Michel Leclerc : Une brûlante inquiétude : Poésie : Éditions du Noroît : 2020

Tout lecteur de poèmes en conviendra, la variété en matière de poésie est étonnante. S’agissant de poètes qui ont véritablement trouvé leur voix, c’est le cas chez Leclerc, il semblerait que chacun, tout naturellement, je veux dire en vertu de son propre cheminement, soit enfin parvenu à un certain degré de singularité.

Ainsi y a-t-il des poètes quasi insouciants, heureux, qui vont et viennent en toute liberté à la ville comme à la campagne. Les premiers déambulent dans les allées d’un grand parc urbain, observent les passants, les passantes, les enfants qui l’été se rafraîchissent dans les jets d’eau, qui l’hiver patinent sur les étangs. Ces poètes savent aussi se montrer sensibles à la nature. Le ciel au-dessus de leur tête, les pigeons qui en descendent, les écureuils qui y remontent leur fournissent matière à écriture.

Les seconds nous invitent à les suivre sur des sentiers moins balisés, qu’ils quittent à l’occasion pour s’aventurer plus avant dans la forêt. Un ours pourrait surgir, un cerf apparaître. Ils gravissent la montagne et offrent à notre vue un paysage panoramique. Ils descendent ensuite jusqu’au lac et alors un héron ou des frétillements de poissons à la surface de l’eau font leurs délices.

D’autres plus casaniers cogitent soit devant l’écran de leur ordinateur, leurs doigts alors se promenant sur le clavier, ou se penchent au-dessus d’une feuille blanche, leur main trempant quasiment la plume dans un encrier. Poètes modernes ou adeptes du silence, ils décrivent une tasse de thé ou de café, sirotent lentement cette boisson, commentent le monde tel qu’il apparaît vu au travers d’une fenêtre, jardin ou non de givre, avec ses promeneurs sur le trottoir d’en face ou des enfants jouant dans la ruelle arrière. Leurs poèmes, inspirés par une balade en nature ou au centre-ville n’excluent bien entendu pas les avenues plus intimes de l’introspection ou celles plus politisées de la réflexion sociétale.

Cette entrée en matière, qu’on voudra bien me pardonner, chargée de truismes, trop légère, destinée surtout à présenter notre poète en montrant tout ce qu’il n’est pas, doit maintenant lui céder le pas.

Fait-il partie du groupe des sédentaires « assis » confortablement, au sens quasi rimbaldien du terme ? Est-il l’heureux randonneur à l’affut du moindre grouillement animal sous les feuillages ? Ou encore un poète citadin inspectant à pied d’oeuvre les moindres dédales de sa ville et du monde contemporain ?

Assurément Leclerc est un marcheur, mais d’une tout autre trempe, j’allais dire d’un tout autre monde. Je veux montrer quelle sorte de marcheur il est, mais autant le dire maintenant, mes mots ne suffiront pas à la tâche. On me comprendra, mais ce ne sera pas encore tout à fait ça, je le crains.

Tel le célèbre marcheur de Giacometti, Michel Leclerc est de ceux qui avancent lentement, dans un espace qui est celui du réel, du monde réel, non pas tant concret, ou tel qu’il se déploie sous nos yeux, mais tel que du moins il se présente symboliquement à qui le pense en toute lucidité, à qui pense notre monde au point où le monde en est actuellement, c’est-à-dire finalement, et presque de tout temps, en ce point où sonne l’heure imprécise de l’après. Le poète se rend, ou plutôt est désormais parvenu au bout de ce monde de l’après-monde, là où déjà se fait connaître la fin de tout, ainsi qu’elle se termine dans l’après d’une mort universelle, car « il est trop tard », l’apocalypse est derrière nous et devant nous il n’y a plus rien.

Ces choses sont dites de manière maladroite. Je n’y changerai cependant pas un seul mot, préférant, pour éclairer toute cette obscurité, laisser la parole au poète lui-même. Sa voix saura mieux dire où le poème l’a enfin conduit. Je me bornerai ici à imiter « l’immuable brièveté des nuages ». Je chercherai à entendre et à vous faire entendre ce que le poète nous a confié dans son recueil « avec des mots qui sont au-dessus / de toute parole ».

Commençons et voyons d’abord quel chemin a inventé le poète pour parvenir à nommer ce point ultime que j’ai dit être la fin de tout. Certes, je ne l’invente pas, cette fin est bien là, au cœur de l’obscurité. Et l’on aura deviné que le chemin qui l’y a conduit se trouve être un chemin fait de mots.

Les mots à eux seuls ne sont rien. Pour que lève leur pâte, il faut un levain apte à les soulever. Autrement, ils demeurent lourds comme des pierres. Ils sont inertes tant et aussi longtemps que la pensée ne les anime pas. Je dis pensée, et n’ai pas tout à fait tort, Leclerc étant un poète qui ne se contente pas de respirer, mais qui interroge inlassablement. Une inquiétude n’est brûlante qu’à ce prix, à savoir la conscience aigüe que l’on a du feu et d’en être absolument la proie. Dans les poèmes de Leclerc, toute ponctuation est absente à l’exception du point d’interrogation.

Les mots du poème, j’en ai dressé la liste. À vrai dire, ils sont à ce point importants qu’on ne saurait en faire abstraction. C’est à travers eux, dans le tissage et le brassage où le poète les amalgame, qu’apparaissent les voies où s’avance le poète.

Le paysage de désolation qui le hante se compose des sombres vocables que voici : feu, cendres, poussières, larmes, sang, pluie, ombres, ténèbres, obscurité, murs, fatigue …

Le poète avec eux dépeint un paysage de désolation où reluit parfois pour un bref instant un frileux rayon de soleil, lequel a beau éclairer une joie, un certain bonheur, l’éclaircie qu’il apporte ne sera que passagère : l’évocation de l’enfance, d’un oiseau, d’une « vague présence » ne changera rien à l’affaire. Il y a ici plus de colères, de cris, de fatigues, de larmes et de mort que de vie.

Ce monde est sombre. Il est peuplé de fantômes. On ne sait trop qui se cache derrière les divers pronoms que l’on rencontre au fil de notre lecture. « Tu », « vous », « nous ». Ces pronoms désignent des êtres dont les visages font songer aux personnages peints de Giacometti. Les mots qui les désignent et l’univers dans lequel ils évoluent sont pour ainsi dire monochromes. Ces personnages éprouvent une profonde lassitude. Les uns semblent souffrir de la terrible maladie de l’oubli, d’autres sont déjà parvenus sur l’autre rive. Ceux qui demeurent encore dans le nulle part de l’ici s’accompagnent dans l’attente, sous un ciel délabré rarement clément, en face de la mer où se sont arrêtés leurs pas. Ils sont épuisés. Dans leur agonie, du silence entoure des murmures, des soupirs ainsi que des cris, lesquels fusent toutefois principalement du « je ». 

En saura-t-on davantage à leur sujet ?

À la toute fin de la première section de l’ensemble (je dis « ensemble » pour bien marquer qu’il ne s’agit pas d’un recueil de textes épars), se trouve un poème qui sans lever tout à fait le voile sur cette question nous éclaire cependant. Ce poème consacre cinq strophes à chacune des figures pronominales. Dans ce poème, les pronoms sont mis en italique et forment à eux-mêmes un seul vers, de sorte que l’accent est mis sur chacun, comme s’il s’agissait d’un mot dont suivrait par après la définition.

« vous / n’êtes ni un autre / ni tout à fait pareil à moi / et pourtant mon égal ». Il y aurait à dire sur ce dernier mot, « égal ». Un souci d’ordre éthique se manifeste par endroits dans les poèmes de cet ouvrage. Nous y reviendrons.

« je / comme un presque-moi / d’on ne sait où […] ». Cette provenance, ce lieu inconnu, comme un « terrain vague » aux yeux du « je », il conviendra aussi de nous y arrêter.

Et « nous » : « il ne reste de / nous / par avance / qu’un misérable murmure / un soupir à peine balbutié / au dernier moment / sans rien attendre de plus ». Ces derniers vers, il me semble que parmi tant d’autres ils contiennent presque l’ensemble de ce livre. Ils disent le « misérable murmure », le « dernier moment » (ce qu’on pourrait appeler la fin de la fin). Même le désespoir s’y trouve exprimé.

Souvent masculin, rarement féminin, « tu / n’est rien qu’une pauvre syllabe / qui tinte au milieu de la nuit [ …] » Nous reparlerons de cette obscurité.

Finalement, « nous / ne sommes qu’un bruit à nu / tous ensemble désormais / dans l’irréparable décor / qui se lève / sombre et vide là-haut ». J’attire l’attention sur cette communauté d’âmes errantes — à vrai dire, elles ne se déplacent guère, parvenues déjà au terme, face à la mer et au ciel immense qui avec son soleil levant est « sombre et vide là-haut ».

Évidemment, ce poème en dit beaucoup. Mais il est sur ce point au moins aussi remarquable que tous ceux qui constituent l’ensemble. On peut sur chacun s’arrêter longuement et méditer. Tous sont riches et celui que je viens de citer n’est pas le plus représentatif, car si chacun ou presque, peu s’en faut, s’avère nécessaire au tout, il y a de nombreux poèmes qui enlèvent davantage notre admiration, et ce, en raison de leur qualité non pas formelle, quoique sur ce plan rien ne laisse ici à désirer, mais en raison dis-je d’une qualité plus globale, d’une pertinence moins de l’émotion que de la juste expression de l’état d’âme où s’affaisse l’être tout entier quand lui advient en fin de compte le néant du monde où il s’enlise.  

Ce n’est donc pas en esthète, on l’aura compris, que Leclerc place et enchaîne les mots de son ouvrage, mais bien plutôt en poète privilégiant la quête du sens, là où malheureusement prévaut l’absence de sens. La démarche poétique et existentielle lui importe plus que le reste. Sa parole est authentique, c’est le moins qu’on puisse dire, nullement maniérée. Une vérité est atteinte, et la beauté formelle n’est alors qu’une grâce obtenue de surcroît.

Est-il cependant si curieux que de la souffrance puisse ainsi jaillir une telle beauté ? S’étonne-t-on qu’un poète parvienne à dire si bien le mal, à le circonscrire de manière à ce que la prison ainsi évoquée, sans que l’on en soit pour autant libéré, devienne non pas une alliée, mais une incontournable partenaire dans la tâche visant à comprendre en quoi consiste l’existence ici-bas ? On se souviendra de Baudelaire, du titre de son ouvrage où les fleurs justement, enfonçant leurs racines à même la souffrance humaine, signalaient par l’épanouissement de leur cruelle beauté l’horreur de notre monde. La boue — chez Leclerc il est plutôt question de glaise — Baudelaire par l’alchimie de la création parvint à la changer en or.

C’est moins une tradition que maintient ici Leclerc qu’une variation sur un legs dont les origines se confondent sans doute avec celles du genre humain. En conséquence duquel héritage, la chose poétiquement aura fait l’objet de plusieurs ouvrages. Le verbe de Leclerc n’a pas l’hermétisme et le tassement sur soi propres à la voix de Mallarmé. Néanmoins, dans ses poèmes voit-on la poursuite de ce relais. Au spleen de Baudelaire, Mallarmé apportait son azur. Pour exprimer une angoisse comparable, il opposait au « ciel bas et lourd » de l’auteur des Fleurs du mal un « éternel azur », qu’accablait une « sereine ironie ». Les chauves-souris du maître « se cognant la tête à des plafonds pourris » devenaient chez le disciple des oiseaux faisant « méchamment » des « grands trous bleus » dans le couvert nuageux. L’ennui du premier était alors réquisitionné par le second pour venir boucher ces trous qui en quelque sorte niaient, en donnant espoir au poète, la vacuité du ciel : « Le ciel est mort » écrivait-il, et les cloches lugubres du poème de Baudelaire, du glas qu’ils avaient été, en de « bleus angélus » chantaient maintenant le triomphe, la victoire de l’Azur. La révolte alors apparaissait irrémédiablement « inutile et perverse ».

À ce néant des poètes maudits, chez Leclerc correspond « le ciel vide ». Il s’agit d’un ciel à l’image duquel l’homme est fait, étant vide lui-même. Le poète exprime cette similitude : « même le ciel pouilleux / pareil à nous / paraît hébété de silence ». Ou encore : « Le ciel notre étrange compagnon / se dresse en chacun de nous ». Le monde où nous vivons est celui du très peu, du rien, de la ruine, de la pauvreté : « tout me manque ». Le ciel est vide. Ici-bas nous ne sommes nulle part : « je parle de nulle part / mon dernier refuge / ni en moi ni ailleurs / dans le pêle-mêle des voix / mais à force de regarder le ciel / au passage du vent / j’ai désappris qui je suis / sur la terre fraîche ».

Le titre de ce recueil est évidemment en lien avec l’inquiétude générée par ce que représente cette impasse, ce bout du chemin à jamais abouté au néant du ciel et de la mer. Dans le froid, la grisaille et la pluie, ayant allumé des feux afin de se tenir au chaud, pour un peu de lumière aussi, et comme pour maintenir ne serait-ce qu’une étincelle d’espoir, serrés les uns contre les autres « nous sommes seuls / tenus en miettes / où qu’il fasse jour / et en larmes encore / dévorés d’« une brûlante inquiétude ».

C’est là le titre de l’ouvrage. Une note en bas de page en précise la provenance. Il est traduit de l’allemand : Mit brennender Sorge. Ainsi s’intitule l’encyclique publiée en 1937 par le pape Pie XI. Il y dénonçait le nazisme et l’idéologie national-socialiste. Un peu partout dans le recueil, le poète aborde le thème du feu, feu intérieur et qui jaillit dans le cri, le hurlement, exprimant alors la colère et la révolte décrétée inutile par Mallarmé, et qui malgré tout, bien qu’à l’état de braises rares sous les cendres, sera plus ou moins présente et préservée jusqu’à la fin : « l’un de nous au matin / devant la terre usée / aura le visage de l’aube / entre ses mains ».  

Mais cette aube, tout au fond de ses paumes, ne sera-t-elle enfin que cette « flaque de lumière ancienne » dont il est question plus haut dans ce même poème ? On ne saurait dire. Cependant, il est vrai que dans les tout derniers vers de la coda, nous pouvons assister à un certain redressement de l’être, debout dans une posture fière malgré tout : « à la fin    tenir bon / contre toute raison ». Et ce maintien dans « la nuit verticale », malgré « la peur verticale » est peut-être surtout rendu possible grâce aux mots du poème qui permettent au poète de se « confier à l’immuable brièveté des nuages / sans merci ».

Le poète précédemment avait exprimé en un sursaut quasi épique sa volonté de combattre, avait formulé un cri de foi, d’espoir : « avant l’aube je le jure / nous rêverons encore / de ce haut lieu où nous fûmes ensemble / pour une dernière fois ». Mais cela est de l’ordre du passé, manifestation d’un souhait visant à raviver par le souvenir et le rêve une flamme maintenant réduite à l’état de cendres. N’empêche, la posture est ici posture de ténacité, d’un idéal maintenu à hauteur d’homme, ne serait-ce que dans le discours. En effet, malgré l’abattement et la fatigue, le poète « au plus profond du silence » continue de « hurler vers le haut / vers le soleil immobile / dans la tristesse des choses »; et envers et contre tous il affirme que « nous sommes tenus par-dessus tout / de chasser le doute ». Ceperndant, après avoir formulé ce haut principe moral d’un devoir à honorer, il confie, en proie à nouveau au désabusement : « mais que valent nos mains défaites / qui doivent tout à la colère ? » Impuissance et devoir font ainsi la paire, tout comme le ciel vide et l’homme en qui plus rien ou presque ne subsiste d’espoir. À vrai dire le constat est effarant : « il est déjà trop tard ».

Le poète le dit à plus d’une reprise : « il est trop tard pour être ensemble / sous les regards d’hier / où irons-nous si nos yeux sont pleins / d’un sanglot de misère ? » Et encore : « le repos viendra trop tard / avec l’oubli dans chaque main ».

Même le poème semble ultimement voué au rien : « il est trop tard pour dire ce que vaut notre vie / à la mesure d’une feuille blanche ». Vanité ! Le plus important, c’est-à-dire le poème, cela qui pour un temps nous maintient vivants retournera à la poussière : « nos poèmes tomberont en poussière / avant même nos dépouilles ».  

Curieusement, dans cet ouvrage qui prend le parti de l’homme et qui en manifeste le souci au moyen du poème, se trouve un rapport d’opposition entre le « je », figure du poète, et un « vous » constitué souvent de personnages indifférents, voire tout à fait hostiles. Le poète, par endroits, s’adresse à des individus qu’il condamne et peut-être couvre d’un souverain mépris : « il est vrai que vous n’obéissez à personne / les choses ont peu de retentissement en vous […] vous n’habitez aucun poème / aucun mot sur lequel veillerait le cœur ». Ailleurs il écrit : « ces hommes nous font horreur / comme trop de cendres // […] ils sont l’ordre sanglant qui se lève / le fracas inconnu qui s’embrase / au seul matin ». Ce sont là des forces ennemies. Elles font régner la peur. Nous songeons ici au titre du recueil et plus précisément à sa provenance, à l’ouvrage qu’il chapeautait, au combat mené par cette encyclique. Forces ennemies : celles de la barbarie.

Un poème du recueil témoigne de cette dualité. Ainsi que d’autres poèmes parsemés au fil des pages, ce poème a trait à la poésie. Modulation sur les voix, cris, hurlements, murmures et autres silences parsemés çà et là dans cette Brûlante inquiétude. Cristallisation. Ce poème concentre à la fois une réflexion sur la nature du verbe poétique, ses conditions, et traite surtout de la réception, de l’accueil réservé au poème. S’il est des oreilles pour entendre, d’autres demeurent résolument bouchées.

Le poète s’adresse ici à des esprits obtus, réfractaires au poème, fermés à toute idée d’avancement, avancement, bien que le poète sache à quel cul-de-sac conduisent finalement tous nos pas. Je cite : « vous n’aimez ni ce que je dis ni ce que je tais / j’ai peu de temps pour les mots les plus simples / qui plaisent à vos oreilles / les vers sans soucis et sans brûlures / qui imitent si mal le poème / et qui ne sont ni poème ni vérité / jeté hors du monde avec un bruit de brocante / des mots souriants et pourtant saisis de cendres / dans un cillement final d’illusions / sans la moindre parcelle d’existence / poème devenu son propre cercueil // j’imagine parfois qu’une parole inquiète / trempée dans la chair / pénètre lentement en vous / dans l’envers du silence // vous n’écoutez que vous-même / je sais bien / et prenez pour réels les reflets du monde / quand face à vous / jamais la réalité ne cesse d’être ce qu’elle est / de renaître multiple en elle-même / à chaque pas / dans son ordinaire splendeur ». J’interromps ici le poème. Ce que j’en ai cité témoigne assez bien de la poétique de l’auteur ainsi que de son sens de l’éthique.

En quatrième de couverture, nous pouvons lire, extraits du recueil, les quelques vers suivants, ils correspondent au versant plus apaisé de la colère dont nous venons tout juste d’être témoins : « personne, jamais / n’écoute ce que dit / l’humanité multiple en nous / personne n’imagine pleinement / le prix de l’inquiétude ». On aura remarqué ce qui, je crois bien, est la seule virgule de tout le recueil. Évidemment, il serait oiseux de lui consacrer un commentaire. L’important se situe ailleurs. Dans ce qui est dit et dans ce que disent les poèmes de cet ouvrage. Leur richesse est remarquable. Quelques détails de forme y jouent un rôle très important. J’ai mentionné l’absence de majuscules et de ponctuation. Dit également un mot sur la répartition des suites dans le recueil. À vrai dire, ce ne sont pas plus des suites que ce n’est un recueil.

Pas des suites, mais une marche poétique se poursuivant au travers d’une longue « nuit de misère », ces derniers mots étant empruntés à Miron et figurant tels quels dans un des poèmes. Donc pas un recueil contenant des suites, mais un seul et même texte se produisant pas à pas, poème après poème. Tout cela, outre l’importance du tissage des mots clés, confère au texte sa profonde unité. En raison de l’absence de ponctuation, de la majuscule également absente, qui autrement pourrait indiquer le début de chaque poème, les rapports de continuité reliant les poèmes les uns aux autres sont tels que çà et là le lecteur peut éprouver un sentiment de perplexité, s’interroger, à savoir si le vers entamant la page suivante fait ou non partie de ce qui précède. Tout cela contribue selon moi à renforcer la cohésion du recueil.

Par ailleurs, la densité des poèmes et leur grand nombre font de ce recueil un ouvrage qui sans être rebutant peut s’avérer difficile pour certains lecteurs. Cette abondance de poèmes, dans lesquels reviennent les mêmes mots et où sont exprimés à de nombreuses reprises des sentiments variant aussi peu que les jours de pluie dont ils procèdent, pourrait donner l’impression par moments, surtout vers la fin, que la charge en vient peu à peu à s’alourdir.

Or la faute, si c’en est une, n’en revient pas forcément à l’auteur, qui dans le détail de toute cette grisaille n’est jamais sans apporter de nouvelles nuances, de subtiles avancées au cœur de son propos : « nous existons pourtant dans ce silence / quiconque nous entend / ne peut oublier notre inégale détresse ». En effet. Mais encore faut-il entendre et vouloir vraiment entendre, et pour ce faire collaborer en maintenant en nous-mêmes, lecteurs, cette tension qui chez le poète jamais ne se relâche. C’est que l’expérience qu’il relate, il ne peut se permettre d’en bâcler le récit au moyen de ce qui serait ellipse, béance et faillite de son propre langage. Chaque poème alors, mais certains plus que d’autres, contient en substance l’essentiel des propos de l’auteur, apporte un nouvel élément de sens et, en s’ajoutant à l’ensemble, crée ainsi un effet d’entraînement. Le lecteur va de l’avant, pour peu qu’il s’en donne la peine, fournissant un effort agréable dont il a beaucoup à gagner. Si le lecteur y met du sien, lisant selon le rythme lent et progressif de l’ouvrage, l’auteur ne se sera pas confié en vain « à l’immuable brièveté des nuages ». Car tel est bien ce que nous sommes, nous, trop souvent incapables de poser le regard pour un bref instant sur la souffrance des autres.

On me pardonnera de terminer cette petite étude plutôt abruptement. Mais avant de clore tout à fait celle-ci, je ne puis faire autrement que passer aux aveux. Qu’on se rassure, je n’ai commis aucun crime. Seulement, je m’en voudrais de n’avoir que laissé filtrer l’admiration que je voue à ce très grand livre. Je l’ai lu à quelques reprises. J’ai encerclé de nombreux passages, mis en évidence d’encore plus nombreux poèmes. Pour toutes sortes de raisons, je désirais les citer. La plupart du temps, c’était principalement en raison de l’émerveillement qu’ils faisaient naître en moi. Je m’abstiens de les transcrire ici. Les lecteurs auront le plaisir de les découvrir eux-mêmes.

Dans les marges de l’un, j’ai griffonné ce qui suit : « Si ce n’est pas là un poème sublime, fort, vrai, qu’est-ce alors ? Et qu’est-ce qu’un grand poème ? » Voilà qui semblera naïf, mais il ne m’importe pas d’afficher ici l’insensibilité de qui en aurait vu d’autres ou même produit de semblables. J’ai beau avoir lu souvent de très belles œuvres, avoir écrit moi-même, du moins je l’espère, quelques pages qui méritent d’être lues, je sais reconnaître un grand auteur quand il m’arrive de lire grand un livre. Je rends ici à Leclerc les hommages qui lui sont dus.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

4 commentaires sur « Michel Leclerc : Une brûlante inquiétude : Poésie : Éditions du Noroît : 2020 »

  1. Quelle étude appréciative encore une fois! Ce poète ne fait-il pas partie de cette caste qui voit le monde de haut, qui le juge indigne d’exister ou ne mérite que des sorts de désespoir? Me semble que c’est un positionnement qui guette plusieurs membres de la confrérie?

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  2. Voir de haut, peut-être, mais sans aucune forme de mépris. Avec un regard désapprobateur et des mots sévères à l’endroit de ceux qui contribuent à « ruiner » notre monde. L’espoir n’est pas mort, chez le poète, mais disons qu’il n’est pas fort. Sa hauteur est celle de la lucidité. On peut difficilement dire à la Pangloss que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Leibniz avait dit : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Voltaire a créé son Candide et montré que Michel Leclerc n’aurait pas tort deux ou trois siècles plus tard d’être plutôt nihiliste.

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    1. On peut viser à élever le monde de bien des façons et par bien des chemins différents! La voie du paradoxe, celle où pour mieux pousser vers le haut on exacerbe la noire gravité a aussi ses mérites…

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