Mario Pelletier : Chants de nuit pour un jour à venir : Poésie : Écrits des Forges : 2020

Un recueil de poèmes ne se lit pas en diagonale. Comme souvent l’on parcourt distraitement le journal.  Un poème se lit sans se livrer toujours immédiatement. Le poème est une personne. Qui le juge rapidement sur sa mine commet parfois une regrettable erreur. Les apparences peuvent s’avérer trompeuses. Il convient de lire un poème jusqu’à ce qu’on entende vraiment sa voix. Celle qui s’exprime dans ces Chants de nuit est loin d’être insignifiante.

Ce petit laïus en ouverture est en réalité un avertissement lancé surtout à moi-même, un rappel visant à ébranler une rigidité qui trop souvent m’empêche d’écouter les voix dans toute leur diversité. Qui lit un poème se porte à la rencontre de l’autre. Forcément, c’est là une manière de voyage en terre étrangère. Qu’une forme de dépaysement en découle, on ne s’en étonne pas. Or il est ici un paradoxe méritant qu’on s’y arrête. Le voici. Il arrive au lecteur, lorsqu’il se croit en terrain familier, de refuser de faire un pas de plus. Le livre qu’il vient d’ouvrir, il le referme. Il croit l’avoir déjà lu dans un autre livre. Dans un livre plus ancien. Il réclame de la nouveauté; c’est qu’il cherche « à se mettre en danger », à être étonné. Or il le serait peut-être davantage s’il rouvrait à nouveau l’ouvrage qu’il vient justement d’abandonner. Surpris alors d’entendre dans les accents qu’il croyait reconnaître un propos qui méritait qu’on y prêtât attention.

On aura reconnu ici encore une fois cette vieille et toujours passionnante querelle des Anciens et des Modernes. « Tout désir de former le neuf, et déjà il n’est plus. » J’oublie où exactement j’ai lu cette phrase. J’ignore de qui elle est. Assurément, elle dit la succession des mouvements, l’alternance des modes, le refoulement des avant-gardes vite désuètes cédant leurs places fortes sous les horions des nouvelles avant-gardes.

Les écrits de Mario Pelletier montrent qu’il ne réfute pas ce qui dans les héritages peut faire son affaire. Là se trouve leur plus grande originalité.  C’est comme si, contre vents et marées, le poète entreprenait de maintenir vivant un langage poétique généralement associé, et ce, plutôt facilement, avec la tradition. Par exemple : « Ce jour où nous franchirons la passerelle / pour l’aller simple du grand vol intérieur / où donc irons-nous mon âme ». Le dernier vers, un Verlaine aurait pu l’écrire. Cette sorte de personnification n’est pas nouvelle, l’âme devenant interlocutrice, susceptible de répondre, et nous ferions face alors à une prosopopée, ce qui suffirait à vouer le poète aux gémonies. Or le poète en toute lucidité ose écrire ce qu’il écrit. Du reste, comment, ayant à cœur de dire ce qu’il a voulu dire, aurait-il pu formuler les choses autrement ? Et au nom de quel principe faudrait-il se plier à une forme de censure empêchant les poètes de référer à l’âme lorsqu’ils le désirent, à plus forte raison quand ils expriment des sentiments si prégnants ?

Dans les poèmes où il apparaît, le mot « âme », ainsi que d’autres appartenant au même champ lexical, contribue à exprimer l’attitude toute spirituelle du poète à l’endroit de la mort. Cela aussi pourrait paraître suspect aux yeux de certains, fermés à l’idée de cela qui, « à l’extrême du temps », comme le dit si bien un Fernand Ouellette, correspond à ce que lui encore nomme la « présence du large ».

Mais nous n’y sommes pas encore, nous venons à peine d’ouvrir le livre et c’est ici même et non dans l’attente de l’au-delà que nous convoque le poème. Terre à terre, non pas dans le bel aujourd’hui, mais dans notre temps présent mal mené par les événements, menacé par « le feu violent qui dévorera nos os ». Une menace pèse sur le monde moderne; Pelletier ne l’invente pas, ne l’imagine pas. Il la nomme et s’y attaque en recourant au langage, à sa fonction poétique. En un sens, nous pouvons dire que la poésie de Pelletier est engagée.

Engagée comme celle naguère des poètes du pays. Un Miron applaudirait sans doute à la lecture du poème intitulé « Peuple évanescent ». Je cite : « nous plus étrangers à nous-mêmes qu’à tout autre / défendant avec ardeur ce qui nous tue / et pourfendant ce qui nous constitue / avec une furie d’apatrides patricides / réflexe inné du membre fantôme colonial / tout ce qui est autre vaut plus que soi / le survenant l’emporte sur l’habitant / dans nos murs s’accumulent les chevaux de Troie ». Je m’interroge sur les conséquences qu’aurait dans les médias l’expression de telles pensées. Voilà qui très certainement susciterait des débats. L’auteur évoque le « pays impossible / par deux fois repoussé de peur ». Il plonge dans ses racines, retrace des pans anciens de son histoire (« ils ont tant bûché et besogné / ces hommes et femmes / ces géants du Grand Nord »); percussif, il écrit : « la cognée tombée des mains des ancêtres / les descendants ne l’ont pas ramassée / l’ont laissé rouiller quelque part / entre démission et trahison / le pays resté à pied d’œuvre / en l’air. »

Engagée comme l’est celle aujourd’hui d’un Marcel Labine qui dans Bien commun s’attaque au néolibéralisme. Pelletier écrit : « Ils ourdissent dans l’ombre / puissances occultes de la finance / réunis en trilatérale / nouvel œil divin / surveillant le village global / offrant aux milliardaires / un paradis fiscal / avant la fin de leurs jours / dans une île pacifique / avec abri antiatomique // et que la commune engeance des gagne-petit / et des laissés-pour-compte sur les trottoirs /crève droguée et empoisonnée / dans la malbouffe et la pollution. »

Engagée dans un combat visant à restaurer « la culture séculaire » qui partout sur le globe étouffe « sous le chiendent d’incivilisation ». Les premiers poèmes du recueil sont sans équivoque. La nuit tombe sur notre monde, « l’âme perdue [étant désormais] sans guide ni étoile ». Le poète parle d’une « errance dans l’hiver indéfini ». La lumière disparaît. Elle n’émane plus guère que de nos écrans. Devant les « armées invisibles » constituées de « milliards de petits soldats / défilant en cadence / zéro-un  zéro-un  zéro-un  », face à cette « succession innombrable de lignes codées », « la majorité inconsciente / jacasse et pitonne autiste sur ses portables ».

Pelletier n’hésite pas lorsqu’elle se présente à s’emparer d’une rime saisissante : « la nuit avale / la ville spectrale /entre cellulaire et wifi / l’humain se raréfie ». Il faut être plongé au cœur de son poème pour apprécier vraiment la pertinence de la rime, autrement, l’on pourrait à tort penser que l’auteur sacrifie à une quelconque facilité. Il n’en est rien. On ne gagne pas à la dédaigner, lorsque la rime sert ainsi le propos. Tout cela se tient et plutôt solidement.

La première section du recueil emprunte au titre sa première séquence : « Chants de nuit ». L’intitulé de la seconde provient de son dernier membre : « pour un jour à venir ». Dans les vers précédemment cités, le poète constate en rimant que la nuit fait disparaître la ville, métonymie désignant sa population et, par extension, synecdoque incluant tous les habitants de la Terre. La lumière tamisée de l’incivilisation, ou plutôt non pas tamisée, mais carrément éteinte, voilà en gros où se situe le combat du poète. Et Pierre Lepape a beau écrire dans Ruines que « dès l’enfance, nous avons appris à lier l’efficacité magique des mots avec leur incapacité à changer la réalité », cela n’abolit pas pour autant l’espoir, voire l’espérance.

Le combat entrepris au moyen du chant vise le rétablissement de la civilisation, non pas seulement son idée, mais sa réalisation elle-même. En cela réside sur le plan de la thématique et du projet poétique l’unité du recueil. Il est construit solidement, alors même que la diversité des sujets traités semble nous conduire çà et là dans des univers qu’apparemment rien ne relie.

En effet, le Big Data et le pays du Québec, au démembrement duquel nous assistons, semblent relever de préoccupations fort différentes. Mais après ces considérations sur les effets perturbateurs des « miradors cyberspatiaux qui nous ciblent », après avoir déploré « l’amnésie collective » où s’étiole le peuple québécois, pourquoi, se demandera-t-on, le poète recule-t-il plus profondément dans les temps anciens ? Pourquoi ressuscite-t-il Louis VII et saint Louis ? Et de même, pourquoi cette incursion « en d’autres temps », « dans la forêt de Brocéliande », dans le monde médiéval, et dans l’Antiquité « tête à la renverse sur les chars d’Apollon » ? Pourquoi ?

Parce que tous ces chants de nuit sont voués à la célébration du jour. Parce qu’avec la « nouvelle ère glaciaire de l’esprit / nous entrons dans l’hiver de l’humain ». Il est bon alors de remonter à la source, d’entendre « au fond de soi / endimanchés d’absolu / [chanter] les disparus ».

Toujours, d’un poème à l’autre, aussi surprenant que cela puisse paraître, lorsque par exemple dans la seconde partie du recueil prévaut l’intime — et le chant alors s’adresse bellement à une absente —, toujours, dis-je, l’auteur maintient dans ses vers le fil qui relie l’une à l’autre chacune des perles de son discours. Ce fil conducteur est celui de la lumière. Le recueil s’est ouvert « à nuit tombante ». À la toute fin, nous lisons ces derniers vers : « la faux le hideux et l’atroce / pulvérisés par la lumière ressuscitée ».   

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

6 commentaires sur « Mario Pelletier : Chants de nuit pour un jour à venir : Poésie : Écrits des Forges : 2020 »

  1. Merci Daniel de me faire connaître Mario Pelletier vraiment très intéressant. De plus Je suis heureuse de lire sur votre parcours littéraire. J’ai l’impression de vous connaître un peu mieux. J’ai lu Dédé Blanc-bec avec un réel plaisir. Vos autres livres sont encore disponibles en librairie?

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  2. Si vous avez aimé Dédé, je me permets de vous recommander L’École des Chiens. C’est un récit très personnel. Un tombeau que j’ai commencé à fabriquer le lendemain de la mort de mon chien; je dis un tombeau, c’est un livre où repose en quelque sorte l’âme de mon chien, autrement dit la mienne. Le deuil d’un ami canin n’a rien d’anodin, surtout quand ce chien vous a sauvé la vie.

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  3. J’aime toujours tes courtes mais profondes réflexions initiales d’appréciateur! Avec tes horions, métonymie, synecdoque, je dois avouer que mon grec est tellement loin, malheureusement…
    Oserais-tu porter un jugement sur l’apport distinctif de Mario Pelletier parmi nos poètes pamphlétaires québécois?

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