Jean-François Beauchemin : La source et le roseau : récit : Éditions Druide : 2021

Habituellement je trouve les mots qui conviennent pour souligner les mérites d’un ouvrage. Or avec ce récit, j’aurai peine à y parvenir ; je sens que je ne réussirai sans doute pas à dire une excellence qui à ce point saute aux yeux et m’impose, comment dire, un prudent respect.

Beauchemin a écrit un récit autobiographique dont l’un des principaux personnages n’est nul autre que son chien, un beau golden retriever ; les autres personnages sont les parents de l’auteur, sa compagne discrètement évoquée, ainsi que l’auteur lui-même.  D’emblée, il importe de préciser que ce très beau livre s’adresse à un large public, et non pas uniquement à ceux et celles qui aiment les bêtes ou adorent tout particulièrement les chiens.

Certains lecteurs frileux pourraient redouter que l’auteur s’en soit tenu à narrer en long et en large le genre d’anecdotes superficielles dont sont friands la plupart des amoureux des animaux. Je comprends qu’on puisse les savourer, elles me réjouissent moi aussi, mais on n’en trouvera que modérément dans cet ouvrage. L’auteur nous offre beaucoup plus que de simples historiettes dont son chien serait le héros. Bien sûr, ce bon Camus, c’est son nom, évolue à travers le récit, gambade dans la forêt et se baigne dans un étang. Mais il y a plus. Là où les maîtres évoquent habituellement des souvenirs en les projetant comme on le fait d’un film sur un écran, ne donnant alors à voir que des images en deux dimensions, Beauchemin, par une sorte de magie de l’imaginaire dont je ne connais nul autre exemple, parvient en quelque sorte à pénétrer sous ces images pour s’immiscer dans le monde intérieur de son compagnon. Ceux et celles qui ont la vue courte pourraient lui reprocher de jeter ainsi un regard empreint d’anthropomorphisme sur Camus. Il en est conscient : « Les plus pragmatiques de mes détracteurs me reprocheront ici d’abattre trop rapidement l’épaisse cloison séparant selon eux l’humain de l’animal. » On aura deviné que je ne fais pas partie de ces contempteurs. Bien au contraire, je sais gré à l’auteur de s’être fié à sa sensible imagination, laquelle l’a rendu si réceptif aux mouvements intérieurs de l’âme de son chien. Beauchemin a réussi à lire dans les pensées de Camus, à remplir par son écriture les blancs du silence mystérieux que certains parviennent à entendre lorsque ruminent les bêtes. Il décrit ainsi cette curieuse faculté : « J’entrais dans les esprits comme un mineur se faufile dans les profondeurs de la Terre. »

On croira, ayant lu ce qui précède, que l’auteur est une sorte de mystique, un adepte d’ésotérisme ou quoi encore. Qu’on se rassure, quoiqu’en dise l’auteur, il a les pieds sur terre. Et s’il divague, c’est qu’il cherche à traduire en mots ce qui de toute évidence échappe à l’emprise du langage. Mais en cette divagation réside la puissance de la littérature. Elle comble les lacunes de la raison, laquelle en bien des domaines est souveraine, évidemment, mais ne l’est pas toujours dans ceux de l’âme. Et déjà, ce mot, « âme », combien se refusent à l’utiliser ? Il reconduit trop facilement aux religions.

Écoutons plutôt Beauchemin, montrons-nous attentifs à son propos. Nous constaterons assez rapidement que cet écrivain est tout sauf délirant. Il se méfie des leurres, des simulacres, des sortilèges. Nous ne devons pas craindre de le suivre sur les sentiers peu fréquentés où s’aventurent ses intuitions.

Avant tout, je tiens à souligner les mérites de ce récit. L’un des premiers tient à la qualité de son écriture. Beauchemin est un excellent styliste, qui cependant se méfie du grand style. C’est dire que chacune de ses phrases est parfaite, quoique d’une bien discrète perfection. Il n’en fait jamais trop, ne s’emporte pas, écrit le plus naturellement du monde, ce qui on en conviendra est tout sauf naturel : il y a là un métier qui seul peut conduire à tant de maîtrise, dont la plus spectaculaire consiste en une simplicité sans apprêt. Mine de rien, sans même chercher à le faire, l’auteur donne à quiconque prétend écrire une belle leçon d’écriture.

Dès les premières pages, ce livre manifeste ce qu’il convient d’appeler une élévation de l’âme. Beauchemin ne joue pas ou si l’on préfère, il joue franc jeu, c’est du moins ce qui ressort de son écriture. La posture de cet auteur est celle d’un homme dont la franchise ne fait pas l’ombre d’un doute. Ce que j’aime tant dans les livres, Beauchemin nous l’offre assurément. Un sens de la mesure. Ce que Fénelon appelait un sublime familier. J’apprécie sans doute plus que tout une écriture sobre, dont la sobriété ne provient pas d’une incapacité à atteindre ce qui a nom de virtuosité, mais qui naît plutôt d’une volonté faisant porter l’essentiel sur la justesse du ton et de sa concordance avec ce que l’on entend communiquer au moyen des mots. Or si l’on applaudit ici à une si discrète réussite artistique, c’est principalement parce que le récit de Beauchemin offre à ses lecteurs une véritable expérience. C’est pour décrire ce type de littérature que très spontanément l’on se rabat ordinairement sur ce très petit mot : beauté. Lire La source et le roseau, c’est vivre une expérience où la beauté rejoint ce qu’il convient également d’appeler la bonté. Du cœur, on en rencontre ici à chaque page. Quiconque lira ce récit sans que, vers la fin, des larmes n’en viennent à embrouiller sa vue a le cœur dur comme une pierre ou n’en a pas du tout. Mais cela dit, La source et le roseau n’a rien de pathétique, rien de larmoyant, est plutôt un récit où les émotions sont contenues, ce qui somme toute constitue un moyen très efficace pour les communiquer.  

Les lecteurs que la lourdeur oppresse seront ravis de constater que l’auteur a opté pour la forme brève du fragment. Sauf de rares exceptions, chaque page de son livre propose un fragment, autonome et pourtant relié à l’ensemble. Ce n’est pas, on le devine, par facilité que l’auteur procède ainsi. Il n’en demeure pas moins que cette manière de faire allège la lecture. Elle est ici nécessaire dans la mesure où elle sert le propos. En effet, l’auteur propose des méditations prenant appui sur des faits, des événements, des éléments de l’action si l’on peut dire. Or ce que chaque page nous offre, il faut pour passer à la suivante d’abord le méditer soi-même, le savourer aussi puisque la beauté y est toujours présente, dans la forme ainsi que le contenu. Chaque page est belle. Celles qui suivent ajoutent à la beauté des précédentes, à leur sereine gravité. C’est la force douce de l’amour que portait l’auteur à son chien et ses parents qui a présidé à l’écriture de son récit. Ajoutons que dans l’ordre du sentiment et de l’idée, fragment après fragment se déploie un doux crescendo qui en vient progressivement à emporter notre adhésion.

Ce livre, je le répète, est bien écrit. Mais cela étant dit, il n’est pas que bien écrit. Il offre au-delà de ses beautés formelles une dimension spirituelle qui donne à réfléchir et surtout à aimer. Sa perfection stylistique cède le pas à la profondeur humaine qu’elle met en valeur. Cette perfection est semblable à un superbe écrin dont la perle serait l’équivalent d’une étoile : « Enfant, il m’arrivait aussi de me lever la nuit pour aller guetter par la fenêtre le ciel éclaboussé d’étoiles. J’avais ma préférée, disposée dans le petit alignement que dessine la crinière de Pégase. Vu de loin, ce bel astre brillait comme un présage : je ne vivais jamais mes joies sans y reconnaître la courbure imposée au ciel par mon étoile clignotante. » Cela se trouve à la page 50, mais prendra tout son sens plus loin dans le récit. Je laisse aux lecteurs le soin et le plaisir de découvrir quelle sera par la suite la portée, le sens de cette étoile. Je me bornerai à dire qu’elle ne scintille pas uniquement pour scintiller ; elle n’est pas un élément de décor. D’ailleurs rien dans ce récit ne joue un rôle d’enjoliveur, de simple ornement. Aucune coquetterie dans ces pages.

Les différents textes que contient La source et le roseau se répartissent en trois sections. Je dis les textes puisqu’il s’agit de fragments. Ceux-ci bien entendu participent à un même mouvement textuel, j’ai parlé d’un crescendo. Ces fragments sont solidaires. Mais chacun a pour ainsi dire sa propre valeur, sa propre autonomie, bien que celle-ci s’inscrive dans un plus ample mouvement d’ensemble.

La première partie de ce récit donne le ton, présente les divers personnages, permet au lecteur de se familiariser avec les préoccupations de l’auteur, son monde et sa sensibilité. C’est plus qu’un décor mental qui est planté dans les premières pages, plus qu’une toile de fond. Ces pages livrent en quelque sorte le thème de l’ouvrage, préparent aux variations qui suivront. Sorte d’argument comme on dit en parlant d’un ballet. L’auteur met cartes sur table. Un peu à la manière d’un avertissement. Il évoque ses détracteurs éventuels : « Mes pauvres arguments ne les contenteront pas, mais je persiste à croire que non seulement Camus avait une âme, mais que cette âme n’était pas très différente de la mienne. » Rien de menaçant ou d’agressant dans cette aimable mise en garde.

La seconde partie correspond à un développement. J’emploie ce terme un peu conventionnel, mais n’allons pas croire que l’on ressente en lisant ce récit le poids d’une structure rigide tel que cela se rencontre dans certains ouvrages dont la trame narrative se déploie de manière trop linéaire. Si j’ai parlé de divagations un peu plus tôt, c’est un peu en raison du va et vient inhérent au processus de la mémoire à l’œuvre dans le récit de Beauchemin. C’est aussi pour me montrer fidèle à ses propos, l’auteur avouant lui-même que la divagation « forme le fond de [s]a nature. » Beauchemin le confesse, il est un « vagabond de la pensée ». Dans cette deuxième partie, la plus longue du livre, l’auteur évoque le souvenir de ses parents et l’entremêle à ceux plus récents qu’il conserve de son fidèle compagnon. Ces souvenirs ne sont jamais insignifiants. Beauchemin les relie à ses réflexions, à ses méditations. Il en tire du sens. Ce qu’il raconte lui permet d’éclairer ou plutôt de s’approcher d’une lumière à venir, où il pourra lire enfin ce qui aura constitué le sens de son existence. Au sujet de ses parents, dans l’appendice, il écrit : « Leur image inoubliable, à jamais inscrite dans ma mémoire, jette encore son éclairage sur chacun de mes pas et m’indique une voie à suivre : celle de la dure acceptation du temps qui passe et de l’indicible profondeur de l’expérience humaine à laquelle nous sommes chaque jour conviés. »

La troisième partie célèbre la courageuse vieillesse de Camus ainsi que son lent déclin. Il en émane une tristesse si belle qu’elle en vient à apaiser le lecteur, elle le réconcilie avec la difficulté d’être que ressent quiconque est directement témoin d’une lente agonie. Beauchemin qui avait soutenu sa mère dans la maladie et la mort se fait à nouveau accompagnateur. Jamais êtres humains ou chiens n’auront été si bien entourés de soins.

Dès le début de ce final se produit dans la lecture un phénomène assez rare à mon sens. Le rythme de notre lecture se modifie. Bien que dès le début du livre on ait anticipé l’inéluctable, ayant affaire à la « chronique d’une mort annoncée », lorsque commence à faiblir et s’incliner de plus en plus l’ami canin, glissant vers son trépas comme sur « la faible pente qui menait à l’eau » de ses baignades d’antan, le temps de la lecture ralentit.  Déjà l’on s’autorisait après chaque fragment une longue pause afin de savourer ce que l’on venait de lire. Or maintenant, la pause que nous faisons entre chaque fragment devient plus longue. C’est que le chagrin nous gagne tout entier. L’émotion peine à cheminer sur la route menant au départ imminent de Camus. On souhaiterait éviter que la lecture nous conduise trop rapidement à la dernière page du livre. Nous ne voulons pas que nous quitte celui qui est devenu notre ami. Nous ne voulons pas que se taise la voix de son accompagnateur, car lui aussi est devenu un ami et on l’estime d’autant plus qu’il a su donner de si belles conditions de vie à son chien, un animal qu’il n’y a pas si longtemps la loi considérait, je le rappelle, comme un bien meuble.

Or dans ce bien meuble, l’auteur a rencontré un égal, son alter ego. On se souviendra qu’au tout début de son récit il a affirmé que Camus avait une âme. Les cent trente pages de son livre ne convaincront sans doute pas ceux qui s’opposent à une telle vision, mais ils ne sauront résister à la tendresse qui gagne chacune des pages de ce récit. Il faut voir le type de rapport qu’entretenait Beauchemin avec ses parents. Il faut lire ce passage où il veille avec sa mère alors qu’il est enfant : « Une nuit, pourtant, j’ai trouvé ma mère appuyée au rebord de la fenêtre, le regard perdu dans l’immense traînée de la Voie lactée. »  Trente ans plus tard, au seuil de la mort, la mère confie ce qui suit à son fils : « Cette nuit-là, c’est la seule fois où j’ai cherché ailleurs que sur la terre les raisons d’être de mes joies. » On voit ici l’importance de l’étoile. Son scintillement, je l’ai dit, n’est pas évoqué en vain.

La relation du père et du fils est tout aussi importante ; elle est faite d’un amour discret et réciproque. Le père est un fin mélomane. Il communique sa passion à son fils. Bien entendu, l’histoire que raconte Beauchemin est surtout celle de l’amitié qui durant treize ans l’a lié à Camus. De cette histoire, comme d’un apologue, l’auteur tire une espèce de morale. C’est que Camus lui a beaucoup appris, et ce, à la manière de ses parents qui l’avaient éduqué par « osmose morale ». Des chiens, et par conséquent de Camus, l’auteur écrit : « J’apprenais par eux, comme dans mon commerce avec les mots, les bases d’un curieux sens du sacré. Je touchais dans la faible conscience de ces bêtes une vie spirituelle si dépouillée de masques qu’il me semblait y apercevoir non pas le visage de Dieu, mais l’intime mécanisme qui le rêve. »

Ce sens du sacré, il faut maintenant s’y arrêter. Il est le parfum essentiel qui s’échappe du cahier rédigé par l’auteur afin de saluer son compagnon. Le livre que nous lisons « emprunte à la structure d’une fleur ». L’auteur en vertu de cette fleur s’est autorisé à « y mêler, comme dans une corolle, les étamines de [sa] mémoire, le pollen qui la féconde, le parfum qui y persiste. » D’où cet enchevêtrement de souvenirs se posant tantôt sur la figure de la mère, tantôt sur celle du père et bien entendu celle de Camus. Toutes ces figures ont contribué à façonner le caractère de Beauchemin, à orienter sa destinée, à polir dans le ciel de son espérance son étoile préférée. Les symboles et métaphores, les scènes emblématiques et déterminantes que l’on rencontre dans ce récit ont trait à divers degrés à la vision du monde de Beauchemin, à sa quête. Évidemment, cette dernière est d’ordre spirituel et il convient maintenant de nous y arrêter afin de mieux en saisir la portée.

Beauchemin est un homme qui refuse de se limiter aux faits concrets, à la réalité brute et immédiate dans ce qu’elle peut avoir de borné, de fermé aux lumières de l’esprit. Sur ce point encore, il ressemble à Camus, le chien, selon qui il « fallait s’élever au-dessus des contingences. » Comme les bêtes qu’il aime tant, vaches pensives dans les prés, on rencontre chez l’auteur un « irréductible attachement au temps présent. » Toutefois, il se préoccupe énormément de sa bonne étoile, de son destin, de son avenir.  Déjà, jeune enfant, « la petite lumière fixée à l’avant de [son] vélo » lui faisait entrevoir au bout de son « mince faisceau lumineux […] les ombres mouvantes de [son] avenir. »

Après la mort de ses parents, une fois devenu orphelin, il se dit « héritier d’une douceur puissante ». Que lui ont donc transmis ses parents ?

Il ressemble à son père. Ce dernier était d’une « sensibilité extrême » qu’il ne parvenait pas à maîtriser et qui le « fragilisait ». Beauchemin écrit : « J’ai fini par me ranger à son avis et par laisser peser sur moi de tout son poids humain la troublante vulnérabilité héritée de papa. »

Il ressemble également à sa mère : « J’avais hérité de ma mère une part appréciable de son esprit terre à terre ». Cette femme mélancolique n’est guère imaginative, elle est cependant curieuse et atteint par moments une certaine « hauteur de vues » ; elle demeure toutefois profondément réaliste, elle se livre à « une lecture littérale de l’existence ». Jusqu’à sa mort, elle refuse tout leurre et tout simulacre. Dieu, bien qu’elle ait la foi, n’appartient pas au monde concret qui est le sien. Elle aura donc inculqué très tôt chez son fils un esprit capable de rationalité, ce qui aura en quelque sorte fait contrepoids à ses rêveries métaphysiques.

Beauchemin compare, avons-nous dit, la structure de son récit à une fleur. Dans la composition de cette fleur s’ouvrant sous nos yeux se rencontrent comme je l’ai souligné précédemment les divers éléments, nutriments, que sont les figures du père, de la mère, du chien. Or il y a d’autres personnages, certes moins présents, qui viennent ajouter par leur présence un surcroît de sens à la démarche du poète. Je dis poète parce que Beauchemin appréhende ici le monde à la manière des poètes, du moins si l’on considère que les poètes sont sensibles à ce qui se présente à eux lorsqu’ils lèvent la tête au ciel et tournent leur regard dans la direction des étoiles.  

À l’occasion d’une crevaison de pneu, un de ces personnages apparaît dans le récit d’une manière quasi surnaturelle. Il contribue si l’on peut dire au parfum de la fleur. Il met en mots la pensée d’une vache, d’un chien ou d’un oiseau. Bref, il ne serait pas exagéré d’affirmer à son sujet qu’il est une manière d’ange. Mais ce n’est pas Beauchemin qui parle d’ange. C’est moi. Il n’est pas même dit que l’auteur suggère une telle interprétation, qu’il y ait songé. Sa mère en lui et son sens de la réalité lui interdisent de céder au cantique des anges. Voyons plutôt en quoi consiste cette nouvelle anecdote.

C’est l’une des plus belles du livre. Souvenir antérieur ou postérieur à quelle mort ? Celle du chien ? Celle du père ou de la mère ? Je l’ignore. Notre poète s’offre une virée en Gaspésie. Il part seul, « comme anciennement, précise-t-il, c’est-à-dire sans téléphone ni ordinateur ». Ces dernières informations permettent de conjecturer que ce petit voyage est entrepris après tous ces décès. Peu importe.

En roulant sur la route, le poète réfléchit. À chaque station, Rimouski, Matane, vallée de la Matapédia, notre homme médite en savourant les beautés du paysage. Puis sur le chemin du retour, dans les environs de Québec, sa réflexion s’approfondit. Elle a trait au désenchantement du monde, à tout ce qui a « asséché le monde de sa source poétique ». C’est alors qu’il a une crevaison. Arrive sur les entrefaites un jeune homme. Ayant vu l’infortuné s’affairer sur l’accotement de la route avec sa roue de secours, il vient lui prêter main forte, l’aider à desserrer des boulons. Il lui tient alors un improbable discours, tout à fait au diapason des méditations de notre poète.

On connaît Hölderlin et son célèbre poème, celui que semble-t-il on lui attribue à tort, je veux parler de « En bleu adorable », où l’on peut lire ce qui suit : « Un homme, quand la vie n’est que fatigue, un homme / Peut-il regarder en haut, et dire : tel /Aussi voudrais-je être ? Oui. Tant que dans son cœur / Dure la bienveillance, toujours pure, / L’homme peut aller avec le Divin se mesurer / Non sans bonheur. Dieu est-il inconnu ? / Est-il, comme le ciel, évident ? Je le croirais / Plutôt. Telle est la mesure de l’homme. / Riche en mérites, mais poétiquement toujours, / Sur terre habite l’homme. »

Le jeune homme fait référence à l’extrait que je viens de citer, extrait où il est regardé en haut. Il prononce en vérifiant la pression du pneu des paroles que Beauchemin qualifie d’étincelantes. Étincelantes pourrait-on dire comme une étoile dans la crinière de Pégase : « Les choses se transforment sous nos yeux à une vitesse extraordinaire, et on ne peut pas toujours prétendre que cette transformation soit un progrès. Nos destructions sont innombrables, mais l’imaginaire, la beauté, la délicatesse, la grandeur et, je dirais, une certaine façon d’habiter poétiquement le monde pourraient nous permettre d’inventer ensemble des solutions à pratiquement tous nos problèmes. Nous y parviendrons. Il n’existe pas, dans la nature, d’espèce suicidaire. »

On évoque souvent en pareil cas le phénomène de la synchronicité. Une chose est certaine, les propos de ce jeune homme tombé du ciel ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd. Ils correspondent tout à fait à l’état d’esprit dans lequel se trouvait Beauchemin lorsque la crevaison l’a contraint à s’arrêter. Ce surprenant discours ne détonne pas dans le récit.

Un autre événement marquant est lié cette fois-ci à un personnage tout aussi merveilleux qu’un ange. Il s’agit d’un tout petit oiseau. J’ouvre ici une parenthèse pour mentionner que Camus entretenait avec les oiseaux des relations privilégiées. S’il découvrait le cadavre d’un volatile dans le jardin, il s’arrêtait pensivement et respectueusement devant lui. Si un oiseau ayant foncé dans une fenêtre gisait inconscient sur le sol, Camus lui portait secours, le léchait et tentait ainsi de le réanimer. En cela, tout comme son maître avec lui, il se faisait accompagnateur, « facilitateur » — c’est là un autre mot que l’on trouve dans le récit, et qui lui aussi décrit un mouvement de sollicitude, d’attention et de soin prodigué à autrui. Fin de la parenthèse.

Cet autre moment important dans la vie de Beauchemin est empreint de l’esprit de belle enfance. Je dis « enfance », autorisé en cela par un passage du livre où l’on peut lire ceci : « Je me suis demandé d’où me venait la nécessité de cette espèce de voisinage tendre avec les bêtes. La réponse que je crois avoir trouvée reste floue, mais ce que je sais, c’est que ce contact animal sert davantage en moi l’enfant qui s’attarde que l’homme qui se hâte de vivre. »

Voici la scène. Dans la forêt, Jean-François recueille lors d’une randonnée un petit oiseau blessé. Il le ramène chez lui, l’entoure de ses soins. Trois jours plus tard, l’oiseau prend son envol. « Ce fut un des sommets de ma vie, j’en ai fait le symbole de ma lutte contre la souffrance et la peine, de mon éternelle révolte contre la fragilité de l’existence. » Ce fragment où est d’abord racontée une anecdote en apparence banale est suivi d’une profonde méditation. Elle a trait à la mort : « d’une certaine façon, la mort n’est pas la fin de tout. »

N’est pas la fin de tout et est à proprement parler au centre de ce récit. La mort bien entendu est paradoxalement le synonyme de la vie ou plutôt est ce par quoi un sens à l’existence peut être donné, du moins si l’on entreprend de fixer son destin droit dans les yeux, de le fixer comme on fixe dans le ciel la plus belle étoile de la crinière de Pégase.

Il faut s’attarder plus longuement à cette étoile, à la « convocation dans la lumière » qu’elle nous adresse. Elle luit dans l’obscurité de notre vie humaine. Elle occupe une place importante dans les souvenirs, les anecdotes et méditations que nous présente l’auteur. L’étoile apparaît donc dans les scènes les plus importantes. Celle où l’enfant vient rejoindre sa mère tard dans la nuit. Celle où, avec Camus, l’auteur observe la voûte céleste. Dans un fragment, ce dernier rapporte les propos de sa mère qui, ayant lu ses premiers ouvrages, lui fait cette remarque : « On distingue, au milieu de la nuit qui les enveloppe, quelque chose qui luit. » À n’en pas douter, la mère sans trop le savoir, mais en connaissance de cause puisqu’elle connaît très bien son fils, réfère à ce que symbolisera l’étoile dans La source et le roseau. Et le fils de conclure ce fragment en évoquant le beau visage de sa mère : « au milieu de ce regard nocturne, quelque chose luisait. » Nul doute que l’on retrouve ici une fois de plus l’étoile illuminant l’entièreté de ce récit.

La confidence que la mère adresse au fils dans le fragment consacré à leur nuit de veille est comparée par l’auteur à « une pierre précieuse, une gemme palpitante », autant dire une étoile. Trente ans plus tard, vivant ses derniers jours à l’hôpital, malgré son oublieuse mémoire, la mère s’était souvenue de cette nuit. Elle avait alors confié à son fils, comme on l’a vu précédemment, que cette nuit avait été « la seule fois où [elle avait] cherché ailleurs que sur la terre les raisons d’être de [ses] joies. »

Et quoi encore ?

Il y a ceci que j’ai omis de mentionner. Un rêve. « Dans une petite gare peu fréquentée, située au cœur d’une épaisse et haute forêt qui pourrait bien être le symbole de mes inextricables désirs d’élévation, je retrouve mon père bien vivant, emporté pourtant dans la mort quelque temps auparavant. Il rapporte de son séjour dans l’au-delà un chiot, qu’il tient contre lui et dont je reconnais les traits. Un temps indéfinissable s’écoule avant qu’il ne remonte dans le train, me laissant le jeune animal entre les bras. C’est sur le long sentier qui me ramène à la maison que je baptiserai le chiot Camus. » Cela se passe de commentaires.

Et ceci encore dont l’écriture et le propos, jusqu’à un certain degré, me font songer à Fernand Ouellette : « L’âme de Camus contenait dès le départ un oiseau chanteur. […] L’examen attentif de son âme affranchie de regrets, de colère et d’amertume, désherbée, débarrassée de ces résidus qui, chez l’homme, empêchent l’allongement des racines, aura achevé en moi ce que j’avais commencé à apprendre lorsque, recueilli devant la tombe de mes parents, une certaine étoile m’était de nouveau apparue dans la crinière de Pégase. » Que dire de plus ?

Je me serai borné ici à soulever le coin du voile. Ce petit ouvrage compte à peine cent trente pages. Si je n’y mets pas fin immédiatement, mon commentaire risque d’en compter davantage. C’est que je ne suis pas parvenu à dévoiler toutes les merveilles que recèle ce magnifique récit.

L’auteur est prolifique. En quelque vingt ans, il a publié vingt-cinq titres. Il se pourrait que La source et le roseau soit le couronnement de son œuvre, son plus bel opus. Il se pourrait cependant qu’en amont de plus brillantes étoiles parsèment son parcours d’écrivain. Quoi qu’il en soit, Jean-François Beauchemin est certainement l’un de nos plus brillants écrivains.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

3 commentaires sur « Jean-François Beauchemin : La source et le roseau : récit : Éditions Druide : 2021 »

  1. Je suis abasourdi. Quelle acuité d’esprit, quelle justesse dans le regard que vous jetez sur ce petit livre…
    Merci du fond coeur.
    Jean-François Beauchemin

    J'aime

    1. Votre récit m’a touché. Je n’ai eu que du plaisir à vous lire et beaucoup de bonheur à écrire à son sujet. Si vous vous rendez sur Facebook, vous verrez comment je me suis amusé à annoncer la parution de mon billet et l’arrivée en librairie de votre livre. J’espère vraiment que les lecteurs seront au rendez-vous, qu’ils seront nombreux à lire votre petit, mais très grand livre. Pour ma part, je me propose de découvrir vos carnets.

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :