Pierre Ouellet : Port de terre : Récit : Éditions du Noroît : collection Lieu dit : 2021

Pierre Ouellet n’est pas un auteur célèbre. Les vertus de son travail n’ont pas l’heur de plaire à un vaste public. S’il n’est pas connu et célèbre, en revanche il est reconnu et célébré par ses pairs ainsi que les amateurs de poèmes d’ici et d’ailleurs. Le titre de Prince des poètes, si cette chose un peu drôle existait encore, aurait pu lui être accolé à maintes reprises depuis une cinquantaine d’années. Il l’eût amplement mérité, car il est un de nos plus importants poètes, assurément l’un des plus doués. Conséquemment, et en toute légitimité, les honneurs les plus prestigieux lui ont été attribués au fil des ans, mais cela ne veut rien dire et le poète en est certainement conscient. Ayant une œuvre à poursuivre, il ne s’embarrasse donc pas de colifichets. Jamais la gloire, plaisante à plus d’un titre, n’aurait pu le détourner d’ambitions plus nobles, lesquelles il a su nourrir jusqu’à ce jour, ambitions dont ce Port de terre témoigne avec le plus grand souci, je dirais même avec la plus grande éloquence si ce terme n’avait comme déplorable effet celui de détourner de qualités plus essentielles, telles celles rencontrées chez cet auteur qui jamais ne se complait dans les froides beautés esthétiques.

Cela dit, la réputation de Ouellet le précède. Au début de l’entretien que lui accorde le poète dans Parlons de nuit, de fureur et de poésie, Gérald Gaudet nous rappelle que cet écrivain est « exigeant ». Ailleurs, j’entendais récemment l’auteur de Port de terre répondre à une remarque allant dans le même sens. Il appartiendrait à cette catégorie d’auteurs qui posent des difficultés, dont la lecture donne généralement du fil à retordre à qui s’y aventure. Avec amabilité, le poète réagissait à cette remarque, apportait des bémols auxquels j’ajouterai ce qui suit.

Le corollaire de la difficulté est l’incompréhension. La plupart des lecteurs qui boudent la poésie actuelle, voire la plus ancienne, déplorent les incongruités de sens qui selon eux y abondent. Je ne me risquerai pas à esquisser une savante typologie. Je me bornerai à identifier deux types de difficultés qui fréquemment se rencontrent dans les ouvrages poétiques.

Je prends au hasard des passages que j’extrais de deux recueils dont la publication est toute récente. J’extrais d’abord de Philtre de Jean-Philippe Gagnon (publication du Noroît) les quatre vers suivants : « les nervures me rendent aux linges / d’une chambre transfigurée / scellant le crime, l’aggravante / circonstance extasiée ». Puis ceci, emprunté à Tout est caché de Judy Quinn (au Noroît également) : « Mais j’ai trouvé la sortie de cette salle de bal / où costumée en Pierrot je venais d’assassiner / un monde acide et gris, / Quand la fille nous a montré son sein pourri / il était tard / et nous n’avions pas encore mangé. »

D’autres poètes proposent pareillement des poèmes qui en dérouteraient plus d’un. Dans Outrenuit, Benoit Jutras, un poète des Herbes rouges, écrit : « Pas de pénis idole de vie ni de vagin du sang maison jusqu’ici : Jutras chemise lambeaux à chaque poème, Ti-Loup aimé pourri noir qui coupe son pied. » François Guerrette, dans Sous mon costume de vivant (éditions Poète de brousse) écrit : « je cherche en moi l’odeur des chiens la nuit seule / possible à chaque fausse couche du soleil / je surviens crampe en fleur suppliant / les arbres de tomber sue les villes … »

Un néophyte ouvrant distraitement un ouvrage de poésie et tombant sur les citations qu’on vient de lire déclarera forfait rapidement. Il a le droit de s’abstenir. Ce qui m’intéresse ici n’est relatif qu’au pourquoi de son désistement. J’ai dit que je soupçonnais au moins deux raisons.

La première est relative au mot. On bute sur le mot. Chaque mot peut apparaître comme un obstacle que rien avant lui, rien après lui ne vient éclairer. L’enchaînement des mots les uns à la suite des autres ne semble d’aucun recours. Dans : « les nervures me rendent aux linges / d’une chambre transfigurée », chaque mot, tant et aussi longtemps que le lecteur ne prend pas le temps de lire vraiment, se dresse devant lui comme une barrière. Ce qui paraît insensé est cela même que l’on rencontre dans la forme de l’énoncé, dans son mot après mot. Ainsi a-t-on reproché à Mallarmé son hermétisme.

Il en va autrement dans le second exemple, celui emprunté à Judy Quinn. Notre lecteur comprendra tous les mots, il comprendra même le sens de toutes les phrases. Ce que toutefois il saisira mal, c’est le sens du récit, son extravagance, son caractère insensé. Il sera arrêté par le fait que dans la vie de tous les jours de telles choses ne sont pas possibles, qui ici semblent pourtant données pour vraies, pour réelles : « costumée en Pierrot je venais d’assassiner / un monde acide et gris, / Quand la fille nous a montré son sein pourri / il était tard … ». Assassiner, c’est clair. Assassiner un monde acide, ce l’est un peu moins.

Évidemment, la forme apparemment incongrue et le fond apparemment incongru peuvent faire bon ménage, se mêler l’un à l’autre. Règle générale, chez le lecteur dit moyen, elles signent dans un cas comme dans l’autre leur arrêt de mort : la lecture n’aura pas lieu.

Notre lecteur moyen, je sais que le terme est discutable et discuté, peut-il s’aventurer chez Ouellet sans rencontrer l’hermétisme du mot dressé tel une barrière, sans être confronté à une histoire qu’il jugera tirée par les cheveux ? Et l’auteur mérite-t-il véritablement cette réputation de poète exigeant ? Et si oui, en quoi une œuvre comme Port de terre suscite-t-elle en sa forme et son fond des difficultés susceptibles de désarçonner un lecteur bien intentionné ?

D’abord le mot. Qui entreprend de lire Port de terre est entraîné dans un flux oratoire où le mot jamais sur soi seul n’attire ou ne retient l’attention. Le mot n’y est pas singulier, il participe du mouvement, il est fétu de sens emporté par le courant de la rivière. Non pas une pierre isolée que le lecteur prend dans sa main et retourne en tous sens afin d’en percer le mystère. Pas Mallarmé, mais plutôt Claudel ou Hugo. Non le bijou minuscule, mais bien plutôt l’étoile scintillante et le cosmos tout entier. Et qu’on me comprenne bien, nulle part ici n’ai-je dit quoi que ce soit au sujet des poètes précédemment cités. Je reviendrai sans doute prochainement à leurs travaux. Pour l’heure, je ne cherche qu’à m’approcher de l’univers de Ouellet.

Ensuite, la séquence, la phrase dont on perçoit le sens, mais dont le jugement déclare qu’il est ou non insensé. La fantaisie à l’œuvre chez certains poètes ne se rencontre pas vraiment chez le Ouellet de Port de terre. Pas de franche ironie chez lui, nul humour non plus. Je ne parle pas de l’homme, spirituel à ses heures. Je parle de ses écrits et plus particulièrement de son étonnant Port de terre.

Pour peu que le lecteur ait déjà lu des contes, pour peu qu’il apprécie les mythes et les légendes, s’il n’est pas rebuté par les textes bouleversants qui abondent dans la Bible ou par les puissants récits que l’on doit à Homère, il entrera dans l’univers de Ouellet sans que le merveilleux n’offusque son sens du réalisme. Il sera en mesure d’adhérer à un invraisemblable dont la vraisemblance reposera pour lui dans son évident symbolisme.

Ce que je veux dire, si l’on cherche à tout prix à identifier absolument en quoi peuvent bien consister les difficultés qui chez Ouellet risquent de déstabiliser le lecteur, c’est que ce n’est pas dans le récit qu’il faut les chercher. Le récit tel que le pratique notre poète, sans être chose convenue, ne pose aucun problème, bien que Ouellet y outrepasse les conventions du genre, ne serait-ce que dans sa manière de traiter la matière qu’il aborde. C’est qu’il ne fait pas dans le merveilleux pour ne s’en tenir qu’à ça, c’est-à-dire à un éblouissement qu’on risquerait de ne prendre qu’au pied de la lettre.

Donc, si ce n’est dans le mot-muraille et si ce n’est dans la phrase, dont le sens dessus sens dessous proposerait ou non une fantaisie hallucinée, en quoi les ouvrages littéraires de Ouellet justifient-ils la réputation d’écrivain difficile qui lui est accolée ?

Me vient spontanément un mot, celui de hauteur. Puis un autre, celui de largeur. Et puis un troisième, celui de profondeur. C’est là un trio de qualités soulignant la rareté de l’œuvre de Ouellet. Je dois expliciter mon propos. Ce n’est pas un hommage que je désire écrire. Je veux me borner à présenter des faits. Je veux les mettre en rapport avec la prétendue difficulté que représente cette œuvre, prétendue, mais non moins réelle aux yeux de qui refuse de s’y aventurer pour vrai.

Cet écrivain est un savant. Or, un intellectuel qui s’exprime simplement, même s’il dit des choses plutôt simples, ne peut totalement renier sa nature d’être de culture et encore moins l’éradiquer, il n’a aucun intérêt à ne pas puiser dans ses connaissances, à ne pas faire référence à ce qui de près ou de loin concerne son sujet. Plus un ouvrage en mène large, plus il risque de dépayser les lecteurs.

Ouellet a beau être un érudit, le professeur d’université qu’il a été sait forcément faire la différence entre un ouvrage de chercheur et un ouvrage de création littéraire. Le premier s’adresse à des spécialistes des études littéraires, le second est rédigé à l’intention des amateurs de poèmes. Il n’empêche qu’ici encore, le savant ne peut se défaire de ses acquis, de tout ce qu’il a assimilé de savoir en matière de langage et de littérature. Les travaux universitaires l’ont nourri. Le voici comparable au musicien qui non seulement est sorti du conservatoire après de longues années d’études, mais qui à titre d’enseignant y est demeuré durant toute sa vie. Comme l’un connaît le langage musical, notre poète connaît et maîtrise celui des lettres. Dans de telles conditions, on ne s’étonnera pas de le voir recourir à tout ce qu’une savante rhétorique met à sa disposition en termes d’outils. Dans sa besace, toutes les figures du discours sont à sa disposition. La métaphore gonfle sa voile, l’auteur la file tant et si bien que la voici bientôt atteignant les proportions de l’allégorie. Sa syntaxe est riche, variée, le poète se montre capable des plus complexes assemblages. Il sait s’élever au plus haut période du registre littéraire. Du récit, il maîtrise l’art de la composition, peut déposer ici un élément qu’il reprendra un peu plus loin; en un mot, voilà une question de métier. Cela s’apprend, et pour peu qu’on soit talentueux, on le devient davantage. Tant de savoir-faire n’offusque pas le lecteur, ne l’effraie pas non plus. S’il est décontenancé, j’avancerai, dans le cas de Port de terre, que ce sera plutôt en raison de l’hyperbole et de tous les autres procédés requis dans l’élaboration de ce qu’il faut bien se résoudre ici à appeler un poème épique.

On ne fabrique pas une tempête avec un vaporisateur à plantes. Dix mille haïkus venus en renfort à dix mille autres haïkus n’atteindront jamais les dimensions d’une épopée. Les litotes ne sauraient suffire à mener une telle entreprise. Les héros de la chanson de geste sont des types costauds. Il y a de l’opéra dans la poésie de Ouellet, de la grande et majestueuse symphonie. Dans l’entretien qu’il a récemment accordé à Gérald Gaudet (Parlons de nuit, de fureur et de poésie), Ouellet établit un rapport entre la forêt et l’organum. Il explique que cet instrument « permet de jouer de manière polyphonique sur plusieurs claviers ou pédaliers, telles les grandes orgues des cathédrales. » Dans le compte-rendu que j’ai rédigé sur l’ouvrage de Gaudet, j’observais une similitude entre cet instrument et l’écriture de Ouellet. J’ajoute que le poète affirme dans cet entretien que « ce qu’on entend dans la forêt, ces grands instruments à vent […] sont un orchestre en soi ». Cela est d’autant plus important que c’est de forêt, principalement ou presque, qu’il est question dans Port de Terre.

Enfin, nous y voici. Nous sommes arrivés à Beauport. C’est ici que tout commence. Assez parlé de style. Venons-en à ce que raconte l’auteur, à cela dont il est question dans Port de terre.  

Port de terre est à vrai dire le livre d’une vie. On y parle d’une forêt bien particulière en ce qu’elle offre de la vie une saisissante métaphore. L’univers dans lequel nous fait pénétrer Ouellet peut faire songer à la Divine comédie de Dante, du moins aux vers qui ouvrent son premier chant : « Au milieu du chemin de notre vie / je me trouvai par une selve obscure / et vis perdue la droiturière voie. / Ha, comme à la décrire est dure chose / cette forêt sauvage et âpre et forte, / qui, en passant, renouvelle ma peur ! / Amère est tant, que mort n’est guère plus ; /, mais pour traiter du bien que j’y trouvai, / telles choses dirai que j’y ai vues. »

Tout au cours de sa vie, Ouellet a eu des visions. Dans Port de terre, il raconte ce qu’il a vu. Le voici désormais parvenu non pas au milieu du chemin de sa vie, mais à ce point extrême où en perspective cavalière il peut voir au loin l’enfance qui fidèlement lui fait toujours signe, et qui continue de conférer tout son sens à ce qu’aura été son existence jusqu’à ce jour.

En quelques mots, voici encapsulé à peu de choses près l’essentiel du propos de Port de terre.

Tant va la croyance à la vie, à ce que la vie a de plus précaire, la vie réelle s’entend, qu’à la fin cette croyance se perd. L’homme, ce rêveur définitif, de jour en jour plus mécontent de son sort, fait avec peine le tour des objets dont il a été amené à faire usage, et que lui a livrés sa nonchalance, ou son effort, son effort presque toujours, car il a consenti à travailler, tout au moins il n’a pas répugné à jouer sa chance (ce qu’il appelle sa chance!). Une grande modestie est à présent son partage: il sait quelles femmes il a eues, dans quelles aventures risibles il a trempé; sa richesse ou sa pauvreté ne lui est de rien, il reste à cet égard l’enfant qui vient de naître et, quant à l’approbation de sa conscience morale, j’admets qu’il s’en passe aisément. S’il garde quelque lucidité, il ne peut que se retourner alors vers son enfance qui, pour massacrée qu’elle ait été par le soin des dresseurs, ne lui en semble pas moins pleine de charmes. Là, l’absence de toute rigueur connue lui laisse la perspective de plusieurs vies menées à la fois; il s’enracine dans cette illusion; il ne veut plus connaître que la facilité momentanée, extrême, de toutes choses. Chaque matin, des enfants partent sans inquiétude. Tout est près, les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais.

On aura reconnu l’ouverture du Manifeste du surréalisme, le premier que signa Breton, celui de 1924. Les points qu’ont en commun ce bref paragraphe et le texte de Ouellet ne peuvent manquer de sauter aux yeux, dont le principal est bien entendu celui de l’enfance.

Cela est clairement exprimé dès les premières pages de Port de terre. Dans notre monde « adultéré », autrement dit falsifié, il n’y a pas de place pour la vraie vie, au sens où l’entendait le grand enfant que fut Rimbaud. Il faut le fuir, ce monde de la banlieue, avec ses petites maisons trop bien rangées, où règnent l’esprit étroit de ses lois trop étroites, l’éducation imposée de force, faite d’apprentissages où l’on n’apprend qu’à éviter l’essentiel, celui qui, comme disait l’autre, est invisible. Ce monde, Ouellet le déclare « adultérin », c’est le monde des adultes, né d’une infidélité perpétrée à l’endroit de ce qu’essentiellement il aurait dû être.

L’enfant partira à la découverte de ce monde que la civilisation depuis des millénaires recouvre, enterre, « bulldoze ». Il cherchera à regagner ce que Ouellet appelle ailleurs L’État Sauvage. « Chaque matin, écrit Breton, des enfants partent sans inquiétude. Tout est près, les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais. »

Voici en gros résumée l’histoire que raconte Ouellet. Un enfant part à l’aventure : « Je sors de ma chambre sans passer par la cuisine où tout le monde déjeune en silence. Je prends la porte de devant qui me jette à la rue tout de suite. Le perron, l’escalier, l’étroite allée qui traverse le gazon me poussent sur le trottoir. Que je remonte à vive allure jusqu’à l’avenue Royale. Perpendiculaire au boulevard des Chutes où j’habite. Auquel elle fait une barrière au-delà de laquelle j’entre dans la grande forêt dont le silence profond est le seul que je supporte encore. Quand le mutisme où la maison m’enferme, même le bavardage de mes sœurs et de mes parents, me prend à la gorge et ne me lâche plus. Tant que je n’ai pas franchi la ligne des bois où un autre monde se présente à mes yeux et me libère de moi. Anonyme enfin parmi les bêtes et les plantes. Étranger aux hommes comme à moi-même. Familier d’un coup avec les lièvres et les fougères qui bordent mon passage vers l’inconnu, Où j’échapperai pendant quelques heures à l’indécente promiscuité de mes semblables. »

Dans l’entretien qu’il accorde à Gérald Gaudet, le poète fournit un éclairage qui permet de saisir la « philosophie » qui sous-tend sa démarche : « C’est comme partir en forêt : vers l’inconnu, l’inexploré, l’inouï ou l’inédit, lancé à la découverte de quelque « Grande Clairière », au milieu de laquelle l’arbre de la connaissance du bien et du mal se dresserait en un gigantesque talisman qui rejouerait aux dés notre propre sort à tout moment. C’est le noyau de mon Traité de la grande enfance, de L’état sauvage et de Port de terre : trois adolescents qui partent en quête, au milieu des années 1960, de pouvoirs secrets qu’ils attribuent aux mots comme aux plantes, aux images comme aux bêtes, aux fables comme aux fées, aux elfes, aux faunes et autres dieux des forêts vierges, que personne encore n’a explorées, où ils se « retrouveront » enfin, eux les déplacés de toujours, qui ne se sentent pas bien dans leur propriété, leur famille, leur foyer ou leur identité, et qui se prennent pour des métaphores vivantes, des paraboles ambulantes, qui les projettent toujours plus loin qu’où ils mettent le pied, les transportant sans cesse d’au-delà en au-delà, de points d’orgue en points de fuite où ils ne trouvent jamais de repos … »

On le constate, Ouellet est un poète qui a du souffle, sa phrase à elle seule est une aventure, et jamais il ne perd pied ou haleine en la déroulant presque à l’infini. Car c’est bien d’infini qu’il est question chez notre poète. Et aux grands mots, aux grands sujets les grands moyens. Je l’ai dit et le répète, toutes les ressources du langage, des plus subtiles aux plus spectaculaires sont requises lorsque vient le temps de raconter l’histoire de notre humanité. Le narrateur l’affirme : « Ce n’est pas mon histoire que j’écris là, mais la légende de tout un continent. » Et encore : « Lhomme, Lu et cet enfant que j’ai été, qui raconte leur histoire comme si c’était celle de notre humanité, installée au bord des fleuves, au pied des monts … »

Voilà qui est ambitieux. Je n’ai pas évoqué Dante pour rien ni cité Breton en vain. À Ouellet, il se pourrait bien que soit reproché ce qui longtemps et encore aujourd’hui le fut à Victor Hugo. J’ai parlé de l’hyperbole, il eût fallu ajouter les grands mots, tel celui d’infini. Il eût fallu ajouter le souffle, que ceux qui en manquent jalousent trop souvent à ceux qui en ont des tonnes à revendre. Les phrases de Ouellet peuvent être longues. Il me semble qu’il a veillé ici à en ralentir le rythme, à en freiner les longs déroulements. Il les interrompt plutôt par des points qu’en d’autres temps il aurait sans doute omis. Vers la fin de son récit, il n’hésite cependant pas à lâcher la bride, à leur laisser tout leur allant, et pour cause : c’est vers la fin du dernier mouvement que le grand orchestre remue une dernière fois tous ses vents puissants. L’organum de la forêt donne alors sa pleine mesure. Mais j’exagère, car, comme on le verra bientôt, les eaux torrentielles, à la fin de Port de terre, cessent d’agiter leurs spectaculaires raz de marée. Le temps a fait son œuvre. Un lent étang se repose et sur le calme de ses eaux le poète pose enfin un dernier regard. Je n’y veux pas venir maintenant à ce dernier regard. Qu’on me retienne encore un peu au cœur de ce récit. Il me semble que je n’en ai encore rien dit.

Je le confesse naïvement, n’hésitant pas à manifester l’émerveillement que font naître en moi les pages puissantes de Port de terre. Ce livre ne raconte pas une simple histoire. L’auteur ne cherche pas à donner l’illusion du vrai, à rendre vraisemblable l’aventure que vit l’enfant qu’il met triplement en scène, triplement parce que l’enfant ne part pas seul à l’aventure. L’accompagnent Lhomme, son frère jumeau imaginaire, et Lu, sa symbolique sœur siamoise. Tous trois se jettent à corps perdu au cœur de la forêt. « Les bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais. »

Ce que dépeint Ouellet, c’est et ce n’est surtout pas que la forêt, du moins la forêt telle que dans la réalité la plus terre à terre l’appréhende et la nie ce que nous appelons la civilisation. Ce n’est pas la nature qu’il décrit, comme le ferait un écrivain « naturaliste », ou un citadin-chasseur. Ouellet accorde toute son attention à autre chose, qui se situe au-delà, telle une sur-nature, qui n’est pas à confondre avec le surnaturel. Lorsque le poète nous entraîne dans la forêt, il nous fait découvrir une forêt symbolique. On se souviendra de Baudelaire : « La nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles; / L’homme y passe à travers des forêts de symboles / Qui l’observent avec des regards familiers. »

Le monde où nous suivons les enfants de Ouellet, où nous écoutons l’homme vieillissant qui se commémore leur aventure, subit, c’est une façon de parler, un traitement analogue à celui qu’opère la photographe, Christine Palmieri, dans les photos qui illustrent le récit de Ouellet. Sa série photographique est intitulée Beauport mythique. La réalité que donne à voir l’artiste est la plupart du temps altérée, de sorte qu’elle se marie tout à fait au propos du poète, à sa prose magnifique.

La dernière section de Port de terre est des plus touchantes. Avec un lyrisme quelque peu apaisé, l’on y voit l’auteur revenir dans son Beauport natal, défiguré ainsi que l’est le reste de la planète : « Je suis retourné sur les lieux du crime. De ce crime parfait qu’est l’enfance frappée d’impunité pour le reste des temps. Cette délinquance de chaque instant qui contrecarre l’extrême déliquescence à laquelle elle aboutit en fin de compte. Et je n’ai rien retrouvé qui fût intact, inaltéré. Tout semble adultéré, dénaturé, désenfanté. La Grande Forêt est déboisée, La Grande Enfance s’est avortée. Notre-Dame-de-la-Nativité de Beauport, de gros village qu’elle a été, sera vite devenue l’interminable banlieue que rien ne peut arrêter. Les territoires vierges où mon enfance s’est déroulée désormais bâtis de bout en bout, rangés, cordés et ordonnés comme les cimetières où les tombes se côtoient au coude à coude sans que les morts puissent respirer. »

Dans le beau livre d’entretiens que nous a récemment proposé Gérald Gaudet, notre très cher Pierre Ouellet apparaît dans la section intitulée « L’intimité de la nuit ». Un classement est un classement. On y force toujours un peu les choses. Je n’infirmerai en rien le travail de Gaudet en affirmant que Ouellet est à mon avis un poète solaire, tout entier tourné dans la direction de la lumière. Sa Grande Clairière constitue le point nodal de Port de terre.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

3 commentaires sur « Pierre Ouellet : Port de terre : Récit : Éditions du Noroît : collection Lieu dit : 2021 »

  1. Cher Daniel,

    Merci infiniment de ta lecture si attentive et si généreuse de Port de terre.

    Elle aura sans doute servi, pour toi-même et pour tes lecteurs, à démêler les problèmes d’obscurité que le poème ou les récits comme le mien peuvent soulever à l’occasion.

    Tu l’as bien compris : pas de mots rares ou recherchés dans mes livres, comme chez Jean-Phillippe Gagnon (l’un de mes anciens étudiants, dont j’ai beaucoup aimé le dernier recueil) ni d’incongruités narratives ou lexicales dans le choc des mots ou des phrases comme chez Judy Quinn, Benoît Jutras et François Guerrette (pour lesquels j’ai aussi la plus grande admiration).

    Mais un accompagnement constant du phrasé par la pensée, de la prosodie ou de la tonalité musicale de la langue, du souffle, de la respiration verbale par la méditation qu’elle soulève depuis les profondeurs les plus secrètes de l’âme ou de l’esprit. Le poème n’est pas qu’un corps sonore : c’est un esprit qui vibre, une conscience qui tangue, résonne et réverbère longtemps même après la lecture…

    Les phrases sont des veines et des nerfs dans lesquels coulent et bruissent les pensées sous-cutanées qui nous habitent au plus profond… et qui ne ressortent qu’à la faveur de cette vivisection que le poème et le roman opèrent pour les mettre en lumière et les partager avec tous… même si peu de lecteurs y sont réceptifs.

    Pas d’intellectualisme dans cette façon de voir les choses : langue et pensée sont pour moi consubstantielles, comme l’œil et la vision, la main et le toucher, l’oreille et l’ouïe, les poumons et la respiration… L’une est l’organe dont l’autre est la fonction : il n’y a pas de gratuité dans le rythme ou l’ampleur des phrases, qui ne relèvent pas de l’ornementation, rhétorique, stylistique, oratoire ou autre, mais d’une nécessité interne : une façon d’être, de souffler, sous l’inspiration de ce qui est, de ce qu’on ressent, de ce qui nous passe par l’esprit, comme par tout le corps en même temps.

    Pas d’hermétisme, donc, de fermeture sur soi de la parole ou de l’écriture : j’écris à mots ouverts, en phrases déployées large, en éventail, où l’on peut tout voir si on ouvre l’œil, ouvre les oreilles, un peu son cœur et son esprit.

    Je te suis reconnaissant de l’avoir compris et ressenti… Tu parles de fable et d’épopée, de la dimension mythique d’un tel récit : tu touches là l’essentiel d’un livre comme Port de terre ou L’état sauvage. C’est un réenfantement du monde, une révirginisation de la vie, qu’on retrempe dans la genèse de la langue et de la forêt, une régénération de l’esprit et de la nature, de l’homme et des dieux, des bêtes et des plantes comme de la parole et de la pensée… dans la sauvagerie première d’où ils viennent, où je les replonge avant qu’ils meurent de vieillesse, de dessèchement, d’inanité.

    Tu t’es mis au diapason d’un tel projet, que je reconnais aussi dans tes propres livres… Je t’en suis très reconnaissant : ta réflexion aura poussé la mienne un peu plus loin… où elle n’est plus une réflexion mais un poème, une image, une musique. Comme elle l’est tout entière dans ces deux récits… et dans l’entretien que Gérald a publié dans Parlons de nuit : fureur et poésie… titre que je pourrais donner à chacun de mes livres.

    Avec mon amitié,

    Pierre

    J'aime

  2. Quel merveilleux texte de Pierre Ouellet. Cet auteur me touche et je souhaite que tu goûtes la reconnaissance qu’il te donne.
    Mais…
    Me retrouver dans une forêt, si belle soit-elle, dont chacun de ses arbres, chacune de ses fleurs est d’une espèce totalement inconnue ou difficilement connaissable du moins pour l’explorateur novice que je suis, c’est une aventure qui ne s’apprécie pas sans guide expérimenté. Un peu comme au cinéma dans le temps avec les films «Pour tous» et les films «18 ans+»…
    Cette poésie, dans mon cas du moins, exigerait que tu me serves d’interprète bienveillant. Le plaisir en serait doublé j’en suis certain car je ne doute pas un instant de sa beauté.

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