Gérald Gaudet : Parlons de nuit, de fureur et de poésie : Entretiens sur la lecture et la création littéraire : Nota Bene : Collection Palabres : 2021

Je peine à ne pas dire immédiatement ce que je pense, à savoir que Gérald Gaudet est un sage-homme. Je ne filerai pas la métaphore longuement. On aura compris de toute évidence que notre homme met en lumière le travail des autres, qu’il assiste et participe activement à la naissance de leur parole. Il la recueille et l’offre en partage à ses lecteurs. En ce qu’il fait circuler la parole vivante, il contribue à l’épanouissement de notre littérature. Il se fait révélateur des œuvres de nos contemporains. Nous lui en sommes reconnaissants.

Les créateurs et créatrices qu’il rencontre occupent chacun et chacune à sa manière l’espace littéraire. C’est dire qu’ils sont distincts, différents les uns des autres. Cependant, ils ont en commun d’être nos contemporains. Certes, ils n’appartiennent pas tous à la même génération. Gaudet a su donner la parole à des cadets, à des moins jeunes, mais aussi à des doyens et des doyennes. L’âge moyen de ces créateurs est de cinquante-deux ans.

Les écrivains dont il recueille les propos sont en grande majorité des poètes. Parmi ceux-là, quelques-uns sont également romanciers ou essayistes, parfois les deux. Un seul créateur parmi les dix-huit artistes interrogés n’est pas écrivain. Il s’agit du cinéaste Yan Giroux. Il est vrai cependant que son travail est en lien direct avec la littérature, puisqu’il a co-scénarisé et réalisé un long métrage sur le poète Yves Boisvert. Ceux qui se sont pliés à l’exercice de l’entretien sont tous vivants, à l’exception de celui-là, l’auteur des Chaouins.

On pensera que cet ouvrage constitue un florilège. Qu’il va un peu dans toutes les directions, puisque rien d’emblée ne semble relier les écrivains de la fureur aux poètes de la nuit. Une Martine Audet, poète de l’intériorité, ne se consume pas dans l’acte d’écrire de la même manière qu’une écrivaine trash. Or je crois être en mesure d’affirmer que des lignes de force traversent ce recueil d’entretiens, comme autant de fils d’un ensemble de pensées plus ou moins communes, tressés différemment chez les uns et les autres : ce sont en quelque sorte des relais passant des aînés aux plus jeunes, des héritages aussi légués par les défunts fondateurs (entre autres, Rimbaud, Artaud, Anne Hébert, Saint-Denys Garneau), esthétiques et conceptions de l’art que s’échangent et partagent également des auteurs nés sous la même étoile, à la même époque.  France Théoret, dans ce que j’appellerais les marges de la marge — tous ces créateurs poussant leur aventure dans des voies singulières — « retrouve des problématiques générales, qui sont inscrites là au nœud des générations ». Il y aurait donc un ensemble de positions plus ou moins partagées au sein de ce qui, dans un sens nullement péjoratif, constitue de véritables lieux communs.

Mis à part leur participation au projet de Gaudet, qu’ont donc plus précisément en commun Martine Audet, Joséphine Bacon, Marjolaine Beauchamp, Victor-Lévy Beaulieu, Yves Boisvert, Dany Boudreault, Jonathan Charrette, Jean-Marc Desgent, Yan Giroux, François Guerrette, Benoît Jutras, Kevin Lambert, Pierre Ouellet, Chloé Savoir-Bernard, France Théoret, Élise Turcotte, Laurence Veilleux et Maude Veilleux ?

J’aimerais d’abord attirer l’attention sur le fait que certains entretiens sont conduits au « vous ».  Il s’agit de ceux accordés par Victor-Lévy Beaulieu, Pierre Ouellet et Joséphine Bacon. Il se pourrait que ce « vous » résulte d’une distance physique, l’entretien se serait déroulé avec eux sur le mode de la correspondance, par lettres, et donc au moyen de l’écriture. Chose certaine, dans le cas de l’entretien accordé par Pierre Ouellet, telle est l’impression que donne sa prose. L’écrivain est extrêmement doué, on le sait. Il se pourrait qu’à l’oral, il parvienne à s’exprimer avec autant de brio qu’à l’écrit. En fait, si ce que nous lisons est ici de l’ordre de la parole, il y a franchement lieu d’être ébloui par tant de maîtrise, tant de profondeur, manifestées si spontanément. Du reste, l’ensemble de l’œuvre de cet écrivain, du moins pour ce que j’en connais, génère un certain émerveillement, dont le lecteur doit cependant payer le prix, dans le bon sens du terme, car ce que Ouellet dit ou écrit — je ne saurais trancher ici, est-ce dit ou écrit ? — se gagne et se mérite. Le lecteur doit y mettre du sien.

Quoi qu’il en soit, aux rapprochements, filiations que l’auteur met en évidence, s’ajoutent donc deux catégories de créateurs : ceux que l’auteur vouvoie et ceux qu’il tutoie. La posture de Gaudet dans un cas comme dans l’autre influe-t-elle sur celle du lecteur ? En d’autres termes, ce dernier croira-t-il, par exemple, que les membres du trio vouvoyé sont plus respectables, plus importants que les quinze autres créateurs ? Qu’ils méritent plus d’égards, un surcroît de pompes ? Je ne le pense pas. Si le « tu » implique une proximité plus grande, voire une familiarité, la camaraderie n’en est pas moins présente lorsque Gaudet interroge les Beaulieu, Ouellet et Bacon. Il ne les connaît peut-être pas intimement, mais il parvient à les rapprocher du lecteur. Ces écrivains autant que les autres s’ouvrent à lui, lui confient non pas leur jardin secret, mais leur poétique et leur vision du monde. Son approche avec eux est toute aussi conviviale. La main de Gaudet est une main tendue. Une fois ouvertes, les portes qu’il ouvre donnent accès à la fameuse chambre à soi de chaque créateur, à son cabinet de travail, dans le cas de Jonathan Charrette plutôt à un atelier.

Gérald Gaudet opère des regroupements. Son ouvrage est composé de quatre grandes parties. Dans chacune, il répartit différents auteurs (le scénariste est également auteur). Beaulieu, Maude Veilleux, Marjolaine Beauchamp et Kevin Lambert témoignent de la puissance de la lecture (c’est le titre de la section qui les réunit). Je dirai tantôt que d’autres traits les relient également aux écrivains que nous fait découvrir ou redécouvrir Gaudet dans le reste du volume. France Théoret, Chloé Savoir-Bernard, Laurence Veilleux, Élise Turcotte et Dany Boudreault sont ensuite apparentés. Qui est ici assemblé, mais aussi ailleurs dans l’ouvrage, ne se ressemble pas forcément. Disons que dans cette seconde section ce sont des poètes. Le titre du recueil est Parlons de nuit, de fureur et de poésie. Découvre-t-on beaucoup de fureur chez France Théoret ? Sa révolte est celle d’une intellectuelle qui pense, qui analyse. Elle écrit : « Je désire que l’écriture me permette d’étudier des phénomènes qui me troublent, oui, qui m’interrogent au plus pressant. » Son « grand rêve, c’est d’essayer de dire les choses une par une : un désir de rationalité. » Gérald Gaudet termine l’introduction à son recueil d’entretiens en écrivant que la littérature « peut rivaliser avec les autres domaines du savoir, se faire totalisante, et constituer à n’en pas douter, selon un beau mot de France Théoret, ‘‘la science exacte de l’être’’. » Notons que de son côté, Beaulieu s’intéresse à Proust, pour qui il s’agissait de trouver « la loi générale des choses. »

Cela étant, Théoret confesse : « Le langage ne me vient pas calmement. » Elle parlera également de son écriture en disant qu’elle l’a déjà « conçue telle une charge violente », qu’elle était alors « l’expression de la révolte. » Ces paroles datent de l’année 1985. Nous les lisons aujourd’hui. Il ne s’agit pas de savoir si elles ont vieilli, si l’auteure a changé d’avis à leur sujet. Encore moins s’agit-il de remettre en question le classement de Gaudet. Il doit ordonner ses entretiens à partir de ses propres critères. Par contre, ce qu’en tant que lecteur je retiens en lisant cet ouvrage, c’est son étonnante cohérence, pour ne pas dire une certaine cohésion dans la disparité de l’ensemble. Ainsi puis-je trouver dans le discours de la doyenne des préoccupations auxquelles font écho, me semble-t-il, celles d’une Marjolaine Beauchamp pour qui « parler vrai » consiste à se faire entendre surtout par des gens qui n’entendent rien à la littérature, qui n’appartiennent pas à l’élite culturelle, qui appartiennent à des milieux défavorisés : « Et je veux vraiment que les filles à côté de chez moi, puis mes oncles et mes tantes, même s’ils ne comprennent pas tout le temps la trépidation du poème, puissent reconnaître les mots. » Dany Boudreault, dans une autre section de l’ouvrage, évoquera la fascination qu’exerce sur certains jeunes auteurs Josée Hivon, « la femme la plus dangereuse du Québec ». Il écrit : « Je pense qu’elle se méfiait de l’anormalité qui devenait la norme. Elle était toujours en avance. Il y a aujourd’hui beaucoup de récupération. À l’université, notamment. Je dis : ‘‘Allez lire dans les tavernes, il y a des Ginette …’’ Elle s’adressait aux gens du red light, elle écrivait pour Lyne, pour Ginette. Elle n’écrivait pas sur le milieu poétique universitaire. »  

De son côté, France Théoret dit justement qu’elle a « écrit à propos de gens qui n’ont pas la parole dans la société ». Comme plusieurs autres auteurs interrogés, elle vient « d’un milieu où il n’y avait pas de livres. »

Cette relative pauvreté, ailleurs plutôt accentuée, n’est pas sans entretenir un certain rapport avec le langage. Le pauvre peut vouloir en venir à parler comme on écrit (il est question d’une fascination chez la petite fille que fut Théoret, fascination exercée par la beauté, la maîtrise manifestées par les phrases lues dans les livres), il peut, tout au contraire — comme le « nègre » chez Césaire revendique sa « négritude » — choisir d’exhiber sa condition d’humilié en brandissant l’étendard de son parler tout croche. Beaulieu a ce troublant constat : « Le statut de l’écriture québécoise, c’est celui de la pauvreté … ». L’écrivain s’est rendu compte « qu’avec la laideur, la pauvreté, le blasphème et l’ignorance, il était possible de faire de la beauté. »  C’est ce qu’auront également compris les poètes de l’underground, ceux entre autres qui auront publié aux Éditions de l’Écrou. Gaudet dans sa présentation d’une des représentantes de ce « mouvement » écrit : « La poésie de Maude Veilleux se fait directe, crue, brutale. Elle dit exactement la misère — morale, sexuelle, économique — qu’elle ressentait lorsqu’elle vivait en Beauce en la détaillant sans faire de concession. »

La troisième partie du livre est consacrée aux « Grandes batailles ». S’y retrouvent les Yves Boisvert, Yan Giroux (le cinéaste), Jean-Marc Desgents, François Guerrette et le savoureux chevalier qu’est Jonathan Charrette. L’on a précédemment rencontré des écrivains intenses, je pense à Beaulieu (« Je n’écris qu’enragé. » : « Écrire, ce n’est même que cela : une intensité poussée à bout … »), je pense également à Kevin Lambert, dont la vive intelligence analytique, je pèse mes mots, s’allie à une force expressive tout aussi impressionnante ; dans cette troisième partie, on fait la rencontre de Jonathan Charette. Ce dernier est poète. On jurerait cependant qu’il est sorti tout droit de la cuisse de VLB. Même si le désir et les champs d’intérêt du poète diffèrent de ceux de Victor-Lévy Beaulieu, une même fureur les anime tous deux. Ce sont des écrivains du feu, « de l’intensité poussée à bout ». Gaudet constate que ce jeune poète se situe en quelque sorte dans la marge de la marge : il « se situe un peu à part dans le paysage poétique actuel. Certes, il rejoint dans sa fureur créatrice Jean-Marc Desgent ou encore François Guerrette pour ne nommer que ceux-là, proches tout comme lui de l’intensité des Vanier, Rimbaud, Bataille, Artaud, Lautréamont, Nietzsche par exemple. Mais l’extrême vitalité qui donne à cette poésie son souffle et sa force transfigurante s’éloigne surtout de l’atmosphère dépressive de notre époque tant elle met tout en branle pour que se vive un ‘‘ravissement à perpétuité’’. » On ne saurait mieux dire. Beaulieu confiait à Gaudet que « Ce qui a toujours sauvé l’homme, c’est sa curiosité. » Cette curiosité est à l’œuvre chez Charette : « C’est une curiosité extrême qui m’incite à vivre pleinement ! ». Tout comme Kevin Lambert, Charette impressionne par sa culture. Il s’agit dans les deux cas de culture vivante, qui aide à se confronter à la réalité, à s’y engager, à l’affronter. Charette en mène large. Il dévore les livres. Se passionne pour la musique et les arts. Nous parlions plutôt de pauvreté. Il déclare souhaiter « souligner la noblesse profonde des êtres déchus ». Si comme l’enfant du célèbre poème de Saint-Denys Garneau (poème dont il est fait mention chez plus d’un, par exemple, chez Laurence Veilleux : « Pour moi, la littérature doit être un lieu de liberté où il est possible de jouer, à la manière des enfants chez Garneau, avec les paramètres de nos histoires, en les déplaçant comme autant depetits cubes de bois … »), Charette se place « en opposition avec la parole officielle », sa parole, comme le souligne Gaudet, se rapproche « du sauvage », des « forces primitives ». Néanmoins, malgré une réelle fascination pour le sordide et « le corps torturé », pour cette douleur à laquelle une Élise Turcotte tente de donner une forme, le poète ne manifeste pas le sale en salissant son discours. Sa parole est crue. Elle diffère cependant de celle des écrivains trash. Il torture la langue à sa manière. Élise Turcotte « pense que la poésie est sauvage et concrète. ». Charette me semble être de cet avis. Ce que je retiens surtout de sa posture, c’est qu’elle est droite, tonifiante, roborative, conquérante et joyeuse.

De la joie, nous en retrouverons aussi chez deux écrivaines réunies dans la seconde section de l’ouvrage. Élise Turcotte et Chloé Savoie-Bernard. La première a beau dire des choses graves, inscrire sa poésie dans une certaine forme d’action politique — à tout le moins peut-on parler d’une conscience agissante dans et par l’écriture — elle connaît l’art de répandre une certaine joie au moyen d’une écriture inventive, toujours alerte. Elle amalgame gravité et légèreté. Je la cite : « Quand on écrit, on écrit avec des fantômes, sur des fantômes, à propos des fantômes et à partir du fantôme qu’on a été plus jeune. » Ouellet parlera plus loin « des voix perdues avec lesquelles chacun écrit ». Voilà pour la gravité.

La légèreté se trouverait dans sa manière de désobéir « aux formes littéraires figées ». « Pour moi, dit-elle, la littérature doit être un lieu de liberté où il est possible de jouer, à la manière des enfants chez Garneau, avec les paramètres de nos histoires, en les déplaçant comme autant de petits cubes de bois … » Qui lit un recueil comme La forme du jour s’étonne de découvrir une fantaisie aussi grave, car il s’agit pour la poète de « donner du sens au monde […] en donnant une forme à la douleur ».

Tout comme Élise Turcotte, Chloé Savoie-Bernard croit « beaucoup au pouvoir de nommer la souffrance. » Pour elle aussi, la « littérature, c’est ce qui […] permet de donner un sens. » La jeune autrice aborde le thème du corps. Son propos est grave. Il y est question de destruction. Elle écrit « de façon fulgurante […] Comme une mystique ! » En maints passages de l’entretien, Gaudet indique entre parenthèses que l’autrice rigole, que ce qu’elle dit l’amuse, la fait rire. Ce rire me fait un peu songer à notre ami Charette, qui rit peut-être moins au cours de l’entretien, mais dont tout le propos et la manière de l’énoncer se font sous le signe de la joie. Chez elle aussi, la pratique repose sur de vastes connaissances. Elle se dit « obsédée par le rapport au savoir. » Elle partage avec de nombreux autres les mêmes grands précurseurs, les Anne Hébert, Garneau, Nicole Brossard et même Josée Yvon, ce qui dans ce dernier cas nous ramène du côté d’une Maude Veilleux et d’une Marjolaine Beauchamp.

Cela dit, quelque chose fait problème dans l’univers de Savoie-Bernard, il s’agit de la violence et de la destruction. Tout ne va pas de soi. Cependant, il y a dans la fraîcheur de la voix de cette femme quelque chose de réjouissant. Elle et d’autres écrivains du recueil encore dans la vingtaine, un Kevin Lambert, une Laurence Veilleux, nous permettent de croire que notre littérature n’a pas encore dit son dernier mot, que la suite est prometteuse. Malherbe a écrit ce vers : « Et les fruits passeront la promesse des fleurs ». À en juger par les propos de la relève, on peut s’attendre à de prochaines merveilles. C’est du moins ce que je me dis quand je lis l’entretien accordé à Gaudet par Laurence Veilleux, quand j’entends son rire, quand je découvre son  sérieux et sa fantaisie : « La poésie est aussi difficile à attraper qu’un petit lièvre qui bondit (rires). C’est un lieu où être libre. Écrire c’est réussir à habiter ce lieu. »

Une autre des lignes de force du recueil, des « problématiques générales », dirait France Théoret, propres à ces écrivains, qu’elle soit ou non explicitée, me paraît être celle de « la main tendue ». Au sujet de François Guerrette, le présentateur précise qu’il est « ce poète fraternel et fervent […] qui tend la main. » Martine Audet affirme « que l’écriture est une solitude remplie de rencontres ». Parlant d’un de ses recueils, elle dit qu’elle s’adressait en l’écrivant « au cœur devant sa propre mort, devant l’absence, le vide. C’était aussi une façon de tendre la main, pour reprendre une idée de Celan quand il parlait du poème. » Tout dans les propos d’un Charette, dans son ouverture aux autres manifeste ce souci de la main tendue. Un Jutras considère qu’« il faut éviter de perdre le contact avec le lecteur. » Parlant de l’amour fou, de l’élévation, Dany Boudreault met fin à son entretien en ces termes : « La curiosité, c’est aussi une forme d’amour. C’est une forme de main tendue. » L’engagement d’une France Théoret, celui d’un Yves Boisvert, l’ardeur que mettent une Maude Veilleux et une Marjolaine Beauchamp à parler vrai des exclus et aux exclus eux-mêmes, tout cela à mon sens participe de ces mains tendues que sont certains poèmes et, dans les meilleurs cas, toutes les autres formes d’art.

À la préoccupation du politique s’ajoute un autre trait partagé par les dix-huit créateurs réunis ici. C’est celui de la minorisation. L’écrivain volontairement s’écarte, se tient à l’écart dans son refus du refus généralisé que lui renvoie la société. Il revendique, dans la révolte, son exclusion. Ce mouvement, d’un retrait qui s’avance dans la direction opposée à ce que certains appellent le discours officiel, se rencontre chez plus d’un. Yan Giroux dans son film sur Boisvert (À tous ceux qui ne me lisent pas) a réalisé, selon son propre aveu, « un hommage aux artistes de la marge. » Il me semble que les entretiens menés par Gaudet constituent également une manière d’hommage aux artistes de la marge. Parmi ces derniers, il y a ceux et celles qui, comme Lambert et Boudreault témoignent des réalités trans et homosexuelles. Je cite ce dernier : « C’était tellement évident que j’avais une différence. Je n’ai aucun doute sur mon genre […]. Je me reconnais comme un homme cisgenre, malgré le poids historique que ça représente. Mais je me considère néanmoins comme un existentialiste non binaire. » Kevin Lambert, en parlant du « regard gai » dit qu’il « est notamment relatif au fait de ne pas voir son désir dans la majorité des œuvres, et même dans le monde en général (en politique, dans les médias, dans les champs du savoir, etc.). Ça s’accompagne de sentiments d’inadéquation et de solitude, avec des manières de vivre aussi qui découlent de ces écarts premiers. On sent qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui sont comme nous. On peut vivre un désir immense sans qu’il n’y ait personne pour en répondre; on peut se sentir indésirable, de trop. Ça touche aussi le stigmate. C’est souvent une identité qu’on nous colle de l’extérieur avant qu’on puisse la nommer soi-même. »

J’aime lire chez Lambert une ouverture à d’autres marges, elles-mêmes en marge de la marge. « On peut lire : Depuis tout à l’heure, gai, lesbienne, trans, queer, etc., sont dans mon discours presque indifférenciés. L’apprentissage de la culture queer nous montre aussi à placer des nuances entre ces étiquettes, à distinguer des cultures particulières et parfois étanches, qui ont néanmoins comme point commun de ne pas appartenir à l’ordre dominant straight et d’être opprimées, de manières différentes, en raison de la sexualité et du genre. Reste que pour moi, penser une culture gaie sans rapport avec la culture lesbienne ou la culture trans est ennuyeux, incomplet. La première fait d’ailleurs de l’ombre aux autres parfois. »

Lambert et Boudreault disent encore bien des choses. Dans leur discours, nous retrouvons plusieurs des lignes de forces déjà mentionnées, dont celle de la pauvreté (chez Boudreault), du sacré, du corps évidemment, de la beauté, de la laideur, du fait que, selon Lambert, le « texte n’a pas à imposer de morale » (conviction qu’il partage avec la plupart des auteurs et autrices du recueil), de la littérature bien entendu. L’écriture, pour Boudreault encore une fois est une « main tendue », elle consiste en « une certaine quête d’absolu, un accès à l’absolu, un éveil, une curiosité, un désir de brûler. » Cette intensité, il va sans dire que Lambert la partage.

Il la partage aussi avec Jean-Marc Desgent et François Guerrette, réunis tous deux dans la section consacrée aux « Grandes batailles ». Au sujet de l’écriture du premier, Gaudet, soulignant ses rapports avec celle des poètes des années 1970, affirme qu’elle est « exigeante, matérielle », elle « travaille à la fois dans l’émotion et la pensée ». Et Desgent, parlant d’une illusion, manifeste le désir de donner « à la poésie la place et le caractère sacré qu’elle a toujours eus dans la société traditionnelle ».

La pauvreté dont il a déjà été fait mention ici à plusieurs reprises se retrouve aussi dans les origines de Desgent. L’auteur de Vingtièmes siècles raconte qu’il s’est « posé beaucoup de questions sur le langage poétique et [qu’il s’est] rappelé [qu’il venait] de l’un des quartiers les plus pauvres de Montréal. » Ses réflexions l’ont conduit à « mal parler ». Gaudet constate : « Pas de belles phrases tranquilles alors, bien léchées, pleines d’harmonies, plutôt de la violence dans le rythme, des phrases brisées … comme si effectivement dans certains cas tu ne savais pas écrire. » Et Desgent de préciser qu’avec cette mauvaise langue, il avait voulu (l’entretien est daté de 2006) « retrouver dans l’écriture poétique la beauté de ce [qu’il entendait] à travers une langue qui, elle, n’était pas belle. » Avant de passer la parole à François Guerrette, dont le sens de la formule est inventif et, pourrait-on dire, charmant de naturel, je reviens sur une méfiance commune à tous les auteurs du recueil, Desgent tout comme ces derniers croit qu’il convient « d’être à l’écart » de la culture « imposée », de celle que nous enfoncent dans le crâne les médias, la publicité, la société en général. De même qu’un Lambert déclare que « Le texte n’a pas à imposer de morale », Desgent refuse d’« arriver avec une vérité » : « … je n’ai jamais voulu choisir de propositions : parce que j’aurais à ce moment choisi une morale. » Nos écrivains s’inscrivent, je reprends ici les mots de Benoît Jutras, « contre le système de significations figées et prédéfinies. » Il faut, dit-il encore, « que les vers soient des veines remplies de boue, des corps complets en soi, des armes contre le sens commun. »

Ouellet aborde également cette question, celle du « sens commun ». Il dit (ou écrit) : « Le discours public a à voir avec le « sens commun », la parole poétique avec le « souffle choral », cet air qu’on partage, non pas à l’identique, mais chacun selon son ton, sa couleur, son style, comme dans un chœur où tous les registres se mêlent et s’entrelacent. »

François Guerrette, pour sa part, est de la lignée d’un Beaulieu. C’est du moins ce qu’affirme Gaudet, en raison du feu, du tonnerre, de la fureur qui se rencontrent chez l’auteur de Constellation des grands brûlés. Celui qui dit se reposer « dans ce qui flambe », me paraît être un supplicié souriant et fort sympathique. Bien humblement, il avoue ne pas vraiment savoir tout à fait ce qu’il écrit. Jutras fait écho à de tels propos. Il dit : « On ne sait pas tout à fait ce qu’on fait, et le « tout à fait » est important ».

Comme avec cette idée toujours d’une main tendue, Guerrette parle de « faire don de quelque chose ». Sa conception du livre donne à réfléchir : « Je pense qu’écrire de la poésie, dans la durée, est une recherche, pas une maîtrise, encore moins une trouvaille. Je ne me retrouve pas dans mon œuvre comme dans une maison faite pour moi. Au contraire : ça résiste, c’est violent. Parfois, par erreur, par accident, un livre émerge de cette violence-là, c’est-à-dire de ce qui est précisément toujours en train de fuir, de résister. Le livre, lui, n’est qu’une illusion, un petit drapeau agité dans le monde du bruit pour signaler que quelque chose se passe bel et bien là-dessous, quelque chose d’interminable que le livre fait semblant de fixer. » Élise Turcotte le rejoint, qui déclare quelque chose de bien similaire : « Ces choses qui tombent de notre pensée, et que l’on nomme des livres … »

Pour finir, ou presque, poète de la nuit, tout comme Jutras qui dans son entretien et son œuvre parle de l’outrenuit, Pierre Ouellet dans le chapitre intitulé « La manière noire » n’en finit pas de nous éblouir, tant ses propos sur la nuit et la littérature ont de quoi nous éclairer, mais à sa manière, laquelle semble dévoiler ce qu’elle voile tout en voilant ce qu’elle dévoile.

Je ne résumerai pas ce que dit Ouellet. En serais-je capable ? Dans l’introduction à leur entretien, Gaudet ne manque pas de préciser qu’il est un poète exigeant. Je me bornerai à indiquer que l’entretien qu’il accorde à Gaudet offre une excellente introduction à son travail. Ouellet retrace son itinéraire. En poésie, sa poésie fait place à la méditation, mais « le bruit et la fureur » que fait entendre notre monde ne manquent pas de le happer. Dans Hères, migrant, il braque son regard sur les déchirures de l’humanité. S’il écrit, ce n’est pas tant pour produire des livres, mais bien plutôt pour « créer des mondes. Des mondes d’images, de paroles et de pensées qui suppléent à notre peu de réalité. Le réel nous manque : on le désire, y aspire, en manifeste le plus urgent besoin à chaque instant … pour se sentir être à part entière. »

Il rappelle qu’aux « forces mortifères qui nous assaillent de tous les bords », s’ajoute celles « du côté sombre [de notre] personne, d’où viennent les coups les plus durs et les plus bas. L’arc et la lyre, voilà les armes du poète, dit Héraclite : c’est la ‘‘corde tendue’’ qu’ils ont en commun qui permet de projeter dans l’air la flèche et la note qui atteignent la cible du même élan, le fil à haute tension qui contient l’énergie propre au lancement du chant le plus apaisant comme du dard le plus tranchant. »

Pierre Ouellet est non seulement poète, il est également romancier. Il écrit ce qu’il appelle des polars métaphysiques. Son écriture me fait penser à ce qu’il dit au sujet de la forêt. Je rappelle qu’il vient tout juste de faire paraître un fort roman intitulé L’enfant sauvage. L’entretien fait mention de ce roman et du sacré qui selon Ouellet est « une façon de tout dire, de défier les interdits, comme le font les dieux eux-mêmes, qui savent déchirer le voile du Temple au même titre que le poète déchiquette celui de la langue et que le peintre dilacère la toile qu’il est censé peindre … parce que c’est là, dans la déchirure, entre les lambeaux, que le secret réside, d’où le sacré surgit au jour, même si c’est sous la forme d’une nuit sans fin prête à nous engloutir. »

Donc, je disais, l’écriture de Ouellet ressemble à la forêt. Ouellet parle de l’organum : « un instrument de musique qui permet de jouer de manière polyphonique sur plusieurs claviers et pédaliers, telles les grandes orgues des cathédrales. »

Et de la forêt, organum, il dit : « C’est ce qu’on entend dans les forêts, ces grands instruments à vent qui sont un orchestre en soi, où tous les souffles — des bêtes, des plantes, du ciel, des eaux et de la terre — s’accordent et s’assortissent … »

Cet entretien, comme les précédents, conduit aux œuvres. L’état sauvage est sur ma table de travail.

Plusieurs auteurs ont abordé la question du sacré. Gérald Gaudet clôt son grand livre en tendant la main à Joséphine Bacon. Après la polyphonie de Ouellet, vient la douce et murmurante mélodie de la poète innue. En exergue, un poème tout simple : « Ma vieillesse me parle / Mes jambes avancent vers la terre / Je ne trébuche pas / Lentement je fais le tour du lac / Une truite grise me dévisage / Elle sait que mon apprentissage / Émeut mon âme / À mon tour, je deviens une aînée / J’attends ta visite pour te raconter / Une histoire qui demeure / Dans les mémoires »

Gérald Gaudet raconte une petite anecdote qui en dit beaucoup sur le rayonnement de cette poète : « Une femme vient vers nous », c’est le titre de ce dernier entretien. L’accueil qui est réservé à cette femme est chaleureux. En 2018, au « Festival international de la poésie de Trois-Rivières : on a accueilli Joséphine Bacon telle une rock star ».

Si Gaudet, comme je l’ai écrit au début de cette chronique, est un sage-homme, Bacon est une sage-femme, elle fait renaître en nous la petite fleur de notre toundra intérieure, fleur que l’on aurait pu craindre à jamais enfouie. Il faut croire que la parole toute simple de la poète, comme la veilleuse que Martine Audet emprunte à Juarroz, garde «la petite lumière en soi que beaucoup voudraient voir s’éteindre. »

À la question : qu’est-ce qu’un poème ? Bacon répond tout simplement.

« C’est des mots, des images qui racontent. Ce sont des paroles qui disent que tu es fière, triste ou joyeuse avec des mots très simples, que tu comprends et que les autres comprennent aussi. Ce sont des moments intimes où l’on se retourne dans son âme pour écrire. »

Terminer notre lecture en présence de Joséphine Bacon, c’est le dernier cadeau que nous offre le concepteur de cette série d’entretiens.

Je referme cet ouvrage en me disant que jamais je n’ai autant aimé mes contemporains.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

8 commentaires sur « Gérald Gaudet : Parlons de nuit, de fureur et de poésie : Entretiens sur la lecture et la création littéraire : Nota Bene : Collection Palabres : 2021 »

  1. Jean-Marc, je ne partage pas n’importe quoi avec n’importe qui. Nous parlons de littérature, ce n’est pas rien. Je lis ce qu’ont à dire les contemporains réunis par notre ami Gaudet et j’en parle à des gens comme toi, qui m’apprennent aussi bien des choses. À toi, je dois, par exemple, des « fluctuations » dans ma propre poésie. Nous avons tous notre voix, mais quand je lis ce que tu écris il m’en reste quelque chose qui finit par se déposer dans mon écriture. Si à travers mes broussailles, on finit par entendre quelque chose comme un discret chant d’oiseau, eh bien! il y a là assurément quelque chose de toi.

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  2. Tellement passionnant de redécouvrir la richesse infinie de la poésie, le regard profond de nos poètes sur plusieurs des enjeux clés de notre existence auxquels tu nous facilites l’accès par tes écrits

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  3. Les entretiens de Gérald Gaudet m’ont boulversé. J’adore la poésie, mais je n’ai pas le privilège d’être publié. Quelque chose me manque. Mon intention première n’était pas de parler de moi. J’ai fait part à Gérald Gaudet de mon appréciation de son livre. Pour moi, il s’agit d’un livre Bible.

    Daniel, je garderai aussi l’analyse que tu as fait de parlons de nuit, de fureur et de posie. » J’en ai fait une copie pour relire une deuxième fois plus profondément. Félicitations, Daniel, pour cet immense travail d’analyse, pour votre générosité et le respect de la poésie.

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