Denise Desautels : Disparaître : Poésie : Poèmes écrits autour de 11 œuvres de Sylvie Cotton : Éditions le Noroît : 2021

Un si bel objet ne tombe pas du ciel. De pareils poèmes ne s’improvisent pas. Tout un cours les charrie, avec en amont des expériences de lectures et d’écritures, avec également et surtout de la vie, ce qui s’appelle aimer, rire, jouir, souffrir, rêver. Vivre nous confronte à de la mort. En présence ou dans l’absence du sacré, mais toujours avec le sentiment d’une certaine urgence. En éprouvant une indigence irréfragable.

Dans le cas de Denise Desautels, le poème constitue une pratique sans doute fort particulière. Le cas est-il unique ? Sans doute pas, mais il est rare que des auteurs et des autrices s’engagent sur la voie du poème en arrimant leur parole, ainsi que le fait la poète, à des affluents aussi nourriciers que le sont pour elle les œuvres d’art ; rare que dans la parole poétique soit à ce point convoquée et si intimement, d’une manière pour ainsi dire consubstantielle, la présence active et participante de l’autre, d’une œuvre autre, fondamentalement même et différente.

La parole de Desautels procède du dialogue. La poète ne parle pas « de », elle parle « avec » cela qu’elle contemple, dans ce qu’elle observe et non pas en face d’objets qu’elle chercherait à traduire. Elle ne transpose pas le visuel en mots, ne s’approprie pas l’art de l’autre, n’entache pas son intégrité, mais associe à son propre poème la part de l’autre que l’autre lui concède.

Analyser et commenter plus ou moins froidement des œuvres d’art, cela se conçoit, cela est courant, relève de la raison et du savoir. Desautels procède autrement. Certes, elle sait beaucoup, mais elle ne travaille pas en critique d’art. On devine qu’elle en serait capable, mais elle fait tout de même autre chose. Le processus de création à l’œuvre dans son travail implique davantage qu’une coopération passive et réciproque, comme on en voit lorsque plus ou moins arbitrairement sont adjointes des images à un livre afin de l’enrichir, de l’enjoliver artificiellement. Le recueil de Desautels ne résulte pas d’une création autonome accueillant en son sein des illustrations qui eussent pu indifféremment égayer, à la manière d’une distraction, n’importe quel autre recueil. En ce sens Disparaître n’est pas un recueil autonome, quoiqu’à bien y penser ce l’est peut-être. Chose certaine, au départ, au niveau de l’inventio, à l’étape de sa conception, puis tout au cours du développement du poème, de son aventure, il y a un réel accouplement, un appariement qui est ici de l’ordre de la symbiose. L’oiseau-lyre s’envole dans l’univers de la toile, se pose dans un coin du dessin ou de l’installation, y fait son nid à partir du matériau qu’il y découvre, dans lequel il met enfin du sien, sa propre couleur, le timbre de sa voix, son chant.

Le titre de l’ouvrage ne vient pas seul. Il est suivi d’un complément, pas tout à fait sous-titre, mais plutôt éclaircissement, manière de discrète indication. Après Disparaître, immédiatement sous le titre, ces mots : « autour de 11 œuvres de Sylvie Cotton ». Nous lisons « autour de », et non « avec », « accompagné de » ou « illustré par ». La préposition souligne que le type de relation qu’entretiennent les poèmes de Desautels avec les œuvres de Sylvie Cotton n’en est pas une de simple cohabitation, de banal partage d’un même espace. Que celles-ci précèdent ou non ceux-là importe peu. Les poèmes certes sont tributaires des œuvres de l’artiste (affluents ai-je dit, éléments déclencheurs, bougies d’allumage), mais Desautels n’écrit pas à partir d’elles, je veux dire qu’elle ne les quitte pas, ne les abandonne pas en cours de route. Bien au contraire, elle demeure présente à ces œuvres et s’installe en leur cœur même. Œuvres d’art qui sont ici moins points de départ que points d’arrivée. Ou les deux à la fois. La poète ne part vraiment de là que pour mieux y revenir : « tu dis silencieusement / Disparaître / tu dis Rester / Partir. » Elle ajoute : « Comme si faire demi-tour était encore possible. »

Faire demi-tour est impossible. L’œuvre de l’artiste n’est pas tombée du ciel. Elle intervient au milieu de la réalité de l’autrice qu’est Denise Desautels. C’est une œuvre qui vit dans le vivant. Devant cette œuvre, pas plus que dans la vie, nous est offert le loisir de rebrousser chemin. Nous avons des énigmes à résoudre, celles de l’existence, celles de l’art, celles du poème. On le voit, dans cette aventure, la poète n’est pas seule. Elle a rencontré une artiste. Elle entre en dialogue avec elle. Elle entre en résonance, en contemplation, en méditation. Ses mots chantent et dansent autour des œuvres de son amie. Ainsi se rencontrent le poème et l’art, multiple et varié dans le cas du travail de Cotton, mois éclaté, ce me semble, plus unifié, du moins sur le plan de la forme, dans celui de la poète.

Que dit une œuvre d’art ? Que dit une œuvre d’art aussi inventive ? Plus spécifiquement de quoi nous parlent les onze œuvres de Cotton ? Nous pouvons penser ou croire que l’art en nous interpellant ne nous parle pas vraiment, ne tient pas nommément de discours. Qu’il ne dit strictement rien. Or en ce vis-à-vis qui prend place dès lors que nous sommes mis en présence d’une œuvre, quelque chose tout de même parle à travers et dans le regard de qui accepte et quémande le face-à-face de la rencontre. Nous ne traduisons pas « image pour mot » ce que nous voyons, ce à quoi nous assistons, mais un travail secrètement se met en branle. Dans la tâche qu’accomplit l’œuvre, nous devenons en quelque sorte des assistants, des participants.

Le travail de Desautels s’inscrit dans le poème, consiste à écrire autour des œuvres dans le compte tenu de ce qu’elles accomplissent en elle. Puis, vient le lecteur, qui devant les poèmes de l’autrice est invité à entreprendre un cheminement analogue. De la même manière qu’on interroge l’œuvre d’art, se demandant parfois non sans étonnement à quoi elle peut référer, le lecteur plongera dans les poèmes de Desautels et sera peu à peu en mesure de comprendre « autour » d’eux, en partant d’eux, pour mieux leur revenir.

On le sait, je ne l’apprends à personne, Denise Desautels est l’une des grandes voix de la poésie québécoise. Or il se trouve qu’une certaine grandeur, du moins en poésie, requiert souvent de la part des lecteurs qu’ils se hissent un tant soit peu sur la pointe des pieds, pour entrer lentement, avec sagacité, dans l’univers du poème. Cela s’appelle être attentif, fournir un effort, ne pas s’en tenir à passer en coup de vent dans un recueil, pour ensuite, penaud, déclarer forfait et conclure de cette mésaventure que la poésie est un art sibyllin, qu’elle est toujours écrite dans une langue étrangère, qu’elle est somme toute une lettre mise à la poste sans adresse et dont personne jamais n’est finalement le destinataire.

On aimerait mieux la poésie si l’on admettait que lire un poème, même le plus simple d’entre tous, c’est moins lire que relire. Il faut « rester » au plus près du poème, sinon il disparaît.

Je reprends le recueil de Denise Desautels. Je l’ouvre à nouveau.

Premier poème : « Ça commence souvent par une voix. / Cette fois c’est la tienne / tandis que j’avance désinvolte. » Je n’analyserai pas le poème qui commence avec ces mots. Seulement, ceci, à son sujet. La poète chemine, distraitement, de manière désinvolte, dit-elle. On l’imagine dans une galerie d’art, là où parfois justement l’on passe rapidement, sans vraiment regarder. Or voici la poète bientôt interpellée par une voix qui déclenche en elle le puissant désir de rencontre. C’est « parmi quelques portraits d’inconnus » qu’elle déambule, lorsque dans la galerie elle voit une œuvre et lit son titre : « Disparaître ». C’est une œuvre appartenant à la série intitulée « Rester / Partir ». Il se trouve que cette œuvre fait partie de celles contenues dans le recueil. Elle a de quoi étonner. Il s’agit d’un genre de miroir ovale qu’encercle une ornementation de faux or. À vrai dire, ce miroir ne réfléchit rien, sinon une absence, une disparition. On n’y voit qu’une substance foncée ; comme de la terre, celle où l’on enfouit les morts ; comme de la cendre, celle que deviennent les morts lorsqu’ils disparaissent. C’est autour de cette première œuvre que s’amorce le travail de la poète. Elle voit et lit des mots, ceux de l’intitulé de l’œuvre. Par ces mots s’amorce le dialogue. Paroles d’un accueil porté par une voix : « Tu dis silencieusement / Disparaître » / tu dis Rester / Partir ».

Devant les poèmes de Destautels, une voix semblable susurre à mon oreille : « Rester / Partir ». Je choisis de rester. Il n’est pas dit que dans ce nouveau miroir ou portrait ovale que m’offre la poète, je ne verrai pas apparaître quelque chose dans le disparaître que proclament ses poèmes. Je tiens à le mentionner : il n’échoit pas au vent de tourner les pages d’un recueil de poésie. La désinvolture de la poète qui d’abord circulait parmi « quelques collections d’objets et de corps fugitifs » ressemble à la nôtre, alors que nous ouvrions ce bel objet qu’est le nouveau recueil de Desautels. Mais très tôt, happé par les mots, c’était pour réaliser qu’il est « cinq heures du soir / heure du chant /funèbre de Lorca ». Bref, nous réalisons assez tôt dans notre lecture qu’il commence à se faire tard.

Le dialogue de la poète avec l’œuvre de l’artiste n’en est pourtant qu’à son début. Il se poursuit dans le second poème : « Tu dis Parfois j’ai peur / Tu insistes Contempler la mort. / La cendre sous le verre ovale nous observe. / Dépouillée. Mais pleine de rêves respirations. / Que rien ne se perde. / Que ce magma humain cerclé de métal / ne devienne pas / juste chaos. »

Je cite ces derniers vers pour donner la mesure des propos de Desautels. Ils sont profonds. Une réflexion soutenue nourrit cette poésie, sorte d’introspection ouverte sur le monde, où le rêve se confronte au chaos malgré l’heure avancée de la mort. 

RELISONS

Reprenons le livre. C’est un objet remarquable. Cela, dès que nous l’avons ouvert, nous l’avons réalisé. Dans sa matérialité, il a de quoi impressionner. C’est le fruit d’un travail collectif professionnel qui en réalité dépasse la collaboration de la poète et de l’artiste. Le Noroît n’a jamais lésiné sur la qualité. Nous le savons. De la direction littéraire en passant par le graphisme, la maquette de couverture et la révision linguistique, tout est impeccable. Les poètes de la maison évidemment y jouent un rôle de premier plan. Avec Disparaître, Desautels et son amie donnent sans aucun doute le meilleur d’elles-mêmes. Puis, au-delà encore de ces créatrices, d’autres créateurs sont conviés, à leur insu dans certains cas. Il s’agit d’auteurs, à vrai dire en majorité des autrices, que Desautels intègre dans sa quête. Des écrivaines, mais pas uniquement, des peintres aussi, Chagall, Rembrandt, un Schubert, une Kate McGarrigle — je ne les mentionne pas tous. Dans Disparaître, les réseaux intertextuels et artistiques sont multiples ; les références, nombreuses. Les exergues parlent, dialoguent avec le poème et, par conséquent, avec les œuvres de Cotton. Le travail de Desautels est précis, finement ordonné, d’une forme soignée.

L’ouvrage compte onze suites. Chacune s’articule autour d’une œuvre de l’artiste. Sur une première page recto paraît le titre de la section, suivi d’un ensemble de citations. La page verso est vierge. La page recto suivante est réservée à l’œuvre visuelle (encre, dessin, installation, objet, etc.). La suite de poèmes se déroule ensuite à partir de la page recto suivante. Le livre est aéré, les poèmes tiennent chacun sur une page. De l’un à l’autre, aucune rupture de ton. La manière des poèmes ne souffre aucune fracture ou disparité marquée. Rien de contrastant, de détonnant. Unité de style, pourrait-on dire. Héritage assurément d’un certain formalisme, pleinement assumé, porté à son faîte.

Formalisme, oui, mais. Une forme est rarement vide ou alors le poème est indigne d’être ainsi nommé. Autrement dit, quelque chose parle dans les poèmes, et ici tout particulièrement dans les poèmes de Desautels. Mais que nous disent au juste ces poèmes ?

L’œil écoute. Cherche à entendre la parole de qui vient à lui, tente de recevoir, d’accueillir l’autre dans sa parole. Le poème est offrande. Avec Disparaître, ce qui est offert est un carrefour, un lieu d’échanges où circulent des paroles. Que disent ces paroles ? Quels sens portent-elles jusqu’à nous ? Et d’abord à quoi réfèrent-elles ?

Nous l’avons mentionné déjà, ce recueil ne parle pas des œuvres de Sylvie Cotton. Toutefois, il en part et y revient. Il tourne autour. Ces œuvres font partie du recueil. Le livre de la poète se les est incorporées. Il n’est alors pas insignifiant de se demander de quel sujet elles traitent.

La forme de l’œuvre signalant le référent est parfois énigmatique. Dans certains cas, le décryptage est facile. Par exemple, l’œuvre intitulée « La mort approche » est une œuvre qui en plus d’expliciter son référent formule précisément son « message », lequel est inscrit sur un mini-fanion hissé sur une petite branche, le tout contenu sous un globe de verre. Ici, comme je viens de le mentionner, le référent est clair et le message également. Ce dispositif demeure cependant énigmatique, original : il étonne et déclenche un certain questionnement. Le dessin « Crâne à l’eau bleue » renvoie pour sa part à la mort. Un peu plus loin, une autre œuvre : dans un objet rectangulaire, cadre ancien fait de bois et renfermant peut-être jadis un miroir, on lit l’inscription suivante, « la mort réveille ». Ici encore, on sait de quoi « ça parle », mais on ne sait pas tout à fait ce que cela dit. Nous devons collaborer, participer à ce que met en circulation au niveau du « sens » ce curieux objet porteur d’un si troublant « message ». Une encre intitulée « Notre maison pleure » requiert elle aussi de la part du lecteur-regardeur ce type d’investissement que justement consent la poète en regard des onze œuvres autour desquelles s’articule son écriture. Avec chacune, Desautels s’investit, s’offre et reçoit, va vers l’autre afin de l’accueillir.

On le voit, les œuvres de Cotton recèlent une panoplie de thèmes virtuels. Elles se prêtent à l’interprétation, nourrissent l’imagination. Je songe tout particulièrement à celle qui s’intitule « Valise et chaussures ». Dans le livre, la « chose » est photographiée. Il s’agit d’un objet tout à fait saisissant. Il est l’équivalent d’un mot-valise. Contrairement à ce que ce néologisme en est venu à généralement signifier, contrairement à la désignation d’un terme dans lequel on en vient à fourrer à peu près n’importe quoi, le mot-valise est tout simplement un mot construit à partir de deux mots distincts, dont on aboute le début du premier à la fin du second. « Smog » est souvent donné en exemple. Ce mot résulte de la fusion des mots « smoke » et « fog ». On a conservé les deux premières lettres du premier pour les faire suivre des deux dernières du second. L’objet créé par Cotton ressemble à un mot-valise. Il assemble non pas les parties tronquées de deux objets, mais deux objets différents, dont une même réalité (celle du voyage) appelle la mise en relation ou si l’on préfère la proximité.

Sur une petite valise posée à la verticale sur le sol, l’artiste a fixé une paire de chaussures, non sur le dessus de la valise, mais sur l’une de ses faces. Dans la vie de tous les jours, chaussures et valises vont souvent de pair, elles cheminent ensemble. La chanson le dit : « Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé ». Partir et revenir, cela implique la plupart du temps qu’on se chausse et mette ses effets dans une valise. Alors, on part ou on revient.

L’objet imaginé par Cotton est très intéressant. Qu’en fait Desaultels ? Que fait la poète de tous les horizons de sens suggérés par les œuvres ? Certes, pour peu que Disparaître tienne compte de ces horizons, de ces thèmes virtuels, le recueil n’occultera pas la mort. Les œuvres de Cotton l’affirment et la poète le confirme : la mort approche et réveille. Une autre de ses œuvres dit que « la maison pleure ». Et la poète renchérit. Cette maison, il nous est permis d’extrapoler et de croire qu’elle symbolise notre monde : « Le monde à sa portée », notre maison pleure, « [s]ans porte ni fenêtre ». Desautles évoque, je crois, les déchirements planétaires, les catastrophes présentes et à venir. Or le sombre de la situation où est plongée l’humanité n’incite pas tout à fait au désespoir. Car, ne l’oublions pas, « la mort réveille ». Et aussi et surtout, les femmes veillent.

La solidarité des femmes traverse le recueil : « Ô joie. La vie vaste des vivantes. / Rien ne vient clore l’élan infini de la forêt / qui pousse en elle car / ta voix de piétà veille / ton poing veille / espoir même vague ». Les femmes, bien que cela ne soit pas claironné dans le recueil, tissent des liens entre elles. Cette maison qui pleure, notre maison, elles « feron[t] enceinte autour d’elle.

RELISONS

Le dialogue à l’œuvre dans Disparaître est maintenu jusqu’à la fin. On se souviendra que le premier vers du poème initial se lit comme suit : « Ça commence souvent par une voix. » Il s’agit de la voix de l’autre femme. La voix de celle qu’accompagne la poète. Cette voix ouvre le recueil et le ferme. Et l’on n’est pas vraiment étonné alors, tant ce recueil est finement élaboré, de retrouver l’écho de cette voix amie à la toute fin du recueil : « Ta voix pour la fin. Une fois de plus. »

La voix de l’autre rassure, lisions-nous, au début du recueil : « Suis incapable de m’en détourner. / Me soustrait au plus inquiet du pire. Veille ta voix. » Or ce pire est toujours présent, menaçant ; il perdure et confine à l’angoisse. La maison est ouverte à tout vent, à tous les tourments. Souvenons-nous de la mort que donne à voir la première image, celle du miroir obscur envahi par le sable, la terre, la poussière et la cendre. « La cendre sous le verre ovale nous observe. » La poète ne peut faire abstraction du chaos envahissant. Mais les femmes veillent, réveillées par la mort. En toute conscience de cela qui va et vient, mort et amour, elles s’unissent. « Nous nous serrons les coudes / nous nous aimons. » La poète dit à sa compagne artiste : « Ton œuvre humaine s’anime sous le verre ovale / vois — tableau de famille et d’histoire. / Et mon lexique alentour cherche réparation. »

La poète écrit : « Babel-Opéra — livre de l’exil. / Quelqu’une y demande Où est le cœur ? / avant de répondre Il n’y en a plus. » L’amour n’est plus. Baudelaire écrivait : « Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur / Du sang que nous perdons croît et se fortifie. » Chez Desautels, l’ennemi correspond à la disparition de l’amour : « Aimer s’était éloigné ». La poète, bien entendu, ne parle pas d’un chagrin d’amour personnel, mais bien plutôt de l’exil de tout un chacun, car nous souffrons tous d’un manque généralisé de solidarité, d’empathie et d’amour. Ces termes, solidarité, empathie, ne se retrouvent pas dans le lexique qu’emploie la poète, mais tel un effluve ils émanent de son discours ; ainsi perçoit-on assez bien le sens des propos de la poète, à savoir que la mort qui réveille est la mort de l’amour, de l’amour qui disparaît, que des femmes tentent de faire renaître par les liens qu’elles tissent et le dialogue qu’elles engagent ensemble et dont elles entretiennent la flamme. Point de prosélytisme dans ces poèmes, aucun fanion féministe n’est brandi avec ostentation ou insistance, mais, tout au contraire, d’une manière bien discrète la poète fait valoir un redressement collectif nourri d’espérance : « Longuement aimer / l’avons supplié reviens pose-toi ici. / Mais nous le pressentions / — tant de souffrance dans tant de chants funèbres / aller à sa rencontre c’est ce qu’il fallait / en habits d’espérance. / Même fausse […]. »

La poésie de Desautels est impressionnante. Le moindre mouvement de sa pensée est longuement mûri, fruit d’une profonde méditation, d’un regard attentif aux créations de Cotton, ainsi qu’au monde qui l’entoure. La poète plonge en des œuvres qui la conduisent tout autant en son monde intérieur que devant cette grande maison qui pleure et dans laquelle, personnellement, je vois la terre tout entière et plus précisément notre humanité qui l’habite, alors que tragiquement « [l]a marée miroir mollement monte. » Il est « cinq heures du soir / heure du chant / funèbre de Lorca ».

Je n’ai sans doute pas saisi tout ce que renferme cet ouvrage si riche ni vu vraiment tout ce à quoi ouvre son dialogue, car les poèmes de Desautels ne se déposent vraiment en nous qu’au fil du temps. Ils nécessitent une lecture lente et fort attentive, telle que seule la peut favoriser une fréquentation réitérée de proche en proche. La poète, on l’aura compris, écrit de manière réfléchie, minutieuse. Aucun emportement dans sa voix, jamais de grandes envolées, rien d’outré. Jamais elle ne cède à la facilité. Son poème est intelligent, et s’il procède du sentiment pour y conduire finalement, je parle ici d’un sentiment de déréliction mâtiné d’espoir et travaillé par un fort désir de donner, me semble-t-il, une chance ultime à l’amour, si, dis-je, le poème naît du sentiment et le suscite enfin, en revanche il nécessite que son lecteur l’accueille et vienne à lui avec autant de minutie que lui en manifeste.

Il y a de grandes œuvres qui, à la manière des cathédrales, imposent le respect, le recueillement, j’irais jusqu’à dire une forme de dévotion. Disparaître n’est sans doute pas une prière, mais une profonde gravité anime la parole de la poète. La maison pleure et seul l’amour pourra la consoler.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

2 commentaires sur « Denise Desautels : Disparaître : Poésie : Poèmes écrits autour de 11 œuvres de Sylvie Cotton : Éditions le Noroît : 2021 »

  1. Le grand soin que tu mets à décrire la dynamique du dialogue entre l’autrice et les oeuvres de Cotton me fait penser à la rencontre analogue, lorsque réussie, entre la musique d’une chanson et ses paroles, son texte. Moments de beauté pure.

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