Michel Beaulieu : Trivialités : Poésie : Éditions du Noroît : 2001

Éloignés dans le temps et l’espace, davantage encore par le tempérament et le style d’écriture, Beaulieu et Mallarmé, fort différents l’un de l’autre, se trouvent pourtant tous deux concernés par cet énoncé du second : « La Gloire ! je ne la sus qu’hier, irréfragable, et rien ne m’intéressera d’appelé par quelqu’un ainsi. »

Sans doute vers la fin de sa vie Michel Beaulieu avait-il la tête ailleurs, ayant de son vivant suffisamment goûté aux honneurs. Le fait est qu’il appartenait déjà à sa légende. Qui parcourait les journaux et les revues littéraires ne pouvait ignorer le rôle important joué par le personnage dans notre paysage culturel. Pour peu qu’on fût le moindrement curieux, intéressé par la poésie québécoise contemporaine, l’on savait qui était Beaulieu. On avait lu, on possédait au moins quelques-uns de ses ouvrages. Qu’il le voulût ou non, il était une manière de phare. Sa posture de poète et d’écrivain était particulière, singulière. Il était partout présent, mais partout où il se trouvait, bien qu’étant l’une des pièces maîtresses de l’échiquier, il faisait quelque peu bande à part. Quoiqu’au centre du paysage, il apparaissait plutôt « entre ». Entre ses devanciers et de jeunes poètes qui commençaient alors à faire du bruit. Sa poésie était différente. Les aînés avaient chanté le pays, accompli la Révolution tranquille. Les nouveaux venus se livraient à des expérimentations, à des jeux formels, s’adonnaient à l’écriture plutôt qu’à la poésie. Lui pratiquait un type de lyrisme franchement personnel, je veux dire intimement lié à sa propre personne, mais également original. Du moins en était-il ainsi dans ses tout derniers ouvrages, Trivialités étant son chant du cygne.

Revenons au mot : « irréfragable ». Il renvoie chez le symboliste au fait que la gloire serait incontestable. On ne saurait la récuser. Elle apparaît toutefois secondaire, négligeable. Si j’affirme sans preuve aucune que Beaulieu ne l’avait pas présente à l’esprit, c’est que de plus importantes trivialités à mon avis le préoccupaient. Cette vie, au jour le jour, de tout un chacun, poète ou non, avec un corps et un esprit inscrits dans l’espace et le temps présent, à quoi cela pouvait-il bien rimer ? Puis l’amour ? Sans oublier la solitude, sans oublier le passé qui lui ne nous oublie pas. Il avait la tête ailleurs, le poète. J’imagine qu’il pensait et rêvait autrement.

On peut croire à la lecture de son dernier opus que le poème pour lui était fin et moyen à la fois. C’est que Michel Beaulieu s’abandonnait tout entier au poème, lui confiant son destin. Une sorte de journal intime. Il s’y disait outrancièrement, humblement, sans souci de plaire ou de déplaire, prenant bien soin de ne pas dériver de sa voie, elle-même louvoyante, erratique. Lui qui avait beaucoup lu, était-il un jour tombé sur ce mot de Cromwell : « Ceux qui ne savent pas où ils vont sont ceux qui vont le plus loin » ? Chose certaine, ce solitaire de la fin, qui ne sortait presque plus de chez lui, préférant plutôt entreprendre une espèce de voyage autour de sa chambre (Xavier de Maistre), montre avec Trivialités qu’il n’a pas, du moins poétiquement parlant, fait du sur-place. Par « poétiquement », je n’entends pas uniquement la fabrication d’un objet appelé poème, mais renvoie surtout, en cette aventure qu’il inaugure, à ce que le poème permet d’accomplir en matière d’introspection et de découvertes. Dans l’un de ses poèmes, Beaulieu parle « d’un trop long séjour / en moi-même ».

La poésie le conduit à plonger dans le passé, le plus récent ainsi que le plus lointain (souvenirs d’enfance), son présent étant quasi entièrement consacré à l’écriture du poème, puis, son travail accompli, aux tâches ménagères usuelles (passer l’aspirateur), au divertissement (regarder la télé, surtout des joutes de hockey avec son ami Paul), à l’oisiveté, laquelle correspond plutôt à une forme de lassitude engendrée par le dépit amoureux et son incessant ressassement. J’oubliais les « soixante / cigarettes par jour ».

Dans La littérature en péril, Tzvetan Todorov distingue trois tendances majeures dans les lettres modernes. Une première est la conception formaliste de la littérature. Où l’on voit que la littérature ne parle que d’elle-même, « la seule manière de l’honorer [étant] de mettre en valeur le jeu de ses éléments constitutifs. » Les œuvres représentatives de cette première tendance « cultivent la construction ingénieuse, les procédés mécaniques d’engendrement du texte, les symétries, les échos et les clins d’œil. » Évidemment, Beaulieu, membre très tôt dissident du comité de rédaction de la revue La Barre du jour, n’illustre pas vraiment cette tendance, ou si peu.

Il ne s’apparente pas non plus tout à fait à la seconde tendance, celle que Todorov identifie comme étant le courant nihiliste : « les hommes sont bêtes et méchants, les destructions et les violences disent la vérité de la condition humaine, et la vie est l’avènement d’un désastre ». À vrai dire, quelques poèmes de Trivialités expriment une vision du monde plutôt pessimiste : « l’effondrement de l’ordre économique / planétaire que rien n’endiguera / […] deux cent (sic) millions d’enfants morts en Afrique / où les famines se perpétueront / de nouveau la vieille Europe saignée […] // quand ils bougeront ce sera la fin / je vois la Chine anéantir l’Empire / comme jadis Moscou livrée aux flammes … ».

Enfin, toujours selon Todorov, la littérature contemporaine est caractérisée par une troisième conception, il s’agit de la tendance de solipsisme (« solipsisme, du nom de cette théorie philosophique qui postule qu’on est soi-même le seul être existant »). Todorov explique : « Une autre pratique littéraire provient en effet d’une attitude complaisante et narcissique, qui amène l’auteur à décrire par le menu ses moindres émois, ses plus insignifiantes expériences sexuelles, ses réminiscences les plus futiles : autant le monde est répugnant, autant le soi est fascinant ! Dire du mal de soi-même ne détruit d’ailleurs pas ce plaisir, l’essentiel étant de parler de soi — ce qu’on en dit est secondaire. La littérature (on dit plutôt dans ce cas « l’écriture ») n’est plus alors qu’un laboratoire où l’auteur peut s’étudier à loisir et tenter de se comprendre. »

Si n’existaient que ces trois tendances, l’œuvre de Beaulieu forcément logerait à la dernière enseigne. Todorov parle à son sujet d’insignifiance et de futilité, voilà qui bien entendu appartient au domaine de la trivialité. Rien toutefois ne permet de croire qu’on pourrait faire tenir tout entier dans cette case le dernier recueil de Beaulieu. Par exemple, en ce qui a trait aux moindres émois, le poète ne numérote pas vraiment ses abatis, il ne passe pas son temps à lécher ses plaies et ses petits bobos; il ne gémit pas, il dit plutôt froidement sa souffrance.

Quant à ses expériences sexuelles, elles ne sont pas forcément insignifiantes. Elles sont néanmoins décevantes, non pour des raisons de ratage ou d’absence de plaisir, mais parce que le poète, il le dit clairement, plus d’une fois d’ailleurs, recherche l’amour d’abord et avant tout. Cela ne l’empêche pas d’évoquer ses « baises », surtout des séances de fellation ou de masturbation solitaire. Mais l’amour étant sa priorité, la question sexuelle chez lui est loin d’être mise en avant. Comme le souligne Isabelle Miron dans une étude publiée dans Voix et Images, elle occupe moins de place dans Trivialités que dans ses recueils antérieurs. Isabelle Miron écrit : « Trivialités prolonge le travail amorcé dans Kaléidoscope. Les poèmes de cet ultime recueil mettent aussi en évidence le processus mental d’un sujet (vraisemblablement biographique) se développant sur fond de souffrance liée à la conscience du temps et menant, dans une moindre mesure ici, à des souvenirs érotiques […] ».  

On constatera que sur le plan des réminiscences futiles, le poète n’hésite pas à rappeler des souvenirs de jeunesse qu’on pourrait qualifier de banals. Je songe à ce qui entoure sa passion pour le hockey : « […] Jacques Plante gardait les buts / c’était de lui mon premier autographe / on se demandait s’il allait porter / sa tuque en montant avec le grand club / et quand Jean Béliveau venait en ville / on savait que ce ne serait pas facile … ».

Est-ce le moment opportun de le mentionner ? Il me semble que raconter de pareilles anecdotes n’a rien d’insignifiant. Elles ont à mon sens au moins deux fonctions. La première n’est pas étrangère à la nature profonde de l’autobiographie, laquelle voit l’auteur s’aventurer dans les paysages de l’enfance et remonter ainsi jusqu’à son moi premier, et pourquoi pas jusqu’à ses premiers émois, fussent-ils anodins, et par conséquent parfaitement de mise dans une œuvre intitulée Trivialités ? La seconde fonction est d’assurer à la manière d’une toile de fond un arrière-plan insignifiant sur lequel la « signifiance » pourra se détacher davantage, être mise en valeur, en quelque sorte exacerbée. La naïveté de l’enfance, sa candeur, sa pureté permettent ainsi au tragique de se manifester éventuellement de façon plus éclatante.

Si ce qui est choquant ou décevant dans une œuvre est souvent dû à l’excès, l’on ne saurait affirmer qu’avec Trivialités l’auteur ait carrément donné dans le trop, dans la complaisance, du moins en ce qui a trait à ses confessions personnelles. Autoportrait tant que l’on voudra, il n’est pas dit que le lecteur et la lectrice de ce recueil le refermeront en ayant une idée fort précise du personnage qu’était Beaulieu. Certes, ils sauront qu’il a eu de nombreuses compagnes, que ses relations avec celles-ci ont la plupart du temps été assez brèves, que de son propre aveu il ne leur rendait pas la vie facile (« […] elle que je n’ai pas revue / à qui comme aux autres j’aurais rendu / l’espace inhabitable à mes côtés »). Ils auront appris que Beaulieu lisait énormément, qu’il a écrit la plupart de ses œuvres avec la plume que son père lui avait offerte alors qu’il avait dix-sept ans. Enfin, Beaulieu fumait du haschisch et du cannabis, manquait souvent d’argent, en gagnait en exerçant le métier de traducteur.

Ils sauront surtout qu’un grand amour a profondément marqué l’auteur, que celle qu’il a aimée plus que tout a commis deux tentatives de suicide, que tous deux se sont séparés et que lui, jamais, n’a tout à fait cessé de penser à elle. Dans la préface du recueil, Guy Cloutier cite un extrait d’une pièce radiophonique écrite par l’auteur. Les mots que nous allons lire sont relatifs à Marcelle, « figure iniatique », affirme Cloutier, amoureuse qui occupa « une place névralgique dans l’ensemble de l’œuvre de Michel Beaulieu » : « Ça fait que je me suis mis à relire tous mes poèmes, puis tous ceux que j’avais écrit (sic) pendant ces cinq ans-là pour m’apercevoir que depuis cinq ans t’étais partout, entre toutes les lignes, même dans les moments où je m’imaginais que j’pensais même pas à toi ».

Écriture narcissique. Chose certaine, ainsi que l’observe Todorov, il y a dans la pratique dite du solipsisme un véritable désir de s’étudier et de se comprendre.

Dans Pour une poésie impure, Melançon consacre un chapitre à son vieux camarade. Le professeur écrit : « Il identifiait son œuvre et sa vie. Plus exactement, sa vie était toute (sic) entière ordonnée en vue de cette œuvre. Et celle-ci, donnant forme à sa vie, débouchait sur une connaissance de soi et du monde dont elle se nourrissait. On dirait à la fois trop et trop peu en affirmant que sa poésie était autobiographique. Elle l’est, mais d’une manière qu’il importe de préciser. Beaulieu prend pour matière la trame de sa vie, qu’il transpose. Il évoque, allusivement, des événements précis. Dès 1971, il revendique pour l’anecdote le statut d’une épreuve de vérité : « c’est finalement par l’anecdote / que l’on perce le secret des choses ». Nous avons déjà mentionné l’importance de l’anecdote dans Trivialités. Rappelons que les anecdotes ont souvent pour les lecteurs valeur de bonbons. Il les assimile facilement et avec un certain intérêt, qu’elles soient amusantes ou de nature plus sinistre. Elles frappent l’imagination, agrémentent enfin la compréhension du propos général.

En ce sens, les anecdotes apportent çà et là une certaine transparence à un récit par ailleurs souvent opaque, dont l’hermétisme ne réside pas uniquement dans la nature de son langage, mais surtout dans l’organisation de sa matière. Pour diverses raisons, le lecteur de cet ouvrage aura parfois du fil à retordre; l’auteur en est tout à fait conscient : « mais tu digresses sans arrêt poème / et les événements s’opacifient », et encore ceci : « sinon nous risquons de perdre le fil /conducteur autour duquel je m’enroule ». En raison des dérives auxquelles le poète fait ici allusion, son lecteur ne comprend pas toujours où il veut en venir.

La facture de cette écriture est pour le moins déroutante. Cela est dû à sa fragmentation continue, à son éclatement. La nature autobiographique de l’écrit se présente ici comme un miroir brisé donnant à voir non pas une image unifiée de la personne de l’auteur, mais bien plutôt son reflet bigarré, dont les morceaux appartenant à différentes époques de sa vie et révélant différents aspects de sa personne sont comme collés, rapiécés, juxtaposés selon une ordonnance qui procède du travail conjoint de la réminiscence et de la pensée livrée à elle-même. Le flux de la conscience n’est contraint ni par la logique ni la clarté. Isabelle Miron analyse très bien ce phénomène. Un monologue intérieur est forcément décousu. L’est pareillement le poème beaulieusien. 

Cette écriture est aussi caractérisée par un autre phénomène plutôt paradoxal. On trouve dans ce recueil une gestuelle d’écriture pouvant faire songer au travail d’un Jasper Jones. Ce peintre américain concevait des tableaux qui alliaient la rigueur formelle d’une solide composition avec une exécution presque libre et sans contrainte. À l’intérieur d’un cadre strict (hard edge), son pinceau giclait, galopait librement sur la toile (action painting). Il y a ici une certaine similitude, à cette différence que chez Beaulieu, si le cadre formel est ferme, son écriture n’est pas totalement spontanée, ne procédant pas de l’automatisme. On ne peut passer un tel phénomène sous silence. Les commentateurs de Beaulieu en font mention.

Ce qui est curieux avec l’écriture de Trivialités, ce n’est pas le recours à une forme d’expression que d’aucuns pourraient considérer désuète, à savoir le vers régulier, régulier à tout le moins au niveau métrique (les vers sont des décasyllabes, toutefois ils ne riment pas), ajoutons que tous les poèmes du recueil à de rares exceptions comptent précisément douze vers (ce sont des douzains). Ce qui étonne ici encore une fois relève du paradoxe. En effet, avec un cadre aussi fixe, l’on pourrait s’attendre à ce que ce dernier renferme un discours tout aussi régulier, sage et mesuré. Or le discours fait fi de la contrainte du cadre, le contenu en déborde, la pensée court, enjambe non seulement le vers, mais aussi les strophes. Voici un exemple où l’on sera à même de constater à quel point le discours fuse et éclate hors de son cadre. Dans le cinquante-et-unième morceau, le poète écrit : « ah le simple bonheur en l’observant / qui bouge et son expression renfrognée / ses enthousiasmes qu’elle voudrait / satisfaire aussitôt tiens descendons / bouffer des moules poulette au Chalet ». Le morceau prend fin avec ces derniers mots (moules poulette au Chalet); or une fois la page lue, nous constatons que la phrase se prolonge et verse son contenu dans le morceau commençant à la page suivante. En effet, ce nouveau morceau commence par le mot suisse : « suisse ou prendre un seul verre au Saint-Angèle ». Je dis morceau, c’est que le grand poème que constitue cette suite est morcelé.

En fait, dans ce recueil qui n’est pas un ensemble, il n’y a pas « des » poèmes, mais bien plutôt un seul et même poème filant un grand monologue de la première à la dernière page. Nous lisions donc la cinquante-et-unième strophe, et avec son dernier vers tout semblait complet, puis nous tournions la page pour apprendre qu’il s’agissait d’un Chalet suisse. Après, le discours poursuit son cours. Le cadre ne l’endigue pas. La parole en déborde. Il va sans dire que ce procédé est répété à plusieurs reprises.

Dans la revue Voix et Images, Gabriel Landry signait à la parution du recueil un commentaire intitulé Du trivial au sublime. Avec à propos, il soulignait justement « que le moule rigide adopté par Beaulieu ressemble à un faire-valoir. » Il expliquait : « Je veux dire que c’est un cadre, un encadrement que la langue excède de toutes parts. Le régime du douzain décasyllabique, en réalité, n’est qu’un châssis de service, grâce auquel le flux de la langue courante, familière, n’en sera que plus sensible, plus envahissant. Le lecteur a tôt fait de lire ces vers comme de la prose, en élidant, en supprimant les pauses de fins de vers, en pratiquant une lecture «continue» qui déborde les limites métriques et strophiques, tant et si bien que l’amétrie finit par l’emporter dans ce système trompeur. // Trivialités met en place, par ailleurs, une dynamique du continu et du discontinu qui est un élément distinctif de toute la poésie de Beaulieu depuis Variables. On a affaire à des suites, toujours, mais qui produisent un effet de morcellement, d’éparpillement. Cela tient, bien sûr, au refus de composer des poèmes à la structure fermée pour privilégier des figures comme l’enchaînement ou la concaténation. »

Ce jeu, ce travail formel, le poète le signale à sa manière et ce, dans son recueil même. S’adressant directement à l’interlocuteur qu’est pour lui le poème qu’il rédige, il écrit : « et faisons fi de cette enveloppe / qui nous mène vers le champ théorique / et le déboîtement de tes structures ». Ailleurs, toujours dans Trivialités, et encore une fois prenant à parti son poème, il lui dit : « mais tu digresses sans arrêt poème / et les événements s’opacifient // sous l’emmaillotage où tu les contrains ».

Historiquement, à travers sa traditionnelle opposition à la prose, dans le dénigrement où l’on tient le commerce vulgaire de cette dernière — le mot usuel ayant valeur d’échange, étant comparable à une vile pièce de monnaie (Mallarmé) —, la poésie est plutôt considérée comme le haut lieu du langage. Elle réalise ses ambitions les plus périlleuses, exprime sentiments et idées nobles ; enfin, les grandes passions constituent son domaine de prédilection. Ainsi confie-t-on au poème les sujets les plus sublimes. Son statut équivaut plus ou moins à celui du sacré.

En réhabilitant le discours trivial, en lui accordant la place d’honneur, comme par dérision et comme pour mieux asseoir son propre malheur au creux des contingences de la vie normale et quotidienne, Beaulieu élève le discours prosaïque au rang de poème, transgresse un ordre, opérant une substitution permettant au trivial de se manifester au niveau poétique. Dans le registre familier, « l’amour poème » un peu bohème traîne de la patte dans les rues de la ville, s’installe à la banquette d’un petit restaurent, y écrit des vers en sirotant un café. La « prose décasyllabique » expose de manière idoine un humble néant, une misérable solitude. Par contraste, elle laisse entrevoir, peut-être à jamais hors de portée, l’amour auquel aspire le poète.

C’est pour des raisons similaires, créant des conséquences du même ordre, que les rapports érotiques sont évoqués dans Trivialités de manière aussi crue (« qu’on me passe les termes prosaïques »). Le poète ne pense pas de manière obsédée à la « baise » lorsqu’il écrit les vers suivants : « dire que j’avais un toit sur la tête / et qu’elle me suçait sans réticence », ou encore : « du sperme fraîchement éjaculé / quand l’être sucé se tord de plaisir ». Ces vers, ces mots directs, mots de trivialité si l’on veut, lui viennent comme pour rappeler que ce qu’il désire, ce n’est pas le « cul », mais bien plutôt, n’ayons pas peur des mots, une âme sœur : « j’aimerais tant connaître le grand amour » et « à vrai dire poète à la barbe poivre / et sel chercherait compagne idéale / préférant rire mais sachant pleurer ». Le sexe est secondaire : « depuis deux ans que je coupe les ponts / quand on ne m’offre rien d’autre qu’un corps ». Le sexe sans amour est trivial. Se vautrer dans la trivialité constitue ici un acte d’accusation : la parole basse de Trivialités revendique en fait l’élévation de l’âme dans et par l’amour d’une femme.

Les gestes quotidiens, se rendre à l’épicerie, jouer à la loterie, regarder la télévision, magnifient à leur manière une présence absente, celle de l’être aimée, et par extension l’existence substantielle que souhaiterait mener le poète avec son amoureuse. 

Dans la vingt-sixième strophe, le poète énumère les activités, toutes plus prosaïques les unes que les autres, auxquelles il s’adonnera durant la journée. Il écrit : « […] il me faut vivre au temps présent / déposer les sacs verts près du trottoir / épousseter le système de son / laver la vaisselle qui traîne bien / depuis trois jours passer l’aspirateur / du moins sur le tapis près de l’entrée / courir avant qu’il ne ferme au marché / penser à elle comme chaque jour ». En voyant où mène cette énumération (énumération montrant le poète absorbé par les choses triviales, contraint d’exécuter de petits gestes anodins), nous sommes à même de réaliser combien la chute du texte est révélatrice : elle manifeste l’essentiel de la démarche du poète, elle dit le centre blanc de sa quête amoureuse, le centre absent autour duquel tourne le poète. On se souviendra du titre de l’un de ses romans : Je tourne en rond, mais c’est autour de toi. Il y a fort à parier que ce toi correspond à la Marcelle de Trivialités, du moins si l’on se fie à la préface de Guy Cloutier : « Elle occupera une place névralgique dans l’œuvre de Beaulieu ». Comme je l’ai suggéré plus haut, les trivialités offrent un piédestal, elles constituent le socle sur lequel repose l’idée de l’amour, sorte de fange nécessaire à l’évocation de l’orchidée. Cette Fleur du mal de vivre n’est pas la sylphide d’un jeune Chateaubriand. Sa vivante incarnation, le poète ne l’a pas que rêvée, il l’a réellement connue, tenue dans ses bras, mais l’amour s’est envolé. Dire par le menu détail la platitude de la vie qui après son départ s’en est suivie, comme je l’ai déjà laissé entendre, cela permet d’auréoler un fantôme. L’espoir ne prend pas son essor autrement, il s’élève à partir du sol, à partir de ce qui est le plus terre-à-terre.

Ce livre contient des strophes solides. On peut y lire de très beaux passages. Je songe tout particulièrement aux vers que l’auteur consacre à la défunte Marie Uguay. Plusieurs strophes nous ravissent, par l’exécution, par le propos. Certains font sourire (je songe aux vers de mirliton d’un petit poème offrant douze rimes faciles), d’autres incitent à la réflexion (je songe à presque l’entièreté du livre). La qualité de cet ouvrage fait regretter que l’auteur n’ait pu poursuivre son travail, lui qui dans Trivialités écrivait : « et si je n’ai que quarante-trois ans / j’affirmerai que je commence à peine ». À défaut de ce qu’il aurait écrit après Trivialités, de ce qu’il écrirait peut-être encore aujourd’hui, il faut se rabattre sur ses œuvres antérieures et sur ce remarquable recueil posthume.  

Cependant, il y a lieu de s’interroger sur la nature de ce dernier opus, dont le caractère inachevé laisse songeur. Des questions se posent, et la préface n’y répond pas.  Dans quel état se trouvait ce manuscrit ? À quel point était-il terminé ? Melançon parle de Beaulieu comme d’un travailleur acharné, consciencieux : « Un poème n’était jamais achevé à ses yeux […] ». A-t-on rassemblé des brouillons manuscrits ou des tapuscrits ? Beaulieu est-il mort après avoir soumis Trivialités à son éditeur? Enfin, jusqu’à quel point cette suite poétique était-elle satisfaisante à ses yeux au moment de sa mort : publiable telle quelle ou à retravailler ? Son inachèvement expliquerait certaines maladresses, plutôt rares il est vrai. Mais ces défauts, sans doute consentis, ne contribuaient-ils pas de manière ostentatoire à manifester l’espèce de dénonciation implicite et ironique inhérente au projet de l’auteur, lequel était de s’inscrire volontairement dans le trivial, comme pour mieux évoquer, grâce au contraste entre le sublime et la trivialité, l’idéal de l’amour et du poème, de ce que le poète appelait l’amour poème ? L’idée du poète était sans doute de bien marquer l’écart entre l’accablante réalité et le plus haut désir qui le hantait.

À mon avis, le poète est parvenu à écrire un livre fort en le faisant reposer sur des vers qui, pris isolément de la suite où ils figurent, semblent parfois plutôt faibles. Ce tour de force est d’autant plus impressionnant que la pertinence du livre n’est pas obtenue en dépit de ces vers, mais bien grâce à leur faiblesse relative. Je l’ai dit et le répète, c’est là mon hypothèse, la trivialité de fond et de forme alimente le propos, donne au poème sa substance et sa richesse : c’est à partir du sol que le poème prend son envol.

Sans doute la difficulté de lecture que représente cette suite aurait-elle été légèrement atténuée par le poète s’il avait eu le temps de la revoir, mais encore une fois, nous ignorons où il en était avec ce travail (en cours ou plus ou moins achevé ?). À vrai dire, je ne crois pas qu’il aurait remis une vingtième fois son ouvrage sur le métier. Par endroits, les confusions sont volontaires, recherchées. Beaulieu déstabilise le lecteur ou plutôt le surprend. Sans décevoir son attente, il substitue, nous l’avons dit, à ce qui spontanément vient à l’esprit du lecteur une suite différente, offre à un verbe un complément non pas insolite, mais imprévu; il aiguille le train du discours dans une direction nouvelle; je songe bien entendu aux enjambements. 

Melançon parle de dérive. Il observe que dans les meilleurs poèmes de Beaulieu, « la juxtaposition des énoncés donne une représentation saisissante d’un monde fait du heurt des phénomènes, dans laquelle nous reconnaissons nos existences décousues : rencontres d’événements qui appartiennent à des séries différentes, chocs des surfaces jetées les unes sur les autres, croisements fortuits, accidents de la pensée, hasards du langage. » Et surtout, mettant alors le doigt sur un phénomène susceptible à lui seul de générer un lot d’incompréhensions, il écrit ceci : « À tout moment, sans qu’on puisse le prévoir, la phrase bifurque d’une personne grammaticale à l’autre, du je au il et surtout au tu, à la deuxième personne du singulier qui est, dans son indétermination, l’interlocuteur absolu. Tantôt le moi se dédouble, tantôt l’autre s’impose jusqu’à envahir toute la conscience ; le plus souvent l’identité de cette personne grammaticale reste indéterminée, comme si ce pronom renvoyait à tous ou à personne. »  Voilà qui est bien vu. À quoi nous pouvons ajouter que le processus atteint dans Trivialités son point ultime dans la mesure où l’interlocuteur du poète devient cette fois le poème lui-même, auquel le poète s’adresse de manière privilégiée. Isabelle Miron mentionne cette particularité : « Dans ces poèmes posthumes, Beaulieu écarte tout ce qui pourrait le distraire du flux de la conscience et se tourne pour ce faire exclusivement, voire amoureusement, vers sa poésie, à qui il s’adresse directement, en lui prêtant même des intentions […] ».

Si l’indétermination joue au niveau des pronoms, elle gagne également les noms des personnes elles-mêmes, ainsi que ces dernières. Fusion ou confusion, un visage de femme plus ou moins aimée se superpose à un autre visage de femme profondément aimée, celui qui hante le poète. Mais les femmes dans cet univers semblent se démultiplier en une série qui n’a bientôt plus de fin, série qui jamais ne comble dans sa pluralité la singularité absente de l’être aimé. Une seule se démarque vraiment du lot. Marcelle. Mais son absence se noie partiellement dans la nombreuse présence des autres, substituts insatisfaisants, voués à l’éphémère. Tour à tour sont évoquées amantes ou amies. Elles ont nom Ariane, Suzanne, Marie-Évangéline, Marie, Jocelyne, Louise, Odette, Claire. Sont plus ou moins précisés les événements qui les concernent. Certains sont cernés de près, d’autres à peine esquissés.

De vagues références étourdissent également le sens.  Assurément, les 12 et 13 octobre sont pour le poète des dates importantes. Mais lui seul saurait dire en quoi. Ce dont il s’abstient. Il ne met pas, du moins clairement, le lecteur dans la confidence. Il glisse des allusions. On peut croire pertinent de relier ces dates à un traumatisme, à un accident dramatique de l’histoire du poète, soit probablement l’une ou l’autre des tentatives de suicide de Marcelle, je dirais la dernière. On peut plus bêtement songer à la date où est dévoilé le numéro gagnant à la loterie. On ne sait pas trop, et ce n’est pas faute de lire attentivement le poème. Or comme le rappelle Melançon, Beaulieu lui-même affirmait « que ses poèmes contiennent ‘‘des allusions dont nul ne découvrira jamais la clé’’ ». Dans un tel cas, peut-on s’étonner d’éprouver de la difficulté à comprendre ce que l’auteur n’entendait surtout pas nous faire comprendre ?

D’ordinaire, il est possible de résumer assez facilement l’histoire que raconte un récit. Trivialités qui offre une suite de poèmes narratifs correspond en quelque sorte à un court roman ou, si l’on préfère, à une autofiction, voire un texte autobiographique. Il s’y passe quelque chose. Mais quoi au juste ? On y voit des personnes. Elles agissent, ont voix au chapitre. Elles ont noué avec le poète-narrateur des relations, accompli de quelconques actions. Mais l’histoire racontée dans Trivialités ne se retrace pas facilement. Les pistes sont brouillées. Ce récit offre un parcours chaotique. Vouloir résumer l’ouvrage constitue à mon sens une ineptie. C’est que l’aventure qu’il évoque est celle d’une conscience, elle se situe dans les sentiments ressentis par le poète. Elle est spirituelle, vécue à l’interne et non dans le monde physique. La réalité extérieure n’est pas évacuée pour autant. Des scènes vécues sont rapportées, des anecdotes, racontées. Une scène dramatique surtout est relatée avec force détails. Cependant, le récit poétique est ainsi mené que la ligne directrice des événements s’estompe par moments, se brise, s’interrompt; le discours accueille des parenthèses, des digressions. On a affaire dans le tissu narratif à de multiples ruptures. Les lieux physiques sont chamboulés. La temporalité s’ouvre, avance, recule. Le texte donne à voir, comme à travers un kaléidoscope, une réalité faite d’éclats épars.

L’auteur n’a pas vraiment cherché à faciliter notre lecture. Il avait sans doute raison d’écrire comme il a écrit. Atténuer la pente aurait faussé la nature de son entreprise. 

Tout cela aujourd’hui est à prendre ou à laisser. Évidemment, on a intérêt à prendre. On lit et se délecte; puis, on se promet de redécouvrir très bientôt Kaléidoscope qui, selon l’avis de plusieurs, est le maître-livre de Michel Beaulieu.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

8 commentaires sur « Michel Beaulieu : Trivialités : Poésie : Éditions du Noroît : 2001 »

  1. Cher Daniel je viens de terminer ta lecture de Trivialités, qui a beaucoup de justesse. tu es un fin lecteur. tant dans ses rapports à la peinture qu’à la vie quotidienne, et toute triviale; dans ses souvenirs qui se mêlent à l’histoire du livre lui-même; à ce mouvement du flux de conscience,e etc. . Bref, je trouve plein d’intelligence dans tes propos.

    Tu te demandes dans quel état a-t-on trouvé le manuscrit. Michel avait l’habitude de coller les pages du manuscrit sur son mur pour le « voir ». En voir la continuité d’une façon picturale. Nous avons laissé des pages manuscrites dans le livre justement pour montrer la vie de l’écriture. À un certain moment, il écrit, entre deux paragraphes, « blocage de dix jours ». Je rois qu’il voulait se rendre à 144 poèmes /fragments, à cause du multiple de douze, dont le vers est aussi proche quand même. Je ne me souviens pas que nous en avions parlé, mais ça me paraît logique. Je savais que le manuscrit existait. et, après rebâti une confiance avec Daniel, son ayant droit, nous avons pu publier le manuscrit dans l’état où il était rendu.

    En te saluant cordialement

    paul

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  2. Merci Paul. Pour ta lecture et les informations au sujet de la « création » du recueil, de son passage d’œuvre en cours à son état final. Tout cela explique bien des choses. Même dans son inachèvement, le poème de Beaulieu avait de la substance, était solide.
    Encore une fois, je te remercie d’avoir lu mon article. Il va sans dire que je ne l’ai pas écrit de manière « distraite ». Que des lecteurs lisent mes petits articles, cela est une récompense. Joyeuses Fêtes à vous tous, poètes et autres artisans du Noroît.

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