.
    Ce que j’aime du carnet, c’est que je m’écris à moi-même. Je sais que je serai lue plus tard bien sûr : par moi. Je souffrirais énormément de découvrir alors que j’ai bâclé mon travail. Aussi, spontanément, j’y mets la forme, je soigne le contenu, je tente de me concentrer sur ce qui compte. En rédigeant ces pages entre 2014 et 2020, pas un instant je n’ai pensé les destiner à qui que ce soit d’autre qu’à moi. Ce n’est que lorsque j’ai reçu la proposition du camp littéraire Félix de suivre un atelier avec Robert Lalonde que j’ai réalisé que cette production pouvait constituer un quelconque intérêt pour des tiers.
    Tenir carnet m’aide à fixer des idées dans le chaos de la création. Tenir carnet me repose, surtout, de l’écriture romanesque ; précisément parce que je n’ai pas à me soucier du lectorat. Évidemment, cette belle innocence m’a quittée fin 2020. Je sais désormais que mes carnets peuvent être lus par d’autres que moi. Quand on compte dans son lectorat un lecteur aussi méticuleux que vous, cette perspective a de quoi susciter l’enthousiasme.
    Amicalement,
    Danielle

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    1. Merci Danielle. Je viens de lire votre réponse. Je la relirai. Elle ajoute à notre échange et nos lecteurs et lectrices la liront avec profit. Merci. Dans l’attente de lire votre prochain roman. Je vous salue.

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  3. Je reconnais le grand amoureux des oiseaux: «La corneille ne s’offusque pas, même chez le mâle, d’être une corneille…» En plein dans le mille de la révolution actuelle des genres!
    Quel privilège d’avoir une double vue des coulisses des oeuvres de Madame Marcotte grâce à sa généreuse contribution à ton blogue.

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