Rodney Saint-Éloi : Quand il fait triste Bertha chante : récit : Éditions Québec Amérique : 2020 : 304 pages

Parfois, lisant un beau livre je m’exclame, immodérément pourrait-on croire. Ce n’est pas seulement une page çà et là qui au fil de la lecture enlève mon admiration, mais bien davantage. Par exemple, avec ce récit de vie et de mort, d’amour et de deuil, je me suis surpris à souhaiter vivre encore cent ans afin de découvrir à nouveau de comparables ouvrages, dans l’espoir qu’il puisse s’en trouver quelques-uns aptes à me combler tout autant que celui-ci. Je m’emporte sans doute. Or, mes hyperboles, comme on le verra, trouvent avec ce récit amplement matière à justification. Ne serait-ce que pour la raison suivante. Il arrive que lire corresponde à un véritable acte d’amour. Lorsqu’il est aimable, nous donnons à un livre toute notre attention, toute notre admiration. Nous l’aimons pour ainsi dire doublement quand justement il célèbre l’amour et la beauté. Ce qui est le cas ici. L’auteur a écrit une œuvre animée par un merveilleux sentiment amoureux, qu’il parvient à communiquer brillamment. Tous les livres ne produisent pas pareil effet.

Quand il fait triste Bertha chante. Ce titre dit beaucoup. Sans équivoque, il présente le personnage principal du récit, Bertha, une femme. Nous apprendrons dès le premier chapitre qu’elle est la mère de l’écrivain et qu’elle est morte. Dans le titre, elle occupe la position centrale, elle se situe entre la tristesse et le chant. La tristesse lui est extérieure, elle tombe sur elle et sur les siens : « il fait triste ». La tristesse est imposée par la vie, par le simple fait de vivre (mais vivre, pour certains et certaines, c’est vivre sous le joug de la tyrannie : nous y reviendrons). Le mal tombe donc sur Bertha comme la pluie et le tonnerre, s’abat sur elle ainsi que la tornade dévastatrice. Mais ce mal, on peut, selon Bertha, choisir de ne pas le subir; on peut lui opposer la résistance du chant, la révolte de la joie intérieure et de la foi. Je dis le mot « foi ». Je l’entends dans le sens que suggère l’un des passages du livre, celui où il est question de Leonard Cohen. La foi de Cohen est cette « foi qui pousse à franchir les eaux, les montagnes, et à contraindre demain à être un jour nouveau. [Cohen] adore le ciel et la mer. Il est juste un homme à sa place. Un homme à son humanité. » Bertha est « femme courage ». Au nom de l’humanité, elle chante, elle danse. Elle ne subit pas. Elle force son destin, elle invente son chemin. Ce sera le chemin de l’exil. Sur sa longue route, du début à la fin de sa vie, quand il fera triste, toujours Bertha chantera.

Dans l’épigraphe, extraite d’un ouvrage de Ken Bugul, nous lisons ceci qui en quelque sorte traduit, du moins en partie, la nature du chant de Bertha. « Revendique tes droits, me dit-elle. — Dis non quand cela ne te convient pas. — Demande ce que tu veux. — Ce sera oui ou non. »  Ces mots de Bugul correspondent à la leçon que Bertha aura donnée à son fils, à travers un enseignement donné davantage par l’exemple que par les mots.

On l’aura deviné, dans ce récit hautement biographique, Saint-Éloi rend un hommage posthume à sa mère, « femme courage » qui dans l’adversité et la tourmente aura eu le génie de changer presque la boue en or. À tout le moins sera-t-elle parvenue à transmuer la misère en joie, et ce, par la vertu du chant qui est disposition magicienne de l’âme. Je parle de magie, je parle à vrai dire d’un réel tour de force. Bertha vient de loin. Elle vient d’Haïti. Elle quitte la misère pour trouver une misère nouvelle en terre d’accueil. Dans son pays natal, dit « pays-pourri », tout comme aux États-Unis, où elle se retrouvera au plus bas de l’échelle, Bertha aura toujours su tirer son épingle du jeu. La petite couturière qui sa vie durant a tant pédalé sur sa machine Singer, machine à coudre chantante — « singer » en français signifie feindre et contrefaire, mais en anglais signifie « chanteur » — la petite couturière a choisi elle-même le patron de sa robe, l’a cousue en chantant, puis l’a revêtue bravement afin d’affronter, comme elle seule l’entendait, son propre destin.

Les lecteurs découvriront eux-mêmes l’étoffe dont ce destin est fait. Le livre consacré à la gloire de Bertha ne se résume pas facilement. Bien qu’il soit passionnant, il n’est pas un roman d’aventures. Cependant, comme les meilleurs romans, ce récit va au-delà de l’anecdote. L’auteur raconte l’histoire de sa mère, mais la vie de celle-ci s’arrimant à plusieurs autres vies ne peut être détachée du tissu social d’Haïti. L’auteur la raconte en y incluant tout un peuple et surtout chacun des membres de la famille élargie de Bertha.

Je ne puis rapporter fidèlement le parcours de Bertha. L’auteur remplit lui-même cette tâche. Il raconte. Sa mère a eu quatre enfants, tous de pères différents. La jeune maman n’a que dix-sept ans lorsqu’elle accouche de son tout premier enfant, c’est le petit Rodney. Apprentie couturière, elle faisait de menus travaux dans une maison de la haute société, dans les beaux quartiers où elle était hébergée. Le fils de la maison ne pouvait pas ne pas la voir, la beauté de la jeune fille sautait aux yeux. Il était aux études, voulait devenir pharmacien. Comme dit la chanson, il faut bien que le corps exulte. « Bertha est tombée enceinte », c’est le titre d’un chapitre. Cet événement singulier s’inscrit dans une histoire collective. L’auteur ne se limite pas à la personne de sa mère, aux répercussions qu’aura sur elle la précoce maturité qu’oblige une toute jeune maternité. Si la mère et l’enfant occupent le centre du tableau, les autres éléments qui les entourent sont loin d’être insignifiants, ils ne sont pas traités pas comme de simples éléments de décor. En fait, l’ensemble de la société haïtienne apparaît dans le tableau. Les circonstances dans lesquelles l’adolescente donne la vie, les réactions à sa grossesse chez la famille qui l’emploie et la loge, le père de l’enfant se retirant aussitôt sur la pointe des pieds, puis l’attitude aimante de sa mère Contita qui lui ouvre les bras, ainsi que l’accueil si généreux que lui réserve sa grand-mère Tida, la prenant en charge à la campagne durant sa gestation jusqu’à l’accouchement, tout cela permet à l’auteur de jeter un éclairage saisissant sur la société haïtienne.

Il y a dans ce récit une galerie de personnages tous plus pittoresques et attachants les uns que les autres. Ils se découpent sur une masse qui en arrière-fond est constituée par les grands voyous, forbans et assassins qui longtemps auront fait la pluie et le beau temps dans ce pays dit pays-pourri. Le dictateur, ses sbires et leur milice forment cette masse indistincte et oppressante. La vie était insoutenable. Il fallait sauver sa peau, échapper à la misère et dans certains cas à une mort promise. On a contraint à l’exil la plupart des personnages dont parle l’auteur, mais certains sont demeurés au pays, y subissant les exactions et les injustices du pouvoir.

Il n’y a rien de misérabiliste dans ce récit. L’auteur brosse un tableau réaliste de la vie en Haïti. Il nomme le « pays-pourri » et le décrit de manière objective. Il ne ménage cependant pas ses mots pour dénoncer les injustices sociales qui y sévissent. Les pages qu’il leur consacre sont puissantes.

Dans ce monde sens dessus dessous,  Bertha est un modèle. Elle refuse de se soumettre, de plier l’échine, de faire des courbettes, des compromis. Elle mène sa vie avec une grande noblesse d’âme et de caractère. Elle est cette jeune fille innocente, née dans la pauvreté, « engrossée » très tôt par un fils de famille. En raison de sa grossesse honteuse, elle traverse une première épreuve dont elle sort grandie. Elle est déterminée à ne plus jamais s’en laisser imposer. La voici forte d’un entêtement qui la conduit à l’affirmation justement de cette force. « Tu te fais cette femme aguerrie qui désormais choisit sa route et ses chimères. » Bertha devient l’insoumise, la tête forte, la femme de tête, l’amoureuse au grand cœur. Elle n’en aura que faire des ragots. Elle mènera sa vie comme elle l’entend. Elle aimera, enfantera, rayonnera. Elle chantera. Il faut lire le récit de Saint-Éloi pour être réchauffé jusqu’à la moelle par la beauté solaire de sa mère. Bertha sous sa plume devient une icône, peut-être à sa manière un symbole de ce que l’âme du peuple haïtien a de plus noble.

La mère du poète n’est pas une femme instruite. Et pourtant ! Dieu sait qu’elle a des idées, des idées peu communes, gagnées à la dure, sur le terrain de la misère et de la lutte menée au quotidien afin de survivre et pour pouvoir nourrir ses quatre enfants. Plus tard, lorsqu’elle vivra aux États-Unis, elle prendra soin de sa famille élargie à qui elle fera parvenir sans compter le peu d’argent qu’elle possède. Oui, Bertha a des idées : « Des idées et des convictions. Des causes. » Elle parle du racisme : « Le racisme en Amérique est une plaie. Les Noirs assassinés comme des chiens. » Elle dénonce également le racisme haïtien. « C’est quelque chose qui tient de la stupidité d’une certaine élite, nostalgique de l’esclavage. Des Noirs qui se prennent pour des Blancs, parce qu’ils ont la peau plus claire que les autres. Nègres complexés, ils se considèrent comme supérieurs parce qu’ils sont soi-disant riches, ou qu’ils habitent la haute ville, ou que dans leur tête, il y a ce résidu colonial, ce mépris qui se transmet comme une maladie congénitale. » Ainsi parle Bertha.

Elle parle en poète. Telle mère, tel fils. Elle est une révolutionnaire dans l’âme. Elle voue tout comme son fils un culte à Fidel Castro. Elle semble avoir tout appris à son fils, du moins l’essentiel. Par exemple, ce mot révolution qui lui vient de Castro, du Comandante, elle le refile à son fils. « C’est de lui que tu as hérité le mot révolution. Sais-tu que c’est par ce mot que je suis venu au monde, convaincu que les choses devaient être déplacées ? Ce mot, c’est de ta bouche que je l’ai appris. Les vies ne comptent pas si elles ne servent à autre chose, de plus grand, plus beau. Révolution, c’est le mot le plus beau dans toutes les langues du monde. »

Bertha est une femme qui donne sans compter, qui donne tout et ne demande rien en retour. Elle ne veut rien recevoir, n’accepte pas les aumônes. Elle est pauvre et généreuse. Elle donne, mais refuse la réciproque. Alors qu’elle connaît des déconvenues, son fils Rodney voudrait lui venir en aide, la soutenir, la secourir, elle s’efface, se retire et lui donne de plus belle à boire et à manger. Littéralement, elle continue de le nourrir, lui offre sa cuisine du pays natal, veille sur sa santé ou le réconforte quand il lui fait part de ses misères morales, de ses déboires.

« Le malheur d’une femme appartient à toutes les autres femmes. » Bertha est une femme. Elle n’est pas seule. « Tu es attentive à la vie des femmes. À cet héritage de peurs, de honte et de culpabilité qui leur a sciemment été inoculé dans le sang. » Dans un des derniers chapitres du récit, sa voix préservée sur une cassette portera un message combien émouvant à ses sœurs. Elle leur dira de bien graves vérités. « Causons, Commères. Ici, ce n’est point le paradis, comme on nous l’a dit. Il n’y a pas de paradis à New York. Pas de dollars au pied des arbres. Pas de vie. » Elle leur dira : « Quand la peine me pèse sur le cœur comme un bloc de glace, c’est à vous, mes sœurs, ma famille que je pense. » Un des chapitres du livre s’intitule « Femmes totales capitales », c’est tout dire. Bertha n’est pas seule à porter le flambeau. Il y a dans sa vie un « dialogue dont les femmes entretiennent le feu », c’est une entraide, un partage incessant. Elle vit à New York, sa mère est à Montréal. Elles se parlent au téléphone : « Aucune frontière ne semble vous séparer. Fille et mère, unies pour la vie, vous êtes ensemble à réparer les visages de celles qui partent, à pleurer celles qui meurent en pleine mer et à allumer une bougie pour celles qui demeurent. Vous vous parlez, Contita et toi, de choses et d’autres. Vous vous confiez entre femmes qui portent les charges de la vie sur leurs épaules. Vous continuez à vaquer à vos occupations quotidiennes. Vos voix dessinent les contours de l’exil. »

C’est à un monde de femmes que rend hommage l’écrivain. Les hommes, quant à eux, sont peu présents. Du reste, personne ne semble avoir de père dans le milieu décrit par l’auteur : « Les pères se retirent très vite même quand ils font semblant d’être présents. Ils collent aux ombres de la vie. Des pères Noël qui ne se pointent même pas en fin d’année. Les enfants du quartier sont leur propre père. Ils grandissent dans les jupes des grand-mères, des mères, des tantes et des voisines. »  Aucune figure d’homme n’est ici reluisante. On rencontre de rares modèles masculins. À l’exception du cousin Frank toujours serviable, du père de l’auteur (qui « avait un sens de la justice et du pays qui ne lui permettait pas de s’enrichir comme les autres. Il ne voulait pas fonder sa fortune sur la rapine et le mépris des gens humbles. »), de quelques autres comme le grand-père Tino, vieillard amusant aimé de tous, les figures d’hommes sont peu reluisantes. Certaines sont ambiguës. L’homme haïtien est parfois un animal social paradoxal. L’est tout particulièrement le père d’Ertha. Son cas mérite d’être mentionné. Il illustre assez bien l’idée que chez les humains, à l’exception de la peau, rien n’est jamais ni tout à fait blanc ni tout à fait noir. Cet homme est sympathique. Le jeune Rodney passe auprès de lui d’agréables moments. Bérard cependant porte l’uniforme des tontons macoutes. Il appartient à la milice. « Pas besoin de savantes études pour savoir que la milice tue, pille, endeuille les familles. Bérard a-t-il du sang sur les mains ? Bérard est un cas particulier. Un spécimen hors norme et hors genre. Il conseille ceux et celles dont un membre de la famille est en disgrâce, un fils emprisonné, un mari accusé, un parent dont le passeport n’est pas délivré par le palais. Il prend à cœur les doléances des uns et des autres. » Enfant, l’auteur aura beaucoup aimé le père de sa petite sœur. Il le rencontrera une dernière fois le 8 février 1986, dans des circonstances historiques exceptionnelles. Bérard devra se mettre à l’abri.

Les femmes endurent la souffrance en chantant. Dans sa maison, Bertha chante une chanson interdite sous la dictature. « Jij jjje’m byen. Que le juge me juge bien. » Du début à la fin du récit, le fils s’adresse à sa mère. Il lui dit : « Tu emmerdes ainsi les petits macoutes […]. Tu chantes toujours ta chanson quand il fait triste. Tu déroules les mots de ta chanson Jij jjje’m byen. Cette chanson exige du juge de juger en toute équité, au docteur de soigner la fille à l’endroit précis de la maladie, invite la mère à garder sa lucidité même quand sa fille paraît drôle à ses yeux. Paraître drôle dans ta langue créole veut bien dire ‘‘tomber enceinte’’. ».

On le constate en maints passages du récit, Bertha parle en poète. Elle parle aussi de manière théâtrale. À l’un de ses hommes qui tente de la reconquérir, elle déclare : « Si tu étais le dernier homme sur terre, le seul homme, après le déluge, j’aurais préféré, quand me prend une furie de femme en rut, me donner à un mâle chien, Oui, mieux vaut un mâle chien sur mon ventre que tout ce qui est toi. »

Il y a lieu de mettre en lien les qualités d’un tel discours avec le talent de son fils, son porte-parole. Il n’y a aucun doute à ce sujet, une telle femme n’avait pas la langue dans sa poche. On a vu qu’elle avait des idées, et non des moindres, on ne s’étonnera pas de trouver à son discours des accents enchanteurs et poétiques. Le créole pour peu que j’en connaisse m’est apparu au fil de la lecture, l’auteur y recourant çà et là, une langue particulièrement savoureuse. Il me semble qu’elle aille au but de manière à la fois poétique et économique. Évidemment, le livre de Saint-Éloi est écrit en français et, bien entendu, le monsieur est poète. Mais il n’est pas tombé du ciel ce poète, il vient plutôt des entrailles de Bertha. Elle est la femme qui lui a tout donné. Il y a fort à parier qu’il a hérité d’elle ses dons poétiques. Lui écrit. Tandis que sa mère est femme de parole. « Tu écris. Nous écrivons. Clarifions les choses. C’est moi l’écrivain. Je vole ta voix, transcris tes pensées. Tu parles dans ma tête. Un point, c’est tout. » « Tu parles en moi et j’écris avec ta voix cette lettre sans ménager personne, ni les visibles ni les invisibles. Je te dis simplement : ‘‘Prête-moi ta voix pour que j’existe. Prête-moi ta parole pour en faire un paratonnerre’’. »

Dans cet échange des voix, on peut reconnaître le rapport identitaire que Bertha et son fils entretiennent. Les deux forment un tout indissociable, un couple. Leur identité est en miroir, la parole du fils faisant écho à celle de la mère. Dès les premières pages, Saint-Éloi le confesse : « La voix de Bertha parle en moi. ». Ou encore : « Je suis désormais ma mère. » À quoi l’on peut ajouter : « Nos corps sont les mêmes. Nos souffrances aussi. Nous sommes deux oiseaux, même plumage, même envol, dans le même ciel du pays-pourri. Sauf que moi, ce sera pour plus tard.»

Avant d’aller rejoindre Bertha, Rodney ira encore de l’avant. Il ira sur la lancée de toutes celles qui l’ont aidé à devenir ce qu’il est. Il rend hommage à la lignée des femmes qui ont veillé sur lui et l’ont aiguillé dans le sens de l’amour et de la justice. Les femmes sont au centre de l’épopée lyrique que consacre Éloi d’abord à sa mère, puis à sa grand-grand-mère et sa grand-mère : «  Avant de mourir, je veux écrire pour témoigner de ces stations de calvaire, de la trajectoire de hasards et de bontés qui nous ont aidés à exister. Je veux dire comment nous avons traversé ces barrières, respiré et regardé là-haut l’étoile qui danse et nous fait signe de poursuivre la route. Je veux aussi dire merci, merci à toi, chère Bertha. Merci à Tida, ma grand-grand-mère, à Contita, ma grand-mère, et à toutes ces femmes qui m’ont tellement donné. J’aimerais écrire simplement pour dire merci, pour entrer dans le cercle de l’histoire ces visages de femmes qui ont allumé en moi un feu si ardent qu’aucun séisme ne peut éteindre. »

Dans ce livre si intime, ouvert sur le monde, embrassant la cause des Noirs et principalement voué à la célébration du personnage de Bertha, le poète se dévoile entièrement, quoiqu’en toute discrétion. Pour cerner le personnage de sa mère, pour le mettre en valeur, il lui faut retracer son propre parcours. Il ne rédige pas pour autant une autobiographie. Lorsqu’il se place à l’avant-plan, c’est pour occuper la tribune du célébrant. C’est en passant et par nécessité qu’il parle de lui et de sa vie. Mis à part les grandes lignes de son parcours, de son cursus d’intellectuel et d’écrivain, sur ce qu’il en est de sa vie il se montre discret. Ce n’est que dans de courts passages que paraissent sa première femme et sa fille. S’il évoque la nuit torride où son père le conduit auprès des filles afin qu’il soit initié aux plaisirs de la chair, c’est dans un chapitre de nature quasiment sociologique consacré à un rite de passage généralisé correspondant aux us et coutumes appartenant à longue tradition dans son pays natal. Danses lascives et filles des bordels font partie des coutumes.

L’écrivain parle de lui, se montre in situ alors qu’il travaille dans un journal. C’est de lui qu’il s’agit, mais dans la composition du portrait qu’il brosse entre beaucoup plus que sa propre personne. Encore une fois, il offre à voir au-delà de lui-même. Il analyse le rôle que joue le journal dans la société haïtienne, il dévoile les magouilles et dénonce les accointances des notables avec le pouvoir. La révolution de pacotilles dont ils sont les piliers est « la révolution éternelle du président-à-vie-et-à mort ». Le nom de ce dictateur, l’auteur se fait sans doute un point d’honneur de ne pas l’écrire dans son livre.

Lorsque Saint-Éloi évoque l’accueil que lui réserve l’Académie des lettres du Québec, le siège qui lui est alors offert, c’est pour montrer l’humilité et la sagesse de sa mère à cette occasion, alors que son fils l’invite à assister à la cérémonie où il prononcera un discours où il entend remercier la lignée des femmes à qui il doit tout, où surtout il lui dira merci.

Il y a des pages magnifiques dans ce récit. Je n’en finirais pas de les transcrire. Elles disent tantôt de manière troublante les horreurs de la dictature, le désarroi de l’exil, la laideur du racisme, les subtilités des nuances de la peau : elles font surtout l’éloge des femmes. Certaines pages offrent de magnifiques poèmes en prose.

Berthe est morte. La voici à nouveau vivante, car « La voix est ce qui demeure » (c’est le titre d’un chapitre). La voix est ce qui demeure et celle de Bertha est tout entière contenue, peu s’en faut, dans celle de son fils qui la retranscrit, qui la traduit en ses propres mots. Cette traduction, Rodney ayant pris soin dès le départ de souligner que « Ceci n’est pas un livre » (titre du deuxième chapitre), cette traduction, dis-je, n’a rien d’une trahison. Telle mère, tel fils. Le fils écrit, s’adressant à sa mère : « Tu ne sais pas ce que veut dire trahir. » Tout poète qu’il est, il n’aurait pas de mots assez grands pour surpasser la grandeur de sa mère. Ni dans un sens ni dans l’autre, il ne dit les choses de sa mère autrement que comme elles sont, en tout cas jamais ne va-t-il dans le sens de l’amoindrissement, quoiqu’à la rigueur il se permette d’aller dans celui de l’exagération, car ainsi le veut un puissant amour filial. Le fils fait le portrait de sa mère. Jamais n’exagérera-t-il suffisamment s’il veut se montrer vraiment fidèle à ce que fut Bertha. Il écrit : « ICI, ON EXAGÈRE. Le verbe exagérer te ressemble comme les verbes aimer, mourir, raconter. »

Lorsqu’on dit d’une œuvre littéraire qu’elle est belle, sa beauté formelle bien entendu y est pour quelque chose. L’artiste sait y faire. Il s’exprime et communique avec art. Il. C’est là une tautologie. En effet, à quoi d’autre doit-on s’attendre ? L’homme et la femme de lettres écrivent en connaissance de cause. Soit. Ils ont acquis leurs lettres, savent en jouer avec doigté. Cela va de soi. Or dans certains cas, il y a plus, beaucoup plus. Par exemple, si j’affirme que ce récit de Rodney Saint-Éloi est très beau, je souhaite surtout faire entendre qu’on y trouve plus qu’un trésor d’orfèvrerie, plus que de froides beautés parnassiennes. Dans un univers où l’idée de soleil s’élève au-dessus de tout, dans un univers où brille la présence d’une femme solaire, bien que le mot d’humanité soit galvaudé, c’est bien à lui qu’il faut référer pour témoigner de ce qui est ici mis en œuvre. L’évangile nous apprend que là où est notre cœur se trouve précisément notre trésor. Femme courage, Bertha, femme de cœur. Et telle mère, tel fils.

C’est un trésor d’humanité que nous offre Saint-Éloi. La beauté fleurit en l’humanité des personnes qui lui ont tout donné, au premier chef sa mère Bertha, sa grand-mère Contita et sa grand-grand-maman Tida. Le récit de Saint-Éloi est riche. Le fils chante aujourd’hui le même chant que sa mère. Elle lui a appris le chant qui dit tonbe leve. « L’essentiel consiste à se relever. »

Bertha a passé sa vie à se relever. Mais un jour, elle « a glissé sur une marche de l’église ». Elle s’est relevée une fois de plus. Elle a participé à la fête, elle a chanté, puis, quelques heures plus tard elle est tombée dans le coma.

À la fin du récit, alors que Bertha n’est plus de ce monde, on raconte à sa mère Contita une sorte de légende dorée. « À quoi bon rapporter à une mère le décès de sa fille, d’autant qu’à son âge, Contita n’y croirait pas. Grâce à ce subterfuge, ta présence est préservée, ton nom illumine la maison. » Ertha, la fille de Bertha, vit désormais avec Contita, elle en prend soin. Elle raconte à sa vieille grand-mère que Bertha a entrepris un long périple. On l’aurait aperçue « près de Gorée, sur une barque en pleine mer. » L’île de Gorée est située dans la baie de Dakar, au Sénégal. Elle est le symbole de la mémoire de la traite négrière en Afrique. En y retournant, Bertha est tout simplement revenue à sa vérité première, « au commencement de [son] histoire et de [sa] terre. »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

2 commentaires sur « Rodney Saint-Éloi : Quand il fait triste Bertha chante : récit : Éditions Québec Amérique : 2020 : 304 pages »

  1. Merci Daniel d’avoir partagé ce «trésor d’humanité». Justement au moment où la guerre en Ukraine nous conduit à la tentation de désespérer de notre genre humain…
    Comme Nelson Mandela, Bertha, grâce à «la vertu du chant qui est disposition magicienne de l’âme», nous rappelle que la force intérieure peut nous élever au-dessus de tous les temps tristes qu’il peut faire. Quelle foi!

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :