Louise Dupré : Théo à jamais : Roman : Héliotrope : 2020 : 240 pages 

La discrétion de l’écriture est une qualité qui sur soi n’attire pas forcément l’attention. Pourtant, cette invisibilité relative est souvent remarquable d’efficacité, voire d’inventivité. C’est ici le cas. La manière de Louise Dupré est en apparence toute simple. Elle tient peut-être à la nature de l’autrice, à sa personnalité, peut-être également chez elle à une volonté d’ordre esthétique la conduisant à un patient travail d’épuration. Je n’en sais rien. Je me borne à constater l’excellence du produit final.  

On chercherait en vain dans ce roman quelque passage de haute voltige, des éclats, de l’esbroufe. Des acrobaties verbales, on n’en trouve pas. Même sur le plan lexical, Dupré fait montre de sobriété. Les cruciverbistes ne trouveront pas en son œuvre pâture à leur passion. Les goûts ne se discutent pas. Ils se savourent.

Nul n’est dans l’atelier de la romancière. On ne peut donc que présumer, l’imaginer veillant à ce que son ouvrage propose un dispositif favorisant la lecture. L’autrice a accompli son travail en se chargeant pleinement du labeur. Le lecteur et la lectrice par après en récoltent agréablement le fruit. J’ignore si telle était son intention, mais le résultat est concluant. Du travail de l’écrivaine découle notre plaisir de lecture. Attention ! Je ne dis pas que lecteurs et lectrices en sont réduits à un état de pure passivité. Bien au contraire, afin de vraiment recevoir ce qui leur est offert, ils doivent demeurer vigilants. Du reste, ce qu’ils trouvent dans Théo à jamais n’a rien à voir avec le fauteuil lénifiant que désirait tendre un Matisse aux amateurs d’art, ambition dont par ailleurs il n’y a rien à redire : en effet, pourquoi s’interdire « calme, luxe et volupté » ?

Si l’autrice facilite en quelque sorte la lecture de son roman, elle n’épargne cependant pas ses lecteurs. Elle les confronte plutôt à de dures réalités, à de graves problèmes, dont la dureté et la gravité sont d’autant plus saisissantes que rien dans la transparence du dispositif mis en place par la romancière ne s’interpose entre les malaises qu’elle communique et leurs répercussions chez les lecteurs. Sa façon de faire met en lumière et presque sans ombre la matière de son roman. Ce principe, du reste, est à l’œuvre dans les autres aspects de cette œuvre. Non seulement, comme mentionné déjà, la phrase est-elle parfaitement limpide, mais du début à la fin, la narration coule pareillement de source, en toute clarté, à travers de brefs chapitres apportant chacun invariablement de nouveaux éléments à l’histoire racontée. Cela, tous les romans ne l’offrent pas, qui souvent piétinent, font du sur-place. Or il se passe toujours quelque chose dans Théo à jamais. Que ce soit au niveau des faits et gestes des personnages, tous plus attachants les uns que les autres, ou dans les sentiments et les pensées animant, perturbant la narratrice. Ce roman a beau ne pas carburer à l’action, ne pas privilégier l’aventure, on éprouve au fil de sa lecture le constant désir de s’y engager plus avant. C’est que la quête entreprise par la narratrice devient également la nôtre. À sa manière, cette femme mène une enquête.

Tout comme Béatrice Hubert, narratrice et personnage principal, nous voulons comprendre ce qui a pu pousser son fils à commettre l’irréparable. Comment Théo en est-il venu à se transformer peu à peu en une sorte de monstre ? Cette question, nous nous la posons. Elle taraude la narratrice. Mais ce n’est pas tout, pas l’essentiel. Il y a plus. Le drame vécu par la famille de Théo n’est pas singulier. Il s’inscrit dans une histoire plus large, plus globale. Si Théo a agi seul, son cas n’est pas unique.

Dès la première page, la narratrice fait part de son désarroi. Elle raconte qu’au moment où se sont produits les événements, elle s’affairait au montage d’un documentaire portant « sur les tueries dans les écoles ». En acceptant ce contrat, elle ignorait ce qui l’attendait dans un proche avenir. C’était sans compter sur de troublantes coïncidences. La sonnerie du téléphone retentit alors qu’elle se trouvait au studio. Un drame venait de survenir à Miami, à l’université où son mari prononçait une conférence. Karl Glackmeyer et leur fils étaient tous deux dans un état critique à l’hôpital. Elle devait les y rejoindre.

Partir en laissant le chat derrière. Le chat grâce à qui tout a commencé dans le bonheur et dans la joie. Un chaton perdu. Béatrice l’adopte et s’en amourache, mais au bout de quelque temps, ayant vu une affiche déplorant sa disparition, elle se résout à le rendre à ses propriétaires. C’est alors qu’elle fait la rencontre de Karl et de ses deux jeunes enfants. La mère de ces derniers est décédée dans ces circonstances qui n’ont jamais vraiment été élucidées. Béatrice entre dans la vie de cette petite famille, épouse Karl et devient la deuxième mère d’Elsa et de Théo. Des années passent.

Point de départ de l’histoire, le chat Darwin est un personnage secondaire fort important. Il traverse le récit, apportant du réconfort à Béatrice. « Darwin est ton antidépresseur, me disait souvent Karl en riant. Un animal ne permet-il pas de donner de l’affection et d’en recevoir sans attente aucune ? D’ailleurs, Darwin ne supportait pas les larmes, il savait si bien consoler les enfants quand ils étaient petits. »

Suite à l’appel où Helen Gardner lui annonce que Karl et Théo sont « entre la vie et la mort », Béatrice interrompt momentanément son travail de monteuse. À son retour de Floride, après le drame, il lui sera difficile de se replonger dans le sujet qu’aborde le documentaire, sujet que cette fois-ci elle connaîtra de l’intérieur, étant elle-même une des victimes collatérales de la tragédie qui a failli emporter son mari, étant de surcroît la mère du jeune criminel qui a tenté de l’assassiner. Théo, tireur fou, ange noir exterminateur, s’il n’avait pas été abattu sur le champ par un agent de police du campus, aurait-il vidé le reste de son chargeur sur les étudiants et les professeurs alors présents dans l’auditorium ? Cette question et des dizaines d’autres minent et sapent le moral de la narratrice. Le travail amorcé professionnellement sur le plan du documentaire trouve maintenant en elle de nouvelles résonnances. Le crime commis par Théo, la mort de son enfant ravivent un trouble qui d’abord était de nature intellectuelle. Elle se trouve maintenant confrontée corps et âme au phénomène des tueries dans les institutions scolaires. Sa douleur à son tour induit la réflexion, l’alimente.

Béatrice réfère aux horreurs collectives de l’histoire, plus précisément à celles de la Shoah. Elle fait des liens. Comprendre passe par un travail de mise en relations, de parallélismes faits entre des situations vécues autrefois et leur résurgence. Tout comme le chat Darwin traverse le récit, un autre personnage fort important y jette un constant éclairage. Il s’agit d’Heinrich, l’oncle de Karl et de sa sœur aînée Monika. Aujourd’hui, un vieillard, cet oncle « a survécu à Dachau ». On l’y avait enfermé en raison de ses idées politiques; il était communiste. « Récemment, Heinrich a eu une pneumonie, mais il s’est rétabli. Ses années sont comptées, il le sait, et il l’accepte. Ce qui l’inquiète, c’est l’extrême-droite (sic) qui monte un peu partout, en Europe comme en Amérique, l’impression de revivre sa jeunesse, Je ne veux pas mourir en plein cauchemar, a-t-il avoué à Karl. » Autre question, Théo s’est-il radicalisé ? Est-il passé à l’acte pour des motifs idéologiques ? Frayait-il avec Daech ? Doit-on suivre l’une de ces pistes pour comprendre ce qui a pu se passer dans la tête de Théo ?

L’extrême droite préoccupe la narratrice. « Tout à l’heure, Karl m’a apporté le journal avec un air d’enterrement. À la une, on répète ce que nous avons appris hier soir à la télévision, nos voisins du sud viennent d’élire un voyou de l’extrême-droite comme nouveau président. » Cette élection lui rappelle un mot de l’oncle Heinrich : « Durant le nazisme, la haine était exploitée à des fins politiques. » Incidemment, si l’on ignore qui a vendu un révolver à Théo, on connaît maintenant « le nom du propriétaire de l’arme, un red neck qui avait sûrement fait campagne pour le nouveau président. »

À grande échelle, il y a les crimes, les horreurs, les désastres de l’histoire, les « massacres, le ciel bleu de l’Algérie ou du Rwanda, un gel féérique sur les bouleaux de Birkenau. »  On tente de comprendre ces phénomènes politiques, idéologiques, historiques. On n’y parvient pas toujours, pas plus qu’on ne parvient à expliquer, à plus petite échelle, les crimes perpétrés par des individus comme Théo qui en mourant a emporté avec lui les motivations secrètes de son geste. Pourquoi a-t-il voulu tuer son père ?  

La première réponse venant à l’esprit de Béatrice procédera d’un réflexe, commun, du moins, semble-t-il, d’après les témoignages qu’elle recueillera après le drame. Tous les parents des jeunes criminels, terroristes ou non, en viennent à éprouver un fort sentiment de culpabilité, exception faite pour ceux qui avalisent de tels gestes. La faute reposerait donc sur les épaules des parents. Ces derniers seraient les principaux responsables. C’est ce que généralement eux-mêmes ressentent. S’ils avaient mieux éduqué leur fils, rien de tout ce qu’il commis de grave ne se serait produit. Théo ne serait pas passé à l’acte. Combien de fois dans ce récit verrons-nous Béatrice s’adresser « une litanie de reproches » ? « Cette année, ma tristesse avait un visage, elle était rattachée aux cendres d’un cadavre qui seraient inhumées au printemps. Notre enfant chéri, notre petit Théo, qui avait décidé de bousiller sa vie et la nôtre. Et nous ne l’en avions pas empêché. Nous ne l’avions pas protégé contre lui-même, nous ne nous étions pas protégés non plus. J’avais beau me répéter que les parents ne sont pas des boucliers pour leurs enfants, la pensée d’avoir failli à ma mission me poursuivait comme l’œil de Dieu. »

Dieu est celui qui juge et qui ultimement pardonne. On se juge soi-même à partir de normes préétablies. Ces normes exigent que l’on se conforme à des modèles. Heinrich en est un, mais il n’est pas un modèle répressif. Le vieil oncle est plutôt un être de compassion. À la fin de l’histoire, quand enfin on lui aura appris les circonstances de la mort de Théo, il n’adressera aucun reproche à Karl. Il représente dans ce récit une forme d’autorité, de probité morale devrions-nous plutôt dire. On rencontre aussi une forme d’autorité dans la personne de la mère de Béatrice.

La narratrice dans son enquête, dans son entreprise visant à comprendre, réalise bientôt qu’elle ne peut se couper du problème qu’elle scrute à la loupe. Son histoire fait partie de l’histoire de Théo, est en lien direct avec la vie et donc, le crime de Théo. Ce crime trouve une partie de ses racines dans l’existence même de Béatrice. Celle-ci a influé sur la trajectoire de Théo. Ce n’est pas là une question de culpabilité, c’en est une de responsabilité.

Qui est Béatrice ? Elle est la fille de sa mère Solange, dont le prénom rime avec ange. Il y a beaucoup de rimes dans ce roman, de nombreuses analogies, des répétitions, des similarités. Béatrice est l’enfant de la norme, la fille qui doit faire son devoir, celle qui doit être parfaite, au risque de sombrer dans la folie. Elle est la femme qui, bien que s’étant souvent opposée à sa mère, reviendra sur ses positions, réactions épidermiques, allergies à un conformisme plein de gros bon sens dont elle n’aura pas toujours su prendre la juste mesure. Les choses ne sont jamais aussi simples qu’il y paraît. Il se pourrait cependant qu’elles soient également moins compliquées qu’on le croit. Béatrice est une intellectuelle, elle cherche à comprendre. Autour d’elle, des êtres moins articulés parviendront à l’aiguiller dans sa recherche de la vérité, dont sa mère qui, bien amont dans son existence, lui aura légué à la fois la conscience du mal et son remède.

L’idée de normalité va de pair avec une certaine moralité, laquelle est inculquée dès l’enfance par les parents justement et, dans le cas de Béatrice, principalement par sa mère. Si le conformisme s’acquiert par le biais de l’éducation, un mal qu’il est censé combattre est, lui, plutôt de nature héréditaire, transmis de génération en génération. La folie meurtrière qui s’est emparée de Théo n’est pas passée du sang de Béatrice à celui de son fils. Elle n’est pas sa mère biologique. Pourtant, en remontant dans son passé, elle retrouve dans sa famille un vieil oncle qui a dû être interné. La mère de Béatrice disait « qu’on s’habitue à tout ». Ce type de discours irritait Béatrice au plus haut point. « J’aurais dû lui demander à quoi elle avait dû s’habituer de si terrible. Aux problèmes mentaux de son frère peut-être, je n’en avais jamais parlé avec elle, et je me le reprochais. »

Béatrice est dure avec elle-même. Sa belle-sœur Monika lui en fait la remarque. « Ce que tu peux être dure avec toi-même. Oui, j’étais dure, je m’étais toujours placée dans le rôle de la coupable, ça me venait de l’enfance, de l’odeur des cierges et de l’encens, de l’image du Christ sur la croix. Mais peut-être aussi d’un savoir hérité d’un âge dont plus personne n’avait souvenir, de l’intuition que personne n’est innocent. » On pourrait commenter longuement cette citation. J’en retiens cette notion d’un « savoir hérité ». À vrai dire, Béatrice, me semble-t-il, comprend ce qu’elle cherche à comprendre avant même de l’avoir tout à fait compris. Après avoir réalisé qu’« on ne se débarrasse jamais de ses réflexes d’enfance », ceux entre autres qui poussent à mentir, à quoi l’on peut ajouter celui qui consiste à éprouver des sentiments négatifs de honte et de culpabilité, elle fait mention de ce savoir qui lui vient de ce que lui ont transmis sa mère, l’école et la religion.

Personne donc n’est innocent et nous sommes tous coupables. Si une telle pensée n’explique pas le geste de Théo, du moins peut-elle conduire Béatrice à faire un pas de plus dans la compréhension qu’elle a de son propre cheminement. « J’ai soudain vu un lien entre ma culpabilité et mon désir de perfection. » La mère parfaite, même de substitution ou simple figure de mère, prend soin de son enfant et le conduit sur le droit chemin, celui justement de la perfection. Nul n’est parfait. Béatrice le sait.

En tentant d’élucider le mystère de la tentative d’assassinat, elle ne peut éviter d’être confrontée à sa propre histoire. Le crime de Théo lui propose toute une série de « rimes ». La narratrice emprunte ce terme au Paul Auster de L’invention de la solitude. Rime réfère ici au phénomène de la synchronicité, celle-ci étant relative à des événements mentaux ou des situations que rien ne relie directement de manière factuelle, mais qui trouvent dans la conscience de l’individu une importance hautement significative. Béatrice en menant son enquête glisse progressivement dans son propre passé : « comment aurais-je pu éviter d’entrer dans les méandres de mon histoire personnelle ? Me voilà replongée dans le spectre de la maladie mentale. Décidément, l’internement de mon oncle me poursuivra toujours. »

Nous vivons dans ce que la narratrice appelle tantôt une « prison intérieure », tantôt « un cloître intérieur ». Des démons nous habitent, qui parfois ont le meilleur de nous; ç’aura été le cas avec Théo. Nous nous débattons. L’oncle Guy a été interné. Béatrice est elle-même une personne fragile. Elle a déjà été en crise. « Moi, l’été de ma crise, j’avais dissimulé mon vacillement. J’avais réussi à berner tout le monde, je m’étais accrochée, j’avais attendu que la tempête passe, je me répétais tous les jours que je pouvais demander du secours si jamais je chavirais, demander du secours, oui, mais secrètement. La volonté ferme, indiscutable, de ne mêler personne à mes problèmes. Était-ce de l’orgueil ou de la fierté ? Sans doute la peur de perdre complètement pied, comme mon oncle. »

Le crime de Théo porte atteinte à l’image que projette et qu’a d’elle-même Béatrice. Elle a beau tenté de se raisonner, « rien ne m’apaisait, rien ne redorait mon image de mère. Rien ne m’enlevait mon sentiment d’échec. » La quête de vérité qu’elle mène, une enquête à vrai dire, devrait non seulement lui permettre de comprendre les motifs de Théo et l’état d’esprit qui était le sien dans les semaines et les mois précédant son passage à l’acte, mais il devrait aussi lui permettre de rapiécer sa propre image, de se recentrer sur elle-même, de retrouver une certaine stabilité. Après une dispute avec Karl, alors qu’elle s’acharne à vouloir comprendre, contrairement à lui qui désire lâcher prise, elle note : « Qu’est-ce que je voulais savoir ? Je voulais savoir si je m’étais fait manipuler comme une enfant, si j’étais encore capable de lire correctement un comportement. Je voulais savoir si j’étais folle. J’ai senti mes joues inondées par un déluge de larmes que j’essayais de refouler, c’était la première fois que nous nous disputions depuis le drame. Voilà que je m’effondrais, je n’aidais pas Karl à récupérer. Décidément, ma belle image craquait de partout. »

L’image, on le voit, est ici une superposition, un recouvrement, un voile destiné à dissimuler un trouble profond, à sauver à tout le moins les apparences : « nous nous taisons, nous jouons le jeu de la normalité, domiciles stables, conjoints stables, chaque famille a ses tabous. Mais c’est moi qui ai passé le plus de temps auprès de mon grand-père. Je suis l’aînée, je suis sans doute celle qui a vécu le plus durement l’entrée de notre oncle à l’hôpital psychiatrique. Flavie, elle, était trop petite. Et pourtant, elle a été touchée, j’en suis sûre. Quand elle me vante les mérites de son fils, peut-être essaie-t-elle de se convaincre qu’il échappera à l’hérédité. »

Aucun personnage secondaire n’est de trop dans cette histoire. Ce fils parfait, image inversée de Théo, son contrepoids, répond en quelque sorte à l’injonction normative, correspond à la définition de la réussite. La perfection de cet enfant a été programmée depuis la petite enfance de sa mère et de sa grand-mère Solange. Il n’est pas un ange, mais il est sage comme une image, comme l’image de la réussite qu’il faut renvoyer aux autres. « Est-ce qu’on arrive (sic) jamais à déraciner en soi les idéaux inculqués dans l’enfance ? » Flavie n’a pas tenté ce déracinement. Son fils n’a pas poussé loin de l’arbre. « Son fils à elle, Martin, venait de terminer des études en génie, brillant, gentil, beau garçon, il obtiendrait sûrement une bourse pour aller étudier aux États-Unis, tout pour faire l’orgueil de ses parents. » 

Théo est quant à lui un ange noir. Il joue de la musique dans un band, compose des chansons, s’amourache d’une fille dark. À la morgue, Béatrice découvre un tatouage sur son corps. « J’avais été étonnée en apercevant sur son épaule gauche un dessin non identifiable, une forme noire, inquiétante. Depuis quand avait-il ce tatouage ? » L’adolescent a fait vivre l’enfer à ses parents. « Il fallait attendre que cela passe […] oui, nous sommes en crise, depuis six mois c’était la crise perpétuelle, nous vivions l’enfer à la maison. Tu exagères, aurait dit Karl, mais je le pensais vraiment, nous aurions dû faire quelque chose. Nous étions responsables de ce qui venait d’arriver. »

Nous rencontrons plusieurs personnages au fil de la lecture, ils s’avèrent tout aussi importants les uns que les autres. Chacun apporte sa contribution à l’intrigue. La romancière maîtrise l’art consistant à assurer une progression au niveau de l’action. L’action n’est pas relative ici à des faits et gestes étonnants, elle correspond plutôt à l’enquête menée par Béatrice. Les policiers ont mené la leur, enquête criminelle. Ils avaient peu à dire. Et ce peu, dès le début du roman ou à peu près, le lecteur en est informé. Ce qui intéresse Béatrice a plutôt à voir avec la psyché. Elle veut entrer dans la tête de son fils. Pour ce faire, elle cherche à rencontrer ses amis et ses amies, elle veut les interroger. Elle passe la chambre de Théo au peigne fin, ouvre ses cahiers d’école, lit ses derniers courriels, est à la recherche du moindre indice. Son travail sur le documentaire la met sur certaines pistes, mais ce sont des pistes générales. Ce film lui offre un portrait d’ensemble, alors que Béatrice s’intéresse surtout au cas particulier de Théo. Des professionnelles, dont sa belle-sœur Monika et Helen Gardner, la soutiennent et la réconfortent, mais Béatrice veut aller au-delà de l’apaisement. Il lui faut comprendre.

Son mari finira par lui apprendre que Théo et lui avaient eu une querelle quelques jours avant le drame. L’enfant avait réclamé de l’argent à son père. Il désirait partir en voyage. Où ? Il avait refusé de le révéler, avait insulté son père. « Était-ce pour quelques milliers de dollars que Théo avait essayé de le tuer ? »

Poursuivant son enquête, Béatrice fait la rencontre de la fille dark dont son fils avait été amoureux. Celle-ci lui fait lire une lettre de Théo. « J’ai commencé à la lire avidement. Mais tout ce que je percevais, c’était une colère terrifiante, une sorte de volcan qui s’était réveillé dans ses entrailles et s’était mis à cracher de la lave en voulant tout anéantir. Théo était furieux contre Karl, contre le collège, contre Elsa et moi, contre la terre entière, contre lui-même, seule Samantha semblait mériter un peu de considération. Quel événement avait pu déclencher une telle éruption ? Hélas, Samantha a haussé les épaules, elle n’en avait aucune idée. »  

Le roman de Louise Dupré regorge de fines observations. Celle-ci, après le drame. « Sans y réussir, nous essayions d’apprivoiser la vie sans Théo. Le plus difficile, c’était de s’asseoir devant sa chaise vide, à table. Comme si un aimant nous attirait, nos yeux butaient sans cesse contre son absence ». Ou encore : « Nous avions joué notre rôle d’individus capables d’affronter les malheurs de la vie, mais une ombre passait devant nos yeux dès que la conversation fléchissait. »

Çà et là, dans le récit, la narratrice réfléchit au rôle de l’art. « C’est le film qui me sauverait, oui, l’art pouvait nous sauver. Je retrouvais mon désir d’apporter quelque chose à la compréhension du monde, cette part de vérité qui n’est pas immédiatement accessible dans la vie courante. »

L’une des plus déroutantes particularités de Théo à jamais concerne le statut de cet écrit. C’est un curieux récit où il est à maintes reprises question d’un récit qu’écrit la narratrice. Béatrice parle de ce récit dont elle a entrepris la rédaction. Elle veut que l’écriture l’aide à comprendre. Elle parle de son récit comme d’un objet extérieur, à venir : « Mon récit ne présentera que ma version du drame, il sera troué comme un gruyère. » « Mon récit terminé, il me restera plus de doutes que de certitudes. Mais je le poursuis. Mon texte sera-t-il clair, crédible, pourra-t-il intéresser des lecteurs ? Même si je ne pense pas le faire publier, j’écris secrètement pour qu’on me lise, j’ose l’avouer. […] Et pourtant, il n’y a aucune légèreté dans mon récit. Je raconte les premiers mois qui ont suivi la mort de Théo, il faut dire, la chape de plomb sur la maison, la douleur aveugle, la difficulté à supporter chaque minute de chaque heure, chaque heure de chaque jour, les efforts constants pour garder la tête hors de l’eau. »

Vers la fin du roman, Béatrice annonce qu’elle a enfin terminé son récit : « J’ai mis le point final à mon récit, l’essentiel a été dit, il me semble. Il faut savoir s’arrêter. Je ressens de la fierté, mais aussi une certaine tristesse. L’écriture était devenue pour moi un moment de méditation dans la journée. » Si le lecteur ne l’avait pas encore compris, ce qu’il vient tout juste de lire lui révèle l’existence d’un second récit, celui précisément sur lequel s’est penchée Béatrice durant de très longs mois après le décès tragique de son fils. Un peu comme André Gide l’a fait jadis avec son Journal des Faux-monnayeurs, journal portant sur son célèbre roman, Béatrice rédigeait un carnet où elle consignait ses réflexions. Elle rédigeait, parallèlement aux pages d’un récit dont le lecteur ne lira pas le moindre mot, une sorte de journal dans lequel elle méditait sur la matière dont traitait justement cet autre écrit. Théo à jamais, roman aux yeux du lecteur, apparaît donc ultimement comme la chambre d’écho ou le miroir d’un autre récit dont somme toute les lecteurs n’auront perçu que la rumeur.

Quant au roman qu’il aura pu lire, le moins qu’on puisse dire c’est, outre ses nombreuses qualités, qu’il fait montre d’une grande humanité. Je n’ai pas mentionné tous les personnages qu’on y rencontre, mais ils font tous montre d’une grande ouverture d’esprit et de cœur. Béatrice noue avec eux des liens affectueux. L’ancien professeur de Théo est particulièrement attachant. Les personnages sont touchants. Du reste, ils se touchent. « Une caresse, un frôlement d’aile, Helen Gardner a effleuré mon épaule ». « J’ai pris la main de Karl et je l’ai caressée. » Jean-Marcel, le réalisateur du documentaire sur les tueries, la réconforte : « Nous avons bavardé en prenant un café. Tu m’as manqué, a-t-il dit en posant un instant sa main sur la mienne ». Monika : « La tristesse venait me surprendre, mais Monika ne m’a pas laissée m’enliser, elle a passé son bras autour de ma taille. » Madeleine (dont la fille, maintenant internée, a poignardé son mari à mort) : « Comment avez-vous fait pour ne pas devenir folle ? Madeleine m’a sortie brusquement de mes pensées. J’ai déposé ma main sur la sienne et j’ai murmuré Vous n’êtes pas seule, vous n’êtes pas seule. » Félix (l’enseignant) : « Félix n’avait pas saisi la gravité de la situation, je n’étais pas la seule à me faire des reproches. Il aurait dû essayer d’avoir une conversation avec Théo, alerter le psychologue du collège, disait-il, nous prévenir. J’ai posé ma main sur son bras et nous sommes restés un moment silencieux. »

Il y a dans ce roman, je le répète, une grande humanité. À vrai dire, tout se passe comme si l’horreur était collective, menace sourdant depuis la nuit des temps, grondant au loin comme bottes de militaires sur les pavés. L’horreur est plurielle ; mais la douceur et la tendresse animent chaque individu de ce roman. Bien entendu, Béatrice ne voit pas le monde avec des lunettes roses. Elle sait que le mal sommeille en chacun de nous, Théo en est un bon exemple. Cependant, les personnages que nous rencontrons dans le roman de Louise Dupré correspondent tous et toutes à des hommes et des femmes de bonne volonté. 

Ce mot, volonté, n’est pas sans rapport avec la vision des choses que Solange a transmise à sa fille. Tout au long de sa recherche, Béatrice a voulu comprendre. Elle en vient à réaliser que « l’insensé » n’a pas de sens. Telle est la vérité à laquelle elle accède finalement. Or cette découverte, cette compréhension, n’étaient-elles pas présentes dans la sagesse un peu innocente ou naïve de sa mère ? « Bouger, m’occuper, n’était-ce pas le meilleur remède contre la tristesse ? Je réentendais ma mère, ses phrases qui me faisaient dresser les cheveux sur la tête quand j’étais adolescente. Moi qui n’avais cru qu’à l’introspection, voilà que je me mettais à trouver des vertus au gros bon sens, j’étais en train de renier mon ancienne foi. Si ma mère avait été encore vivante, je l’aurais serrée dans mes bras, lui aurais avoué qu’elle n’avait pas tort. »

De même, une certaine vérité sortira de la bouche de Samantha, la fille dark, celle dont Théo avait été amoureux : « J’avais espéré que cette rencontre avec Samantha m’apporterait des réponses, mais je resterais avec mes questions pour l’éternité. Je l’ai dit bien humblement à Samantha. On n’arriverait jamais à comprendre ce qui s’était passé dans la tête de Théo, a-t-elle répondu. Elle, elle y avait définitivement renoncé. Il fallait accepter son acte, c’était la seule manière de faire son deuil. Où avait-elle appris cela, dans ses cours ou dans des livres ? Chose certaine, elle était plus sage que moi. »

Vient le jour de l’inhumation des cendres de Théo. « Désormais, Théo habiterait le monde de la mémoire et nous, celui du présent. » Tout le monde est présent au cimetière, physiquement ou en esprit. Le roman prend fin sur une note positive. L’oncle Heinrich a appris la triste nouvelle. Il a consolé Karl et ne lui a adressé aucun reproche. Darwin, le chat, est récemment retourné dans la chambre de Théo, cela en dit long sur l’atmosphère maintenant pacifiée qui règne dans la maisonnée. Jean-Marcel est lui aussi présent à la cérémonie et au petit goûter qui lui succède : il « a parlé de mon manuscrit à un éditeur qu’il connaît bien. » Elsa, la grande sœur de Théo, a rencontré un ange. Il se nomme Damiel, comme le personnage interprété par Bruno Ganz dans Les ailes du désir de Wim Wenders. Le jeune couple parle d’avoir un bébé : « Karl et moi, nous avons hâte d’entendre des rires d’enfant dans la maison. »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

2 commentaires sur « Louise Dupré : Théo à jamais : Roman : Héliotrope : 2020 : 240 pages  »

  1. Tu as mis autant de soin et de détermination que l’auteure à résoudre le «mystère douloureux» de ces meurtres-suicides. Bouleversant, envahissant jusqu’à l’obsession absolue.
    Il semble bien que se frotter lourdement au mystère en vient à user et briser cette volonté prétentieuse de comprendre à sa façon, à conduire à l’acceptation sereine des choix de l’Autre…

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  2. C’est tout à fait ça. Le personnage féminin (celle qui joue son rôle de la mère) voudrait comprendre. Nul n’y parvient, nul ne pourrait y parvenir. Il lui faut finalement accepter sereinement qu’il y a pour elle et les siens quelque chose d’autre après (de l’autre côté de) l’impasse. C’est un beau roman.

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