Danielle Marcotte : L’accordéon, Madame et moi : roman : Lévesque éditeur : 2020

Il y aura ici des fleurs, que des fleurs, en grande quantité. Absolument pas de pot. Cela se produit rarement : un plaisir de lecture si entier, que des réserves, on n’en a pas.

On désire parler d’un livre. Or un livre, faut-il le rappeler ? ce n’est jamais seulement un objet dont on fait « objectivement » la lecture. Un livre correspond aussi au comment il est lu, aux circonstances entourant sa lecture, à l’état d’esprit dans lequel on l’entreprend, la menant alors à bien ou à mal. Le sujet lisant ne peut en toute logique s’abstraire de son objet. Sa subjectivité s’ajoute si bien à celui-ci qu’elle en fait comme partie intégrante, en tout cas contribue à en spécifier la nature. Soyons plus simple. Ce livre savoureux ne mérite pas qu’on tienne à son sujet des propos abscons.

Ce que je veux dire est tout simple. Qu’on me permette de retirer mes gants blancs et de confier ce qui suit le plus innocemment du monde. L’anecdote, bien que personnelle, est plutôt révélatrice.

J’avais entrepris de lire et commenter quelques recueils de poésie. Cet exercice plutôt prenant nécessite qu’on s’y adonne le plus sérieusement du monde. On y prend du plaisir, mais c’est là un travail accaparant. Pour me délasser de cette activité, j’ouvris, pour la détente, le roman de madame Danielle Marcotte. Je dirai plus loin quelles pensées me vinrent en lisant ses premières pages. Ce qui surtout mérite d’être souligné, c’est l’effet d’aspiration qu’exercèrent sur moi ces premières pages. Il fut tel qu’insensiblement je me pris à tourner les autres, puis les suivantes encore. Il était tard. Jusqu’à plus tard dans la nuit, je poursuivis cette lecture. Après avoir lu les trois premiers chapitres du roman, qui en compte dix, je refermai le livre, éteignis la lampe de chevet.

Dans les jours suivants, je retournai à mon travail, à mes lectures de poésie, à mes écritures. Je rédigeais mes « petites études », délaissant le jeune Leo Blaise Geronimo Rossi de Bloie comte Nikolaï Potapovitch, me promettant de lui revenir dans les plus brefs délais, lesquels furent plus longs que prévu.

Or pendant ce laps de temps, il se produisit quelque chose d’étonnant et de fort significatif, qui dit à quel point ce roman est poignant ; il nous empoigne, s’empare de notre imaginaire, s’introduit dans notre inconscient. Je vaquais à mes occupations, tâches domestiques je suppose, lorsque tout à coup des images s’emparèrent de mon esprit. D’où venaient ces brumes de scènes, cette atmosphère où, comme en rêve, des fantômes déployaient des gestes imprécis ? De quel film ces images furtives émergeaient-elles ? À vrai dire d’aucuns. Mais bien plutôt du roman que j’avais délaissé quelques jours plus tôt et qui alors me revient en mémoire. C’est dire à quel point son univers s’était logé en moi.

Lorsqu’enfin je fus en mesure de retrouver le jeune accordéoniste, son accordéon et Madame, plutôt que de reprendre ma lecture depuis le tout début, devoir auquel en temps normal j’aurais consenti, j’outrepassai la règle qui commande d’être le plus scrupuleux possible lorsqu’il s’agit de commenter des ouvrages. Je replongeai dans le cœur du roman, impatient que j’étais d’en connaître la suite, de renouer avec mon plaisir.

J’aurais sans doute pu laisser dans l’ombre ce qui précède, ces aveux innocents, mais j’ai cru et pense encore que tout cela dit quelque chose du roman de Danielle Marcotte.

Il est temps maintenant d’entrer dans le vif du sujet. Mais je ne m’y engagerai qu’après les réflexions suivantes. Elles ont trait aux pensées que j’eus en lisant les premières pages du roman. D’autres que moi pourraient en avoir de similaires. L’époque est frileuse et manque souvent d’esprit de nuance. On m’apprenait récemment que le mot « exotique » est désormais frappé d’interdit. Il serait imprononçable en vertu d’un vice qui lui est inhérent, celui du colonialisme. On se souviendra des remous que causèrent chez Robert Lepage et consorts leur incursion dans le territoire des Premières Nations. Le phénomène décrié de l’appropriation culturelle nous met la puce à l’oreille. Les créateurs et créatrices d’ici et d’ailleurs doivent y penser deux fois plutôt qu’une avant de piquer quelque fruit que ce soit dans les jardins d’autrui. « Chacun chez soi et les moutons seront bien gardés. »

L’action de l’excellent roman de Danielle Marcotte se situe en France. Son narrateur est un « titi parisien ». Le « Mot de l’autrice », à la fin du livre éclaire la genèse de l’ouvrage. Il a été inspiré par un certain G., vivant au Québec depuis une cinquantaine d’années au moment où la romancière en fait la connaissance : « Sur les brides (sic) qu’il m’a livrées de son enfance et avec le fil de ma propre résilience, j’ai brodé cette histoire d’une enfance que seule l’imagination peut sauver du désastre. »

Je peux me tromper, mais il me semble que c’est une première. Au fil du temps, la littérature française a exercé sur la nôtre une influence considérable, mais ici ce n’est pas d’influence qu’il s’agit, ni même d’appropriation culturelle. Une romancière d’ici (mais il se pourrait que notre romancière soit une Française, cela n’a au fond aucune importance) entreprend de raconter une histoire en se mettant dans la peau d’un petit Parisien, en usant de sa langue, de son parler populaire, bref plus ou moins de son argot. On songera au Momo de La vie devant soi ; on y songera d’autant plus que le petit Leo Blaise est lui aussi « charmant de naïveté » et que son esprit déforme, comme c’est le cas avec Momo, dans des mots eux-mêmes déformés ou presque, les choses dont il est témoin ; or il se trouve que sa vision du monde rend extrêmement bien compte de sa réalité.

Le petit possède une imagination fertile. Il s’exprime de manière suave. Bien entendu, une autrice veille au grain de ses mots. Elle veille à leur naturel. Danielle Marcotte a dû travailler très fort pour que son labeur soit à ce point invisible. L’art qui ne se voit pas, qui sur lui n’attire pas toute l’attention, s’avère souvent le principe actif le plus important d’un ouvrage. Je reviendrai plus tard sur les qualités de l’écriture de Danielle Marcotte. À elle seule, l’écriture ne saurait toutefois suffire à maintenir l’intérêt du lecteur. Du reste, une écriture ne vient jamais seule. Elle porte toujours, comporte toujours du contenu. Un roman raconte une histoire. On y rencontre des personnages dont le destin, dans les meilleurs cas, intéresse le lecteur. Marcotte ne s’adonne pas en vain à de brillants exercices de style. Elle trouve la matière et la manière convenant à son traitement. Si le mot à mot du récit de Leo Blaise séduit, il ne fait toutefois pas ombrage à ce qu’il raconte. L’histoire du petit accordéoniste est prenante. Elle est, comme on dit, saisissante de réalisme. Ce réalisme est d’autant plus fascinant que sa présence va de pair avec la foisonnante imagination du petit, avec sa souffrance et la complexité problématique de son imaginaire. Le décor est vrai et l’action qui s’y passe, tout à fait vraisemblable.

Le petit bonhomme ne l’a pas facile. Il est empêtré dans un monde auquel il ne comprend pas grand-chose. On lui cache à peu près tout. On lui cache l’essentiel. Même son nom. C’est tout dire. Il ne sait à peu près rien de ses origines. Il a interprété et transformé les histoires que sa mère lui a racontées à son sujet. Elle a omis de mentionner les faits les plus troublants.  L’enfant comble les lacunes en imaginant. À partir du peu d’éléments de réalité mis à sa disposition, il s’invente des origines, se crée un père imaginaire, des alliés, des adjuvants, des personnages qui se substituent à sa mère fantasque, absente, bien que très présente, contrôlante ; mère fuyante, évasive, trop préoccupée d’elle-même et de ses désirs pour véritablement prendre soin de son enfant, dont elle exploite les talents.

Le mot à mot de Leo séduit. Je reviendrai sur le travail de liaison qui fait les mots de ce roman se tresser aussi solidement. Une histoire a beau être passionnante, encore faut-il trouver la manière de la raconter, je veux dire au-delà du mot à mot, à plus grande échelle. La structure d’un roman correspond plus ou moins à une affaire de temporalité, mais pas uniquement. Madame Marcotte a opté pour l’ordre de la chronologie. Le début commence avec le début et la fin prend fin avec la fin. C’est simple, efficace. Oui, mais … L’art consiste aussi à ne dire les choses qu’à point nommé, à retenir des informations, à mettre en place des éléments qui discrètement chicotent l’esprit du lecteur. Il faut éclairer ce dernier en ménageant des points d’ombre, ceux qui justement comme des trous noirs aspirent son attention. En cela, Marcotte excelle. Elle présente des personnages qui ne se dévoilent entièrement qu’à la fin du roman. Elle raconte une histoire dont les mystères ne s’éclairent que dans les dernières pages. On me dira que c’est là une manière de faire assez courante. J’en conviens. Notre romancière n’invente pas le bouton à quatre trous. C’est vrai. Il n’empêche que la chose est drôlement efficace. Cette rhétorique ou plutôt cette poétique du roman a fait ses preuves. Il y a des conventions régissant l’art romanesque. On peut en faire fi ou les respecter. Je dis « conventions », mais ne peut cependant m’empêcher de penser que le roman de madame Marcotte est tout à fait original, pas banal pour deux sous. Original bien que le petit monde sympathique des maisons closes ait souvent été exploité. Oui, je veux bien. Mais comme disait Paulhan à propos des lieux communs, ils sont communs dans la mesure où ils correspondent véritablement à des réalités. Celles-ci sont telles que pour les décrire des clichés s’imposent. On a beau faire, si l’avocat est véreux, on le fera savoir en disant qu’il est véreux. Enfin, Paulhan dans Les fleurs de Tarbes exprimait ces choses avec plus d’aplomb, plus de subtilité : « Il a pu être désirable, mais il est à présent interdit de prononcer de la volupté qu’elle est douce, efféminée ou folâtre ; des yeux, qu’ils se montrent éblouissants, éloquents, fondus. (Et s’ils le sont pourtant?) »  Pour sa part, La Bruyère donne le conseil suivant : « Vous voulez m’apprendre qu’il pleut ou qu’il neige ; dites ‘‘Il pleut, il neige.’’ »  

 Je n’évoque ces réflexions que pour rappeler qu’elles ne s’appliquent pas qu’au discours, mais bien également à ce qu’il communique, et dans le cas du roman à ce qu’il représente. Bref, des personnages romanesques sont parfois aussi sympathiques que certains individus bien réels. Il arrive dans la vraie vie qu’une prostituée ait bon cœur. C’est le cas de Gloria dans le roman de Danielle Marcotte. Une mère est parfois indigne. C’est le cas de Madame. Mais il arrive plus rarement qu’un accordéon soit le meilleur ami d’un enfant, que cet instrument de musique ait une âme (« L’accordéon s’ennuie, juché tout seul à journée longue sur une armoire. »), rare que cet objet soit un confident, un vrai « pote » sur qui on veille comme sur la prunelle de ses yeux. Cela arrive lorsqu’un enfant est abandonné à lui-même. Il se crée un ami imaginaire.

Comme le fait remarquer la romancière dans sa postface, dans certains cas « seule l’imagination peut sauver du désastre. » De l’imagination, Leo Blaise en a à revendre. La sienne est fertile. Il ne vit pas une vie normale, celle qu’aurait dû ou pu avoir Raymond Boucher. Raymond Boucher ? Qui est-ce ? Eh bien, ce n’est pas si compliqué pour le lecteur, mais ce l’est pour Leo, puisque Leo en réalité se nomme Raymond Boucher. On ne lui avait pas dit. Depuis toujours, sa mère ne lui adresse la parole qu’en l’appelant « Petit ». Il y a de quoi devenir fou. Or Petit l’est un peu. Je ne saurais identifier en termes cliniques la nature de son mal. Schizophrénie ?  Trouble de personnalité ? Dédoublement de personnalité ? Chose certaine, Leo Blaise a besoin d’aide. Des personnages en or se porteront à son secours.

Ces personnages seront ses amis imaginaires, d’abord son accordéon, puis des figures de père, héros empruntés à la mythologie du cinéma : « Je regrette que mes pères imaginaires s’entêtent à rester dans l’imagination. J’aimerais les avoir à mes côtés. Pour de vrai. Ça manque, le modèle à imiter, le regard qui approuve, le bon mot au bon moment, la paluche encourageante sur l’épaule. »

Des personnages réels lui apporteront bientôt un soutien plus concluant. Gloria est la tenancière du bordel où l’accordéon, Madame et l’enfant trouveront refuge lorsque les déconvenues de la mère, qui perd tout au jeu, les jetteront à la rue. Gloria est une connaissance de Madame. Elle a pris soin de Madame durant la guerre, alors que celle-ci était une adolescente. Je n’en dis pas davantage. Ce que toutefois je mentionne, c’est que Gloria deviendra bientôt une sorte de thérapeute qui grâce à son écoute bienveillante permettra à Leo Blaise d’advenir à lui-même. Alors que l’enfant fait l’école buissonnière, elle lui demande pourquoi il n’est pas à l’école. L’enfant explique qu’un « morveux menaçait de [le] prendre pour un ballon de boxe ». Il a manqué de courage. Gloria « ne demande pas ce que j’ai fait pour m’attirer ça. Elle sait que les coups ne se distribuent pas au mérite. Elle ne reproche pas le manque de courage. Elle n’explique pas que j’aurais pu imaginer d’autres solutions que la fuite. Simplement, elle écoute. Et moi, je suis censé comprendre que je n’ai peut-être pas tout dit, que je dois réfléchir encore un chouia, même si je ne vois pas trop ce que je pourrais ajouter. // Elle attend. // Au fond de moi, il y a comme un sanglot qui hurle. Je suis trop grand pour pleurer. Je ne peux pas le laisser faire. Je ravale comme je peux, mais je sens bien que ça passe mal. // Gloria ne dit rien. Elle écoute le silence. // Je la trouve vachement patiente. À ce point, ça frise le défaut. J’aimerais bien qu’elle fasse comme Madame, qu’elle regarde sa montre et s’écrie qu’elle n’a pas que ça à faire, regarder un morveux qui pleurniche pour attirer l’attention, mais c’est tout le contraire. On dirait qu’elle n’a que ça à faire, justement, regarder et écouter, attendre que monte ce qui doit monter ; alors que je sais bien, moi, qu’elle a beaucoup sur les épaules avec la maison, les filles, les cousins — sans compter Madame et moi, et qu’il n’y a jamais rien de simple avec nous. »

« Simplement, elle écoute. » C’est ce que font les analystes.

D’autres passages permettent d’associer le type d’écoute de Gloria à ceux des thérapeutes. On y voit Gloria insister pour que l’enfant dise vraiment ce qu’il pense de telle ou telle chose. Lorsqu’il adopte les positions de Madame, Gloria lui demande son opinion personnelle, veut qu’il s’exprime librement : « On dirait que ça l’énerve, Gloria, de m’entendre citer Madame à tout va. Elle a l’air d’imaginer que je ne sais pas penser par moi-même. »

J’en dirai peu de choses, mais l’enfant cherche du début du roman à la fin un homme qu’il soupçonne d’être son père. Il a entendu Gloria et Madame se disputer à son sujet, et Madame enjoindre Gloria de se taire, de ne plus jamais mentionner son nom. L’homme se nomme Paolo Cammareri. Il s’agit d’un maçon.

De rebondissement en rebondissement, après avoir connu la célébrité au cinéma, puis vu son étoile de jeune acteur pâlir suite à une chute spectaculaire, l’enfant rencontre un restaurateur, propriétaire d’une pizzeria, qui jouera un rôle important dans sa vie. Madame s’évaporera dans la nature et Leo Blaise, débarrassé de ses béquilles, n’ayant désormais plus autant besoin du support psychologique de Gloria, finira par marcher de lui-même sur la voie qu’il se tracera. Je résume, mais ne dit pas tout. Je laisse aux lecteurs et lectrices le plaisir de découvrir par eux-mêmes la merveilleuse histoire de l’enfant. C’est une histoire qui jamais ne piétine. On y avance avec grand plaisir.

Il est un point sur lequel je tiens à insister, j’en ai parlé déjà, je dois y revenir. Je veux parler de l’écriture de Danielle Marcotte. On aura compris que le registre de la narration est celui du parler populaire. Il ne faudrait pas oublier que le naturel de l’expression, dès que transposé dans un ouvrage littéraire, subit de nécessaires altérations. C’est une matière qui pas plus que le marbre du sculpteur ne s’abandonne facilement à la manipulation ; il faut beaucoup travailler cette matière pour qu’elle rende de forts accents de sincérité et de naturel. Ce que les profs de littérature appellent la fonction poétique opère à plein dans le travail de Marcotte. Sans trop m’y appesantir, je voudrais donner ici au moins un exemple de ce fin travail.

Durant un très long temps, suite à un accident, l’enfant reste cloué dans sa chambre, perclus, condamné à l’immobilité. Il ne se déplace plus que grâce à un fauteuil roulant. Il dit : « Je suis comme un poisson rouge dans un bocal. Désespéré. » Évidemment son accordéon est là : « L’accordéon est étalé sur un meuble. Il y a comme un reproche dans la manière de son abandon. Il n’a pas l’air trop fier de moi. » Évidemment Madame est encore absente, comme toujurs. Elle vaque à ses petites affaires, le laisse seul le jour durant, va jouer au casino à la tombée de la nuit.

Un jour, un incendie se déclare au rez-de-chaussée de l’immeuble. Leo Blaise est seul. Pas moyen pour lui de faire savoir aux pompiers qu’il est à l’étage. Il ne peut se déplacer, sortir de son logement. Il est non seulement prisonnier de Madame, le voici prisonnier des flammes. Notre poisson rouge entrevu quelques pages plus tôt revient dans une phrase : « Je suis coincé, tout seul, incapable d’attirer l’attention à cause du bruit. Encore plus mal pris que le poisson rouge. Lui, au moins, il a l’eau contre le feu. » On tourne les pages du livre. Il se passe encore autre chose : la proposition de Gloria de reprendre l’enfant avec elle dans l’impasse de la Fabrique. Le bocal revient : « J’ai peur, moi, tout seul dans mon bocal. »

J’aurais pu choisir un exemple plus frappant, où la romancière accomplit de petites merveilles encore plus remarquables. Comme le passage où l’on voit l’enfant fréquenter un petit carré de verdure dans un parc. Il y croise une vieille dame nourrissant des pigeons. C’est là que Gloria le trouve alors qu’il devrait être à l’école. Donc, la vieille nourrit les pigeons. Ces derniers vont donner à la romancière de réaliser une véritable petite danse du langage et de l’image. Marcotte file son discours en utilisant les pigeons. Elle place cet élément (les pigeons) et de fil en aiguille jongle avec lui, mais ce n’est pas là un jeu, le petit tour de force langagier n’a rien de gratuit, il est au service du sens, au service de l’histoire. Certains mots pour l’écrivaine sont comme des pierres, je ne dis pas précieuses — le mot pigeon n’a rien de recherché — Marcotte dépose le mot dans sa phrase, puis le reprend sous un angle différent, lui faisant subir comme une rotation, lui donnant ainsi un nouvel éclairage, générant alors de nouvelles significations. La romancière exploite les champs lexicaux et sémantiques des mots, file des métaphores, s’empare des mots et des images pour en extraire le plus de potentiel possible.

Je l’ai dit et le répète, Marcotte écrit avec vivacité, mesure et savoir-faire. Non seulement sait-elle écrire, elle sait aussi raconter. Qui plus est, son histoire est drôlement intéressante. Comme chacun le sait, l’accordéon est un instrument vibrant d’émotion. La narration qu’entreprend le jeune prodige nous touche, bien qu’on ne trouve pas de pathos dans son récit. L’émotion pourtant est au rendez-vous. On referme le livre avec un léger pincement au cœur. Tout cela est beau, tout à fait réussi. Simple et agréable. Profond, divertissant.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

6 commentaires sur « Danielle Marcotte : L’accordéon, Madame et moi : roman : Lévesque éditeur : 2020 »

  1. Tu sais vraiment stimuler mes papilles littéraires, faire goûter la finesse ou le raffinement du roman!
    Dis-moi, est-ce vraiment ce que l’autrice a écrit dans cette note: «Sur les brides qu’il m’as livrées…»? Ça fait un peut cavalier, je trouve!

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  2. Retour sur le mot « brides ». J’ai indiqué, à l’aide de l’usuel sic ,mis entre parenthèses, que ce mot est bel et bien présent (tel quel) dans le texte. Mais, réflexion faite, il se peut que ce soit une métaphore. Le monsieur aurait donné quelques « brides » de son histoire (bref, brides, relatives à la conduite de son histoire : comment il l’a conduite). Merci Laurent.

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