Lise Gauvin : Et toi, comment vas-tu ? Roman : Leméac Éditeur : 148 pages : publication 2021

Le parcours professionnel de madame Lise Gauvin impose le respect. Il est impressionnant. Mais on en ignorerait tout; par exemple, on ne saurait pas qu’elle a enseigné au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, dont elle a été durant un temps la directrice; on aurait oublié qu’elle a longtemps œuvré au journal le Devoir à titre de chroniqueuse, travaillé à la radio culturelle de Radio-Canada ; on apprendrait aujourd’hui seulement qu’elle est écrivaine, autrice entre autres d’un magistral ouvrage intitulé La fabrique de la langue. De François Rabelais à Réjean Ducharme, ouvrage que j’ai lu à sa parution avec le plus vif intérêt ; bref, on ne connaîtrait rien de l’impressionnant parcours de Lise Gauvin (j’en donne à peine un aperçu) et plongerait aujourd’hui en toute innocence dans la lecture de son dernier roman que cela suffirait à susciter en nous le sentiment de la plus vive admiration.

J’aimerais montrer en quoi ce tout petit livre est remarquable. Mais d’abord, un détour s’impose. Une réflexion. Je serai bref.

Un ami, l’autre jour, me fait remarquer à quel point je semble aimer les ouvrages que je commente. Puis, non sans manifester un relatif agacement, il observe que ces ouvrages sont souvent très différents les uns des autres, à telle enseigne que les qualités des uns peuvent apparaître comme les graves défauts des autres. Ce qui suffit à soulever chez lui une manière de doute, car enfin, peut-on, me dit-il, apprécier à la fois une chose et son contraire ?

Je veux rappeler ici ce que je pourrais appeler les principes sur lesquels je fonde chacun de mes commentaires. Le jugement que l’on porte sur les ouvrages littéraires est forcément subjectif. La « nature » du lecteur, nature culturelle il va sans dire, l’incite à privilégier certains types d’ouvrages. J’ai donc comme tout un chacun mes préférences, mes prédilections. Je ne puis en faire fi. Cependant, mon rôle, celui qu’arbitrairement je me donne, consiste à tenter de saisir le propos d’une œuvre, à deviner si possible les intentions de son auteur pour rendre compte finalement du travail qu’il est parvenu à accomplir. Que j’aie ou non des affinités avec ce que je lis, cela importe peu. Si un auteur ou une autrice parvient à réaliser un ouvrage qui se tient, quelle que soit sa facture, mon devoir (comme un devoir d’écolier) est d’en rendre compte : « Voilà un livre : voici ce qu’on y trouve. »

Excellent pour moi, n’est donc pas nécessairement excellent aux yeux de tous.

Que le plus grand nombre puisse entrer dans une œuvre et y trouver matière à plaisir et à réflexion, cela à mes yeux constitue jusqu’à un certain point un gage de qualité. Encore faut-il apporter ici quelque nuance. Il y a des ouvrages romanesques destinés à un vaste lectorat. Des mesures sont prises par les éditeurs pour le lui faire savoir. Cela se crie sur tous les toits, est lancé sur les plus importantes plates-formes médiatiques. D’autres écrits sont cependant de nature plus confidentielle. Le grand public n’aura jamais vent de leur parution. Et pourtant, il y gagnerait. C’est le cas avec Et toi, comment vas-tu ? En effet, je constate que ce petit roman pourrait avantageusement être lu par le plus grand nombre. Une fois leur lecture entamée, lecteurs et lectrices peuvent la poursuivre sans rencontrer de difficultés majeures. Qui plus est, leur intérêt sera soutenu. La romancière a mis en place un dispositif qui peut d’abord dérouter quelque peu, mais la clarté de son propos et la limpidité de son style font que très rapidement est désamorcé l’apparent piège que constitue la structure ou si l’on préfère la composition de l’ouvrage.

Cette composition n’est pas sans être savante, fruit de l’intelligence, du savoir-faire. Or il est une différence qui saute aux yeux entre une œuvre strictement formaliste (où tout effort vise principalement à établir une complexe architecture, quitte à ce que celle-ci s’articule à même le vide) et une œuvre où la forme est mise au service du propos, appelée par ce dernier ou en tout cas destinée à le mettre en lumière.

Lise Gauvin a découpé avec de fins ciseaux un matériau dont le tissu traverse de multiples générations de femmes. Je parle en termes de travaux d’aiguille parce qu’on accomplit de nombreux ouvrages de couture chez les femmes que nous présente la romancière. De la première à la dernière, il y a passation d’une espèce d’ouvrage collectif, dont à chaque naissance elles prennent le relais. Gauvin nous offre une sorte de courtepointe. C’est là une image. Soyons plus concrets.

Et toi, comment vas-tu ? est un roman de vie et de mort. On assiste à des naissances, à des décès. Les personnages reçoivent la vie en héritage, puis la redonnent. Mais commençons par le commencement, c’est-à-dire par la fin : « Hier, maman est morte. » C’est l’incipit. Lequel fait songer à celui de L’Étranger de Camus. Clin d’œil ? Pourquoi pas. Malgré le sérieux de l’affaire, un brin de plaisir n’est pas interdit. Donc la mère vient tout juste de mourir. Elle et la narratrice, sa fille, sont les premiers personnages du roman. Mais elles ne sont pas les premières personnes que nous rencontrons dans ce livre. Une dédicace en ouverture nous fait découvrir trois personnes, bien réelles celles-là. Elles se nomment Andréanne, Marie-Ève et Lydia. On se demandera en quoi il est important de mentionner leur existence. C’est, nous pouvons dès maintenant l’affirmer en raison de la très mince cloison qui sépare, tel un fin tissu, celui dans lequel finement jouent les ciseaux de la romancière, qui sépare, dis-je, la fiction de la réalité. Le lecteur devinera, une fois parvenu au terme de sa lecture, que ces trois femmes sont sans doute les filles de l’autrice, et qu’elles ont en quelque sorte partie liée à l’histoire, je devrais dire « aux histoires », que raconte Lise Gauvin. La romancière prend bien soin dans la dédicace de préciser qu’elle entreprend son geste, geste de passation, « pour la suite du monde … » Me voici bien loin de questions d’ordre formel, mais le prénom d’Andréanne, première dédicataire, nous y ramène.

À l’exception de la narratrice, tous les personnages féminins de cet ambitieux roman (ambitieux non dans ses dimensions — nombre de pages —, mais plutôt dans l’étendue spatio-temporelle parcouru par la romancière) portent des prénoms partageant un point commun : ils riment entre eux. Ils riment justement avec Andréanne. Ces prénoms constituent les divers maillons d’une chaîne, celles d’un enchaînement généalogique. Chacune de ces femmes appartient à sa propre génération. On rencontre d’abord en descendant l’échelle du temps le personnage de Viviane, notre contemporaine. Elle est la fille de Marianne, qui est la fille de Réjeanne. Après un long saut temporel, nous découvrons enfin Anne. Petite orpheline, première de la lignée. À la Salpêtrière, dans la ville de Paris, elle apprend à l’ouvroir la couture et la broderie. Elle reçoit aussi des leçons d’écriture. Activité qui dans l’histoire que raconte Lise Gauvin est loin d’être insignifiante.

L’ouvrage de la romancière est divisé en cinq parties. Elles correspondent aux jours que passe la narratrice au chevet de sa mère. Celle-ci est désormais silencieuse, muette déjà comme une tombe. La fille veille au chevet de la mère, dont lentement s’échappe l’âme, ou en tout cas l’esprit. Le fil du dialogue est désormais coupé. À la question « Et toi, comment vas-tu? », la narratrice ne répondra plus jamais. Sa mère s’est tue. Un monologue s’enclenche. Il sera entrepris par souci de la suite du monde. Ce monologue sera constitué des divers morceaux que la narratrice parviendra à détacher des existences menées par ses aïeules. Dans le silence où la relègue désormais sa mère, la narratrice fait entendre leurs voix. Le texte liminaire du roman offre l’argument de ces récits : « Tout au long des cinq jours passés à la veiller, des images me sont venues en tête, nourries par sa propre vie et celles des femmes de sa lignée. » La lignée, voilà le fil, la ligne directrice du roman.

Cinq journées. Chaque partie correspond aux degrés descendants de l’agonie de la mère. Chacune ausculte les fines modifications que subit son organisme, enregistre les variations dans les soins administrés par le personnel soignant, tout en révélant les aléas de la pensée de la narratrice, de sa psyché alors que s’entame en elle le processus du deuil. Or la mère, nous le savons, est désormais contrainte au silence. Ce silence, il ne s’agira pas pour la narratrice de le meubler, mais il lui fournira l’occasion d’ouvrir « peu à peu la boîte aux souvenirs, guidée par [sa] mémoire généalogique. » Les prénoms des femmes qui défilent dans le récit soulignent les liens de la généalogie. Qu’ils soient inventés ou non importe peu. Ce qui en revanche ne paraît pas du tout inventé, ce sont les destins, les existences mêmes de ces Vivianne, Marianne, Réjeanne et Anne. Quoique pour redonner vie à cette dernière, il se pourrait que l’imagination de la romancière ait été davantage sollicitée. Elle a probablement dû entreprendre des recherches afin d’étoffer ce lointain personnage, pour pouvoir broder à son sujet, en tout respect cependant des réalités que vécurent en s’installant dans la colonie nos premiers ancêtres.

Le roman est composé de cinq parties. Elles correspondent aux différentes journées que passe la narratrice dans la chambre où se trouve la grabataire, la gisante déjà dans cette chambre quasi mortuaire. Un caractère typographique particulier est réservé aux sections où la narratrice est directement en présence de sa mère. Elle ouvre la boîte des souvenirs. En fait surgir ses personnages. Avec eux, elle recule dans le temps. Les lecteurs et lectrices étrangers à ce type de dispositif formel pourront tout d’abord être décontenancés. Leur perplexité sera de courte durée. Ils comprendront bientôt les relations que la romancière établit entre chacun de ses personnages. Ainsi, rétrograderons-nous, passant du personnage de Viviane, à celui de sa mère, à celui de sa grand-mère et enfin, à Anne, la première de la lignée. Pour chaque journée où leur histoire est relatée, la romancière ne s’ajuste pas systématiquement à ce schéma. De chapitre en chapitre, il lui arrive quelque peu de modifier l’ordre d’apparition des personnages.

D’autres éléments d’ordre formel sont à souligner. Ils concernent les voix de la narration. Un mot avant d’aborder la particularité de ces voix. Je tiens à souligner immédiatement que ce sont des voix auxquelles les lecteurs et les lectrices se montreront sensibles. C’est qu’elles font entendre des paroles de femmes, elles donnent accès à un monde de fine sensibilité, j’ajouterais de courage et de curiosité. Ces voix ne manifestent pas une manière de sensiblerie, mais bien plutôt une intelligence de la vie qui chez ces femmes se transmet de mère en fille. C’est comme si un feu tranquille passait de l’une à l’autre. Ces femmes veillent à ce qu’il ne s’éteigne pas. Mais j’extrapole, tout compte fait, ce feu est une image, une approximation. Il représente l’héritage que ces femmes laissent à leur descendance pour la suite du monde.

Dans le roman de Lise Gauvin, la particularité des voix réside en leur diversité, surtout en la forme pronominale qu’elles prennent chez les narratrices secondaires, tantôt personnages à part entière, tantôt porte-parole plutôt de la vie de femmes qui n’ont voix au chapitre que de manière indirecte. Ces voix se présentent ainsi. Elles sont associées, on l’aura compris, aux personnages principaux du roman. La première voix est comme de raison celle de la narratrice principale. Celle-ci est au chevet de sa mère. Elle assure la chronique de sa lente agonie. Elle évoque aussi la vieillesse de celle-ci, ses dernières années de vie. Cette narratrice parle de sa mère au « je » : « Je venais à peine d’arriver au salon des visiteurs lorsque l’infirmière est venue me chercher. »

La seconde voix semble confiée à une seconde narratrice. Avec cette dernière, le « je » des premières pages s’efface au profit d’un « vous » dont l’effet, me semble-t-il, est de tenir à distance un second personnage de femme. Vivianne. À vrai dire, il ne s’agit pas encore d’une femme, mais bien plutôt d’une fillette. Nous sommes en 1945. La romancière présente ce personnage en recourant à une narratrice qui s’adresse directement à cette Vivianne, qui relate ses faits et gestes en les lui rappelant.  « Vous aurez bientôt cinq ans. » Nous comprendrons bientôt en recoupant une série d’informations que Vivianne est nulle autre que la première narratrice, celle-là même qui assiste au décès de sa mère, et qui entretient, du moins le supposera-t-on, des liens plutôt étroits avec la romancière. Le « vous » permet donc un travail de distanciation qui confère au récit un caractère fictionnel. En recourant à ce pronom, la narratrice entre ainsi en relation avec une autre elle-même qui se révèle être sans doute plus proche de ce qu’elle est. Le miroir de la fiction ne déforme pas sa réalité, il la reforme un peu comme le fait le rêve, toujours profondément révélateur d’une part de soi, sans doute la plus significative. Quoi qu’il en soit, avec Vivianne les lecteurs sont amenés à assister à l’émergence, à la naissance d’une intellectuelle, d’une écrivaine. Nous y reviendrons.

Toujours, lorsqu’il sera question de Marianne, la romancière utilisera le pronom « elle ». C’était « vous » pour ce qui concerne sa fille Vivianne. C’est « elle » avec la mère. C’est ensuite « tu » pour Réjeanne, mère de Marianne et grand-mère de Vivianne. À vrai dire, la romancière fait alterner ses personnages, non pas différentes narratrices. Le mode choisi pour présenter les personnages, je veux dire le recours à ces différents pronoms, accentue justement leur spécificité ; comme une couleur en peinture, une tonalité en musique, cette façon de faire confère une plus nette unicité à l’univers de chacune de ces femmes. Si tout cela paraît technique, à la lecture nous n’éprouvons aucunement le poids de l’abstraction ou l’impression d’un jeu gratuit, d’une pose stylistique.

Le personnage d’Anne est le plus éloigné dans le temps. La narratrice la présentera de la manière la plus usuelle, en recourant au « elle » qu’utilisent traditionnellement les narrateurs omniscients. Fait à noter, comme si la boucle se bouclait, comme si en l’origine déjà était amorcé le processus de l’écriture que perpétuera Vivianne trois siècles plus tard, Anne tiendra un journal. À partir du quatrième jour, la narratrice lui donnera la parole.

Ainsi le « je » est-il employé aux deux extrémités de la lignée généalogique. L’ancêtre en vient à s’incarner en tant que sujet autonome dans un « je » personnel, tandis que l’écrivaine (personnage principal du roman, alias Vivianne) raconte au « je » les cinq journées qu’elle passe auprès de sa mère agonisante. De la mère, il sera dit ceci, que je trouve plutôt révélateur : « Elle a fait partie d’une génération qui ne s’est pas encore donné l’autorisation de dire je. »

Anne, la petite orpheline venue de France vers l’âge de quinze ans, aura donc accédé à la parole. En son propre nom, elle aura écrit, raconté sa propre histoire, celle d’une libération, d’une aventure où elle se sera accomplie, dans le souci des autres, dans le souci de la suite du monde.

En juillet 1700, alors âgée de quarante-neuf ans, elle écrit dans son journal : « Malgré la dureté du climat, les risques des attaques iroquoises et les ressources limitées, je suis toujours d’accord avec mon choix de venir en Amérique. // Cela m’a permis d’avoir une vie à moi. // J’espère aussi avoir posé quelques balises pour les générations à venir. // Puissent mes descendants un jour m’en savoir gré. »

« J’espère aussi avoir posé quelques balises pour les générations à venir. // Puissent mes descendants un jour m’en savoir gré. » N’est-ce pas là ce qu’exprime la dédicace du livre : « À Andréanne, Marie-Ève et Lydia / pour la suite du monde » ? Ce souhait est également formulé par d’autres personnages à l’intérieur du roman. Ainsi, lors de la deuxième journée passée auprès de sa mère, la narratrice se souvient que peu de temps avant le décès de sa grand-mère, elle aussi hospitalisée, elle lui avait promis de venir lui présenter son bébé. Elle en était alors à son septième mois de grossesse. Sa grand-mère avait souhaité que le bébé soit une fille … « pour me continuer. »

La narratrice répondra bien plus tard au désir de sa grand-mère. Cette dernière décéda quelques jours après la visite de la future maman. Elle ne vit jamais l’enfant. C’était un garçon. La narratrice écrit : « Les filles vinrent plus tard, beaucoup plus tard, grâce à mes enfants, prendre le relais pour la suite du monde. » Tout compte fait, que ce roman soit ou non une autofiction, qu’il soit ou non fort proche de la réalité de son autrice, nous pouvons supputer ici, mais cela ne nous regarde pas vraiment, que conformément à ce que nous venons de lire, dans la vie de la romancière ce seraient ses garçons qui lui auraient « donné » des filles pour la suite du monde. La dédicace désignerait ses petites-filles.

À la fin de la troisième partie, celle qui correspond à la troisième journée, la narratrice déplore le décharnement du corps émacié de sa mère. Elle se souvient. De sa boîte à souvenirs elle extrait une catalogne. « Confinée à la maison pour s’occuper de mon père, elle en avait profité pour maîtriser le tissage et exécuter des tapisseries qui lui survivront longtemps. Comme les catalognes confectionnées par ma grand-mère, ces ouvrages traversent le temps avec sérénité. »

Le fil qui traverse le roman de Lise Gauvin est celui de la filiation, de la transmission, de la continuité. Un objet est porteur d’âme; dans ce roman, l’objet dit l’amour, l’espoir, l’esprit de la découverte, la poussée vers l’avant. Il témoigne évidemment du passé, de ce qui à travers lui passe au présent et parviendra enfin à l’avenir. L’objet circule de main en main. C’est une tapisserie, une catalogne ; ce sont des tableaux (la moribonde avait une âme d’artiste, elle avait peint de nombreux tableaux : « Tous ses murs étaient ornés de tableaux. Ceux-ci attendent maintenant dans un entrepôt avant d’être dispersés. »).

L’objet est aussi un carnet d’écriture, il correspond à un journal intime. Peu de temps avant sa mort, Anne, la pionnière, en date du mois de juillet 1710 écrit : « Hier, une de mes petites-filles, me voyant rédiger ces notes, a souhaité obtenir un cahier pour écrire elle aussi. Quand je lui ai demandé pourquoi elle éprouvait ce désir, elle a répondu qu’elle voulait vivre deux fois, une fois en vrai et une fois à travers les mots. Qu’elle voulait arrêter le temps. // C’est à elle que je léguerai ce journal. »

Inutile d’insister davantage sur ce point. Ce roman est testamentaire (le dernier livre d’un auteur est toujours son dernier livre, en attendant le suivant), il a poussé ses racines au plus creux du journal d’Anne, a pris le relais des écrits de la première aïeule. La narratrice, elle-même écrivaine, a hérité de cette faculté qu’avait Anne de mettre en mots des tranches de sa vie. Tout est ici affaire de transmission. Le dernier mot du livre est justement « héritage ».

Je devrais indiquer ici à quel point ce dernier mot sonne juste, sonnant justement le glas du roman dans un contexte mettant en valeur son titre, lui ajoutant devrais-je dire une plus-value. C’est un choix que j’ai fait et refait ici, celui de ne pas dévoiler le sens et la portée de ce titre. Il convient de donner aux lecteurs et aux lectrices du roman le plaisir de la découverte. Je ne puis cependant les laisser dans l’ignorance de l’essentiel. À vrai dire, je n’ai encore rien dit de tout ce qui fait la richesse de ce roman. Je le trouve éblouissant de sobriété, de retenue et, donc, de puissance évocatrice. Lise Gauvin est une artiste. Elle écrit avec la touche et le doigté de la musicienne qu’elle est. Vivianne est d’ailleurs musicienne.

La richesse de ce roman, dont il faudrait souligner davantage les qualités d’écriture et de composition, ne se borne pas à ces qualités. Elle réside également dans les histoires que raconte la romancière, dans les propos qu’elle tient, dans les magnifiques personnages auxquels elle parvient à donner vie. On se prend réellement d’affection pour eux. Ils sont attachants. Ce sont des femmes qui vivent dans un monde qui nous est familier. Elles sont nos femmes (Vivianne est notre contemporaine : il y a une quarantaine d’années, elle aurait pu m’enseigner). Elles sont nos mères, nos grands-mères, des femmes dont nous savons au fond fort peu de choses, dont les réalités concrètes et historiques disparaissent peu à peu de nos mémoires. Or la romancière, sans pour autant être historienne, parce qu’elle connaît bien le Québec où elles ont vécu, parvient à inscrire le destin sensible de ces femmes dans le temps de l’histoire. Elle fait revivre des époques plus ou moins anciennes en restituant l’air du temps propre à chacune, en restituant de ces époques l’équivalent mental des décors où elles évoluèrent, en peignant le fond sur lequel se sont détachées les histoires de ses personnages.

Il n’est pas une seule section du livre où les gestes des protagonistes ne soient présentés en parallèle avec les grands moments de notre histoire. Lise Gauvin raconte nos années. Ainsi pour Vivianne : « L’année de votre naissance, en 1940, le droit de vote a été accordé aux femmes, l’Allemagne a envahi la France, des Juifs sont morts par milliers … » Pour Marianne : « Elle est née le 4 juillet 1917, jour de fête de l’Indépendance américaine. Quelques mois plus tard, le régime tsariste était aboli en Russie. Quelques mois plus tôt, à Montréal, avait lieu une manifestation contre l’enrôlement forcé dans l’armée canadienne des hommes en état de se battre. »  Pour Réjeanne : « Tu as vingt ans, la vie devant toi et déjà un passé. // On dit qu’en avril, un navire a heurté un iceberg dans l’océan Atlantique, au large de Terre-Neuve, entraînant le décès de mille cinq cents personnes. Tu as du mal à croire à pareille catastrophe. » Pour Anne enfin : « Une épidémie de peste sévit en Italie et ailleurs en Europe : la ville de Naples est particulièrement touchée et Paris résiste plutôt mal à la contagion. » ou encore : « Tout près de là, au Louvre, Louis XIV, âgé de vingt-trois ans, choisit d’assumer directement le pouvoir. Conseillé par son ministre Colbert, il prend officiellement possession du Canada, alors sous la gouverne de la Compagnie des Cent-Associés, et décide de donner à la colonie le statut de province de France. »

Le cinquième et dernier jour est un mardi. C’est le jour du décès de la mère. La narratrice poursuit son récit. Elle écrit. Elle décrit. Sont notés les gestes accomplis par le personnel soignant, les décisions prises par le corps médical, la moindre variation pourrait-on dire de l’atmosphère régnant dans la chambre; la narratrice constate l’amenuisement de l’être de sa mère, l’irrégularité du pouls, le rétrécissement graduel, la lente disparition, cette profonde absence où peu à peu se retire la moribonde. « Le sac qui sert à recueillir l’urine, situé à côté du lit, se remplit goutte à goutte. Plus aucun son ne sort de la bouche. »

Au goutte à goutte de l’urine qui s’écoule correspond celui de la narration soulignant, accompagnant les légères transformations du lent déclin de sa mère en pente douce. La narratrice dit les choses simplement, sans pathos. Or cette retenue procède à la manière de la litote, allant dans le sens inverse d’un tumulte que l’on sait grand, d’un désarroi que l’on sait profond. En fait, moins la romancière nous en met plein la vue, plus elle est discrète, pudique pourrait-on dire, jouant des mots pianissimo, plus le lecteur est à même de saisir la gravité de la réalité qu’elle expose. En collant d’une manière neutre et clinique aux événements, aux sentiments qu’elle ressent, la narratrice, et à travers elle la romancière, parviennent à toucher la corde sensible du lecteur.

Je n’ai fait qu’effleurer les histoires de femmes racontées dans ce roman. Les lecteurs en prendront eux-mêmes connaissance. J’ai dit le plaisir que j’ai eu au contact de ces femmes. Leur univers m’a touché. C’est que la romancière a produit un ouvrage à la fois sensible et intelligent, dans une langue mesurée, dont les qualités résident dans sa justesse et sa sobriété. Lise Gauvin sait écrire. Elle a appris son métier de longue date. Sa maîtrise de la langue lui permet de s’exprimer avec naturel. Seule une culture bien assimilée ainsi qu’une intelligente sensibilité donnent accès à un tel naturel.

On rencontre parfois dans nos lectures des œuvres si bien écrites, on les lit avec tant de facilité et de bonheur, qu’elles nous paraissent avoir été écrites en toute innocence, sans avoir véritablement nécessité quelque forme de travail que ce soit. En réalité, avec Et toi, comment vas-tu ? le travail se situe en amont, amorcé depuis une très lointaine pionnière, poursuivi à travers les générations et finalement pris en charge par une jeune Vivianne, studieuse et appliquée, curieuse de culture et fort talentueuse. Le travail de Lise Gauvin est invisible. Le labeur ne paraît pas. Pour peu, le lecteur pourrait croire qu’il eût pu lui-même écrire un tel ouvrage. Il n’en est rien.   

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

6 commentaires sur « Lise Gauvin : Et toi, comment vas-tu ? Roman : Leméac Éditeur : 148 pages : publication 2021 »

  1. J’aime bien que quelques-uns de tes amis se surprennent de ton approche appréciative.
    J’imagine qu’aux yeux de certains experts tes «petites études» ne jouent pas le jeu classique du critique.
    Mais à mon avis, oui on peut voir le beau dans une chose et son contraire. Si on cherche ce qui s’y trouve plutôt que sa seule grille d’absolus!
    Dans notre époque de ruptures et de réinventions à répétition, toucher à la filiation, à l’héritage, aux racines d’Anne à Andréanne me rappelle les bienfaits d’un retour aux sources.

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    1. Comme disait un de mes vieux oncles «ce n’est pas parce qu’on ne rit pas que ce n’est pas drôle»…
      Ce n’est pas parce qu’on ne commente pas tes études que ce n’est pas agréable et utile, j’en suis certain.
      Ne lâche pas, tu ouvres une voie nouvelle. La Bolduc dirait «Ca va venir»!

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  2. Merci Laurent. Je crois toutefois que je vais ralentir la cadence. Je veux écrire mes propres choses et désire aussi découvrir quelques très grandes œuvres que je n’ai pas encore lues. Des classiques russes, par exemple, comme Les Frères Karamazov. Et aussi Les mémoires d’Hadrien. Mes seules grosses briques ont été Les Misérables et À la recherche du temps perdu. Parfois, je me dis que je n’ai rien lu. Parfois, je me dis aussi que je n’ai pas encore écrit ni commencé à vivre. Oui, il y a des jours comme ça. Ils font dire au poète que le « ciel est bas et lourd » et qu’il « pèse comme un couvercle / Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis ».

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  3. Ce poète était sûrement inspiré par la thermo-dynamique et devait savoir qu’en vertu de sa 3ème loi, plein d’énergie et de puissance allaient émerger de ces moments de compression!

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