Pierre Ouellet : Derniers recours : Essai : Illustrations de Christine Palmiéri : Les Éditions Mains libres : 2022 : 238 pages

Il y a quelque chose de simple dans les ouvrages de Pierre Ouellet. Au cœur de sa démarche se trouve une aspiration quasi enfantine, claire comme de l’eau de roche, venue d’une source souterraine. Sa vie durant, le poète aura tenté de préserver la limpidité de ses sources, d’en faire jaillir des fontaines de mots et d’idées, des flots de paroles ou plutôt des geysers de mots. Sourcier, un peu sorcier peut-être, poète à coup sûr qui d’hier à demain s’abreuve à ce qu’il appelle sa Grande Enfance.

Cette simplicité toutefois n’est pas évidente. Qui ouvre un livre de Ouellet pour la première fois croit s’aventurer au cœur d’une vaste forêt; il craint bientôt de s’y égarer. La simplicité des écrits de Ouellet ne se révèle qu’au fil de la lecture, lecture dont on risque, il est vrai, de perdre le fil au moindre détour, car il est des questions dont on ne fait justement pas le tour facilement. Celles qui hantent et sollicitent Ouellet exigent de sa part un traitement qui n’a rien de simple. Elles impliquent un labeur qui n’a rien d’enfantin.

Tous les moyens sont mis en œuvre par le poète pour parvenir à ses fins. Il écrit en homme outillé, disposant d’une vaste panoplie d’instruments, oratoires il va sans dire, mais également intellectuels. Son savoir est impressionnant, celui d’un érudit. Des fées se sont penchées au-dessus de son berceau. La tradition veut qu’on naisse poète. « C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur / Pense de l’art des vers atteindre la hauteur : / S’il ne sent point du ciel l’influence secrète, /Si son astre en naissant ne l’a formé poète / Dans son génie étroit il est toujours captif ; /Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif. » Ouellet a des lettres, mais elles ne doivent pas grand-chose aux épîtres de Boileau, au « Chant premier » de son Art poétique. Notre poète a fait ses classes, entrepris de longues études, est devenu professeur. Mais il n’a rien d’un classique. Selon Boileau « tout doit tendre au bon sens ». Ouellet n’est pas de cette école, il est d’une école buissonnière, ce dont fait foi son État sauvage, ouvrage foisonnant qui témoigne du contraire, à savoir que tout ce qui vaut d’être conçu tant bien que mal ne s’énonce pas toujours clairement. Certaines clartés sont quelque peu obscures. Dans le roman, tout comme dans ce Dernier recours, l’on ne saurait accuser Ouellet de chercher sa pensée sans la trouver jamais nulle part, car le poète trouve ou en tout cas cherche et, pour peu que nous le suivions dans les méandres de son discours, nous cherchons et trouvons avec lui.

La littérature pour Ouellet ne correspond pas à un simple exercice consistant à formuler plaisamment des joliesses, d’amusantes historiettes, de simples divertissements. Elle est engagement de l’être tout entier, expérience des limites comme on disait au siècle dernier, quelque chose de risqué dont on trouvera l’équivalent chez le Leïris de L’âge d’homme, dont j’aurai surtout conservé, précieusement il est vrai, la saisissante image de cette corne de taureau à laquelle l’écrivain, tel le matador, doit se mesurer, sa vie n’ayant de prix qu’à l’aune de cette ultime confrontation, de ce danger qu’il faut affronter pour atteindre aux foudres de sa propre vérité.

La complexité du travail de Ouellet répond, me semble-t-il, à un projet de préservation autant que de découvertes. Un feu dont on a hérité ne doit pas s’éteindre. Tout entier tourné dans la direction de l’avènement où l’on se réconcilie véritablement avec l’être, œuvrant à la rencontre de la source lumineuse (où naquirent nos êtres singuliers ainsi que l’univers) et de la dureté de la nuit où s’inscriront nos toutes dernières paroles, notre tout dernier souffle, Ouellet écrit tout simplement parce qu’il est en vie et que pour lui vivre et écrire participent d’un même élan, d’une même nécessité. Chez lui, les temps d’hier, d’aujourd’hui et de demain se rejoignent. À l’heure où sonnent pourrait-on dire tous les glas de la Terre, le poète maintient vivant le feu de la caverne, il souffle jusqu’aux étoiles les escarbilles de ce feu. Parle-t-on ici en images ? Il me semble qu’il faille prendre au pied de la lettre toute parole imagée de Ouellet. Le poème chez lui dit-il la vérité ? « J’écris pour perpétuer dans la tête des gens ce son fondamental dans lequel on reconnaît le bien-fondé, la bonne foi, l’authenticité, bref, la véridicité, ce qui « parle vrai » bien plus qu’il ne « dit le vrai », qui se dit moins qu’il ne se parle […] ».

Parler vrai. Oui, nous entendons bien ce que cela signifie. Mais pour dire quoi ?

J’imagine un lecteur. Il vient de parcourir la moitié de l’ouvrage de Ouellet. On lui demanderait à brûle pour point ce qu’il est en train de lire. Voici à peu près ce qu’il pourrait répondre.

« Je lis un essai. Il y est question de littérature. L’auteur y développe une pensée riche. À vrai dire, je ne saurais la résumer. Je ne sais même pas s’il y aurait intérêt à le faire. On risquerait de la réduire, de l’appauvrir. D’ailleurs, je ne m’y risquerais pas. C’est que cette pensée est indissociable de l’écriture qui la porte; résumer, ce serait comme retirer de l’eau un cachalot ou trop longuement une sirène. Ce serait détacher une âme de son enveloppe corporelle. Non, c’est vraiment dans le mot à mot, dans l’enroulement des phrases, dans le remuement de leur marée que ce qu’écrit Ouellet prend tout son sens. Voilà ce que je lis. Je peux difficilement en dire davantage. »

À ce lecteur qui semblerait alors se dérober, il faudrait rétorquer qu’il donne un peu trop rapidement sa langue au chat. Ce à quoi il aurait beau jeu de répondre :

« Je veux bien apporter quelques précisions sur ce qui précède. Dire, par exemple, ce qui me retient dans ces pages. Car assurément j’en poursuivrai la lecture et voici pourquoi. Ouellet est un écrivain tout à fait singulier. Ce qu’il écrit n’a rien d’insignifiant. En y mettant du mien, en collaborant activement à ce que le texte produise en moi quelque effet, mon labeur m’apporte davantage que ce que j’y peux investir d’effort. Un texte aussi exigeant me récompense page après page. Du reste, je sais gré à son auteur d’avoir ménagé pour ses lecteurs des pauses tout au long de son essai. Je ne sais si cela vaut pour les autres, mais dans mon cas, de telles haltes, où reprendre mon souffle, en ponctuant une suite de chapitres plutôt brefs sont à mes yeux tout à fait salutaires. On lit lentement, à son rythme. On revient sur ses pas. Il m’arrive d’éperonner ma vieille monture, de fouetter ma paresse. Quoi ! J’aurais sous les yeux à chaque instant des pages aussi fortes, où se plie et déplie parfois une seule et même longue phrase, et je ne prendrais pas la peine de les savourer pleinement ? Chaque page est constituée non pas de pierreries vaines et parnassiennes, mais le scintillement du sens et la forme d’où il émerge forcent en quelque sorte l’admiration. Outre les beautés dont il parsème ses écrits, un auteur me parle, depuis une certaine hauteur il est vrai, faisant pleuvoir sur ma tête non pas des confettis, mais bel et bien une fine lumière de sens, de questionnements et d’illuminations. J’assiste au déploiement d’une pensée que je ne saisis pas toujours. Je dois me ressaisir et m’appliquer davantage pour y parvenir. Cela n’est pas simple, mais à travers ce qui me « parle vrai » je sens la présence d’un homme, qui parle au plus près de sa « véridicité », qui à mes côtés remue ciel et terre afin de ne pas perdre pied dans notre monde qui à la fois commence et vacille sur ses fondements. Car dans ce qui prend fin s’inaugure pour Ouellet une parole nouvelle, comme si le Verbe jamais n’en finissait de se faire chair. » 

Ici, il faudrait que notre lecteur s’interrompe, qu’il fasse enfin silence, qu’il retourne au texte afin de prendre acte du feuilleté de son mot à mot, de ce qui s’en élève. Notre lecteur a beaucoup dit, mais il n’a encore rien dit. Nous n’avons que faire de ses premières impressions. Il ne manque sans doute pas de flair, mais de ce grand poème qui souffle sur lui, il se pourrait qu’il n’ait saisi que des bribes. Or il a raison au moins sur un point. Raison de laisser entendre qu’il n’y a pas de parole en l’air chez Ouellet autrement qu’ailée et apte au vol. Il faut entendre cette parole dans son intégralité. S’envoler avec elle n’est possible qu’à cette condition. Faire autrement, ce serait se contenter de glaner les plumes éparses laissées au sol par cet albatros au moment de son envol, ce serait suivre de nos yeux myopes le fin duvet de ses mots essaimés au loin dans le vent qui souffle. Nous n’avons nul besoin d’un tel interlocuteur. Qu’il aille son chemin, le nôtre s’ouvre devant nous.

Que nous réserve donc la suite de ces Derniers recours ? Et s’ils sont réellement les tout derniers, que pourra leur ajouter le second poème-essai de ce volume ? Je l’ignore, mais je sens que ce deuxième opus sera également un essai-poème. Il s’intitule Souffler. J’imagine mal que le poète en le concevant ait abandonné l’ambition démesurée qu’il exprime et réalise somme toute dans la plupart de ses ouvrages, qui consiste à n’écrire qu’une seule et longue phrase, inspiration, expiration, se déroulant sans fin, comme la marée, depuis son premier jusqu’à son dernier souffle.

*

J’avais commencé à écrire sur Derniers recours avant d’en avoir terminé la lecture. Voilà qui est chose faite. Je referme à l’instant ce livre. Comme pour tout ouvrage qui se tient, il est fort difficile, sinon impossible, d’en présenter un commentaire qui lui rende véritablement justice.

Il est un peu de mon devoir ici non de juger cette œuvre, mais d’en proposer une présentation pertinente, de sorte que mon lecteur puisse être en mesure de saisir si cet ouvrage s’adresse ou non à lui. C’est là une vérité de la Palice, les qualités intrinsèques, ou celles que l’on prête volontiers à une œuvre, constituent plutôt pour certains des défauts évidents. Ainsi, l’on goûtera ou non la prose de Ouellet. Exigeante aux yeux des lecteurs que trop de lumières aveugle, inspirante pour les autres, dont je suis, sinon je ne prendrais pas la peine d’écrire à son sujet. La prose de Ouellet peut poser problème en raison de sa richesse, de son élévation et aussi de ce qui s’apparente purement et simplement à des périphrases. Pour d’autres raisons encore. C’est que, comme en témoignent les deux grands textes de ce livre, l’auteur a du souffle, il est inspiré. Chez lui, la besace langagière est remplie à ras bord, les mots arrivent aisément en larges bandes emplissant toute la page et allant même jusqu’à en déborder. Il l’admettra volontiers; du reste, c’est voulu de sa part, concerté, appelé de tous ses vœux : un livre est ouvert quand bien même on le referme. C’est-là bien plus qu’une simple question de poétique : on le voit dans Souffler, le second essai du livre dans lequel il aborde la conception qu’il se fait du poème, de la Parole. Sa pratique et ses réflexions l’ont conduit à croire qu’un livre ne se termine pas à la dernière page. Selon lui, même une fois écrits « tous les livres continuent de s’écrire », du moins parle-t-il ici des livres tels qu’ils se présentent à son esprit, ces livres étant ceux que porte le Souffle. Ce qu’il appelle le Poème, parce que porté par le souffle de la Parole « n’aura jamais de bout ».

« Aller au bout du souffle, c’est aller au-delà de sa vie : dans celle de la Parole qui n’a pas de bout, que des bords d’air à l’infini, qui débordent de partout. Le Poème ? L’échelle que le ciel nous tend pour qu’on ne quitte pas cette terre en descendant mais en accédant à l’air qui nous prolonge par le haut, par le dedans, nous gonfle d’oxygène vocal qui nous rend aussi légers et volatiles que notre âme peut l’être lorsqu’on aime ou est aimé, que l’émotion la plus vive la soulève plus haut que notre cœur ou notre esprit. »

Cette définition du Poème est-elle également valable, à supposer qu’elle le soit, lorsque l’on cherche à définir ce qu’est le poème sans majuscule ? La question est peut-être sans intérêt, car l’auteur, me semble-t-il, n’a pas vraiment l’intention de définir quoi que ce soit ; pour lui, définir le Poème correspond j’imagine à y mettre fin, à freiner l’expansion du mouvement ascendant de la Parole. Le Poème ne se « finit » jamais ou à tout le moins ne peut être enfermé dans le concept qui en restreindrait l’action. Quoi qu’il en soit, pour savourer pleinement la pertinence de ce dernier extrait, il faut lire l’ouvrage tout entier. Dans le cas contraire, risquent de se produire des malentendus conduisant au rejet pur et simple de la proposition qu’on y peut trouver. On objectera que de telles assertions sont truffées d’incongruités, que parler d’ « oxygène vocal » dépasse l’entendement. Or, qui se montre attentif au discours de Ouellet ne peut vraiment lui adresser de semblables reproches. L’usage de la métaphore ne mène pas directement à l’incohérence. Une vision personnelle du monde et de la littérature, des vues élargies sur les pouvoirs de la Parole ne relèvent pas, du moins ici, de l’hallucination, voire du délire. L’auteur, certes, fait un usage particulier du langage; en poète qu’il est, il se montre rebelle à de plates et aliénantes conventions langagières, miroirs de celles brimant nos existences, encarcanant nos faits et gestes, empoisonnant nos âmes, emprisonnant nos esprits.

Lire attentivement l’ouvrage ne conduit cependant pas à adopter aveuglément chacune des positions qu’y adopte l’auteur. On peut sur certains points se montrer rétif à ses vues, émettre des réserves, mais sa démarche pour étonnante qu’elle paraisse est remarquable de cohérence. Seulement, c’est là une cohérence hors du commun. Elle déstabilise. Elle est stimulante, ouvre sur des perspectives qui, c’est le moins qu’on puisse dire, déplacent de l’air, donnent à respirer, à aspirer à plus haut que soi. Le poète, en recourant à la Parole, tente d’ouvrir toutes grandes les portes des prisons dans lesquelles nous nous sommes laissés enfermés on pourrait dire depuis toujours, du moins depuis une certaine chute. Nous croulons « sous le poids de l’Histoire et de l’Humanité : il faut se hisser au-dessus de sa condition d’homme […] ».

Chez Ouellet, rien ne met fin à ce qui n’a pas de fin, c’est-à-dire au Poème qui va et gonfle en amplitude, s’émancipant dans son mouvement perpétuel, « par vagues, ondes, vibrations sonores, allant dans toutes les directions en une ambassade que rien n’interrompra, pas même le silence qui a fondu sur nous depuis, pas même le non-sens ni même l’absence de réponse auxquels on se résigne aujourd’hui. »

On le voit, Ouellet ne parle pas de la pluie et du beau temps, il ne cause pas littérature en dilettante, ni même en universitaire bardé de diplômes. Son livre n’est pas un ouvrage de théorie littéraire, il s’agit plutôt d’un livre de poète, c’est un poème-essai ai-je dit plus haut, bien qu’il n’en soit pas tout à fait ainsi. Or il n’est indiqué nulle part dans cet ouvrage à quelle catégorie du discours il appartient, de quel genre il se réclame : roman, poème, essai ? Ni sous le titre ni ailleurs il n’en est fait mention.

D’un essai, il faut s’attendre à ce que des idées y soient formulées, mises en avant, des opinions émises, des questions soulevées. C’est le cas ici, mais ce peut l’être également dans les romans, et Ouellet dans les siens, par exemple dans État sauvage, ne s’empêche pas, tant sa parole est libre, d’énoncer des idées, que ce soit par la bouche de ses personnages ou de son narrateur, des idées qui, par ailleurs, sont reprises de livre en livre en autant de variations sur des thèmes qui sont plus que de simples thèmes littéraires, d’où leur nécessaire résurgence de livre en livre.

Ouellet donc prend position dans ces Derniers recours. Il livre la conception qu’il se fait de la littérature, plus précisément de la Parole et du Poème. À quoi tient cette position ? Ces positions, devrais-je dire. La quatrième de couverture de l’ouvrage ainsi que sa postface, signée Yannick Haenel, nous éclairent sur ce point. Or la vraie lumière, c’est évidemment dans les pages de l’ouvrage qu’on la trouve. Elle est relative à un combat livré contre les diverses formes que prend notre aliénation. Elle réfléchit la lumière de Dieu, s’y substitue, Ouellet ayant bien pris soin de tourner la page sur son immense absence, ce trou béant qu’a laissé en tombant sur le sol la disparition de Dieu. Avec la mort du sacré ressuscite en l’homme une nouvelle forme de sacré. Elle consiste à se laisser transfigurer par les forces vives de la Parole. Enfin ! Ouellet formule tout cela bien différemment, dans son style unique, style qui est plus qu’une simple affaire d’ornementations et de phrases bien tournées, style que l’on retrouve de livre en livre, comme l’on retrouve ce que faute de mieux j’appelle les idées du poète. Lisant Derniers recours, me reviennent en mémoire des passages de Port de terre, ceux où le poète descend dans son kiosque sis sur le bord de la rivière, y écrit ce qui s’approche des mots de la fin, où il fait ses adieux à ce qu’il aura été, se préparant à n’être bientôt plus que fine poussière, lui-même logeant bientôt tout entier dans ses livres, dans la Parole qu’il nous aura laissée. Ou alors, lisant telle page, je me disais qu’elle venait en écho à L’état sauvage, qu’elle eût pu y figurer sans nullement le défigurer. Puis, survenaient sous mes yeux des passages de l’entretien que l’auteur a accordé récemment à Gérald Gaudet, on les retrouve dans Parlons de nuit, de fureur et de poésie. Ces pages nous éclairent sur la nature du travail de Ouellet. Je dis « travail », or ce terme ne rend pas justice à l’entreprise du poète, à ce que, parlant d’un autre livre de l’auteur, Yannick Haenel appelle « ce grand livre de véhémences intimes et cosmiques ». Il écrit aussi qu’on trouve chez notre poète une « injonction à ne se satisfaire d’aucune limite ».

La Parole chez Ouellet s’apparente à l’échelle de Jacob. Ce « dernier livre », nous dit Ouellet à la fin de son ouvrage, aurait pu s’intituler La porte du ciel. Pour bien saisir la portée de ce titre parallèle offert en filigrane, je me répète, il faut avoir lu tout l’ouvrage. C’est, ai-je besoin de le souligner, un ouvrage magistral ? On pourrait oser à son sujet affirmer qu’il s’agit en fait d’une nouvelle Bible. Ouellet confie : « je n’écris plus ni roman, ni poème, ni essai mais des psaumes comme fit David ». Il y a là ce que Ouellet appelle un « extrémisme poétique ». On aura compris que cet extrémisme consiste en une certaine forme d’abandon, de don total de soi à la Parole. Ouellet « s’en remet à la Parole ». La Parole donne une « mission » au poète (le mot « mission » est de Ouellet lui-même). Il faut, dit-il, « partir en guerre contre l’insignifiance pour que l’Insensé ou le Non-sens prennent le pouvoir, gagnent en puissance, mettent en place un contre-pouvoir absolu grâce auquel on ne régnera plus sur rien, pas même sur soi, sur la langue encore moins […] ». Nous retrouvons dans Derniers recours l’esprit de guérilla qui animait les jeunes protagonistes de L’État sauvage.

Ce livre est un psaume, un recueil de psaumes, la Bible d’un renouveau correspondant à un avènement, non pas à la célébration d’une Parole antérieure ou à venir sur le mode de l’allégorie ou de la parabole, non pas une proposition ainsi qu’il s’en trouve dans les utopies, mais bien la célébration d’une Parole en tant que la chose même, déjà accomplie par le fait même du Poème.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

10 commentaires sur « Pierre Ouellet : Derniers recours : Essai : Illustrations de Christine Palmiéri : Les Éditions Mains libres : 2022 : 238 pages »

  1. Merci, cher Daniel!
    Vous nous donnez envie de lire cet ouvrage de Ouellet que je ne connais pas bien.
    Je suis très admirative de votre capacité à donner votre avis, à construire votre argumentaire après lecture tout en permettant à celle-ci de se renouveler, entière et libre, chez le lecteur — il a toute la place, mais vous le guidez bien. Le dernier paragraphe de ce billet est surprenant.

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    1. Merci Vève,
      Ils sont peu nombreux-nombreuses les lecteurs-lectrices qui m’écrivent. Votre mot m’encourage à poursuivre mes travaux. Ouellet et un auteur remarquable. Vous devriez venir sur ma page, mon mur Facebook, je ne sais trop comment dire, j’y ai transféré l’entretien qu’il a accordé à Winston Maquade. Ouellet est agréable à écouter. C’est un poète qui ne cherche pas ses mots; ses idées sont claires ; il est franchement très sympathique.

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  2. Cher Daniel. Toujours un plaisir de lire vos commentaires qui nous donnent envie de découvrir des auteurs comme monsieur Ouellet. Pour avoir lu plusieurs de vos textes sur lui j’achèterai un de ses livres. Merci

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  3. Je vous remercie de lire mes textes. Je vous souhaite du bon temps et d’agréables lectures, quoiqu’avec les livres de Ouellet, il ne s’agisse pas de lectures de détente. Il faut lire lentement et se laisser emporter. Freux est un roman étonnant et L’État sauvage nous entraîne dans un univers déroutant. L’auteur nous y dit des choses sur la force qui anime les révoltes propres à l’adolescence, du moins à l’adolescence des jeunes qui ont des idées et qui osent s’abandonner à des forces d’ordre surnaturel.

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  4. Cher Daniel,

    Je n’ai pas eu le temps de te remercier de ton très beau texte sur Derniers recours, reçu au début du congé pascal, où on a été littéralement submergés par les fêtes familiales… C’est seulement aujourd’hui, où la maison est à nouveau « vide », que je trouve le temps de t’écrire pour te dire toute ma reconnaissance pour le travail que tu accomplis sur la littérature d’ici… surtout dans le contexte actuel, où les journaux et les magazines ne se soucient guère de littérature au sens fort et originel du terme.

    Voici ce que j’ai écrit sur ma page Facebook : « Sur son Blog, Daniel Guénette ne parle pas seulement des livres qu’il lit, mais de l’expérience qu’il fait en les lisant, en les « vivant » : il raconte sa lecture, l’émotion qu’il en tire, la pensée qu’elle lui inspire. Les auteurs qui ont la chance et l’honneur d’être lus par lui, comme je le suis ici, apprennent plus sur leur livre que si on le résumait, le décrivait, l’analysait de long en large, sous toutes ses coutures : ils entrent dans la peau et dans l’esprit d’un « vrai lecteur », en chair et en os, qui a vécu avec eux le poème, le roman ou l’essai qui est sorti de leur « for intime » pour entrer dans celui de quelqu’un d’autre, d’une sorte d’alter ego, en fait, qui en « revit » l’écriture ou en « refait » l’expérience de création comme ils l’ont eux-mêmes vécue… Je donne ici quelques extraits de ce récit de « grand lecteur » dont on pourra lire l’intégral à l’adresse suivante : https://4476.home.blog/2022/04/15/pierre-ouellet-derniers-recours-essai-les-editions-mains-libres-2022-238-pages/»

    J’aurais bien sûr beaucoup plus à dire, que je réserve pour une rencontre où on pourrait se parler de vive voix, notamment à-propos de l’apparente difficulté de lecture de mes livres, sur laquelle tu insistes beaucoup dans tes chroniques, tout en précisant chaque fois que « le jeu en vaut la chandelle » pour le lecteur passionné et attentionné que tu es… et que tu imagines que tes lecteurs et lectrices doivent être également. Je t’avoue que, personnellement, j’ai moins de « difficulté » à lire Mallarmé, Proust, Joyce ou Beckett — et les magnifiques poèmes de Daniel Guénette — que n’importe quel Best seller ou polar à la mode. Comme quoi tout « effort » de lecture est relatif. Je me laisse plus facilement aller dans les dédales et les labyrinthes les plus complexes que sur les surfaces lisses, plates et planes, blanches et grises, unidimensionnelles, des romances d’aujourd’hui, qui me tombent des mains dès les premières lignes. J’aime les « terrains accidentés », comme je soupçonne que tu les préfères aussi : on y fait les plus belles promenades, les plus audacieuses escalades, même si on y risque une embardée à n’importe quel moment.

    Aussi difficiles que te semblent mes livres, tu en tires toujours les « leçons » les plus justes, les plus pertinentes… qui rejoignent tes lecteurs jusque dans leur vie… et pas seulement dans leurs seuls rapports à la littérature.

    Tu as toute mon admiration et mon amitié pour avoir su au cours de ces dernières années maintenir le tête et le cœur des lecteurs et des lectrices au-dessus de la marée d’insignifiantes dont on les inonde le plus souvent…

    À très bientôt j’espère,

    Pierre

    Avec les salutations de Christine

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    1. Ami Pierre,
      Lorsque je rédige ce que j’appelle mes « petites études », je m’adresse à des lecteurs et des lectrices qui, bien entendu, aiment la littérature. Or la littérature, ce n’est pas à toi que je l’apprendrai, est plurielle dans ses formes et ses propos. Elle présente dans sa diversité des univers qui contrastent les uns avec les autres. Je me sens, compte tenu de cette multiplicité, dans l’obligation de mettre au parfum mes lecteurs quant à ce que leur réservent les livres que je commente. « Le petit ami » de Léautaud ou « Poil de carotte » de Renard pourraient ne pas ravir les lecteurs que passionnent des auteurs plus exigeants. Pour emprunter à ta métaphore de la promenade, il faut que mes lecteurs aient une idée du chemin qui les attend. Tous ne peuvent entreprendre de folles escalades. Certains tremblent sur leurs guiboles à la seule mention d’un livre dont la lecture fait songer à l’ascension de l’Everest. Alors, oui, en effet, je tiens dans mes chroniques à apporter des précisions relatives à la teneur des textes, à leur touffeur, obscurité ou relative transparence. Mes lecteurs doivent savoir à quoi s’attendre. Si je vendais des chaussures, avec le petit appareil qu’on utilisait dans mon enfance, qu’on utilise, me semble-t-il, un peu moins de nos jours, je prendrais la mesure des pieds de mes clients. Je ne laisserais pas ces derniers en acheter des trop larges ou trop étroites pour leurs pieds. Bien entendu, je ne vends pas de chaussures. À chacun son métier. Je suis cependant un genre de courroie de transmission. Cela dit, je ne commente pas les livres insignifiants. Pas plus que toi je ne parviens à les lire. J’ajoute, en terminant, que j’ai pour ton travail beaucoup d’admiration. Ce que tu fais, je ne saurais le faire. Ton savoir, je ne le possède pas non plus.

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  5. Cher Daniel,
    Je ne savais pas que mon mot se rendrait directement sur ton blog : je te l’envoyais à titre personnel. Mais ce n’est pas plus mal que tes lecteurs et tes lectrices y aient aussi accès… Il permet de comprendre ce qu’est une « lecture difficile », qui ne tient pas seulement à la complexité du « style » ou à la profondeur de la « pensée » : Renard et Léautaud, bien sûr, mais d’autres encore que je lis avec plaisir et émotion, pratiquent une langue nette, blanche, transparente, qui peut avoir ses propres abîmes, ses propres envolées plus ou moins vertigineuses, comme celles qu’on trouve chez Loranger, Grandbois, Saint-Denys Garneau et Jacques Brault, ou bien chez Guillevic, Follain, Tardieu en France, que je lis avec passion, en éprouvant physiquement, émotivement, cérébralement les mêmes « troubles » que lorsque je me plonge dans l’œuvre d’un Leiris, d’un Gracq ou d’un Blanchot : il s’agit chaque fois d’une sorte de « tremblement de la langue » ou de « séisme de la pensée » qui m’ébranle au plus profond, où je sens que je perds pied, perds un peu la tête aussi, me retrouve sur un autre continent de la conscience, où j’ai de la « difficulté » à me retrouver tel que j’étais « auparavant »… Voilà : ce sont des livres qui m’ont « changé », comme si j’avais changé de langue, d’identité, d’origine ou de destinée en m’y « aventurant », qu’ils soient simples ou complexes, limpides comme le Tao te king et les Psaumes de Salomon ou bien alambiqués, labyrinthiques, comme les poèmes de Gongora, de Hölderlin ou de Mallarmé… On se sent « altéré ». mais « désaltéré » aussi, après de telles expériences des sens et de l’esprit, qui nous secouent de part en part, au point qu’on ressent du même coup une forme d’épuisement… comme après un marathon ou l’escalade de l’Everest. On pense alors que l’aventure a été « difficile »… parce qu’elle nous laisse au bord de l’exhaustion : on se sent littéralement « vidé », mais rempli de quelque chose d’autre, qui nous était jusque là « étranger », qui nous devient toutefois si « intime » qu’on ne peut plus s’en passer… Ce serait ça, la littérature : un mal dont on ne peut se passer… même s’il nous met à terre le plus souvent, nous jette au plus bas de nous-même, comme dans une plongée en apnée, dont on revient tout étourdi, à moitié mort, mais qui donne l’étrange sensation de revenir à la vie plus « vivant » que jamais, sur-vivant, ressuscité en un autre et un autre encore, à l’infini. Il faut sans doute « plonger » dans mes livres, y entreprendre une longue traversée, à la nage papillon si possible, avec de grandes ailes ou d’immenses nageoires, en imaginant l’île déserte ou la nouvelle planète où on aboutira, sur lesquelles on pourra reprendre ses forces pour affronter ce qu’on appelle abusivement la « vraie vie »…

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  6. Pierre.
    C’est là une bien belle page que tu m’écris. Je t’en remercie.
    Je lis « En bleu adorable » et je suis comblé. J’occupe le sommet de l’Everest. Il ne me viendrait pas à l’idée d’opposer à ce poème, qui, semble-t-il, n’aurait pas été écrit par Hölderlin (j’ai appris ça récemment en lisant « Images à Mallarmé » de Brault) une petite merveille de Follain.
    La réponse que tu me fais, il est bien qu’elle se retrouve ainsi que la précédente sur mon blogue : elle permettra à ce que Danielle Marcotte appellerait mes « lecteurices » de mieux saisir le type d’engagement qui est le tien lorsque tu prends la plume.
    Il y a des gens qui te reprochent d’être prolixe. C’est vrai que tu écris beaucoup. Mais ta production est toute pleine, comme un ventre plein qui doit accoucher et donner la vie. Les choses sont ainsi faites, il y a des auteurs qui ont des choses à dire, pour qui dire et écrire, ce n’est pas faire autre chose que vivre.
    Quand je lis la page que tu viens de me faire parvenir, je me dis qu’il eût été dommage que tu évites de l’écrire sous prétexte qu’elle ajoute une page de plus à ton œuvre.
    En marge d’une page de ton dernier essai, j’ai écrit ceci, qui n’est pas si exagéré que ça : « Si Ouellet n’est pas un génie, alors je suis un crétin. » Une certaine forme de beauté me laisse bouche bée.
    Daniel

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  7. Hourra! Grâce à Monsieur Pierre Ouellet ton généreux blog vient de nous donner un remarquable échantillon de la puissance de ce médium quand des acteurs osent s’y risquer. Quels propos éclairants et stimulants vous avez échangés et quel plaisir de voir évoluer, préciser les positionnements. Écrire et lire pour transformer, pour se transformer. Tout un contrat, toute une mission à ajouter absolument dans mes devoirs de lecteur jusqu’ici plutôt pantouflard…

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