Paul Chanel Malenfant : Chambres d’échos : poésie : Noroît : 2021

Il y a quelqu’un, véritablement quelqu’un qui parle dans les poèmes de Paul Chanel Malenfant. La voix toujours claire du poète nous fait percevoir sa présence. Nous comprenons aisément ce qu’il dit. Le raffinement discret de sa parole repose sur un verbe épuré, dont toute afféterie est absente. Une telle qualité ne repose jamais sur de scintillants artifices. Je la crois en lien direct avec les travaux qu’exécutaient son père et sa mère, alors qu’il était tout jeune enfant. Le père lui aura transmis l’amour du travail bien fait, lequel est à l’œuvre dans la solide charpente du recueil. L’univers de la mère, assimilable à celui de la dentellière — elle réalise maints petits travaux d’aiguille — teinte également le recueil. Jeune enfant, le poète rêvasse dans des chambres où lui parlent les objets qui, bien que familiers, miroirs, face-à-main d’argent, poudriers, etc., recèlent des relents de mystères et de secrets : c’est là un univers de silence qui trouve des échos chez le père : « Pensant, mon père tenait son crâne entre ses mains. »

Je ne vois aucun maniérisme dans le verbe de Chanel Malenfant. Aucun tape-à-l’œil. Le naturel lui est sans doute vraiment naturel. Cela se voit parfois chez des poètes de sa trempe. J’ignore si en amont son œuvre a toujours été à ce point fidèle à un principe d’authenticité que le poète me paraît ici respecter en toute humilité. C’est que se détourne des jeux faciles et gratuits quiconque écrit, alors que le soleil se noie là-bas à la crête de l’horizon. Poussé par un réel sentiment, j’allais dire de recueillement, le poète inscrit sa parole dans un rapport exigeant à ce qui advient de son être au sein d’un univers à la fois sublime et chaotique auquel il s’apprête à faire ses adieux.  

Au moment des adieux, car voici le poète maintenant avancé sur ce versant, la langue du poète se fait transparente, diaphane : elle révèle une âme, elle laisse passer la lumière. Ici, ailleurs, la lumière, titre d’un recueil de Fernand Ouellette. Certes, les poèmes de Chambres d’échos sont écrits, sont vécus dans l’ici même du temps présent. Aucun ailleurs, de son propre aveu, c’est en tout cas un sentiment qu’il formule, ne semble attendre ou inviter notre poète ; mais la lumière assurément demeure, même au milieu de sa nuit, elle éclaire le poète. Elle traverse et illumine son recueil. Il écrit : « Le premier mot du poème est un arrêt de mort. » Cela n’empêche pas le poème qui commence ainsi de se terminer par la célèbre citation de Cohen : « There is a crack in everything. That’s how the light gets in. »

Après une brève introduction, sorte d’argument où sont posées les bases de l’ouvrage, sa thématique si l’on veut, le recueil débute avec ces mots « Je suis un résistant … ». Un « Je suis », initial dans quelques poèmes, anaphorique, traverse le recueil. Ainsi découvre-t-on éparse au fil des pages la kyrielle suivante : « Je suis un étranger … », « Je suis le pilleur … », « Je suis un fils vieillissant … », « Je suis un déporté … », « Je suis un hôte de passage … », « Je suis un réfugié de la langue… ». Le livre de Chanel Malenfant, on le constate dès les premières pages, expose un récit composé de poèmes au centre desquels apparaît le poète. L’ouvrage est largement autobiographique. On pourrait croire qu’une visée narcissique anime son écriture, ce serait oublier les fameux mots d’Hugo et de Baudelaire : « Ah ! insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » : « — Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! » Ce serait faire fi d’une réalité supérieure qui fait les artistes, du moins les plus vrais, toujours parler également au-dessus et au-delà d’eux-mêmes. Leur disparition physique d’êtres vivants, lorsqu’elle surgit, n’abolit jamais totalement leur présence accueillante et réfléchissante. Hugo avant même de mourir, et d’une manière générale tout poète parmi nous, cède au sein de sa parole la place à ses lecteurs. Cette expérience n’est pas unique, mais Chanel Malenfant la réalise avec une authenticité à laquelle équivaut ou dont est redevable l’extrême qualité de son verbe. Enfant, il fit ses gammes. Un tel travail, on le devine, transposé dans le domaine du verbe, fut poursuivi tout au long de son aventure de poète. Ainsi son poème repose-t-il sur un savoir-faire qui cependant finit par devenir secondaire, en ce sens où la technique, comme c’est le cas chez le musicien de haut niveau, finit par dissiper voire annuler l’effort pour, dans sa forme splendide, favoriser le déploiement de ce que porte le poème.

Le « je » chez notre poète, pour fortement autobiographique qu’il soit, s’élargit grâce à l’accueil du poème au « nous » augmenté, n’ayons pas peur du mot, de l’humanité. « Je suis migrant … », lu dans un poème, est l’équivalent de ce qu’on lit dans un suivant : « Nous sommes des passagers transis aux impasses … ». Le privé va de pair avec le collectif. Si le poète est au centre de son discours, recensant sa propre histoire, au passé, au présent et faisant désormais face à un avenirfermé, car il n’est pour lui aucun au-delà viable, il est également résolument tourné dans toutes les directions de la périphérie. La Terre est ronde et tout ce qui, sur son sol, est humain et inhumain ne lui est pas étranger. Le sort d’un avenir collectif lui-même incertain le trouble profondément, car point n’est besoin d’être devin pour lire dans le présent ce que nous réserve l’avenir. Les temps modernes sont terrifiants : « Tu habites un siècle sauvage. » Plus loin : « J’ai mal à ce siècle armé jusqu’aux dents. Il a tué l’âme des oiseaux, abattu à bout portant des enfants, des femmes, des civils innocents. » Puis, résumant l’essentiel de cette préoccupation, ce simple paragraphe : « Arrêt de mort, la marche militaire ne va nulle part. »

Des énoncés de cet ordre, puissants et isolés par du blanc, essaiment dans le recueil. Ils ont parfois la qualité de l’aphorisme : « Du sens surgit du temps. », « Le réel brûle le rêve en effigie. », « Les âmes errantes n’ont pas d’odeur. » Ce ne sont pas là tout à fait des vers, du moins ces énoncés, si je ne m’abuse, apparaissent pour la plupart au sein de textes poétiques en prose. Cette manière de faire a le mérite de mettre le sens en évidence. Aussi, quand nous les lisons sommes-nous davantage interpellés. Une question comme la suivante est alors lestée d’un poids imposant dans l’espèce de vide (le blanc) l’encadrant : « Où va le temps quand il passe ? » De même, « Je suis un soldat de plomb enseveli dans la mémoire. » apparaît-il en condensé comme le porteur, le résumé d’un sens que développent les poèmes autour de lui. Ces procédés n’ont rien d’artificiel, notre poète n’est pas un faiseur, mais, tel que mentionné plus haut, il sait faire ; la base est solide qui permet à l’oiseau de s’envoler sans se soucier de la mécanique assurant le battement de ses ailes.

Prose ou vers, la maîtrise de l’écriture dans ce recueil est partout manifeste. À preuve de ce que j’avance, je citerais volontiers l’entièreté de l’ouvrage. D’une lumière qui n’a cependant rien d’aveuglant, ses vers m’éblouissent. La chose est plutôt rare : Malenfant écrit des vers qui sont véritablement des vers. Ils sont libres, mais demeurent entièrement vers, totalement, par le rythme, la frappe, la touche, la sonorité, autrement dit par leur musicalité.

Je me faisais hier la réflexion suivante : Il se pourrait que dans certains cas le poème soit considéré à l’aune d’un plus ou moins intentionnel pour ne pas dire conventionnel brouillage du contenu. Méprisé lorsque tout en lui semble beaucoup trop clair. Les vers suivants de La Fontaine, explicites quant à leur signification, ne seraient pas aujourd’hui considérés comme poétiques : « Chacun tourne en réalité, / Autant qu’il peut, ses propres songes : / L’homme est de glace aux vérités ; / Il est de feu pour les mensonges. » Comme il n’y a pas lieu de démêler avec eux une inextricable dentelle, on peut croire que toute poésie en est absente. Ce n’est pas une toile d’araignée où, pris au piège d’un sens par trop éclaté ou plus simplement absent, l’esprit cherche à se libérer de son incompréhension, à collaborer en tant que co-créateur à l’émergence du sens, pour autant que l’on tienne à ce qu’un poème puisse signifier quelque chose.

Paul Chanel Malenfant ne propose pas d’énigmes à ses lecteurs, ou si peu. Le sens ne tarde pas à se manifester dans ses vers. Un homme déclarant que, pour lui, il est « temps de [se] dépouiller des chemises et des chemins sans buts » n’a pour ainsi dire pas de temps à perdre en jongleries vaines. Un tel homme, au soir de sa vie, est désormais « de [feu] aux vérités », surtout il se tient debout devant le feu qui de plus en plus décline à l’horizon. C’est là une vérité qu’il ne saurait occulter. La parole est précieuse en ces temps ultimes. On ne la dépense pas en acrobaties langagières, en poudre aux yeux. Je le disais plus haut, je ne sais pas s’il en a toujours été ainsi pour Chanel Malenfant, mais le livre qu’il nous offre aujourd’hui relève du témoignage où il va de soi qu’on jure de dire la vérité, toute la vérité. Or cela se fait dans le cas de notre poète avec un naturel désarmant qui laisse le lecteur pantois. Voici le lecteur se tenant debout devant un auteur qui donne sans compter. Qui raconte sans ambages l’histoire de sa vie, alors que le soleil déjà le salue au bout de l’horizon.

Pas d’inextricable dentelle chez notre poète. Son poème certes a de l’étoffe, mais c’est dire ici qu’il offre un contenu qui fait également tout son prix. J’ai vanté la forme, insuffisamment à vrai dire ; je veux maintenant traiter de la substance. Tout comme j’aurais cité le livre de sa première à sa dernière page, lorsque j’ai évoqué la qualité de l’écriture du poète, il me faudrait retranscrire ici l’entièreté du volume afin de souligner l’intérêt que représente ce que nous dit Malenfant, car rien ne s’y trouve en trop ; chaque page est nécessaire, qui dévoile un pan de la pensée ou du sentiment du poète. Pensée devant un monde entraîné dans une course folle, l’Homme s’avançant inéluctablement dans la direction de son proche anéantissement. Sentiment de déréliction dû à la déroute collective, auquel s’ajoute le sentiment personnel de la perte. Le recueil développe ces thèmes en les déroulant ainsi que deux rubans ou cordes, dont procède un pussant amalgame. Il s’agit d’une tresse faite de ces deux fils qui en se resserrant éprouvent et tordent l’âme du poète. Le fil du politique se joint à celui de l’intime. L’auteur sans les nouer les allonge sur la ligne d’horizon.

Le poète se tient debout. Il marche lentement au bord de la mer. Ou alors, depuis sa fenêtre, il observe au loin ses miroitements, ses scintillements. Il n’oublie pas que le monde est en proie aux sinistres de la guerre et de la destruction. Il éprouve de l’empathie pour les laissés-pour-compte. Ces préoccupations l’agitent alors qu’il contemple les eaux du fleuve. Les misères de tout un chacun cependant n’oblitèrent pas les blessures de l’intime.

Le poète regarde la ligne d’horizon et contemple un coucher de soleil romantique. Je dis « soleil romantique » non seulement en songeant à Baudelaire (« L’irrésistible Nuit établit son empire »), mais bien parce que les poèmes de ce recueil sont empreints d’une sensibilité remarquable. Paul Chanel Malenfant assiste, songeur, à son propre amenuisement. « La chute du chardonneret ne fait pas de bruit. / Ni l’œil du tison s’éteignant dans la cendre. » Le poète jette en perspective cavalière un regard amoureux sur les grandes figures, aujourd’hui fantomatiques, de ceux et celles qu’il a aimés, qui ont peuplé son existence. Le fil de l’intime traverse le recueil, suit le parcours, le trajet de l’auteur. Dans le désarroi de ce dernier, le drame personnel pèse sans doute davantage que le poids de notre monde en chute libre. Il a beau « assist[er], impuissant, au martyre des enfants de la Ghouta orientale », en être profondément affecté, sa vie se sera pourtant jouée sur un tout autre plan, affectif celui-ci. Le poète remonte le cours de son existence afin de mettre en évidence l’espèce de fil d’Ariane qui l’a conduit à sa fin de vie toute proche. Il fait écho au sentiment amoureux qui est à l’origine du poème de sa vie.  

Tout chez Chanel Malenfant est amour. Dès la tendre enfance, dans sa famille d’abord, auprès de son père, de sa mère et de ses sœurs. On le suit alors qu’il évoque la tourmente adolescente où, jeune garçon, il découvre l’amour avec de jeunes garçons. La sexualité est au centre de l’aventure humaine. Elle est évidemment au cœur de l’existence du poète. J’y reviendrai.

Plus tard, l’homme noue des amitiés. Il s’adonne à son art, puisant lors de ses séjours en Europe aux sources des esthétiques qui alimenteront ses délices et ses joies de toujours. Puis, des amis chers disparaissent, emportés par la mort, certains se suicidant. Il fera trop tôt ses adieux à une grande amie emportée par le cancer. Son vieil amant, son tendre compagnon, à qui le lecteur se sera attaché en lisant le précédent recueil de l’auteur, son amoureux, meurt également. Chanel Malenfant lui adresse dans Chambres d’échos un poème émouvant. J’y reviendrai. Mais j’insiste sur ce point, tout chez notre poète est de l’ordre d’une fine émotion, d’une sensibilité aux choses de la vie, allant des êtres qui nous la donnent à ceux avec qui on la partage. Tout est pur ainsi que l’aura été sa petite enfance. Nul sans doute ne chante aussi bien que notre poète les ombres et les lumières de l’enfance, celle des jouets d’antan et des belles heures d’ennui au milieu du silence.

À la question posée par le poète : « Où va le temps quand il passe ? », nous pourrions répondre que le temps a beau passer, il n’emporte pas tout avec lui. On ne sait pas trop où va le temps quand il passe, mais l’on peut croire que l’enfance est sans doute ce qui jamais, du moins chez certaines âmes, ne disparaît tout à fait lorsque le temps s’en va. Si bien que ce que l’on entend ici dans les vers du poète, c’est bien le fil mélodique jamais tout à fait rompu du plus intime de son être, fil préservé en soi, malgré les outrages du temps, les déconvenues et les deuils.

Le poète a beau s’insurger (« tu tentes d’effacer les traces de l’obsédante enfance »), il ne peut et sans doute ne veut pas réellement se défaire de ses rets, de ses rayons lumineux, des échos du temps passé qu’il retrouve aujourd’hui encore au cœur de sa chambre. Il écrit : « Une hirondelle d’enfance a perdu le bleu de son envol, le sens de son sillage. » Oui, peut-être, mais le poète n’a pas perdu la voix préservée de l’enfance qui en lui chante si justement son désenchantement. C’est par son poème qu’il parvient à mettre en mots l’évanescence de sa vie, et c’est de son enfance qu’il tire le fil de son poème. Il n’a qu’à s’emparer de ce fil pour que lui revienne telle quelle son enfance : « Je voudrais d’un livre comme un kaléidoscope, un puzzle, un abécédaire aux lettres permutables, aux signes réversibles. Il volerait en miettes, à la chute du vent sous les semelles, flottant tel un léger sommeil. En rêve, les choses sont des échos. Quand j’écris, je m’invente. »

Ce poème ramène à l’avant-scène des jouets et des jeux éducatifs associés à l’enfance. Bien que dans le poème précédent le poète ait parlé « d’effacer les traces obsédantes de l’enfance », le rêve d’un livre pour lui s’apparente à ses plus précieux moments d’enfance, à un esprit d’enfance qui décidément ne le quitte pas.

Le livre qu’il nous propose avec ces Chambres d’échos fait entendre « l’inflexion des voix chères qui se sont tues » (Verlaine). Ce sont les voix, on l’aura compris, du père et de la mère, celles des amis défunts, celle de « l’amant de toujours » : « Tandis que tu emportes avec toi, ô mon vieil amour, ta mort durable comme un serment d’éternité. »

Je prétends à tort ou à raison que pareille tendresse relève de la « fontaine [jamais] éteinte », qui a nom enfance, et qui chez certains perdure jusqu’à la toute fin.

Malenfant écrit : « Je voulais être poète avec des lettres de noblesse. » Assurément, c’est chose faite. Son vœu s’est hautement réalisé. Avec ce livre en main, nous sommes les heureux bénéficiaires des fruits de son labeur.

Mon billet pourrait se terminer avec ces mots, mais ce serait faire faux bond à cet ouvrage, dont je crois n’avoir pas suffisamment mentionné, non pas tout le bien que j’en pense, mais plutôt, outre ce qui à mes yeux motive ce bien, des points que j’ai laissés en suspens. J’avais annoncé que je reviendrais sur certains aspects du recueil. Ce ne sont pas des détails mineurs. Je ne puis donc laisser dans l’ombre les pages que le poète consacre d’une part à son histoire sexuelle et d’autre part à son long compagnonnage avec celui qu’il appelle son « amant de toujours ».  

Je serai bref. Sous un même grand ciel bleu de tendresse, je coucherai les amants d’un jour et celui de toujours. Je dis « tendresse ». C’est que le poète embrasse son histoire en marquant finement, affectueusement, les étapes de son cheminement, de son parcours. Les lecteurs qui referont avec lui son trajet participeront à un voyage dans le temps où tout leur reviendra en mémoire. Marqués par des amours de petites filles ou de petits garçons, puis de femmes ou d’hommes d’âge mûrs, tant nos histoires se ressemblent, nous nous retrouvons dans les poèmes de Chambres d’échos. Chez Chanel Malenfant plus que chez quiconque, je découvre une manière de dire dont la pondération me séduit, dont les audaces n’ont rien de provocateur. Il connaît l’art du développement, du trait fin progressant peu à peu et se faisant plus robuste. Je ne puis ici rassembler tous les cailloux du chemin de ce Petit Poucet, mais je le suis d’un bon pas lorsqu’il me raconte ses histoires d’enfance, de petit garçon jouant avec de jeunes filles en fleurs, dormant dans la chambre de sa défunte grand-mère, parmi ses souvenirs, ses parfums et des fleurs fanées. Lorsque le poète de fil en aiguille aborde ses premières séductions avec les garçons, je suis ébloui par sa façon de les évoquer : « Au préau d’un séminaire de jeunes hommes / Se lient des amitiés particulières des goûts / De bouche à bouche et d’anus / De fleurs de rose et de phallus ». La rime ici est audacieuse. C’est que les rimes sont proscrites depuis belle lurette. Je dis audacieuse sur le plan poétique, le poète pouvant être dénoncé pour cause de marche arrière, de retour à l’autrefois du poème. Audacieuse, mais surtout savoureuse, parce que mieux que tout autre trouvaille langagière, elle exprime magnifiquement la réalité des amours viriles. Ce que j’ai évoqué plus haut quant à la qualité du vers de Malenfant est parfaitement illustré par ces vers.

Comme d’habitude, mais ici plus que jamais, au moment de conclure m’habite le sentiment de n’avoir rien dit. J’ai omis de souligner la diversité que l’on rencontre dans ce recueil où chaque pièce s’inscrit finement dans l’ensemble. Jamais n’a-t-on le sentiment de relire le même poème. Ils sont beaux. Certains sont tout simplement magnifiques. Mais qu’est-ce que la beauté ? Sinon une très profonde humanité se manifestant entre autres au cœur du poème. Elle est à l’œuvre lorsque le vieil amant se voit salué en ces termes.

Pericolo di morte / Je suis toujours endeuillé / Du vieil amant de portage et d’aventure / Qui croyait en Dieu et en l’éternité / Mort sans voix d’un fibrome à la gorge / Remplie de clous et de cailloux // Freud en silence / Veillait à son chevet

Cher poète, en terminant, un dernier mot. Vous écrivez à la toute fin de votre livre : « Tant pis si je ne parle à personne d’autre qu’à moi-même : quand elle tourne sur ses rouages et se donne à la vague, la mer fait de même. »

Sachez que « vos lettres de noblesse » ne sont pas lettre morte. Vous ne parlez pas tout seul. Nous entendons très bien ce que vous dites. Mais l’heure n’est pas encore venue d’allumer « sur la grève un feu de bois. »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

2 commentaires sur « Paul Chanel Malenfant : Chambres d’échos : poésie : Noroît : 2021 »

  1. «Où va le temps quand il passe?» Tu nous fais voir comment ce poète décrit bien «ce que fait le temps quand il passe»…
    Je reste désireux de mieux t’entendre nous situer ce poète dans la pléiade québécoise, quelle est sa couleur propre, son apport distinctif, etc. Est-ce une attente trop classique, prématurée, peu pertinente?…

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    1. À ce jour, j’ai seulement lu deux recueils de Malenfant, ses deux derniers. Je les ai beaucoup aimés. C’est un poète majeur de notre littérature, littérature dont je suis loin d’être un spécialiste. Mais disons ceci, j’ai lu plusieurs recueils québécois dans les dernières années, particulièrement depuis que je suis à la retraite. À coup sûr, ceux de Paul Chanel Malenfant ressortent du lot. Sa poésie est d’une grande qualité. Très grande.

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