Pierre Ouellet : L’état sauvage : Roman : Éditions Druide : 2021

Peut-on raconter la petite histoire d’une lecture ? Si elle jette un éclairage sur ce qu’on a lu et souhaite commenter, pourquoi pas ? Car un livre, du moins c’est ce que je crois, est un objet à deux faces. Chacune réfléchit plus ou moins les visages de l’auteur et du lecteur. Le livre dit qui est le premier, mais à condition de pouvoir l’entendre. Il dit aussi qui est le second, et si ce dernier est ou non parvenu à entendre ce que l’auteur sera lui-même parvenu ou non à lui faire entendre.

On peut dire les choses plus simplement. Voici un objet. C’est un livre. Un roman. Il s’intitule L’état sauvage. Son auteur, Pierre Ouellet, a cherché et, comme on le verra plus loin, réussi à y déposer du sens. J’oserais ajouter beaucoup de sens. À vrai dire, il y a mis presque sa vie entière. En cela, son roman dit qui il est. Puis, un lecteur à son tour se présente, s’empare du volume et tente alors d’y recueillir du sens, d’y vivre lui-même une expérience, d’y rencontrer un monde et son auteur.

J’avais sur ma table de travail les deux derniers ouvrages de Ouellet. L’état sauvage et Port de terre. Le premier est un roman costaud : plus de 550 pages. Le second, un récit abondamment illustré, en fait environ 200. Je venais tout juste de terminer la lecture du recueil d’entretiens de Gérald Gaudet, paru en début d’année chez Nota Bene. Ouellet est l’un des auteurs ayant collaboré à Parlons de nuit, de fureur et de poésie. Son entretien m’avait on ne peut mieux préparé à la lecture de ses plus récents opus. Je pourrais ici en retranscrire de larges extraits. Ils donneraient une excellente idée du style de l’auteur et de ses nombreux champs d’intérêt, champs tout à fait foisonnants, plutôt forêts où, comme pourrait le dire l’auteur, l’on se perd pour mieux se retrouver.

J’ouvris d’abord le roman. Que je me mis à lire comme on lit ordinairement les romans ordinaires. Je lisais sans lire tout à fait, un peu pour le plaisir, afin de trouver une source de divertissement, de distraction. Je lis rarement ainsi, jamais tout à fait gratuitement, uniquement pour la détente. Laquelle vient de surcroît, si elle vient. Je lisais donc plutôt distraitement. Assez rapidement, je me suis rendu compte que Ouellet ne l’entendait pas de cette oreille. Il n’allait pas verser dans la mienne une douce musique soporifique, me mener tranquillement par la main sur des chemins où devant mes yeux surgiraient bientôt les obstacles convenus de la fiction usuelle, avec comme dit des méchants menaçant les héros et des bons leur venant en aide. Il ne voulait pas m’offrir du bonbon. Ses intentions étaient tout autres. Certes, il n’allait pas négliger de plaire au lecteur que j’étais. Mais ce ne serait pas en l’ensorcelant avec les sortilèges les plus communs, ceux qui nous bernent justement en nous faisant voir ce qu’on a déjà trop vu, à savoir notre vie quotidienne dans ce qu’elle a de plus ordinaire, notre petite vie de famille banale, conforme aux normes les plus conventionnelles. De tout cela, je m’en rendis assez vite compte, l’auteur avait fait table rase. Dans notre oreille, c’est un poison capiteux qu’il nous verse, une fable hallucinante, une histoire extraordinaire où le merveilleux le dispute au symbolique.

Je déposai le livre sur ma table de chevet. Il ne prédispose pas au sommeil. C’est plutôt un ouvrage qui le perturbe, qui nous réveille, exige que l’on soit en possession de tous ses moyens pour lire ce livre qui a quelque chose de troublant à révéler.

J’ouvris Port de terre. Encore une fois, je réalisai que l’auteur de Freux allait me faire le précieux cadeau qui consiste parfois à n’en offrir aucun, du moins allais-je devoir ici aussi fournir un certain effort. Un livre exige la collaboration de ses lecteurs. Je fis ma part et ne le regrettai pas. J’ai dit dans un article précédent tout le bien que je pense de Port de terre. Je veux maintenant dire pourquoi L’état sauvage me paraît encore plus admirable.

Il est admirable malgré ou grâce aux sévices qu’il risque d’infliger à ses lecteurs, sévices qui ne sont en rien recherchés par l’auteur : lui fait ce qu’il a à faire, ce qu’il veut faire. Jamais ne sème-t-il volontairement des embûches destinées à entraver la lecture. Sans doute sommes-nous loin d’un Fénelon qui, bon apôtre, voulait que le texte « aille au-devant du lecteur. » Dans son Projet de poétique, l’archevêque de Cambrai écrit : « Quand un auteur parle au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre, pour en épargner à son lecteur. Il faut que tout le travail soit pour lui seul, et tout le plaisir, avec tout le fruit, pour celui dont il veut être lu. Un auteur ne doit laisser rien chercher dans sa pensée. Il n’y a que les faiseurs d’énigmes qui soient en droit de présenter un sens enveloppé. »

Ouellet écrit de manière plutôt limpide. Il n’est pas un faiseur d’énigmes. Ses personnages cependant le sont. Nuance ! non point « faiseurs », ce qui ferait d’eux des plaisantins cherchant à se jeter mutuellement de la poudre aux yeux. À n’en point douter, une réelle sincérité les anime. Si leur discours est souvent nébuleux, c’est qu’ils ont la tête dans les nuages. Si leur parole semble déborder, c’est qu’un torrent les emporte dans une course folle. Si, par moments, on sent cette parole enchevêtrée, c’est que nos jeunes héros s’aventurent eux-mêmes au cœur d’une forêt obscure où leur marche se trouve souvent gênée par les broussailles, lesquelles gênent également leurs palabres.

Je dis que le romancier écrit de manière tout à fait lisible. Je devrais plutôt dire que ses phrases, dont l’amplitude impressionne, sont celles d’un virtuose. Pour limpides qu’elles soient, leur limpidité pourrait échapper au genre de lecteurs qui butent sur de plus simples, où s’enchaînent platement sujets, verbes et compléments. Pour qu’elle soit appréciée, la virtuosité exige une certaine initiation, un savoir-lire qui ne soit pas minimal.

Mais je parlais de sévices. En quoi consistent-ils ? Et sont-ce réellement des sévices ? Sont-ils gratuits ou nécessaires au propos de l’œuvre ? Ce sont eux en tout cas qui m’auront fait déposer le livre pour passer à Port de terre.

C’est que dans L’état sauvage se trouvaient des passages où les protagonistes prenaient la parole de manière assez singulière, étant eux-mêmes plutôt singuliers. Il faut le dire, ces protagonistes sont des enfants qui sortent de l’ordinaire. Ils ne sont pas vraiment comme les autres ; ils veulent à tout prix sortir du monde banal où ils sont nés, où leur condition les oblige à vivoter parmi ce que Mallarmé appelait le bétail humain. « Au-dessus du bétail ahuri des humains / Bondissaient en clartés les sauvages crinières /Des mendieurs d’azur le pied dans nos chemins. »

L’un de ces enfants s’exprime de manière tout à fait étonnante. Pour emprunter encore une fois à Mallarmé, on pourrait croire qu’il a « lu tous les livres », particulièrement la Bible, dont manifestement il tire son inspiration. Il se nomme Tsephaniah, nom hébreu de Sophonie, prophète à l’origine du Dies Iræ. Les versets 14 à 18 du Livre de Sophonie manifestent un caractère apocalyptique et ont visiblement influencé le jeune Tsephaniah Tremblay qui possède, c’est le moins qu’on puisse dire, au plus haut point l’art et la « connaissance sacrée du verbe ». Cet enfant est une véritable encyclopédie vivante. Il s’exprime comme le prophète dont il n’a pas hérité que le nom, mais bien également la verve.

Cette verve, pour ne pas dire cette logorrhée, qu’on ne peut pas se permettre de lire en la survolant, sinon l’on y perd au change, en ouvrant Port de Terre, je l’ai retrouvée. Mais en plus petite dose, elle m’aura en quelque sorte immunisé contre ce qui m’apparaissait dans L’état sauvage relever d’un pur délire viral et qui, en réalité, est effectivement un pur délire viral, sauf que ce délire s’avère tout à fait nécessaire à l’impressionnant procès ou acte d’accusation qui anime cet ouvrage de sa première à sa dernière page. Or cette nécessité, on ne la perçoit qu’après s’être suffisamment avancé dans la forêt de la lecture avec le trio que forme Tsephaniah avec sa sœur et leur ami, le narrateur. Ce dernier, nous l’apprendrons plus tard, est écrivain. Si Stephaniah possède le « Savoir de la Parole, [la] Science infuse du Mot juste ou Oreille absolue pour la Note parfaite », le narrateur sur ce plan ne le lui cède en rien. Il ne nous étourdit pas par ses divagations, qui restent la plupart du temps contrôlées, mais il est redoutablement savant et intelligent. Sa langue est riche et son propos est si fin que là encore, il est beaucoup demandé au lecteur qui, en contrepartie, recevra beaucoup. Force est d’admettre que la vigilance requise de la part du lecteur ne correspond pas tout à fait à des sévices. Mais je tenais à mettre mon lecteur en garde, l’avertir qu’entrer dans cette forêt, c’est un peu s’y perdre, bien que nos jeunes héros, guidés par une infaillible boussole, magique faut-il le préciser, ne perdent jamais tout à fait le nord. Qui les suit se rend très loin, très loin dans la compréhension du réel, du réel tel que l’imaginaire seul y donne réellement accès, du moins si l’on adopte le point de vue de ce trio, dont la plus jolie pointe est une étoile, une fée, j’ai nommé la sœur jumelle de Tsé. Elle s’appelle Allumette.

Ce trio, nous l’aurons rencontré préalablement dans Port de terre, où Ouellet en nous présentant cette Allumette n’avait pas manqué de préciser que la sœur de Tsé est celle « que je lui invente pour que leur ombre double fasse une vague lueur autour de moi. » Une Allumette, ça sert à mettre le feu. Cette fille est un feu follet qui rendra le narrateur un peu fou.

Passer du récit au roman, c’est non seulement retrouver les mêmes personnages, mais également la même courbe diégétique et, bien que leurs péripéties diffèrent, la même trajectoire — une seule et même quête animant ce qui dans un cas comme dans l’autre est un seul et même trio. Ces deux ouvrages ne racontent donc pas tout à fait la même histoire, mais la parenté entre elles est telle que le lecteur en vient à se demander, à juste titre, si tel passage du récit ne pourrait pas s’intercaler dans le roman et si l’inverse ne serait pas également possible. Certaines scènes auraient-elles pu être retirées du roman pour aller trouver refuge dans Port de terre ? Ou l’inverse ? Et les envolées lyriques de Tsé, significatives dans le récit ne l’auraient-elles pas été autant dans le roman ? La parenté entre les deux ouvrages est forte et le mystère pour moi demeure, qui me les fait tenir tous deux pour forts et distincts, ayant chacun sa raison d’être et sa propre valeur littéraire. Quoi qu’il en soit, telle et telle page de Port de terre, plus sublimes les unes que les autres, bien qu’apparentées à celles qu’offrent parallèlement L’état sauvage, à mon sens devaient nécessairement voir la lumière du jour.

Port de terre avait préparé le terrain. Fort de ma lecture de Freux, un roman de Ouellet que j’ai également lu et commenté il y a quelque temps, je me retrempai dans L’État sauvage. La manière Ouellet, ce style particulier dont on ne trouve peut-être pas d’équivalent au Québec, maintenant plus que jamais j’y étais acclimaté. La pente de la lecture me semblait moins abrupte. Toutefois, il fallait demeurer attentif. Ne pas se laisser gagner par une certaine impression de lourdeur. Car nous avons ici affaire à une espèce d’énorme huis clos où n’interagissent que trois personnes ou peu s’en faut. La famille du narrateur est à peine esquissée. Elle est identifiée lorsque le narrateur sort en coup de vent de sa maison, pour la fuir, pour sortir de son ordinaire. On ne sait rien de cette famille. Ses membres sont des membres fantômes. Ils appartiennent à ce qu’entend fuir l’enfant. Du monde extérieur non plus on ne sait rien, je veux dire des voisins, des camarades de classe. On apprendra que suite à leur première escapade, alors que les enfants auront passé toute une nuit dans la forêt, les parents les puniront, mais c’est à peu près tout. De même, verra-t-on des clients réagir à la prestation lyrique de Tsé, alors que dans un casse-croûte il aura donné cours à ses plus fulgurantes improvisations. De très loin, nous aurons entendu le bruyant tapage des travailleurs forestiers alors qu’ils saccageaient une partie de la forêt. Sinon, du reste de l’humanité, on ne voit rien. On sait seulement que notre petit trio tente désespérément de lui opposer une guerre dont les motifs sont nobles et franchement eschatologiques.

À ce huis clos au cœur de la Grande Forêt s’ajoutent de longues itinérances qui finissent par donner l’impression que de scène en scène une même action se répète, action qu’invariablement redouble et accompagne ce qui semble être également un même et sempiternel commentaire, une glose, un poème, le Dies Iræ qu’improvisent les enfants avec tout ce qu’il recèle d’imprécations et de cris de guerre. Impression de répétitions, et pourtant. Alors qu’on croit tourner en rond, voici qu’on réalise qu’il n’en est rien, qu’un tourbillon ascendant imperceptiblement nous élève, c’est une spirale nous conduisant toujours plus haut dans la compréhension du réel tel que l’appréhende le petit trio. On voit grandir et vieillir sous nos yeux ces trois rebelles, on les voit reprendre leur combat, inlassablement retrouver les sentiers de la forêt, s’y avancer toujours de plus en plus librement, de plus en plus profondément, dans des voies qu’ils ouvrent à coup de serpes et de machettes. De plateau en plateau, à l’instar des jeunes guérilleros gravissant les Marches dites naturelles de la rivière Montmorency, l’intensité dramatique du roman s’accentue, l’action où nous entraîne Ouellet à la suite de ses jeunes protagonistes gagne en ampleur.

Parce que jusqu’ici j’ai négligé de l’aborder, on aura pu croire que l’histoire racontée dans ce roman est secondaire. Bien entendu, il n’en est rien. La quatrième de couverture la résume : « Trois jeunes enfants s’enfoncent dans la forêt laurentienne en suivant la rivière Montmorency, qui fut leur terrain de jeu tout au long des années 1960. Ils cherchent la source qu’ils imaginent pure, unique, de ce grand cours d’eau auquel ils identifient le fil de leur vie. Les rapports troubles de gémellité et d’amitié, d’amour et de haine, jetteront les bases d’une nouvelle forme de vie commune, dont la sauvagerie des bois sera le modèle bien plus que l’urbanité des villes qu’ils ne cessent de fuir. » En peu de mots, tout est esquissé. Rien à ajouter, sinon qu’on a ici affaire au squelette de L’état sauvage vu à travers l’autre extrémité de la lorgnette, c’est-à-dire celle qui met les choses à distance, comme il convient de le faire dans les quatrièmes de couverture, alors qu’il faut en dire le moins possible tout en tâchant de s’en tenir à la stricte vérité. Bref, c’est trop bref. Pour s’en faire une idée plus juste, on devra suivre de long en large les enfants dans la Grande Forêt.

L’auteur donne un aperçu de son roman dans son entretien avec Gérald Gaudet : « trois adolescents […] partent en quête, au milieu des années 1960, de pouvoirs secrets qu’ils attribuent aux mots comme aux plantes, aux images comme aux bêtes, aux fables comme aux fées, aux elfes, aux faunes et autres dieux des forêts vierges, que personne encore n’a explorées, où ils se retrouvent enfin, eux les déplacés de toujours, qui ne se sentent pas bien dans leur propriété, leur famille, leur foyer ou leur identité, et qui se prennent pour des métaphores vivantes, des paraboles ambulantes, qui les projettent toujours plus loin qu’où ils mettent le pied, les transportent sans cesse d’au-delà en au-delà … »

Cette dernière présentation de l’œuvre ne résume pas l’histoire. Elle en donne plutôt l’esprit, en ce qu’elle cerne justement l’état d’esprit des trois adolescents, précise leur intention profonde et va jusqu’à révéler en partie l’objet de leur quête. Elle amorce une interprétation au-delà de la fable, concerne donc davantage le propos du roman que l’action sur laquelle se fonde ce propos. Je ne souhaite pas recenser les faits et gestes des trois jeunes, mais je crois important de mentionner que leur aventure, pour fantastique qu’elle soit, voire invraisemblable, me paraît, j’allais dire de circonstance, mais c’est là une question dont je traiterai plus loin, à savoir que ce roman est tout à fait en phase avec notre monde actuel.

Donc, de circonstance, oui, mais ce que je veux dire de cette aventure, c’est qu’elle est parfaitement crédible, que ses protagonistes, plus nous gravissons à leur suite les Marches naturelles de la rivière Montmorency, nous paraissent être non pas des marionnettes, mais d’authentiques personnages performant des actions qui, dans la vie de tous les jours seraient certes improbables, mais dont la vérité cependant éclate comme un coup de tonnerre qui ne tardera pas à se faire entendre. Au sein de cette œuvre de fiction, le monde réel est affronté de plein fouet. Tséphania tient ce fouet. Il est le prophète tonitruant qui jette des éclairs de vérité, qui en appelle au feu, à la cendre et au Phénix qui, comme on le sait, renaît de ses cendres.

Ce roman, Ouellet lui-même le déclare dans une brève postface, « ne se raconte pas, ne se décrit pas ». Je ne le contredirai pas sur ce point.

J’ai noté des points que partagent Port de terre et L’état sauvage. Leur étude pourrait donner lieu à un mémoire de maîtrise.  Pour la thèse de doctorat, on poussera les choses plus loin. Par exemple, on étudiera de possibles liens, des affinités entre Ouellet et Jean-Jacques Rousseau. Son État sauvage, où il se devait, en toute cohérence, d’appeler sauvages les Autochtones, fait songer par moments au mythe du « bon sauvage ». Sur un autre ton que Jean-Jacques, Ouellet fait également l’apologie de la nature, met en avant le désir d’une fusion avec elle, et fait ses personnages tourner le dos à la culture. Une scène de L’état sauvage m’a ramené en mémoire Les rêveries du promeneur solitaire. Il s’agit d’une scène dramatique chez Ouellet, tandis que chez Rousseau la scène provoque plutôt un sourire triste. Au plus fort d’une de leurs expéditions, alors qu’ils se croient enfin parvenus au cœur de la Grande Forêt, revenus pour ainsi dire à l’état sauvage, voici que les adolescents entendent, accablant rappel de la civilisation des hommes, l’insupportable bruit que font les destructeurs forestiers avec leurs tronçonneuses : « La lumière devenait plus claire au fur et à mesure qu’on s’approchait des berges et on a eu l’impression que le jour s’était levé d’un coup … du lit de la Montmorency dont les draps défaits montraient la nudité de l’aube avec tant de beauté qu’on a cligné des yeux : la matinée serait belle, sensuelle, ensoleillée … […] Notre joie fut brève : un concert de moteurs à explosion retentit d’un coup … comme si on venait de nous déclarer la guerre, avec tambours et trompettes … Ça ne venait pas de loin, à quelques kilomètres d’où l’on était … Et ça couvrait de parasites le bruit des vagues, le chant des oies, notre propre respiration, au fur et à mesure que le vent d’ouest forcissait, nous en ramenant l’écho avec plus de décibels … »

D’une beauté l’autre. Je cède à la tentation de citer le passage de Rousseau où un état sauvage se voit soudainement éclipsé par l’intrusion des forces de l’industrie.

« Je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis un jour du côté de la Robaila montagne du justicier Clerc. J’étais seul, je m’enfonçai dans les anfractuosités de la montagne, et de bois en bois, de roche en roche, je parvins à un réduit si caché que je n’ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux dont plusieurs tombés de vieillesse et entrelacés les uns dans les autres fermaient ce réduit de barrières impénétrables, quelques intervalles que laissait cette sombre enceinte n’offraient au-delà que des roches coupées à pic et d’horribles précipices que je n’osais regarder qu’en me couchant sur le ventre. Le duc la chevêche et l’orfraie faisaient entendre leurs cris dans les fentes de la montagne, quelques petits oiseaux rares mais familiers tempéraient cependant l’horreur de cette solitude. Là je trouvai la Dentaire héptaphyllos, le ciclamen, le nidus avis, le grand lacerpitium et quelques autres plantes qui me charmèrent et m’amusèrent longtemps. Mais insensiblement dominé par la forte impression des objets, j’oubliai la botanique et les plantes, je m’assis sur des oreillers de lycopodium et de mousses, et je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j’étais là dans un refuge ignoré de tout l’univers où les persécuteurs ne me déterreraient pas. Un mouvement d’orgueil se mêla bientôt à cette rêverie. Je me comparais à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte, et je me disais avec complaisance : Sans doute je suis le premier mortel qui ait pénétré jusqu’ici ; je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavanais dans cette idée, j’entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnaître ; j’écoute : le même bruit se répète et se multiplie. Surpris et curieux je me lève, je perce à travers un fourré de broussailles du côté d’où venait le bruit, et dans une combe à vingt pas du lieu même où je croyais être parvenu le premier j’aperçois une manufacture de bas. »

Ce ne sont pas des délices que recherchent au fond des bois les rebelles de Ouellet. Ils ne sont pas en quête de jolies fleurs. À travers des épisodes qui de palier en palier gagnent toujours en ampleur et en intensité, qui toujours sont marqués au coin du merveilleux et de la spiritualité, à trois reprises, tous âgés alors de onze, seize, puis vingt ans, ils partent en expédition et s’aventurent dans la Grande Forêt afin de trouver la source de la rivière Montmorency. Ils désirent atteindre ce qu’ils appellent la Grande Clairière. On aura compris qu’ils souhaitent en quelque sorte remonter dans le temps afin de renouer avec un état sauvage qui, et ce point est important, n’est pas uniquement antérieur à la spoliation que l’homme a fait subir à la nature, mais qui par-devant rayonne de tous ses feux, état sauvage constituant en quelque sorte le nouvel avenir de tout ce qui vit sur terre. La fusion avec la nature abolit la hiérarchie qui met la condition humaine au-dessus de l’animale, de la végétale et de la minérale.  Pour qu’advienne l’état sauvage, le jeune trio devra affronter diverses épreuves, toutes plus fantastiques les unes que les autres. Elles lui feront vivre une terrifiante initiation, laquelle assurera le passage de chacun de sa petite enfance à ce que Ouellet appelle la Grande Enfance.

Ce type de discours, ce recours à la majuscule, on le croira imprégné de magie, de mysticisme, voire d’ésotérisme. Certes, L’état sauvage n’est pas un roman réaliste. Cela dit, il n’en demeure pas moins hanté par la question du réel. Les paraboles, les allégories ne sont pas des paroles en l’air. Elles ne doivent pas être prises au pied de la lettre. Si elles semblent tourner le dos à la réalité, si on les voit s’enfoncer dans l’irrationnel, c’est, doit-on se dire à plus forte raison, qu’elles font tout le contraire de ça. En réalité elles se rapprochent du réel. Elles parlent de ce que nous sommes, des écueils que nous rencontrons, de ce monde où nous vivons et du rôle que nous pouvons y jouer. Il faut entendre les saines divagations qui dans cette fiction traitent du poème et de la parole : « Mes mots ne seront jamais de simples signes sur le papier […] Mes mots ne sont pas des mots mais de véritables animaux autant que des plantes grimpantes, rampantes, urticantes parfois, carnivores souvent, qui s’en prennent au monde tel qu’on le connaît pour en faire celui dont ils rêvent, de la même façon que les guérilleros et les lamas agissent sur le réel pour qu’il exprime de la manière la plus crue la mémoire et l’imaginaire qu’il recèle dans ses hauts-fonds, par lesquels seul tout redevient possible … comme aux premiers moments de son apparition. »

Le Poème ainsi conçu, telle une Prière, est l’instrument par lequel s’opère un « grand projet de réparation », par lequel on entend « envisager le monde sous l’angle d’une transsubstantiation généralisée [s’appliquant] à toutes les dimensions de la vie, dans lesquelles les signes et les symboles, les figures et les images, les icônes et les idoles ne sont pas ce qu’ils sont en apparence, de simples formes, concrètes ou abstraites, mais de véritables forces, virtuelles plus que réelles, de sorte qu’ils sont pour nous d’authentiques ‘‘vertus’’, grosses de possibles et d’impossibles, des puissances occultes, dirait Lu, spectrales, dirait Tsé, qui s’étendent au-delà du monde visible, là où commence l’infrarouge et l’ultraviolet, qui se rejoignent de l’autre côté de l’arc-en-ciel pour boucler la boucle de l’origine et de la fin, ces deux absences par lesquelles seuls tiennent le présent et notre présence au monde, qu’elles rattachent par-derrière à la nuit perpétuelle où ils naissent et meurent chaque jour. »

On aura lu ce qui précède et ressenti peut-être une manière d’étourdissement, se croyant en présence d’un incompréhensible charabia. Je souhaite rassurer mon lecteur, ces mots sont tout sauf obscurs. Détachés de leur contexte, on en saisit mal toute la portée. Dans l’in media res de la lecture, ils nous éclairent. Nous montrent que le Poème est porté par un souffle. La parole ouvre sur du possible. Elle offre par la vertu du chant la possibilité de faire renaître en nous, à l’état de promesse, à l’état sauvage, la Grande Clairière de notre Grande Enfance perpétuelle, aussi perpétuelle que la révolution est permanente. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans cette grande aventure que propose L’état sauvage : rien moins que d’une révolution.

L’état sauvage est une allégorie, une allégorie gigogne qui en contient d’autres. Allégorie de la révolution d’abord, indissociable de la révélation. Allégorie ou fable écologique. Enfin, puissante évocation de la traversée des âges que chacun accomplit, de l’enfance à son âge d’homme (le narrateur est un homme qu’on verra non sans émotion se pencher sur les vestiges du temps une fois terminée la grande aventure jamais accomplie ou révolue de la recherche de la Grande Clairière).

Allégorie de la révolte et de la sédition. Ce roman illustre l’esprit révolutionnaire qui anime les insurgés de l’Histoire. Tsé parle d’une « insurrection permanente ». Cette dernière s’accomplit par le feu, comme dans le Livre de Sophonie où se trouve exprimée la colère de Yhwh : « dans le feu de son ardeur toute la terre sera consommée / tout sera anéanti   oui   exterminés   les peuples de la terre. » L’incendie de la révolution dans L’état sauvage, les trois rebelles ne le provoquent pas dans le but « de détruire par le feu comme tant de barbares et de guerriers l’ont fait, mais d’instruire par embrasements, flambées, flamboiements … les esprits désormais éteints qui ont tant besoin que se produise en eux l’étincelle de vie qui se propage par tous les membres, les sens et les organes, jusqu’à atteindre le cœur et l’âme dont le brasier ne s’allume qu’à la toute fin. Voilà le genre de discours que Tsé aurait pu tenir, alors qu’il restait coi … en ce moment solennel où on allait commettre l’irréparable, se contentant de penser qu’il fallait passer par là si l’on voulait que la forêt prenne sa revanche sur la banlieue, qui lui gruge l’âme, tourmente ses esprits les plus précieux. C’était à nous d’ouvrir le feu … »

En lisant L’état sauvage, je me suis surpris plus d’une fois à imaginer un Marcel Proust qui, plutôt que de fréquenter les salons, se serait aventuré et bientôt perdu dans les labyrinthes de la forêt laurentienne. Je percevais une certaine parenté entre l’auteur de la Recherche et celui de L’état sauvage, non pas en raison du style, celui de Ouellet n’est pas proustien, bien qu’il soit également fort littéraire, mais en raison de la finesse des observations et de la complexité des univers que tous deux présentent. J’ajouterai que dans un cas comme dans l’autre, nous touche et séduit ce que j’appellerais une « émotion de l’intelligence », car justement en les lisant de près, on se sent et sait mis en présence d’une sorte de vérité révélée, qui consisterait, avec Ouellet en tout cas, à prendre conscience de ce que notre quête de sens fait réellement sens, et ce indépendamment des sens auxquels elle donne ou non accès. La révolution-révélation, je le rappelle, est et ne peut être que permanente.

Cette « émotion de l’intelligence », je la vois exprimée dans de merveilleux passages de ce roman, que tant de pages d’anthologies magnifient. Elle sourd dans ces moments où le narrateur cède l’initiative à l’auteur, ou si l’on préfère, lorsque ce dernier prend la parole. Il a vieilli, quitté les berges de la Montmorency pour s’installer sur les rives de la rivière Richelieu. L’« émotion intellectuelle » s’ouvre comme une fleur d’automne. Elle est manifestation d’une intelligence de la vie, que seul peut sans doute favoriser un regard jeté en perspective cavalière sur ce que fut une vie : « J’ai plus de trois fois l’âge qu’on avait quand on s’est hissé dans le grand arbre du fond des bois, auquel on doit notre survie. Je n’aurais pas vécu jusqu’ici sans cette branche que le destin m’aura tendue à l’aube de n mon histoire, à laquelle le crépuscule où je survis s’éclaire encore, près d’un demi-siècle après. Rien n’a changé : un même instinct guide mes actions, comme mes pensées … »

Le temps aura été traversé, puis un peu comme chez Proust, il aura été retrouvé : « Oui, j’étais là, le fantôme de la fin des temps revenu aux commencements de sa vie d’homme, d’avant qu’il ne devienne spectre, incapable d’autre chose que d’écrire, ce qui n’est pas vivre mais faire vivre autre chose que soi, dans une fiction où l’on apparaît malgré tout, même si l’on n’est pas, n’est rien ou n’est qu’à peine … un personnage parmi tant d’autres, qui m’a servi de masques auprès d’Allu et de Tsépha, dont je n’aurais pas pu vivre la vie de fée ou de héros si je n’étais apparu à leurs côtés comme la projection en chair et en os d’un être de mots et d’images qu’on appelait l’Hôte, que j’appelle l’auteur, qui accueillit et recueillit le souffle dans lequel ils n’ont cessé de vivre leur folle histoire, même si elle semble avoir été inventée de toutes pièces par un sorcier ou par un mage, qui sait transformer n’importe quelle forêt en féerie … »

Me voici parvenu au terme de ma lecture et mon compte-rendu tire à sa fin. De l’histoire que j’ai lue, je n’ai dessiné que la courbe; j’ai à peine évoqué l’importance qu’y joue le feu, m’étant refusé à dévoiler les temps forts de l’action. J’ai encore moins insisté sur la beauté de l’écriture de Ouellet, sur sa magnificence en maints endroits, et le grand art avec lequel il file ses plus puissantes métaphores. Il y a là, je l’ai dit et le répète, des pages d’anthologie dans ce livre. Je veux dire par là que des sommets y sont atteints, qui font ces pages aussi belles que celles des plus grands prosateurs auxquels il leur arrive de faire songer, un Breton par exemple.

De toute cette richesse, comme si je n’avais pu qu’entrouvrir un coffre-fort, je n’ai perçu que de vives lumières. Elles m’ont ébloui. Non pas aveuglé. Dans un éclair de lucidité, j’ai réalisé que l’auteur de L’état sauvage est assurément une sorte de génie, d’elfe et de magicien du verbe.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

5 commentaires sur « Pierre Ouellet : L’état sauvage : Roman : Éditions Druide : 2021 »

  1. Cher Daniel,

    C’est toujours un plaisir de te lire : tu nous racontes tes « lectures » comme autant d’aventures de l’esprit, des sens et de la conscience, qu’on suit pas à pas autant que celles dont parlent les livres que tu nous fais connaître.

    Chacun de tes comptes rendus est le fil d’Ariane qui aide à s’orienter dans le labyrinthe d’un poème ou d’un roman, dans le dédale de la pensée incarnée en verbe et en image, en sons et en visions, en passions et en émotions, où l’on se perd si facilement… sans doute parce qu’on ne lit jamais que pour affronter les pires égarements dans lesquels la vie nous jette à tout moment.

    Je ne résiste pas à citer ce passage des Gémissements du siècle de Paul Louis Rossi : « Nous n’avons pas épuisé les ressources du labyrinthe : nous devons encore consulter l’oracle. Rien n’est plus faux que cet idéal de la transparence et de la visibilité à quoi l’on veut nous soumettre. Chacun doit défendre sa part d’obscurité. C’est pourquoi je préconise que l’homme, loin de sortir de ses abris pour clamer sa révolte, retourne dans sa caverne pour effectuer jusqu’au bout le travail initiatique, le travail intérieur — labor intrus — que nos ancêtres avaient accompli dans l’obscur de la falaise, allongés dans des boyaux étroits, avec seulement pour dessiner des petites lampes à graisse »

    Les phrases les plus sinueuses de mes livres sont ces « boyaux étroits » dans lesquels on s’engage toujours plus creux et plus avant à la lueur des petites étincelles que les mots produisent ici et là pour nous conduire non tant hors du labyrinthe qu’en son cœur ou en ses tréfonds, là où se situe la seule issue possible au Grand Dédale qu’est une vie d’hommes, de bêtes, de dieux.

    Pas de surplomb, pas de vue à vol d’oiseau, qui nous donne le plan, l’itinéraire à suivre, la carte du monde où nous vivons : il faut y pénétrer à l’instar de Thésée en tenant à deux mains le fil des mots sans jamais le lâcher, comme le funambule ne quitte pas d’un pas son fil de fer au-dessus du gouffre. Le Minotaure nous guette à chaque foulée, mais on sait bien que c’est sous son regard perçant et médusant qu’on avancera vers le secret et son dévoilement, la clé du mystère ou le Sésame ultime qui nous ouvrira la voie.

    Je cite encore, Sylvain Tesson cette fois : « Nul endroit n’est plus propice à la méditation qu’une barque voguant sur un lac embrouillardé. Cette navigation ressemble au processus de la pensée : l’esprit chemine dans l’ouate et, soudain, une trouée permet d’entrevoir quelque chose. Jusqu’alors, on flottait dans l’informe. Une éclaircie permet de nommer les ombres » (Dans les forêts de Sibérie).

    On navigue à vue, sans appareil de mesure qui nous guide et nous rassure, dans ces vastes étendues qu’un roman ou un poème nous découvre… comme une terre inconnue, une île perdue, un continent flottant où l’on se sent davantage chez soi qu’à la maison. On est au large, à l’air libre, auquel on appartient de naissance bien plus qu’à n’importe quel domicile fixe.

    Je te cite, à propos de L’état sauvage : « à ce huis clos dans la Grande Forêt s’ajoutent de longues itinérances qui finissent par donner l’impression que de scène en scène une même action se répète […] Alors qu’on croit tourner en rond, voici qu’on réalise qu’il n’en est rien, qu’un tourbillon ascendant imperceptiblement nous élève : c’est une spirale nous conduisant toujours plus haut dans la compréhension du réel […] On voit grandir et vieillir sous nos yeux ces trois rebelles [le trio de grands enfants que le roman met en scène], on les voit reprendre leur combat, inlassablement retrouver les sentiers de la forêt, s’y avancer toujours de plus en plus librement, de plus en plus profondément, dans des voies qu’ils ouvrent à coup de serpes et de machettes. De plateau en plateau, à l’instar de jeunes guérilleros gravissant les Marches Naturelles de la rivière Montmorency, l’intensité dramatique du roman s’accentue, l’action où nous entraîne Ouellet à la suite de ses jeunes protagonistes gagne en ampleur. »

    Creuser le labyrinthe, écrire à la serpe ou à la machette dans l’épaisseur du réel le plus cru et le plus touffu, à jamais vierge comme la forêt où l’on s’enfonce toujours plus creux… vers la clairière qu’on imagine au bout, l’éclaircie que la quête elle-même projette à l’horizon… c’est s’élever au-dessus de soi, quitter ce monde pour les « zones franches » qui nous libèrent de nous, de toute attache, de toute amarre : on n’invente rien qu’à ciel ouvert, l’éventant dans le grand air, à tous les vents, parmi les nuées… qui nous font dire parfois qu’un texte est nébuleux comme un ciel est nuageux.

    André de Richaud dit des personnages de sa Fontaine des lunatiques qu’« ils avaient peu à peu perdu le sens exact des mots. Ils ne se servaient jamais que des grands vocables de la montagne : noms d’arbres, d’oiseaux, de vents ; et subitement ils étaient amenés à utiliser ces petits mots à signification si précise qu’ils paraissent les seuls inventés par les hommes pour leurs artifices, alors que les autres ont l’air d’avoir été créés par Dieu, en même temps que les choses qu’ils représentent. » Mes héros ne parlent pas autrement : ils jappent, glapissent, hululent, bruissent comme les branches du hêtre, sifflent comme la brise sur la falaise, clapotent comme la vague contre les berges de la rivière. Ils ne parlent plus le langage des hommes mais le patois des dieux qu’ils se sont donnés en ne fréquentant que les êtres les plus taiseux et les plus parlants de la Grande Forêt, dont chaque signe ou chaque son est une charade, un oracle ou un arcane au sens plus net parce que plus libre et plus large que n’importe quel vocable humain.

    Tu le dis à ton tour : « L’état sauvage n’est pas un roman réaliste. Cela dit, il n’en demeure pas moins hanté par la question du réel. Les paraboles, les allégories ne sont pas des paroles en l’air. Si elles semblent tourner le dos à la réalité, si on les voit s’enfoncer dans l’irrationnel, c’est qu’elles font tout le contraire. Elles parlent de ce que nous sommes, des écueils que nous rencontrons, de ce monde où nous vivons et du rôle que nous pouvons y jouer. Il faut entendre les saines divagations qui dans cette fiction traitent du poème et de la parole : ‘Mes mots ne seront jamais de simples signes sur le papier […] Mes mots ne sont pas des mots mais de véritables animaux autant que des plantes grimpantes, rampantes, urticantes parfois, carnivores souvent, qui s’en prennent au monde tel qu’on le connaît pour en faire celui dont ils rêvent, de la même façon que les guérilleros et les lamas agissent sur le réel pour qu’il exprime de la manière la plus crue la mémoire et l’imaginaire qu’il recèle dans ses hauts fonds, par lesquels seul tout redevient possible … comme aux premiers moments de son apparition.’ »

    Tu conclues ta réflexion en évoquant Proust (après avoir cité Rousseau et juste avant de mentionner Breton : ce qui m’honore grandement mais dépasse de très loin mes modestes ambitions) pour affirmer que « dans un cas comme dans l’autre, nous touche et séduit ce que j’appellerais une ‘émotion de l’intelligence’, car justement en les lisant de près, on se sent et sait mis en présence d’une sorte de vérité révélée, qui consisterait, avec Ouellet en tout cas, à prendre conscience de ce que notre quête de sens fait réellement sens, et ce indépendamment des sens auxquels elle donne ou non accès. Cette ‘émotion de l’intelligence’, je la vois exprimée dans de merveilleux passages de ce roman, que tant de pages d’anthologies magnifient. Elle sourd dans ces moments où le narrateur cède l’initiative à l’auteur ou, si l’on préfère, lorsque ce dernier prend la parole. Il a vieilli, quitté les berges de la Montmorency pour s’installer sur les rives de la rivière Richelieu. L’émotion intellectuelle s’ouvre comme une fleur d’automne. Elle est la manifestation d’une intelligence de la vie, que seul peut sans doute favoriser un regard jeté en perspective cavalière sur ce que fut sa vie entière : ‘J’ai plus de trois fois l’âge qu’on avait quand on s’est hissés dans le grand arbre du fond des bois, auquel on doit notre survie. Je n’aurais pas vécu jusqu’ici sans cette branche que le destin m’aura tendue à l’aube de mon histoire, à laquelle le crépuscule où je survis s’éclaire encore, près d’un demi-siècle après. Rien n’a changé : un même instinct guide mes actions comme mes pensées’… »

    J’ai eu du mal à finir ce livre, que j’aurais voulu sans fin comme le Vie elle-même, comme la forêt au grand complet dont on n’arrive pas à fixer les bornes… tellement elle s’étend même là où on l’a rasée, sous la forme de fossiles, de reliques, d’images ineffables, de souvenirs ineffaçables. Tu dis : « De toute cette richesse, comme si je n’avais pu qu’entrouvrir un coffre-fort, je n’ai perçu que de vives lumières. Elles m’ont ébloui. Non pas aveuglé. Dans un éclair de lucidité, j’ai réalisé que l’auteur de L’état sauvage est assurément une sorte d’elfe et de magicien du verbe ». C’est ce que je me dis de la Grande Forêt et des jeunes héros qui l’ont hantée comme ils continuent de le faire dans ma mémoire et dans mes rêves : ils ont transmuté ma vie en féerie, ma langue en source inépuisable d’allégories auxquelles je ne cesse de m’abreuver encore aujourd’hui, bien que j’aie l’impression d’être à jamais rassasié de la vie.

    Merci de tout cœur pour le temps et les efforts constants que tu consacres à la survie de la parole en cette époque de mutisme ou de bavardage généralisés : ta voix nous tient éveillés tout en ne cessant de nous faire rêver…
    Avec ma reconnaissance et mon amitié,

    Pierre

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  2. Magnifique commentaire de P. Ouellet que je vois comme un immense hommage à ton égard, Daniel, à ta généreuse et raffinée «collaboration» avec cet auteur pour le moins porté sur le symbolique plus que complexe. Tu le mérites tellement.
    Pour moi tu incarnes absolument cette belle phrase que tu écris pour bien situer son livre: «Pour qu’elle soit appréciée, la virtuosité exige une certaine initiation, un savoir-lire qui ne soit pas minimal». It takes one to know one. Et que dire de celle-ci: «…la compréhension du réel, du réel que l’imaginaire seul y donne réellement accès»?

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  3. Laurent. Merci de lire et commenter. Dans la dernière citation que tu fais, tu oublies le mot TEL. Tu écris : «…la compréhension du réel, du réel que l’imaginaire seul y donne réellement accès». Ça m’a étonné. Vérification faite, j’ai constaté qu’il fallait ce tout petit mot : « dans la compréhension du réel, du réel TEL que l’imaginaire seul y donne réellement accès ». J’ai l’œil, tel Guillaume Tell, je vois la pomme et touche la cible.

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