André Brochu : Clairs abîmes : Poésie : Éditions du Noroît : 2021

Le plus récent recueil d’André Brochu arrive à point nommé, au tout début de l’été. Comme un cadeau inespéré auquel on ne s’attendait pas. Après une œuvre considérable et maintes fois célébrée, Clairs abîmes met fin à un silence de près de vingt ans. Ce recueil me semble avoir été mûri longuement ; comme dirait l’autre, sans cesse médité ; à coup sûr, fruit de l’expérience.

Certains ouvrages résistent au temps. Ils sont solides. Je pense à Malherbe qui affirmait : « Les ouvrages communs durent quelques années ; / Ce que Malherbe écrit dure éternellement. » Brochu n’affiche sans doute pas une attitude aussi hautaine, mais une chose est certaine, Clairs abîmes n’a rien d’un ouvrage commun. Il rassemble avec force les temps d’une vie pleinement vécue, fait en quelque sorte la somme d’instants que le poète saisit avec la toute puissante pénétration de sa conscience. Sagacité, s’il en est.

Le poète pose son regard sur le monde et l’homme qui ne fait qu’y passer. La finesse de sa lecture est saisissante. Ajoutons qu’il livre sa vision du monde en usant d’une remarquable palette de tours et d’expressions. La force et l’inventivité de son écriture séduisent. Sans être à leur service, l’écriture du poète met en valeur les vérités qu’il expose. Son écriture étant indissociable de son propos, la richesse de celui-ci va de pair avec la richesse de celle-là.

Le recueil contient trois parties. Il s’ouvre sur deux poèmes, lesquels fournissent un éclairage, ouvrent le bal, donnent le ton. Le premier commence ainsi : « Oui… non… ». Ce balancement, une affirmation suivie immédiatement de son contraire, n’a rien d’innocent. Ces deux petits mots résument peut-être l’ensemble des poèmes que contient le recueil, disent l’oscillation, le va-et-vient du pendule, le mélange de jour et de nuit où s’avance le poète : « Oui… non… me voici rien de plus sans doute qu’un petit / moi tout juste acceptable / quand on l’effleure de biais en marchant d’un pas rapide ».

La tonalité de ce premier poème est celle du désabusement, de l’abattement, pas de la plainte, mais du constat lucide. Le poète se voit « petit ». Il a failli : « j’ai trop voulu bien faire et j’ai raté tous les coches ». Il éprouve des remords, de la colère. Il est question de ses « poings ». Nous retrouverons ces poings au fil des poèmes. Ils seront noirs. Pour l’heure, ils terminent le premier poème sur une note positive : « j’exulte parfois entre mes poings / et les plaies s’abattent de part et d’autre / je deviens alors tout à coup capable d’aimer / de croire, de sourire / oui entre mes poings. »

Le deuxième poème de l’ouverture, tout simple, est touchant. Sans être larmoyant. Rien n’est franchement larmoyant chez Brochu, et si je dis touchant, je ne renvoie à nulle forme de sensiblerie. Je parle plutôt de la justesse d’une vision, de la qualité d’un positionnement existentiel et moral. Le lecteur est touché, en ce sens qu’il est atteint par le propos, il y adhère. Le poète s’adresse à la « triste humanité » : « triste humanité / que suis-je sans tes parages d’ombre / qui revendiquent le haut ciel / comme un poing noir fait cri noir / au-dessus de nos supplices ».

Ce ciel —plus loin, un azur — n’est pas sans faire songer à l’imaginaire baudelairien. La poésie de Brochu, me semble-t-il, plonge ses racines dans le riche terreau de la production des plus grands poètes. La modernité qu’on doit à ces derniers fonde ici sa plus solide tradition. Les poètes actuels n’en prennent pas toujours le relais avec une égale fermeté, ils doivent alors réinventer ce qu’ils ignorent. Il en va tout autrement chez Brochu. Le savoir acquis au long cours contribue à l’étendue de son inventivité. C’est là un savoir-faire magistral ; on le réalise dès qu’on ouvre le recueil. Sa maîtrise du verbe lui permet d’exprimer avec subtilité le fruit de ses déboires et de ses méditations.

Oui et non, le haut ciel et les parages d’ombre. Le poète ira de la lumière au sombre, du sombre à la lumière, des plus hautes joies au cynisme, à l’absence, et consentira finalement à sa propre disparition.  Son recueil s’ouvre en éventail, va dans de multiples directions, se déploie en des horizons variés. Il est un et multiple. Et à ce sujet, je me dois d’ouvrir une parenthèse. Elle a trait justement à la variété.

Ces portes ont depuis longtemps été ouvertes. Il convient d’y revenir. Qu’est-ce qu’un recueil de poèmes ? Assurément, un ouvrage contenant des poèmes. Et qu’est-ce qu’un poème ? Qu’en est-il surtout de son « unité », de son « unicité » dans la réunion, dans le rassemblement d’une quantité variable de poèmes ? Le poème jouit-il d’une totale autonomie au sein de l’ensemble où il figure ? Ou doit-il, mais en vertu de quel principe, se lier de manière indissociable aux autres poèmes, leur étant intrinsèque, en quelque sorte consubstantiel ?

Je pose ces questions en songeant à deux écoles de pensée, à deux types de pratique. Lorsque Valéry écrit son « Cimetière marin », il travaille à une œuvre qui ne se rattache en rien ou presque au poème qu’il a pu écrire un mois auparavant. Par ailleurs, il ne pense pas, du moins consciemment, à ce qu’il écrira dans un proche ou un lointain avenir. Il n’ébauche aucun serpent lorsque « La Jeune Parque » s’insinue dans son imaginaire. Ses poèmes sont des œuvres indépendantes. Les fils qui les relient n’ont rien des liens associant les uns aux autres les chapitres d’un même roman. La secrète logique de leurs rapports quasi consanguins échappe au lecteur et sans doute à l’auteur lui-même. Tout comme échappe au rêveur, qui est pourtant le point commun de ses rêves, la logique de ces derniers qu’il produit nuit après nuit. Ils forment, tout comme les poèmes de certains ouvrages, des archipels et non une seule et même île massive.

Certes, de nombreux ouvrages de poésie proposent moins des ensembles que des sommes, non des assemblages forcés et aléatoires de morceaux, mais bel et bien un tout, relevant d’un seul et même projet. Les grandes œuvres d’un Saint-John Perse en fournissent  d’éloquents exemples. En elles, tout concourt à ne faire qu’un.

Clairs abîmes est un recueil. Sa cohérence s’autorise la multiplicité. Il n’offre pas un seul et même corps textuel, mais il le fragmente en diverses pièces, lesquelles font entendre des voix multiples, voix que l’on pourrait dire émanant d’un seul et même poète rencontré à des moments différents de son existence, car il en remonte le cours et va même jusqu’à s’avancer au bord de l’abîme. Je songe ici, non sans sourire, à Chateaubriand, plus exactement à son René qui, étant parvenu au sommet de l’Etna, y verra par après « l’image de son caractère et de son existence » : « c’est ainsi, dira-t-il, que toute ma vie j’ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes côtés. »

Cet « abîme ouvert » figure dans tout le recueil de Brochu. En contrepartie une belle lumière l’illumine. Cet abîme est celui de la mort imminente à quoi se mêle beaucoup de clarté. Dans la poésie de Brochu, où « le moi parodique » mange du curé, où Dieu brille par son absence, il y a de la substance en abondance. On y voit ce que l’on pourrait appeler une forme de transcendance horizontale, une spiritualité de l’immanence. J’y reviendrai peut-être.

Je ne lis pas ce recueil autrement qu’en honorant chacun de ses poèmes pour ce qu’il est, pour ce qu’il offre. De l’un à l’autre, malgré les sauts et les ellipses, s’installe toutefois une continuité. Les histoires entrevues qu’on y rencontre forment une courtepointe, mais il faut célébrer cette variété sans chercher à lui imposer les fils rouges d’une lecture réductrice. Loin de moi l’idée de suggérer que cette œuvre tiendrait du fourre-tout. Entrent plutôt en elle des principes d’organisation dont Les Fleurs du mal fournissent un excellent exemple. En colligeant ses poèmes, Baudelaire ne les a pas forcés à entrer, quitte à les rogner, dans les cases étroites de la structure de son recueil. La cohérence de son recueil n’a pas interdit le mélange, la variété. Une muse n’y est pas toujours une et identique. La petite histoire nous apprend qu’une inspiratrice sera Madame Sabatier, qu’une autre est Jeanne Duval, sa maîtresse. Le lecteur jouit d’informations d’ordre biographique lui permettant d’étendre de la signification hors de l’œuvre et de la répandre jusque dans l’intimité et les tréfonds de la conscience de son auteur. On lui ouvre le crâne. C’est l’autopsie de la lecture.

Rien dans le recueil de Brochu ne nous éclaire sur la composition de son œuvre, sur les circonstances dans lesquelles il l’a écrite : où, quand et comment, à quelles époques, en pensant à qui ou à quoi ? Et puisqu’il en est ainsi, il convient de ne pas chercher à nous mêler de ce qui ne nous regarde pas. Nous verrons çà et là apparaître des fragments, comme les rêves évoqués ci-haut, fragments d’une réalité que nul ne saurait recomposée sinon le poète lui-même. Nous voici alors libérés de cette contrainte que trop souvent nous nous imposons et qui consiste à « mettre de l’ordre » dans la réalité que l’auteur nous présente, comme s’il l’avait transposée et déformée dans ses poèmes, et qu’alors nous n’avions plus qu’à la rétablir, qu’à la redresser comme ce fameux bâton plongé dans l’eau et dont l’image est réfractée. Personne n’a intérêt à embêter le fantôme de Baudelaire sous prétexte qu’il aurait assassiné sa femme. Un poème est un poème et « je » n’y est jamais qu’un autre.

Chaque poème de Clairs abîmes, à l’exception de certaines suites données pour telles, peut être lu pour ce qu’il est. Cependant, il va de soi qu’un même sang irrigue cette œuvre, qu’un thème ici traité est repris là-bas, que ce qui hante le poète prend diverses formes et nous entraîne à sa suite dans une kyrielle de métamorphoses.

J’ai mentionné plus haut les strates du temps, sa recherche, sa résurgence. La mémoire redonne vie à ce qui jadis a regorgé de vie et de sève animale. La force du désir perdure. La chair lisse et tendue de l’âge des primes amours se fraie un chemin dans le corps du poème. Dans « Quelques chapitres », la première des trois sections du recueil, le poète se retrempe dans les eaux virginales et torrides de l’amour. On lira dans le recueil de nombreux poèmes d’amour, beaux à en faire oublier la gloire, sans doute fanée déjà, d’un Éluard qui écrivit, on s’en souvient, de sublimes poèmes d’amour. Au sein d’un poème luxuriant, fort inspiré, touffu, où l’auteur aborde des zones quelque peu sinistres (« Il se juge avec la sévérité requise […] Dieu l’a forgé nabot dans l’âme »), se trouve ce passage exquis : « Quant à Celle de sa vie, il la chérit par dessus (sic) sa propre main / dont il ne voudrait se départir, il la chérit comme s’il n’existait plus à côté / et qu’il voulût que le monde existât par elle totalement / en toute acception de beauté et de bonté. »

Souvent, ces poèmes d’amour évoquent une époque révolue. C’est le cas dans ce même poème : « Oui, leurs enfances, oui ils ont eu un petit nombre d’années / avec les corps appropriés, chairs fermes, désirs / prompts facilement décochés vers les formes comme doux beurre / aisselles demi-rousses et à-plats qu’humectait la rosée / sternums joliment sportifs, galbes parfaits de gorge / c’est là, dans la jeune beauté, qu’il a commencé à déroger / et qu’elle s’est éprise d’un corps strict amoureux d’infini / passion haut de gamme pour elle comme pour lui / avec l’inévitable imbrication des destinées, option pour le long terme / et indéracinable volonté d’aimer jusqu’au prodige. »

L’amour avance main dans la main avec la mort. Dans la même section se trouve un poème qui commence ainsi : « Certains meurent trop tôt / leur chemin brise soudain et ils ne sont pas rendus / au bout de leur histoire / là où les dieux et les pères demandent à l’homme des comptes / vérifient les vrais chiffres du sang / le montant pur de l’être ».

Les poèmes de la seconde section du recueil, « Socle du ciel », confirment l’idée selon laquelle il convient de lire un poème à la fois. Chacun d’eux vaut pour soi et se savoure dans son unicité. Évidemment, le florilège n’a rien de gratuit. Principes unificateurs : leur brièveté, leur beauté, les sujets traités qui tour à tour apparaissent, puis disparaissent. Ces sujets sont tantôt des méditations, des remarques relatives à la mort, bien sûr à l’amour, au temps qui passe, à la jeunesse perdue, à la vieillesse, à Dieu et même au peuple, ce dernier étant ici celui que forment les Québécois (« Quand un peuple se nie / et nie les racines du temps / et jette son verbe au néant »).

Je peux difficilement rester insensible à une strophe comme celle-ci : « l’oiseau du chant / s’est éraflé / au sein de pierre / des muses ». Un poème aussi court que le suivant me paraît concentrer le diamant pur d’une vérité profonde : « La paix sucrée de l’âme / prévaut contre l’amer // amer succès des jours lâches / meute des démissions // heureusement il y a / les lents hérons du ciel ». Je répète : « heureusement il y a / les lents hérons du ciel ».

Lorsque Brochu écrit « Un peu d’azur traîne dans le ciel gris », le spectre de Mallarmé surgit sous nos yeux, non par la manière, mais bien en raison du sujet. Dans la même veine, on lira plus loin les vers suivants : « il faut se faire à l’idée / que le ciel est indigne / de nos charmants appels. » Il y a de quoi se remémorer les vers du poète de « L’azur » : « Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse / En t’en venant la vase et les pâles roseaux, /Cher ennui, pour boucher d’une main jamais lasse / Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux. »

Notre poète se fait volontiers moqueur : « Deux saints, de la vraie Église / s’embrassent, cognant / leurs auréoles de fer cuit // comme si le corps de chacun / touchait Dieu ». Il rit jaune et son humour est noir. La main de l’Église a sur lui et les siens laissé une forte empreinte. Mais il est désormais « Tourné vers le Rien devant ». Le dernier poème de cette section sera clair quant à la question de l’abîme : « J’ai déjà quitté la Terre / et ses devoirs minuscules / […] il me reste le souvenir d’un désir plus grand que mon existence / […] j’ai laissé la Terre où j’étais / et me voici parmi les miracles de l’air / seul et infiniment chargé d’absence … » Une absence : tel est « le Rien devant », la majuscule insistant sur l’irrémédiable vacuité de la suite des choses. Puis ailleurs, tout de même, quelle fraîcheur apporte soudainement le monostique suivant : « Ici tout sourit à la nuit. »

Toujours dans cette même section, le poète médite sur la vieillesse et l’amour : « Je suis vieux de nature » et ceci : « Quand il comprit qu’il était vieux / et qu’il ne serait plus jamais un autre / comme le sont les enfants qui diffusent leur cœur / […] il ferma les yeux jusqu’à ce que tout disparaisse / tout, même ce qui tient compte / du rien qui s’installe et qui dévore tout. »

Le rappel des amours et de la jeunesse jette un baume salutaire sur la vieillesse. Les amants qui furent, nous avons beau savoir qu’ils deviendront « des gisants distants / allongés sur le passé de pierre », la célébration de leurs amours ravive le passé et le reconduit au présent du poème : « Femme de douce fortune / femme de source de l’eau / et lisse oiseau entre les mailles / femme de l’air viré centaure / et plein de chevilles de blé / femme qui ris, qui plies le jour / à tes poignets, seins à mesure / femme échevelée dans l’orbe des cerceaux. » L’amour, en quelque sorte, aura été ni plus ni moins que « de l’azur fait chair. » Par l’intercession des jeunes femmes, « belles plus dorées que l’éclat / de l’eau sur la gorge du rire » advient tout bonnement notre relatif bonheur de vivre. Il est relatif, car le temps passe, et si demeure la matière des objets et des choses, « nous, nous disparaissons ».

Avant de disparaître, nous diminuons. Nous ternissons et ravageons ce qui aura fait la beauté de notre existence : « pour l’instant c’est l’hiver et je suis aussi l’hiver dans ma pensée / qui ne se désolidarise pas de la rare vraie tristesse / celle qui accompagne mon râle de conjoint misérable / car j’ai blessé dans son ego l’âme qui toujours me tient en vie / et qui parfois me fait payer cher ma tendre dépendance / au point que je me dresse et que je rue comme un bandit / brandissant ma rage soudaine et mon aspérité. »

Un poème de la troisième et dernière partie du recueil développe cette idée d’une déliquescence de l’amour, d’une fêlure du couple. Ce poème s’intitule « Vie à deux ». Sa dureté ne le rend pas moins essentiellement beau et troublant de vérité : « Tout cousu de silence / comment te rejoindre / au centre / de ton refus ? // tu es / tu m’épargnes / le courroux facile / tu gardes la larme / dans sa gaine / pour de plus pauvres jours // nous sommes côte à côte / deux vaisseaux pareils / avec nos charges noires / nos pavillons claquant / nous filons côte à côte / les nœuds mauvais / nous faisons bouquets des impasses / le ciel racle ses colères // ainsi sois-tu / altière et triste / claquemurée / dans ton humeur / je mendie ta douleur. »

« Rues de la terre », troisième partie, est à l’image des deux premières. On y retrouve le même type de fantaisie (dans un curieux poème, il s’agit de « La promenade au clair du temps qui passe », le « je » du poème se défait de ses vêtements, retire sa chemise et son pantalon. Tout cela est comique et pourtant, le poème n’est pas drôle, ou il est drôlement sérieux (pas seulement ou gratuitement facétieux). La gravité cependant l’emporte sur la fantaisie. Encore, il est question de mort et d’amour.

Deux suites sont particulièrement émouvantes. La première est dédiée à la mémoire de Noël Audet. On n’écrit pas ce genre de poèmes quand on a vingt ans. On les apprécie quand on en a soixante ou davantage : « te voilà seul, face à / l’orage vide et / à Dieu absent […] la Terre ne pèse plus à celui dont l’âme se rue / dans les éclats du temps en quête / d’un surcroît de présence. » Mettez mentalement une majuscule au mot présence et nous voilà proches de l’univers d’un Fernand Ouellette. La différence, c’est que chez Brochu le bleu du ciel est « neutre ». La présence chez lui est celle du Rien : « nous ne comprenons pas encore / l’inanité de nos attentes. »

« La fin et l’étincelle » est une suite rédigée à la mémoire du père du poète. Les poèmes qui la composent sont parmi les plus beaux du recueil : « Tu étais doux ainsi que l’aigle / immobile en plein vol. » Au milieu des poèmes de cette suite, il en est un qui commence ainsi : « On n’a jamais fini de ne plus aimer qui l’on aime ». Je lis et relis ce vers. Il me paraît douloureusement paradoxal, d’une vérité difficile à saisir. C’est comme s’il laissait entendre que ceux que nous aimons encore après leur mort, nous les aimions mal du temps où ils vivaient. Ou encore, une fois qu’ils ne sont plus, ce serait notre amour qui désormais ne cesserait plus de ne jamais plus les atteindre, notre amour se heurtant à une fin de non-recevoir, en raison de leur absence définitive. 

Dans le poème « Toujours du passé », le poète revient sur la question nationale. La vérité est dure à avaler : « Hi, compatriotes aux yeux américains / dont l’iris lève comme un soleil républicain, / mes frères, hi par-dessus nos fiertés cassées / toutes pleines de passé cadavérique ». Il est aussi question dans ce poème du « regard torve des premiers occupants désormais inoccupés / qui se tordent les pouces entre deux carquois / puis les mordent jusqu’à résipiscence ». Sarcasme ! Causticité !

Un recueil ne se résume pas. On en dit ce qu’on peut. On en dit trop peu quand il regorge de sens, quand le discours qui le compose est relevé, divers, à la fois simple et complexe, expressif, et aussi « poétique » la poésie d’André Brochu. On a beau dire, voici de beaux poèmes, cela ne suffit pas. Car ils ne sont pas que beaux. Ils sont tordus, vrais d’une vérité dure à entendre. Leur langage est à la fois classique et profondément romantique. C’est dire leur pertinence sur le plan de la forme, accomplissement désigné plus haut en termes de savoir-faire. D’aucuns parleraient de pureté. Le terme et l’idée appartiennent au passé. Ils ont néanmoins désigné une œuvre aussi forte que Les Fleurs du mal. Or ce puissant recueil n’était pas uniquement exemplaire sur le plan de la forme. Son troublant contenu interpellait, interpelle encore le lecteur. C’est à ce chef-d’œuvre que me fait songer le Clairs abîmes d’André Brochu. Notre poète a produit des poèmes qui ne sont pas des « bibelots d’inanité sonore ». Ils offrent de puissants témoignages. Leur parole est vibrante. La souffrance de la condition humaine, lorsqu’elle fait l’objet d’un ouvrage, ne saurait laisser le lecteur indifférent. Quand le poème éclaire de sa puissante lumière, « on est prêt à mourir ». On n’a pas vécu en vain. Et le poète qui signe une telle œuvre aura beau avoir été longuement hanté par les « visages de l’ombre », avoir souvent constaté que « le soleil / rétrécit » de jour en jour, lorsque sonnera pour lui l’heure où « les pères […] vérifient les vrais chiffres du sang », il sera devenu depuis longtemps « rive et miracle / parmi les choses nues. »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

4 commentaires sur « André Brochu : Clairs abîmes : Poésie : Éditions du Noroît : 2021 »

  1. André Brochu c’est moi, et j’en suis très fier après avoir lu le remarquable commentaire de Daniel Guénette sur mon dernier recueil. L’un des aspects de cette analyse qui me touche particulièrement, c’set que mon livre s’inscrit gràce à elle dans une littérature qui n’est pas seulement celle du Québec, mais aussi la grande littérature fançaise : Valéry, Baudelaire, etc.) que je vénère et qui, en effet, a toujours été pour moi une source d’inspiration.
    Merci au commentateur (et poète) qui a si bien démêlé les diverses composantes d’une écriture appliquée à dire l’inconnu du monde et de soi.

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    1. André. Vous avez été mon prof à l’U de M. J’ai beaucoup aimé votre enseignement. N’ayons pas peur des mots : le Québec vous doit beaucoup. J’attendais votre recueil depuis longtemps. Sa parution montre que vous n’avez pas égaré votre encrier, et qu’il s’y trouve encore suffisamment d’encre pour que vous y plongiez à nouveau votre plume. C’est une plume que j’admire.
      Je vous souhaite de filer des jours paisibles … en bonne santé, avec sérénité.

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  2. Désolé d’être hors d’ordre, encore une fois, mais je ne peux m’empêcher de partager mon bonheur d’assister à cette touchante rencontre entre deux géants, Brochu et Guénette. Il est chanceux ce poète-professeur d’avoir eu un étudiant de coeur et de talent comme Daniel qui sache avec autant de sensibilité et de classe le loger au Panthéon de la Poésie universelle. Et Daniel est aussi chanceux d’avoir eu ce professeur capable d’autant d’authenticité et de reconnaissance. Rare moment dans notre monde rock and roll!

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