Lyne Richard : Prismacolor no 325 : Nouvelles : Lévesque éditeur : 2021

Récemment, après avoir lu et commenté ici même le carnet littéraire de Gaëtan Brulotte, m’est venue l’envie de fréquenter de manière plus assidue le merveilleux monde de la nouvelle. Tout comme le recueil de Lyne Richard, l’ouvrage de Brulotte intitulé Nulle part qu’en haut désir est publié chez Lévesque éditeur. Ce carnet nous permet de nous familiariser avec le genre de la nouvelle. Il est à la fois instructif et divertissant. Après celles de Geneviève Catta, de Francis Catalano et de Michaël Delisle, je rends donc compte aujourd’hui des nouvelles regroupées dans Prismacolor no 325, le dernier recueil de nouvelles de Lyne Richard.

On me permettra d’ouvrir ce billet en évoquant un rêve. Une fois n’est pas coutume. Il jette un peu de lumière sur l’ouvrage de la nouvelliste. De même, une anecdote mettra en évidence l’une des nombreuses qualités de ce recueil.

D’abord le rêve. Je n’en ai retenu qu’un fétu, à vrai dire moins que rien. Cependant comme tout rêve, il n’est pas insignifiant. Je lisais et relisais les nouvelles de Richard depuis quelques jours déjà et songeais à ce que j’allais écrire à leur sujet. Bien malgré moi, des phrases à tout moment surgissaient dans mon esprit, vagissements, linéaments d’un texte se frayant en moi une manière de trajet. Chaque soir, je lisais une nouvelle ou deux. Ce soir-là, je m’endormis au bout d’un certain moment et bien entendu, le recueil nullement soporifique ne pouvait être ici mis en cause. L’activité diurne souterraine, qui consistait en plein jour à produire distraitement des sentences relatives au recueil de madame Richard, puisque cette activité advenait sans que j’y mette véritablement du mien, prit au milieu de mon sommeil une place plutôt considérable. En effet, je me mis dans mon sommeil à écrire intensément sur Prismacolor no 325. Je ne sais trop ce que j’écrivais, mais les choses allaient bon train et me conduisirent bientôt tout droit à ceci, un énoncé qui m’interpella vivement : « L’imaginaire de Richard colle au réel ; il a le réel en amont et le retrouve en aval. »

Je tenais là quelque chose. Je le retins. Au réveil, j’y revins, pour réaliser que toute réflexion faite la chose était sans doute banale. Dans mon sommeil, je n’avais rien déclaré de très génial. Cependant, il y a dans certaines banalités des vérités qui tombent sous le sens. Avancer que l’imaginaire d’une auteure colle au réel, qu’il a le réel en amont et le retrouve en aval, ce n’est pas, malgré l’évidente tautologie de la formule, proférer une énormité. En effet, l’écrivain réaliste pense et travaille en fonction du monde réel, qui est son objet. Mon rêve somme toute, en cette partie du moins, me proposait une brève synthèse d’un des aspects de l’ouvrage sur lequel je m’arrêterai sous peu. Voilà pour le rêve.

L’anecdote vaut sans doute elle aussi le détour. Un éditeur à vélo, histoire de prendre l’air, vint l’autre jour déposer chez moi un impressionnant pavé, un fort roman de Mario Pelletier que je lirai sous peu. Je ne connaissais pas ce monsieur, mais une livraison à vélo avait de quoi m’amuser. Lui et moi avons eu une agréable conversation. Ce monsieur, il s’appelle Pierre Desaultels, m’apprit un tas de choses. Comme celle-ci : il a acquis la maison « Les heures bleues », dont feu René Bonenfant et Célyne Fortin avaient été les directeurs avant lui. Il évoqua des souvenirs à leur sujet. Je lui fis part des miens et de mon propre parcours. Le sien est lié au domaine de l’édition. Desaultels a produit par le passé des ouvrages didactiques portant sur les littératures françaises et québécoises, entre autres, ceux parus dans la collection « Parcours d’une Œuvre » éditée chez Beauchemin.

Le soir venu, avant de me replonger dans le recueil de nouvelles de Lyne Richard, j’entrepris de parcourir justement un ouvrage dont Pierre Desautels avait assuré la supervision éditoriale. Il s’agissait d’un choix de poèmes de Charles Baudelaire. J’avais souvent consulté cet ouvrage à l’époque où j’enseignais.

On se demandera pourquoi je parle de Desautels et de Baudelaire. Pourquoi cette anecdote ? Eh bien ! la raison en est fort simple. C’est que depuis cette rencontre, soir après soir, lisant dans cet ouvrage deux ou trois poèmes de Baudelaire, entreprenant surtout de mémoriser l’un des plus touchants du recueil, celui qui s’intitule « L’ennemi », où se trouve ce très beau vers : « Voilà que j’ai touché l’automne des idées », j’ouvrais immédiatement après le livre de Richard.

Il se produisait alors un phénomène étonnant, en tout cas éloquent, qui à mon sens révèle une partie des mérites de ce recueil. En lisant les nouvelles de Prismacolor no 325, je n’éprouvais aucun sentiment de chute, de fléchissement de niveau. Cela me frappait. En passant du grand Baudelaire à Lyne Richard, il n’y avait pas de notable disparité.

Je ne dis pas que Lyne Richard écrit comme Baudelaire ou que ce qu’elle écrit représente le même intérêt. Mais je dis que si l’on passe de celui-ci à celle-là, on n’a pas du tout l’impression que ce qu’on découvre est faible. Bien au contraire, de nombreuses qualités littéraires sont au rendez-vous. Elles diffèrent, et elles sont indéniables.

Lyne Richard offre des histoires qui nous rejoignent, qui nous parlent dans une langue qui nous est familière. Ses histoires sont réalistes, son imaginaire colle au réel et y conduit en empruntant le chemin d’une écriture qui ajoute une plus-value à son propos. Cette écriture en maint endroit se rapproche subtilement de la parole poétique. Elle est discrètement littéraire. J’aurai à y revenir. La poésie explique en partie cette absence de dénivelé lorsque l’on passe d’un poème de Baudelaire à une nouvelle de Richard. Et encore une fois, qu’on ne se méprenne pas sur ce que j’avance. Mille et un traits séparent les écritures de l’une et de l’autre, mais un trait leur est particulièrement commun : il est relatif au travail de l’écriture, au fait que chacun atteint le degré de perfection correspondant à la nature de son projet. Bien entendu, si cette perfection n’est pas chez Baudelaire dénuée de toute visée esthétique apparentée aux idéaux parnassiens, chez Lyne Richard les choses se passent autrement, si bien qu’un désir de pureté pourrait bien être le dernier de ses soucis ; on devine qu’il s’agit chez elle de trouver plutôt la formule qui permettra à son imaginaire de parvenir au plus près possible du réel sur lequel elle entend agir, et qu’à tout le moins elle tente de nommer, de raconter.

La réalité est quotidienne. On s’y heurte jour après jour. Les grands poètes pour nommer leur univers inventent des albatros. Leurs mots volent très haut, parfois beaucoup trop au-dessus de la multitude. L’homme de la rue n’entend pas le moindre écho de leurs discours éthérés. D’ailleurs, les grands poètes s’adressent rarement à l’homme de la rue. Si comme Hugo, ils parlent de Gavroche et en son nom, ce n’est pas à ce dernier qu’ils destinent leurs ouvrages.

Les choses se passent autrement chez Richard. Une plus grande humilité caractérise son entreprise. Son discours a beau offrir des scintillements, de belles trouvailles, des perles expressives, sa richesse est avant tout humaine, faite d’une humanité qui se livre à hauteur d’homme et de femme, qui parle de l’enfant également, et qui surtout ne parle jamais autrement que pour se faire entendre de tout un chacun. Il y a dans ses nouvelles quelque chose de populaire. Lyne Richard parle du peuple, et il y a fort à parier que ceux et celles qui appartiennent au milieu où elle campe ses histoires, pour autant qu’ils aient atteint un niveau de littératie suffisant, parviendront sans trop de difficulté et non sans plaisir à lire la plupart de ses nouvelles. Évidemment, tout ceci reste à voir, à nuancer, les choses n’étant pas si simples. Les subtilités secrètes abondent dans l’œuvre de Richard. Certaines de ses nouvelles s’offrent sans contraindre à l’effort. Or qui les lit rapidement risque de passer à côté de ce qu’elles recèlent. Non que l’auteure y fasse des cachotteries, mais tout de même, avec minutie, sans appuyer, elle dépose de la densité dans des mots en apparence fragiles ou à tout le moins légers, dont du sens immédiatement surgit sans toutefois que soit livré l’entièreté de leur substance. Bref, il y a des textes sur lesquels on risque de glisser un peu trop rapidement. On les appréciera. On les appréciera davantage si on les lit plus lentement, plus attentivement.

La plupart des écrits contenus dans Prismacolor no 325 imposent le silence. Pour en tirer vraiment profit, il convient après la lecture de chacun de prendre un temps d’arrêt, afin de laisser s’accomplir en nous un certain travail de rêverie, de méditation. Les histoires s’impriment alors davantage en nous. Ce qu’elles remuent d’idées et de sentiments nourrit notre réflexion. Le quotidien n’a rien de banal, surtout peut-être celui des gens bien ordinaires, voire des miséreux. Qu’on me pardonne ces truismes. La vie est faite de hauts et de bas.

Il y a des hauts dans l’’univers que dépeint Lyne Richard, mais ils sont plutôt rares. Un imaginaire qui colle au réel ne métamorphose pas le monde en séduisants mirages. On ne vit pas dans un pays de Cocagne lorsqu’on habite le quartier Saint-Sauveur de Québec.

La réalité n’est pas un rêve, ne permet pas à tous et toutes de réaliser une vie de rêve. Il y a des hommes et des femmes qui vivent de véritables cauchemars. Ainsi rencontre-t-on des malheureux et des malheureuses dans les nouvelles de Lyne Richard, mais n’allons pas croire que dans ses histoires le désespoir ait toujours le dernier mot. C’est qu’il y a justement le pouvoir des livres, lesquels contiennent tout un tas de mots qui se peuvent opposer au malheur du monde. Ce n’est pas là de l’idéalisme candide, il y a vraiment ce pouvoir que recèlent les livres. L’auteure sans développer ce point de vue de manière insistante suggère tout de même que la littérature, en ce qu’elle est lieu de partage, permet d’avoir prise sur le réel. De toute évidence, ce recueil contient une ode à la littérature.

Un petit bonhomme sympathique a un jour avec son père l’idée d’offrir aux gens de son quartier une petite librairie où ils pourront gratuitement se procurer des livres. Cette librairie est centrale dans le recueil. Différents personnages auxquels sont consacrées des nouvelles que l’on pourrait dire autonomes viendront se ressourcer dans cette oasis. Le partage des livres offre chaleur et réconfort : « Les livres nous étreignent mieux que les hommes. Ils ont cette capacité à entrer en nous sous forme de clarté. Ou comme un fleuve qui exige de laver toute la boue. Enfin … tout ça pour vous dire que Mathias est plus utile avec ses livres que dans un cabinet … »

Mathias est le petit bonhomme qui gère la librairie gratuite. Le personnage qui prononce les paroles citées ci-haut est un rescapé, il s’agit d’Horace, un psychologue lui-même éprouvé. Dans plusieurs nouvelles, il est question de création. De dessin et de peinture. Si les livres traversent le recueil, la couleur rouge est tout aussi importante, laquelle donne son titre au recueil et fournit même ses tout derniers mots : « Parce que le rouge, c’est la vie. »

Il y a dans cet ouvrage de nombreux personnages, souvent ils sont les narrateurs des nouvelles où on les découvre. Ces personnages sont aussi variés que leurs histoires sont diverses, proches, mais différentes, rarement anodines et si elles le semblent, il convient de les relire, elles ne le sont pas. Certaines sont troublantes, dérangeantes, fortes et violentes, dures comme la réalité à laquelle colle l’imaginaire de notre auteure.  

Celle-ci a composé un bouquet nullement composite. Un monde y tient tout entier. Il tient solidement par la grâce d’une écriture savamment dosée, et qui pourtant ne fait pas du tout savante, tant elle est simple et efficace, portée par une belle humanité et manifestant çà et là une poésie dont la finesse ne tient jamais à un raffinement excessif. Lyne Richard est poète. Ses nouvelles bénéficient de son art de poète. Jamais pourtant elle ne dépasse la limite qui ferait basculer la nouvelle dans le poétique. Malgré tout, par endroits nous ne sommes pas loin du poème en prose. Si bien qu’on pourrait croire que Lyne Richard est parvenue à écrire ce qu’on pourrait intituler « Le spleen de Saint-Sauveur ».

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Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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