Fernand Ouellette : Figures intérieures : Essai : Leméac éditeur : Collection L’Écritoire : 1997

En dédiant son livre à ses petits-enfants ainsi qu’à « ceux qui viendront », l’auteur, se tournant résolument vers l’avenir, salue une certaine candeur propre à l’enfance, candeur fondamentale en ce sens qu’elle fonde en quelque sorte leur salut et le sien, qu’elle assure, mais non pas à elle seule, le passage d’ici à l’ailleurs, du sombre à la lumière. Dans son cheminement le poète a su retrouver, en partie grâce à l’innocence de ses petits-enfants, la confirmation d’une intuition voulant qu’il faille consentir à une certaine mise à nue, à un dépouillement qui nous fait plus légers, qui rend aux êtres de raison et de sciences que nous sommes une naïveté ouvrant à l’émerveillement.

Il y a une simplicité à l’œuvre dans la trajectoire de Ouellette. Le poète ne la retrouve pas qu’avec la présence de ses petits-enfants, il parvient également à renouer avec celle de sa propre enfance. Surtout, la reçoit-il de la parole des autres, esprits éclairés, « âmes », devrions-nous dire, qui jalonnent son parcours. Dans son avant-propos, Ouellette déclare qu’avec ce livre il va « tenter […] de survoler [s]on parcours, de le baliser tout en préservant [s]on intimité, en taisant la musique violette de certains secrets. »

Violette ou violente ? Le violet, paraît-il, est la couleur des rêveurs, des êtres spirituels, de la mélancolie, de la solitude. Chose certaine, s’il est secret, Ouellette ne manque pas d’audace. Il a beau taire la musique de certains recoins de sa personne, il ose se faire violence et se peindre tel qu’en lui-même, au plus près de ce qu’il appelle ses failles, bien que cette confrontation à l’image de soi entraîne son lot de souffrances. Le risque est grand d’être terrassé par la corne du taureau qu’évoquait Leiris dans L’âge d’homme. En certains passages de son essai, le poète ose dévoiler sa fragilité, il parle de ses nerfs à vif, de la panique qui s’empare de lui dans certaines circonstances : « Dès que j’entre dans une pièce où les gens sont un peu guindés, et surtout, si la nervosité est en moi trop envahissante, je vacille, je tombe en état de panique. Sur un certain plan, j’ai l’émotivité pour le moins un peu maladive. Je perds facilement l’équilibre. Il est bien possible que je ne sois jamais devenu un vrai adulte […] ».

La franchise de Ouellette est remarquable. Il avoue ses torts, ses manquements. Or chez lui, la faille et l’aveu de l’échec aimantent en quelque sorte et alimentent le sursaut et l’éveil. La chute appelle le sommet. Le sommet est avec l’enfance, dont il me semble ici indissociable, ce qui dans ses ascensions aspire l’être chez Ouellette. Accéder au sommet, autant dire s’illuminer, naître en Lumière, cela peut enfin se réaliser dans le délestage qui, tel un masque dont on parvient à se défaire, permet de retrouver son véritable visage. Cette métamorphose ne se fait pas en un jour, elle est cependant sans doute plus naturelle à un être qui, comme le confesse Ouellette à son propre sujet, n’a peut-être jamais tout à fait cessé d’être un enfant.

En filigrane, on entend résonner ici l’écho de la parole du Christ. Il demandait qu’on laissât venir à lui les petits enfants. En évoquant dès maintenant la figure du Christ, je commence par la fin et en cela ne me montre pas vraiment fidèle à la méthode de Ouellette. C’est que par les temps qui courent, le religieux rebute, le sacré effraye. Pour plusieurs, la transcendance est une idée à laquelle ne correspond aucune échelle véritable. Ils ne voient pas d’échelons à l’échelle de Jacob. Invention de toutes pièces, Dieu pour eux n’a rien de mystérieux. Il est un monstre, une création de l’imaginaire, un personnage mythique comme les autres, un avatar de Zeus ou de la kyrielle imaginaire des divinités. Parler de la Présence de Dieu, oser mettre une majuscule au mot Lumière, assurément c’est faire fuir de nombreux lecteurs. Cela correspond à ce que Ouellette appelle un « suicide littéraire ».

Sans doute a-t-il sagement préféré laisser les lecteurs s’aventurer plus avant dans la lecture de ses Figures intérieures avant de mentionner le nom de Dieu. Je ne tiens pas à vérifier à quelle page cela se produit. Ce calcul n’aurait en tout cas à mes yeux aucune forme de perfidie, car Ouellette ne cherche à convaincre personne. Il ne calcule pas, n’est pas amateur de rhétorique et de manipulation verbale. Il avance sur un chemin difficile, pentu. S’il tombe souvent, il se fait discret sur ce qui provoque sa chute ; ce sont pour la plupart des fautes que résume à lui seul le défaut de n’avoir pas vraiment su aimer autant qu’il l’eût souhaité, a posteriori du moins. Or tomber est un des risques du métier d’homme; la gloire de celui-ci consiste à viser le sommet, à le retrouver malgré ses propres brouillards intérieurs, après que trop souvent il ait été perdu de vue.

Dans le parcours de Ouellette, il y a des scènes premières où l’enfant voit, mais la vie se charge bientôt de diluer ses visions. Le désir enfantin de sainteté se voile et s’étiole. L’oubli est renforcé, enfoncé dans le déroulement des jours où le corps du jeune homme cherche à émerger de son cocon, à se défaire de l’emprise conjointe des désirs et de leur répression.

Le Dieu de l’enfance est emporté par le courant de libération qui s’empare du Québec alors que Ouellette devient un tout jeune homme. Il se marie, fonde une famille. Il écrit. Ce poète devient bientôt un agent de libération. Il œuvre au sein d’une équipe qui crée une des plus importantes revues littéraires qui ait vu le jour au Pays. La majuscule à Pays est une faute de frappe que je maintiens, car avec ses compagnons, Ouellette a tenu haut le discours voulant que le Pays du Québec advienne à lui-même.

Non seulement, Ouellette écrit-il alors ses propres œuvres, il anime avec ardeur la revue Liberté avec ses compagnons, dont certains tout comme lui deviendront les piliers de la radio culturelle de Radio-Canada. Ouellette réalisera des émissions littéraires durant plus d’une trentaine d’années. Ce parcours, il nous invite à le reprendre avec lui. Chemin faisant, on rencontre les grandes figures de notre aventure collective. Parmi ces dernières, certaines marqueront le poète de manière profonde et durable. Ce sont des figures qui s’ajoutent aux figures intérieures du poète. Celles de l’amitié sont loin d’être négligeables. Le commerce des livres favorise des rencontres avec des auteurs proches et contemporains, qui deviennent des compagnons de parcours, avec aussi des auteurs dont la parole est couchée depuis longtemps dans des écrits et que sa lecture ravive. Ouellette consacre aux morts et aux vivants, aux amitiés électives, des pages éclairées et souvent fort touchantes.

Que ce soit dans le chapitre intitulé « Génie de l’amitié » ou ailleurs dans son ouvrage, Ouellette se tient au-delà de l’hommage convenu, il va droit à l’essentiel. Son portrait de Miron est saisissant. Il consacre à ses amis Belleau et Marteau de belles pages, elles témoignent de la fécondité de leurs échanges et de la solidité des liens qu’eux et Ouellette ont tissés au fil des ans.

Un parcours ne se fait jamais seul. Même chez les solitaires, de secrets entretiens se poursuivent grâce à la lecture et la méditation. Notre poète, certes, est savant, nourri par le colloque des esprits, ceux des grands auteurs qu’il ne cessera jamais de fréquenter, mais une humilité proche de l’ignorance, au soir de sa vie, le voit s’ouvrir au pauvre murmure d’une parole tout aussi éclairée, sinon plus, que celle des docteurs. Je parle ici du retour à l’enfance, de l’accueil de voix plus petites, guidant le poète alors qu’il cherchera à poser un regard plus nu que jamais sur ses moins visibles figures intérieures.

Le livre de Ouellette est riche, on ne peut le résumer en quelques lignes. Je dois faire des choix. On voit que déjà j’ai accordé de l’importance aux notions de sommet, de Lumière et d’enfance. À vrai dire, ce ne sont pas des notions, des concepts. Les mots chez Ouellette n’ont de sens et de portée que dans la mesure où ils contribuent à désencombrer la voie. Le poète est un oiseau qui ose ici « survoler » son parcours. J’ai dit qu’il ne manque pas d’audace. La poésie lui offre des ailes, moins pour les lettres que pour l’esprit que le poète désire atteindre, à tout le moins battant moins pour la forme verbale qui en résulte (des poèmes), que pour l’élévation de l’esprit rendu alors possible grâce à la poésie.  

En maints passages de son essai, Ouellette utilise le verbe « oser ». Écrire son autobiographie ne va pas de soi. En s’exposant au regard de l’autre, on prête le flanc à la critique, voire à la moquerie : « On ne manquait pas de me taquiner. Je me demandais souvent pourquoi je m’étais risqué dans une telle aventure. » L’auteur réfère ici aux conditions dans lesquelles il a écrit son livre sur Thérèse de Lisieux. Il écrit : « En apparence, je n’ai donc pas pris de risque plus grave, dans mon écriture qu’en osant un parcours avec Thérèse de Lisieux. Par moments, il m’a semblé que j’étais à la limite du suicide littéraire, ou, du moins, en butte à l’incompréhension de mes proches en voulant à tout prix faire partager ma rencontre avec Thérèse. »

Le livre en question s’intitule Je serai l’Amour. Trajets avec Thérèse de Lisieux. Ouellette le publie en 1996. Figures intérieures, si l’on fait exception de son bref épilogue, s’achève avec l’histoire du livre qu’a écrit le poète sur la petite Thérèse. J’ai mentionné plus haut que le poète avait sans doute expressément retardé le moment où il atteindrait ce sommet, celui de sa rencontre avec Thérèse, qui donc fut une rencontre avec Dieu. À vrai dire, Ouellette n’a pas d’abord vraiment éludé la question de Dieu (dès le deuxième chapitre, il écrit sur le Christ de son enfance et aborde l’importance de la foi chez l’adolescent qu’il a été), mais c’est surtout à la fin de son ouvrage que ce qu’il conviendrait plutôt d’appeler la réponse de Dieu prend toute sa mesure, toute sa Lumière. En ce sens, je crois que la démarche de Ouellette dans Figures intérieures a sans doute tenu compte des réticences susceptibles de se manifester chez les lecteurs, s’il les avait pris trop tôt d’assaut. À vrai dire, il ne prend personne d’assaut. Il est en marche. Il témoigne de son cheminement, éminemment spirituel il va sans dire.

J’ai lié, puisque l’essai les met lui-même en relation, l’audace, le parcours, le sommet et l’enfance : « je n’ai donc pas pris de risque plus grave, dans mon écriture qu’en osant un parcours avec Thérèse de Lisieux. » Ouellette écrit : « La question religieuse ne m’avait jamais quitté, certes, mais elle faisait plutôt partie de mon esthétique. Aller vers Thérèse, c’était donc, d’une certaine façon, essayer d’épurer ma dimension d’esthète pour retrouver la simplicité et l’humilité de l’enfant telles que les concevait Thérèse dans sa ‘‘petite voie’’, c’était faire l’expérience d’une forme d’abandon, et me laisser polariser par l’Absolu. »

Je reviendrai au parcours et à l’audace. Celle-ci a partie liée avec le projet autobiographique, lequel n’est pas affaire de narcissisme comme on pourrait le croire. Du sommet, il faut ici dire quelques mots.

Pour Ouellette, le poète n’est donc pas un rhéteur, pas un esthète, encore moins un faiseur, un farceur, un amuseur. Un feu intérieur habite le poète. Il doit s’assurer que ce feu demeure vivant. D’ailleurs, dès son entrée en poésie, laquelle a plus ou moins correspondu à son départ du juvénat des capucins, à son renoncement à embrasser la prêtrise, il éprouve le sentiment d’une perte. Une lampe se serait éteinte. Il le redoute. Une vérité intérieure aurait été mise en veilleuse. Il faudra du temps avant que l’adulte renoue avec son « idéal d’enfant. » Ouellette écrit que cette rupture lui a en quelque sorte donné la forte impression d’une trahison. Enfin, j’extrapole sans doute. Laissons plutôt la parole au poète : « L’œuvre à faire m’est donc apparue avec d’autant plus de gravité qu’elle était devenue une raison de vivre et une forme de substitution à la sainteté dont j’avais rêvé en entrant au juvénat des capucins en 1943. Si bien que le passage d’une relation mystique possible à une sorte de possession par l’esthétisme m’a donné le sentiment d’une dégradation de mon idéal d’enfant. »

Écrire n’est pas un jeu. Ouellette considère que « L’humain habite la langue pour mieux s’ouvrir à l’accomplissement de son être. » Il cite Valéry et se demande à quoi bon écrire « si ce n’est pour atteindre le sommet de l’être, et non plus de l’art, mais c’est aussi le sommet de l’art ». Le poème est donc indissociable de la quête, de cette ascension qui consiste pour le poète à gagner le sommet de son être. Il faudra, lorsque je reparlerai de l’autobiographie rappeler que Ouellette affirme que pour l’écrivain « L’autoportrait réel est indissociable de la véritable quête de son être. »

Je mentionnais que le sommet est lié à Dieu et à l’enfance (« lorsque Dieu est en nous, à notre sommet »). Ouellette écrit : « La vie mystique est une forme d’abandon, à la manière de l’enfant, dans les bras du Père-Mère. Une espérance et une expérience d’union. Rien n’est moins morbide. L’‘‘esprit d’enfance’’ est même le sommet de la voie mystique française, prétend Henri Bremond. » On se rappellera que le poète dédie son livre à ses petits-enfants. Dans son dernier chapitre, celui consacré à l’histoire et à la genèse de Je serai Amour, Ouellette évoque son « retournement » (il renoue pourrait-on dire avec son « idéal d’enfant »). Il écrit : « Et de plus, mon retournement, pour ainsi dire, s’est opéré deux ans après la naissance de mes premiers petits-enfants, Laurence et Guillaume. Comme s’ils m’avaient eux-mêmes imprégné de leur propre enfance et préparé ainsi à l’esprit de Thérèse … Joubert, parent en cela de Thérèse, dit bien qu’il faut être homme avec les hommes, et enfant avec Dieu. »

Un commentaire ne se substitue pas à une œuvre, ne saurait en faire l’économie. On l’aura compris, Ouellette est en marche depuis sa plus tendre enfance, il avance, et son regard fixe le sommet. Chemin faisant, il se déleste des lourdeurs qui en lui risqueraient d’abolir son « esprit d’enfance ». Ce qu’il écrit à partir d’un certain moment de sa vie, surtout lorsqu’il prend sa retraite, mettant fin à sa double aventure à Liberté et à Radio-Canada, l’introduit toujours plus avant dans la trajectoire de la « petite voie ». Le poète dans son cas est surtout un chercheur de Lumière. Le souci éthique l’emporte sur l’esthétique. Le souci mystique l’emporte sur tout le reste. Ce qui anime Ouellette, je le rappelle, ce n’est donc pas tant l’œuvre à faire en tant qu’objet fini, que le passage qu’elle nous permet d’ouvrir.

Dans un entretien qu’il accordait à Paul Bélanger et qui est retranscrit dans Figures intérieures, Ouellette revient sur le sentiment de perte qu’il a ressenti en quittant le juvénat. En fait, il y fait discrètement allusion : « Mes premiers poèmes ont d’abord surgi, à vrai dire, à cause de leur nature même, plutôt de mon imaginaire, mais un imaginaire nourri par les figures de ce qui avait refusé de mourir en moi, un imaginaire troué par les éclats de ce qui persistait à survenir. Le souvenir filtré, transformé, parfois lumineux, parfois vif comme une blessure, me venait peut-être en aide. » Les figures dont parle ici le poète, intérieures, faut-il le souligner, nous les savons auréolées de sainteté, le poète d’ailleurs le confessait dans la première partie de son essai : « … je ne me suis jamais pris trop au sérieux comme écrivain, bien que la littérature elle-même n’ait jamais perdu son aura sacrée, et que je ne puisse pas me contenter des œuvres d’amuseurs ou de jongleurs. Mon admiration excessive pour certains écrivains ne repoussera jamais dans les ténèbres les quelques admirables figures de saints qui, secrètement, continuent à m’éclairer. »

Ce que je voudrais souligner, dans ce livre où tout de même s’adresse à nous un érudit, à tout le moins un grand connaisseur des arts, de la musique et de la mystique, c’est la part de risque encourue par son auteur, mais également sa très grande humanité. Le risque est celui du dévoilement. On pourrait se demander pourquoi un écrivain en vient à parler de lui-même. Ce ne serait pas recourir à une entourloupette que de déclarer que parler de soi est également parler, et peut-être surtout, aux autres, leur parler de ce qu’ils sont, de ce qu’ils désirent. La curiosité du sujet sentant ne peut se dissocier de sa sensibilité, de sa subjectivité. Commentant son récit autobiographique, Journal dénoué, Ouellette écrit : « Certains lecteurs détestent une pareille littérature qu’ils considèrent trop subjective ou intimiste. Mais on doit constater que la subjectivité véritable est une ouverture sur l’autre, qu’elle est essentiellement, dans son unicité, un accueil attentif, et que notre littérature occidentale en est marquée. »

L’autoportrait s’inscrit, comme nous l’avons vu précédemment, dans la quête de l’être. Des récits autobiographiques de Ouellette, nous pourrions parler de « leur pureté minérale d’aveu ». C’est en ces termes que le poète réfère aux premiers textes qu’il rédigeait lors de ses prises de notes pour Je serai l’Amour. Cette « pureté minérale de l’aveu », je la retrouve dans maints passages de Figures intérieures. Un homme s’y révèle sans complaisance ou fausse pudeur. Bien entendu, il a tu, comme il le dit au début de son ouvrage, « la musique violette de certains secrets. » Néanmoins, il s’est livré sans ambages et a respecté entièrement la règle de ce qui pour lui n’a jamais été un jeu. Ouellette ne joue pas. Il n’entend pas à rire : « Je sais … Je ne suis guère doué du sens de l’humour ou armé d’ironie. » Les enjeux de l’écriture sont sérieux. On ne badine pas avec la vie. Écrire sa vie est un exercice périlleux. C’est une question de vie ou de mort, de ténèbres et de Lumière.

Avant de redonner la parole au poète, et en m’excusant de l’étroitesse d’une lecture que j’eusse souhaitée plus englobante — il m’a fallu laisser dans l’ombre maints aspects intéressants de cet ouvrage (relatifs, entre autres, à l’enfance du poète et aux derniers jours de ses parents : passages fort touchants) — je voudrais m’arrêter une dernière fois à des considérations sur le travail de l’autobiographie chez Ouellette.

On l’aurait accusé de narcissisme, aurait déploré qu’il ait osé aller si loin dans l’écriture de Journal dénoué. Je crois avoir indiqué que l’auteur a suffisamment établi l’étroite relation unissant sa quête de l’être au dévoilement de son être : « Il faut apprendre à se démasquer sans cesse … », de sorte qu’à la fin, « mes figures intérieures sont des traits qui dessinent peu à peu un visage en devenir, celui qui sera, en franchissant le temps, ma vraie figure. »

Dans les pages qu’il consacre à son ami le poète Robert Marteau, j’ai été intrigué par le passage suivant. Ouellette y parle de ce que le poète français lui a offert, des nombreuses découvertes qu’il lui doit. Il écrit : « Je dois à Robert mon attention à la nature comme à la peinture. Avec lui j’ai aperçu ma première pie et ma première alouette. » Ce n’est bien entendu qu’une manière de dire, mais cela m’a frappé. Il y a ici une façon de dire qui ramène les choses à soi. La pie devient « ma » pie, et l’alouette n’échappe pas à cette façon de s’emparer du monde. Le langage ici n’est pas trafiqué, il part du sujet et exprime la réalité du sujet. L’auteur n’adopte pas une perspective où le « je », en s’absentant, se ferait faussement discret. Dans un ouvrage d’introspection, lorsque l’on entreprend de faire son autoportrait (et ce, pour les raisons que l’on sait, c’est-à-dire pour les besoins de sa propre mise en marche), il n’y a pas lieu de se cacher derrière les mots.

Un phénomène similaire, cependant beaucoup plus impressionnant et révélateur, est appréhendé dans la section de l’ouvrage consacré au recueil Les heures. On se souviendra que ce livre est un recueil de poèmes rédigés à la suite du décès du père du poète. Ouellette écrit : « J’ai utilisé le « nous » et le « il », c’est-à-dire que je suis ce mourant, de même que je suis celui qui l’observe dédoublé. Comme si je tentais d’aller au bout du chemin unique, en ne cessant jamais de scruter la mort en face. Je ne voulais peut-être rien perdre d’un cheminement que je pourrais transcrire lorsqu’il s’agirait de ma propre mort. D’un certain point de vue, mes élégies « en torrent » constituent mon propre tombeau … » Tout se passe ici comme si Ouellette poursuivait jusque dans ses derniers retranchements son « moi » futur, ce moi qui finira bien, un jour ou l’autre, par lui échapper définitivement. L’autoportraitiste qu’aura été Ouellette entreprend de se découvrir, de se peindre dans ce qui sera alors son ultime retrait.

Viendra donc la fin de son séjour sur Terre qui, l’espère-t-il, correspondra alors à son véritable commencement. Telle est son espérance, qui pourrait tout aussi bien être la nôtre. Dans la première section de son essai, Ouellette écrit : « J’admets volontiers qu’on puisse prétendre que notre âme ne peut survivre sans un corps matériel, et que, par conséquent, nous n’aurions aucune autre forme de vie possible. Que la mort serait la mort, à jamais. C’est en apparence la vision la plus plausible, la plus sensée pour des êtres qui doivent mourir : mais je suis insensé, et mon espérance est folle. Tout mon être préfère divaguer. »

Cette divagation de folle espérance s’accompagne chez l’éternel angoissé qu’est Ouellette d’un mouvement de foi. Aussi peut-il terminer son très bel essai en écrivant ce qui suit : « Je veux croire que nous allons vers la Lumière … ‘‘La nuit devient lumière autour de moi’’ (Ps 138, II, 11). Alors je n’ai pas besoin d’imaginer des cycles de réincarnation. Je n’appartiens pas, n’ai jamais appartenu à la roue : j’appartiens à celui dont l’Amour est éternel. »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

4 commentaires sur « Fernand Ouellette : Figures intérieures : Essai : Leméac éditeur : Collection L’Écritoire : 1997 »

  1. Merci Daniel…j’aime ton texte vs cet auteur qu’est Ouellette…il me renvoie un peu au pourquoi j’écrirais si j’étais plus douée et plus cultivée…il y a toutes sortes de buts et de raisons pour l’écriture et pour la lecture….moi c’est de égocentrisme…hihih…j’ai lu peu de livres sauf lorsque j’étais à l’université et à ma maîtrise……maintenant je li souvent des articles divers et je me suis procurer plusieurs livres et le but est de me trouver, à bientôt 77 ans…hihi…jeune, j’ai toujours, ou presque « bouger » sur le coup, selon ce que je sentais intérieurement, et cela était ok…mais cette intuition est comme »usée » même si cela a dit et parler de moi, et que cela m’a bien rapporter plusieurs nivaux…et c’est ok, c’est le mieux, et p-e! que c’était juste ce que je pouvais faire dans ces temps là….maintenant, il semble que je veux savoir qui suis-je au fond?….au très fond! :)…et je suis prête à prendre les 2 bords de la médaille…voilà ce que ton texte me suggère…merci beaucoup..Ami FB…bye et alp

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    1. Merci Lise. Les parcours de tout un chacun diffèrent et se ressemblent malgré tout. L’important, à la fin, quand vient l’heure où le soleil se retire, c’est de ressentir un certain apaisement. Ouellette opte en faveur de la foi. L’espérance n’est pas non plus une très mauvaise idée. Enfin !

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  2. Merci Jean-Marc, je reparlerai très certainement de F.O. d’ici la fin de l’année. C’est un poète qui compte beaucoup pour moi. Sa présence dans mon « imaginaire » de lecteur et d’écrivain remonte au tout début des années 70. C’est dire. Mais, plus récemment, je l’ai relu avec plus d’intensité. Il est l’écrivain d’ici qui m’a le plus marqué. Merci.

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