Robert Melançon : Questions et propositions sur la poésie : essai : Éditions du Noroît : 2014

Peut-on lire distraitement un texte de Robert Melançon ? Je ne le crois pas. La distraction, souvent faite de nonchalance ou d’indifférence, avec un ouvrage de cet écrivain me paraît impossible. Lire Melançon sans vraiment le lire me semble tout à fait inconcevable. Alors que de nombreux écrits se délitent sous nos yeux, ceux de Melançon, poèmes ou essais, ignorent pareille déconvenue. À quoi cela tient-il ?

Sans doute au fait que cet écrivain ne laisse rien au hasard. Si nous le lisons aussi attentivement, c’est qu’il entreprend de bien se faire entendre. Il n’écrit pas par-dessus la jambe, de manière négligée. Ce qu’il échafaude ne s’effondre pas à la moindre lecture. Un seul mot résume ce savoir-faire, l’auteur ne m’en voudra pas, je l’espère : classicisme.

Ce mot décrié n’a pas bonne presse. On songe à des perruques, à des masques de poudre. C’est ignorer que ce que l’on admire bien souvent dans les ouvrages littéraires découle directement de cette source ancienne, qu’ont éprouvée tant et tant de générations successives sans jamais vraiment la mettre à mal ou en corrompre la limpidité. Cet idéal de clarté et de netteté, j’aurais beau vivre jusqu’à cent ans, ce sera toujours de loin que j’en admirerai les plus hautes réalisations. Un Melançon dès son plus jeune âge a su écrire ainsi. Sa manière n’est pas dépourvue de grâce. Elle est discrète et faite d’équilibre, de pondération. Elle tient à distance l’afféterie, l’affectation et toute forme de débordements. Elle est affaire de précision et non de préciosité ou de caprice.

Flaubert parlait de la force interne du style, laquelle aurait assuré la cohésion du fameux livre sur rien dont il rêvait. Le mot « force » ne décrit pas vraiment l’espèce de miracle à l’œuvre dans les écrits de Melançon. Du reste, il ne s’agit pas à proprement parler de miracle, mais la qualité que manifestent ses écrits étant si rare, je maintiens le mot. C’est le style, sa remarquable justesse qui confère aux écrits de Melançon le pouvoir exercé sur leurs lecteurs. Ajoutons à cela qu’avec ces Questions et propositions sur la poésie, cet auteur n’écrit pas sur rien, mais bien plutôt sur un sujet qu’il connaît à fond, qui lui tient à cœur. Voilà qui pour nous, lecteurs, constitue une combinaison parfaite, favorable à un excellent moment de lecture.

Robert Melançon présente son essai dans une brève introduction que je reproduis intégralement. Elle fournit des éclaircissements sur la nature de ce qu’il appelle sa causerie, ainsi que sur les circonstances dans lesquelles elle fut entreprise. Cette introduction illustre également les qualités de son écriture.

J’ai présenté cette conférence ou plutôt cette causerie aux élèves du collège Jean-de-Brébeuf, à Montréal, le 23 novembre 2011, à l’invitation d’Antoine Boisclair et de Nicolae Popescu. Devant un public intelligent, attentif, et qui n’était pas gagné d’emblée, j’ai pu reprendre, pour moi-même autant que pour ce public, quelques questions fondamentales relatives à la poésie. Le titre fait écho à celui d’un texte justement fameux de Paul Claudel, « Positions et propositions sur le vers français ». Je l’entends comme un hommage à cet immense poète. Mais j’entends aussi marquer, respectueusement, certaines différences. Je n’avancerai pas ici de « positions ». Je souhaite plutôt examiner quelques questions qu’on n’aborde pour ainsi dire jamais parce qu’elles sont les plus difficiles. Elles n’admettent pas de réponses définitives, d’où ces « propositions », qui reposent sur un socle d’incertitudes.

Le professeur s’adresse ici à des élèves du niveau collégial. Il le fait sans condescendance. Néanmoins, l’historien de la littérature qu’il est adopte un ton qui sied au lieu et à la circonstance. Valéry aussi s’adaptait à son public lorsqu’il prononçait ses conférences ; cela donne lieu dans Variété à une série d’essais qui sont à la portée de tout lecteur au moins aussi attentif que le fut le jeune public de Melançon. Valéry « vulgarisait ». De même, Melançon « vulgarise ». Les guillemets sont de mise. Ils incitent à la nuance. Je dirais que l’universitaire a l’intelligence de la situation. Je le répète, il tient compte de son auditoire. Or il l’avoue lui-même d’emblée, ce qu’il entreprend de faire, c’est de « reprendre, pour moi-même autant que pour ce public, quelques questions fondamentales relatives à la poésie ». Il ne sacrifie rien à la difficulté de son entreprise, ne renonce pas à aborder de front la complexité des questions que soulève la poésie. Devant et pour son jeune public, il entreprend de poser et de répondre à des questions que lui-même se pose et à y répondre sans travestir le fond de sa pensée. Comme je l’ai mentionné, en ce qui a trait à sa causerie, il s’assure de bien se faire entendre. À vrai dire, pour l’essentiel, je crois que cette causerie aurait tout aussi bien pu être présentée ailleurs, dans une bibliothèque, par exemple, ou dans un salon du livre, à condition que ce dernier ne soit pas trop bruyant.

Une causerie se veut plus modeste qu’une conférence. Son cadre plus détendu n’interdit cependant pas le sérieux. Le professeur ne fait pas le fanfaron. Je ne crois pas que les élèves qui assistèrent à cette causerie aient ri le moindrement. Melançon a pour séduire d’autres armes que l’humour.

Je me m’assieds mentalement dans la salle où il y a dix ans Melançon prit la parole. Je crois lire sur le visage des élèves l’étonnement que produit une première rencontre avec une vivante érudition, avec la parfaite diction d’une parole nette, porteuse de sens, qui interroge et ouvre à l’esprit de vastes espaces. Le poète parle. Il affirme que la « poésie se présente comme un paysage infiniment varié » ; il en dévoile peu à peu la variété, citant de brefs poèmes tous différents les uns des autres, dont certains sont énigmatiques, d’autres, plutôt amusants. Il propose à son jeune public de se promener dans ce paysage varié. « Je ne procéderai pas de façon systématique mais pas associations d’idées, un peu capricieusement, comme il convient lorsqu’on se promène par plaisir. »

Oui et non : « capricieusement », mais si peu. Le magicien du verbe a plus d’un tour dans son sac. Il propose une promenade plaisante et certes il remplira sa promesse, mais tout ici est minutieusement mis en place. Les sentiers ont d’abord été balisés : il sait où il posera le pied, le poète, et on le suit à la trace sans encourir de déplaisir.

Il commence par poser la sempiternelle question. Heureusement sempiternelle. Car si nous savions y répondre, notre plaisir s’en trouverait peut-être amoindri. Or c’est chose qui bouge, et poser la question, c’est tenter de peindre le plumage d’un oiseau qui vole et se cache de branche en branche, et sans cesse nous échappe. À peine le voit-on. Nul ne sait freiner ses élans. Qu’est-ce que la poésie ?

C’est le titre du premier chapitre de ce livre qui fait à peine une cinquantaine de pages. Qu’est-ce que la poésie ?

Réponse : « Elle recouvre des réalités si diverses qu’on ne peut en proposer de définition sans qu’il soit possible d’opposer aussitôt à celle-ci un poème qui la contredit. »

Melançon considère que « Si on peut affirmer une chose relativement à la poésie, une seule, c’est son infinie diversité. » Ne songeons donc pas à enfermer ce drôle d’oiseau dans la cage d’une définition. Melançon propose plutôt à son jeune public, ainsi qu’aux éventuels lecteurs de sa causerie de découvrir la poésie, car elle répond, dit-il, à un besoin fondamental. Il rappelle le mot de Baudelaire : « Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours — de poésie, jamais ». Dans mon souvenir, Baudelaire parlait de pain. J’errais. Nous avons donc tous besoin de poésie. Melançon rappelle l’importance du rôle que joue la chansonnette dans la vie du premier venu ; elle procure ne serait-ce qu’une dose infinitésimale de poésie. À vrai dire, la musique est dans son cas plus que le levain de notre pain quotidien. Elle fait la chansonnette autant sinon plus que ses rimettes. Néanmoins, nous comprenons Baudelaire et Melançon.

Nous comprenons surtout que Melançon propose de goûter à la poésie. D’éduquer son goût, de le cultiver. Parce que le plaisir que procure la poésie s’accroît avec l’usage. Il faut, souligne-t-il, un apprentissage : « Tout plaisir se gagne, et on l’éprouve à la mesure de l’effort qu’on a consenti. On apprend à lire des poèmes, progressivement, et d’autant mieux qu’on n’esquive pas les questions techniques comme la versification et qu’on se donne une culture qui permet d’embrasser toute la profondeur de la poésie au lieu de s’en tenir à quelques productions récentes qu’on croit plus accessibles. » Cette culture permet « de lire en eau profonde ». L’expression est belle. Elle laisse entendre qu’on gagne à plonger sous la surface des textes, afin de découvrir les réseaux d’allusions et les références qui créent ce que l’auteur appelle une « chambre d’échos ».

Les choses commencent à se corser dans le second chapitre. Tenter de définir la poésie laisse sur sa faim. Mieux vaut manger de ce pain et se contenter de le savourer. N’empêche, il est d’autres questions et l’auteur ne les esquive pas. Celle-ci, par exemple, qui donne son titre à cette section de l’essai : La poésie s’oppose-t-elle à la prose ? La plupart des théoriciens depuis Mallarmé, voire Baudelaire, pensent qu’en effet les deux s’opposent. Dans Le miroir des idées, Michel Tournier consacre un petit essai à « La poésie et la prose ». Il donne ce titre à quatre petites pages où il résume à peu près tout ce qu’on a pu écrire sur ce sujet. Melançon ne réfère pas à ces pages. Elles sont plutôt pertinentes. Tournier y fait une analogie. Sur une même rue se côtoient deux magasins. Le premier est tenu par un antiquaire. Le second est une quincaillerie. Les casseroles vendues par le premier « ne servent à rien. Ce sont des idées de casseroles plus que de vraies casseroles. » Le quincailler, par contre, vend une vaisselle qui « aspire de toute sa vocation à servir. » Et l’auteur avance qu’il « en va de même avec les mots, selon qu’on les trouve dans un texte en prose ou dans un poème. »

La prose est efficace. C’est là sa raison d’être. Sartre a fait valoir que « la prose est utilitaire par essence : je définirais volontiers, écrit-il, le prosateur comme un homme qui se sert des mots. Monsieur Jourdain faisait de la prose pour demander ses pantoufles, et Hitler pour déclarer la guerre à la Pologne. »

Comme les casseroles de l’antiquaire, les mots du poème « aspirent toujours à l’éternité. » Et Tournier de rappeler alors la fonction mnémotechnique des mots. La vocation du vers, nous dit Tournier, « c’est d’être appris par cœur et récité à tout moment, éternellement. »

Tout cela est bien beau, mais ne se rend-on pas compte ici d’un glissement progressif allant de la poésie, telle qu’annoncé dans le titre, à l’un de ses traits, importants assurément, mais qui n’est justement pas le seul et auquel en aucun cas la poésie ne saurait être réduite ? Je parle du vers. Melançon ne commet pas cette erreur.

Du reste, Tournier ne la commet qu’à demi. Il revient assez rapidement à la poésie. Cette fois pour rappeler une anecdote célèbre chez les amateurs de poésie. On la doit à Valéry qui avait évoqué la scène où le peintre Degas annonce fièrement à Mallarmé qu’il a « un tas d’idées en tête » et qu’il songe à écrire des poèmes. Mallarmé lui fait alors valoir que « la poésie, cela se fait avec des mots, non avec des idées. »

La prose commence par l’idée. Elle va ensuite chercher ses mots. « En poésie, écrit Tournier, le mot est premier. Le poème est un enchaînement de mots selon leur sonorité et sur un certain rythme. Les idées qu’ils véhiculent sont secondaires. »

Alors que, toujours selon Tournier, on peut changer les mots d’un texte de prose à condition de respecter les idées qu’il communique, « un poème est inexorablement solidaire des mots qui le composent et ne peut passer d’une langue dans une autre langue, ce sont deux poèmes sur le même thème. »

Tout cela est vrai et faux à la fois. Vrai dans la mesure où comme le dit lui-même Melançon « Un vers bien construit est un énoncé si solidement agencé qu’on ne peut rien y changer sans le détruire. » Quant au reste, Melançon explique clairement pourquoi selon lui il est faux de prétendre que la poésie s’oppose à la prose.

Revenons brièvement à Tournier. S’il a raison d’affirmer que « dans la prose le fond et la forme sont facilement dissociables, le même contenu pouvant se traduire de diverses façons, alors que dans la poésie la distinction fond-forme ne peut se faire », il semble oublier que pour toute œuvre littéraire, et non uniquement dans le cas de la poésie, « la distinction fond-forme ne peut se faire ». La traduction d’un roman, Madame Bovary par exemple, donne lieu à une nouvelle œuvre qui n’est plus tout à fait celle de Flaubert. À plus forte raison, à supposer que pour une raison ou une autre l’on en vienne à compresser ce roman, l’adaptant, comme cela s’est déjà fait, dans le but de plaire à un lectorat friand de lectures lisses, métamorphosant le style du romancier en altérant ses périodes, pourrait-on soutenir sérieusement que sous prétexte que le roman est écrit en prose le fond et la forme y sont facilement dissociables ?

On connaît la réponse.

Aucune hésitation pour Melançon : « non, la poésie ne s’oppose pas à la prose. » D’une part, en évoquant les Illuminations de Rimbaud, il a indirectement rappelé dès l’ouverture de sa causerie que le poème n’est pas que versifié ; et puis il revient sur « l’extraordinaire diversité » des formes en poésie : « Il y a des poèmes narratifs, descriptifs, lyriques, didactiques, oratoires, philosophiques ; en vers, en vers libres, de forme fixe, de forme ouverte ; des poèmes en prose, des calligrammes, des poèmes typographiques, des poèmes-affiche … ».

Melançon n’est pas de l’avis d’un Mallarmé pour qui n’existaient que deux états de la parole, « l’un essentiel, écrit Melançon, qui vise à la suggestion — la poésie —, et l’autre, qu’il nommait dédaigneusement ‘‘ l’universel reportage’’. »

Selon le professeur, on aurait tort « de ne distinguer que deux états de la parole ». Il en passe quelques-uns en revue, esquisse « une typologie, incomplète et sommaire ». D’abord, il y a l’état de parole que constitue la communication immédiate : la conversation. Puis, les « actes de langage », ce que les linguistes appellent si mon souvenir est bon « le performatif ». Par exemple, lorsque le président de l’assemblée déclare que la séance est ouverte, il ne fait pas que transmettre une information, il « pose un geste qui consiste précisément à ouvrir la séance. »

La prose qui consiste à transmettre des informations est elle-même diversifiée. La langue du droit diffère de l’éloquence politique, qui diffère des articles scientifiques, qui eux-mêmes n’ont rien à voir avec les textes publicitaires, etc. Et la poésie dans tout ça ? L’auteur déclare qu’«elle tire parti de toutes les ressources du langage sans n’en (sic) exclure aucune. » Et ceci encore : « La poésie ne s’oppose pas à la prose ni à aucun état de langage : elle se les incorpore tous. Un poème peut-être un article de journal, une lettre à un ami, une prière, une chansonnette, un tract politique, le bavardage sans suite de deux amis qui se réjouissent de se revoir, l’exposé d’un système philosophique, un récit, une méditation, un gémissement, un cri de joie. » On voit où l’auteur veut en venir. Il n’est cependant pas nécessaire de le suivre en tout et pour tout. On connaît les ready-made de Duchamp. Des poètes bien intentionnés, en guise de provocation parfois ou afin de susciter la réflexion, s’amuseraient à déclarer que leur borborygme relève de la poésie. L’admettrait-on docilement ? Gauvreau, cité par Melançon, écrit « Jappements à la lune ». Voici le vers unique de ce curieux poème : « Garagognia lululululululululululululululululu ». Melançon commente brièvement ce vers (est-ce un vers?). Pour saisir sa signification, il faut selon lui se référer nécessairement au titre du poème, car ce « qui ne transmet aucun sens n’est plus du langage mais du bruit », et le causeur d’ajouter : « Plus d’une fois, Gauvreau s’approche périlleusement de cette limite. » Le cri de joie de l’enfant offre à la limite une source d’inspiration au poète qui plus tard se souvient. À l’origine, ce cri n’est qu’un cri.

À l’origine de la poésie est le vers. Fénelon, pour qui la poésie était forcément versifiée, affirme dans son « Projet de poétique » que « La Religion a consacré la Poésie à son usage dès l’origine du genre humain. » Il fait ici référence, bien entendu, à la fonction mnémotechnique du vers. Mais qu’est-ce qu’un vers ? Le troisième chapitre de ce petit ouvrage tente de répondre à la question, ou plutôt y répond. S’il est difficile de dire ce qu’est la poésie, il est beaucoup plus facile, du moins pour un spécialiste comme Melançon, de répondre à la question.

J’ose avancer que la plupart de nos poètes contemporains ne parviendraient pas à préciser vraiment en quoi consiste un vers. Pour la plupart, le vers est un petit train de mots, une ligne qui se brise ou qu’on interrompt avant que la marge soit atteinte. Dans Approches de la poésie, Caillois écrit : « La disposition sur la page blanche ne remplace pas la métrique […] un texte au rythme incertain, distribué en nombres inégaux sur des lignes incomplètes, ne devient pas poème par la vertu d’un tel artifice. » Encore ici, vers et poésie font la paire.  

Qu’est-ce qu’un vers ? Melançon répond : « Différence et répétition, tel est le vers. » « Ce qui le constitue en tant que vers, c’est la possibilité de formuler divers énoncés dans sa forme et de reconnaître celle-ci sous la diversité de ses réalisations. » En peu de mots, le professeur explique à son jeune public ce qu’est un vers. Il rafraîchit ce faisant la mémoire de ceux qui ont déjà peu ou prou fréquenté les bancs d’école.

Ce que je retiens surtout de ce chapitre est relatif à l’importance du vers, importance du moins pour moi et forcément pour le conférencier. Historiquement et techniquement, le vers est loin d’être innocent, n’est pas un empêcheur de rimer en rond, pas un bâton dans les roues pour qui cherche à écrire de la poésie. L’auteur ne désire pas perdre son auditoire dans les dédales de la versification. Il lui laisse cependant entrevoir la richesse d’un véritable trésor, « un Louvre de lecture », disait Valery Larbaud.

Le vers a longuement fait front commun avec la poésie. Si sa carrière fructueuse l’a conduit à servir l’ensemble des savoirs avant l’avènement de l’écriture, depuis l’invention de l’imprimerie, le vers a surtout fait bon ménage avec la poésie, s’y restreignant même et y réalisant ses plus extraordinaires exploits. Évidemment, les poètes de l’Antiquité l’ont également magnifié, or justement il y a là aussi des trésors oubliés. Le latin est une langue morte et le grec ancien également. Sans se faire insistant, Melançon incite son jeune auditoire à découvrir au moins notre propre héritage littéraire, celui du domaine français (je parle de la langue). Il montre que « le vers, la rime, les formes fixes et tant d’autres traits, qui peuvent sembler arbitraires, ne s’ajoutent pas au sens comme des ornements : ils donnent les moyens de produire du sens. »  Voilà qui me paraît bien important, et qu’on oublie malheureusement trop souvent. On s’émerveille devant les poèmes de Hugo et de Baudelaire, souvent sans reconnaître qu’une grande part de notre émerveillement repose sur la qualité de leurs vers en tant que vers, et que ce qui pour nous est poésie est souvent appauvri par cette méconnaissance.

Après ces considérations techniques, l’auteur pose une quatrième question. Pourquoi lit-on des poèmes ? Outre le plaisir qu’il a déjà évoqué, la poésie procure « un sens plus riche que dans les autres usages. » Le langage est ordinairement utilisé à des fins pratiques, voire triviales. Une déception s’en suit. En notre for intérieur, nous savons que le langage est capable de beaucoup plus. « Le langage est tellement riche, il permet tellement de choses, il est si intimement lié à notre être même, à nos capacités de sentir et de penser, que nous éprouvons le besoin de faire jouer toutes ses possibilités. »

La poésie nous permet de mieux nous connaître. Elle nous permet également d’échapper aux limites trop étroites de notre moi. « On en lit aussi pour sortir de soi, pour échapper à ses limites personnelles. » Platon parle de la « nature énigmatique » de la poésie et par conséquent la conspue. Melançon lit à son auditoire un poème « mystérieusement beau » de Saint-Denys Garneau. Il lâche cet aveu : « Je l’ai lu je ne sais combien de fois, sans jamais tout à fait comprendre ce dont il est question, néanmoins en pressentant que s’y cache quelque chose qui importe, qu’une vérité s’y offre et fuit à la fois. On lit aussi des poèmes pour se mesurer à une énigme dont on ne viendra pas à bout. »

Dans les deux derniers chapitres de sa causerie, Melançon continue de s’interroger et de « proposer » des réponses. Ses questions sont graves. Celle-ci tout particulièrement. Peut-on écrire de la poésie après Auschwitz ?  Et nous serions tentés d’ajouter quelque soixante-dix ans plus tard, peut-on écrire de la poésie alors que le monde semble courir à sa perte ? Que l’on songe à l’actuelle pandémie, aux liens qu’elle entretient vraisemblablement avec le réchauffement climatique; que l’on songe à l’état du monde actuel, à la récente histoire des États-Unis, au chant raréfié des oiseaux aujourd’hui en voie de disparition, aux deux seuls rhinocéros blancs que compte désormais notre planète, oui, en effet, alors que tout cela sévit, et non pas uniquement après Auschwitz, peut-on encore écrire de la poésie ?

Il le faut répond Melançon. « Adorno s’est trompé : ne pas écrire de poèmes après Auschwitz aurait été barbare, il fallait que la poésie réponde à Auschwitz. »

J’ai écrit plus haut qu’en lisant les quelques pages de cet essai, je remontais mentalement dans le temps et prenais place dans la salle où fut prononcée cette causerie. Ai-je dit que j’éprouvais alors pour l’hôte de passage au collège Jean-de-Brébeuf une naïve admiration, d’autant plus étonnante que je n’accueillais pas sa présentation en parfait néophyte ?

Je considère que Melançon écrit avec une pointe fine : jamais un mot de trop dans ses ouvrages. L’auteur a su tirer profit d’une féconde tradition. Ses poèmes, du reste, doivent à cette tradition. Leur modernité est cependant indéniable, bien que paradoxale. Il suffit de lire les poèmes de Melançon pour y découvrir tout ce qu’ils recèlent de vers véritables. Ce sont des vers qui très certainement auraient reçu l’aval d’un Roger Caillois. Cela n’est pas peu dire.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

4 commentaires sur « Robert Melançon : Questions et propositions sur la poésie : essai : Éditions du Noroît : 2014 »

  1. «Il n’écrit pas par-dessus la jambe…». Tu ne l’as pas fait ici toi non plus avec ce magistral texte qui, en passant s’est fait attendre, avec raison comme je peux le constater. Je te reviens prochainement.

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  2. Jamais, dans ma naïveté ou inculture littéraire, je n’aurais cru qu’un simple essai de définition de la poésie soit quelque chose d’aussi complexe et passionnant! Le «poien» des vieux Grecs est tellement riche, mystérieux et insaisissable comme «le plumage de ton bel oiseau qui vole et se cache de branche en branche»…Et que dire des questionnements sur les vers? …Trop souvent «train de mots, une ligne qui se brise ou qu’on interrompt avant que la marge soit atteinte»! Merci Daniel de stimuler ainsi le plaisir et la réflexion sur cet art des dieux.

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