Mireille Cliche : Le cœur-accordéon : Poésie : Les Éditions du Noroît : 2020

Il y a l’univers qui tiendrait dans un vers. On peut le croire. Mais un seul vers, c’est peu dire. Mettons plutôt un poème, ou mieux encore un recueil de poèmes. Je reprends ce mot à Mallarmé : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre. » Ici, encore une fois, le singulier exprime le pluriel. En effet, plus modestement, nous constatons parfois, trop rarement il est vrai, que certains livres évoquent et nomment véritablement notre monde, certes, non dans sa totalité, mais de telle sorte que le particulier y parvient à englober le général. Un beau livre contient alors tout un monde. Je dis « un beau livre », et il se trouve présentement sous mes yeux. Prenons tout notre temps pour le lire. Quant à moi, j’écrirai ce qui suit très lentement, en savourant ses vers, en m’abandonnant à la profonde beauté de ce livre.

Il est si beau que je ne sais trop par quel bout le prendre. La plupart du temps, la beauté se résume à sa qualification, à son épithète insuffisante, qui n’est que balbutiement, ébahissement. Elle est tout aussi singulière que l’œil se posant sur elle, vite incapable de s’en détacher. Lecture et écriture nouent un pacte bien amical. La beauté n’est visible qu’aux yeux de qui la perçoit. Les mots difficilement parviennent à la traduire. Un effort alors est nécessaire pour dire cela qui relève de la facilité, car il est en effet facile et agréable de se laisser séduire et tout doucement entraîner à travers les pages d’un beau livre. Aucun piège pourtant n’a été tendu, mais nous voici pris et sans intention aucune de nous déprendre de cette espèce de tricot de mots que la poète nous offre au milieu des belles saisons où tourbillonne son grand et petit univers.

J’ai l’habitude de griffonner les pages des livres que je commente. J’y répands des traits, des cercles, des flèches, des indications de toutes sortes. J’y rédige des amorces de réflexions, mes annotations pullulent. À la fin, le livre malmené, trituré, rend l’âme, est physiquement détruit ou presque, illisible pour qui chercherait à y frayer sa propre voie. Deux livres ont récemment été épargnés par cette furie de comprendre, de disséquer une œuvre. Ce fut par une sorte de respect, comme si du sacré dans leur cas ne se pouvait profaner. Le cœur-accordéon est bien sûr l’un d’eux. Mon crayon à mine de plomb l’a totalement épargné. Cette anecdote ne constitue en rien une preuve, mais elle témoigne d’une déférence tout de même éloquente.

Habituellement mon principal souci lorsque je commente un ouvrage de poésie est d’ordre descriptif. J’ai cette ambition : cerner une forme, identifier une manière, un style. Je veux également saisir du sens. Tout cela est bien scolaire, tout à fait élémentaire. J’ajoute que si des beautés en cours de lecture m’apparaissent, je me fais un devoir de les révéler. Un véritable critique en fait davantage. Il ose dévoiler des failles, des lacunes, des maladresses. Il se permet de corriger les poètes, jette les hauts cris, fait même à l’occasion la leçon à des maisons d’édition. Cela dit, je serais bien curieux de voir quels défauts l’on pourrait reprocher à ce cœur-accordéon.

Si l’entreprise, il est vrai, risque de s’avérer périlleuse, je veux bien m’y lancer et, plutôt que de chercher des microbes, faire l’inventaire des qualités qui font de ce recueil le cas plutôt unique et rare qu’à mon avis il constitue.

J’admire que dans un recueil règne un certain équilibre entre l’unité de la facture de chacune des pièces et leur diversité. Les poèmes que nous propose Mireille Cliche possèdent chacun son individualité, semblent se suffire à eux-mêmes, déjà nous offrir beaucoup, soit un genre de petite somme. Ils sont à peu près clos sur eux-mêmes, si on les prend isolément, mais le tout où l’auteure les rassemble les fait s’éclairer et compléter les uns les autres. Il est plaisant de lire une page et d’éprouver déjà, alors que l’auteure jamais ne surcharge ses vers, une manière de plénitude, de mesure portée à son comble. Il est plaisant de passer à la page suivante et de constater que la qualité est maintenue et la promesse des vers à nouveau remplie. La manière de l’auteure n’est pas uniforme, celle-ci sait varier ses propos. Il me semble que cela peut constituer un certain critère sur lequel prendre appui pour saluer la beauté.

Certains poètes sont intelligents en diable. Ils créent de l’inextricable, tiennent des propos à huis clos, devant un miroir ou une absence de lecteurs, car s’ils ont invité ces derniers à leurs débats intimes, à leur secret soliloque, ils ont négligé de leur fournir une clef, ils l’ont plutôt dissimulée entre les lignes de leurs poèmes. D’autres poètes possèdent une intelligence plus lumineuse, plus généreuse. La poète qui a écrit Le cœur-accordéon a eu l’intelligence d’opter pour la simplicité, la clarté. L’excès d’esprit, disait Fénelon, est « un beau défaut, c’est un défaut rare, c’est un défaut merveilleux. […] mais c’est un vrai défaut, et l’un des plus difficiles à corriger. » Il me semble impossible d’admirer la beauté, à supposer qu’il s’en puisse trouver, dans un texte où l’obscurité voile trop lourdement le sens. La citation de Mallarmé voulant que le monde soit fait pour aboutir à un beau livre est extraite d’un entretien accordé à un journaliste. De cette enquête menée par Jules Huret, je détache ce qui suit :

« Nous approchons ici, dis-je au maître, d’une grosse objection que j’avais à vous faire… L’obscurité !

C’est, en effet, également dangereux, me répondit-il, soit que l’obscurité vienne de l’insuffisance du lecteur, ou de celle du poète… mais c’est tricher que d’éluder ce travail. Que si un être d’une intelligence moyenne, et d’une préparation littéraire insuffisante, ouvre par hasard un livre ainsi fait et prétend en jouir, il y a malentendu, il faut remettre les choses à leur place. Il doit y avoir toujours énigme en poésie, et c’est le but de la littérature – il n’y en a pas d’autres – d’évoquer les objets. »

Tout ceci est entendu qui aujourd’hui va de soi. Mireille Cliche ne retourne pas à l’âge classique, mais semble respecter consciemment ou non des préceptes qui eux-mêmes se sont acclimatés à notre modernité. Seulement chez elle, la pluralité de sens et l’énigme ne se confondent jamais avec l’absence de sens. Ses vers sont beaux parce qu’ils donnent à voir, à entendre et à comprendre. Son poème est une maison dont chaque vers nous confie tout simplement la clef.

Des images abracadabrantes, des métaphores sans queue ni tête abondent dans les œuvres de certains auteurs. On aime ou n’aime pas. On trouve ou non de la beauté dans l’hétéroclite et la bizarrerie. Le surréalisme a fait son temps. Nulle part il n’a fait son nid dans les poèmes de Cliche. Je dis nulle part, pour immédiatement ajouter un bémol. Certains poèmes du recueil peuvent étonner et leur fraîcheur a de quoi émerveiller : « Quarante matins déjà / Quarante cavernes où l’on s’offre / Le luxe de creuser sa vie de fourmi / Dressée au labeur et à l’utilité / Quarante fois toiser l’huile mesurer le vent / Tenir le temps dans sa main fermée / Puis le rendre au temps / Qui tourne en lui-même comme toujours / Et laisse autant de traces / Qu’un papillon ». Nous sommes loin de la quincaillerie surréaliste, on en conviendra. Et plutôt proche de cette évocation dont parle Mallarmé. Une énigme ? Non, pas vraiment. Toutefois, ce n’est qu’en faisant jouer ce poème dans la cour des autres poèmes du recueil qu’on parvient à en saisir ne serait-ce qu’une part de sa subtilité. En amont ou en aval, j’en aurai le cœur net plus tard, peu importe pour l’instant, l’on trouve de magnifiques poèmes où apparaît la mère au moment où justement la poète la rend au temps (« Tenir le temps dans sa main fermée / Puis la rendre au temps »). Je puis divaguer, mais il me semble ici que ces quarante matins pourraient être ceux qui suivent le moment du décès de la mère, dont finalement ne subsistent que des traces de papillon. J’aime découvrir dans un recueil ce genre de poèmes qui me rappellent que toute œuvre est le fruit d’une collaboration. Le lecteur y devant mettre du sien. En cela je trouve également de la beauté.

J’en trouve davantage ailleurs, et toujours et encore. À vrai dire, dès l’ouverture du recueil, le premier poème m’a tout à fait ébloui ; j’ai su que j’avais affaire à une œuvre de grande qualité. Cette impression que j’eus ne prouve rien. Elle renforce tout au plus ce sentiment que j’ai alors éprouvé et continue de l’élever à un niveau supérieur, de quasi-objectivité. En effet, il ne saurait s’agir d’une vue de l’esprit, encore moins d’une hallucination. Ce que je vois, je ne l’invente pas. Cette sobriété, cette simplicité, cette lumière sont celles qui naissent d’une ouverture de l’âme. Chez Mireille Cliche l’immanence est pure transcendance. Le sacré est tout entier contenu dans les limites de l’être et de sa matérialité : « Quelques notes trouant l’air / La caresse ténue d’un parfum d’humus / Nous rappellent que toute vie est matière ». Et : « Je ne chanterai jamais / En croyant que mon âme s’élève ». Assurément, la foi ici se borne à habiter poétiquement le monde, comme le disait si bien Hölderlin. Mais elle chante…  la poète chante et ce faisant, indéniablement, si elle n’atteint pas l’au-delà, elle nous élève à tout le moins assez haut pour que nous puissions assister sous sa plume au déploiement de la beauté du monde.

Le maître-mot ici est sans doute celui d’humanité. Là en effet réside à mon sens ce qui contribue largement à la grande beauté de la poésie de ce recueil, du moins au niveau de son propos, car bien entendu, les éléments intrinsèques de la poésie, constitutifs du poème, sont loin d’être traités à la légère. Nous en reparlerons. Quantité de vers, même les plus humbles, et d’autres franchement scintillants, comme dans la pierre ont de quoi s’inscrire durablement dans notre mémoire.

Ce qui d’emblée frappe le lecteur est la disposition accueillante de l’auteure. Elle invite le monde à entrer dans son poème. Tout un univers se manifeste dans ses vers. Si l’on préfère tourner les choses autrement, je dirai qu’on voit à l’œuvre dans ses écrits une avancée vers la lumière, dans le compte toujours tenu des ombres menaçant le fragile équilibre du monde. L’accueil apparaît dès les premières pages. Accueil de la nature partout présente, avec sa faune, sa flore, l’espace sidéral, également l’infiniment petit. Sans oublier le tricot des saisons qui va de pair avec celui des sentiments (« D’une émotion qui nous dépasse / Le tricot de la peine avec la joie », sans oublier le tourbillon du temps, la ville, la campagne, le pays et les voyages nous conduisant loin dans l’ailleurs, là où les vestiges du passé, proche ou lointain, témoignent eux aussi, à Rome, par exemple, de ce que fut l’homme ainsi que de son destin souvent tragique. Il me semble que dans ce recueil rien de ce qui fait nos vies n’aura été négligé. Sans forcer les choses, la poète y fait entrer toutes les heures de nos existences. Je reviendrai sur ce tricot. Je ne l’invente pas. Il est là. Manière de dire le lier des choses de la vie. Symbole peut-être du devenir de l’être. Rappel de ce qu’est l’écriture. Un modeste accomplissement dont la nécessité ne fait aucun doute.

L’œuf. À quelques reprises, la poète exprime l’idée d’un enfermement à l’intérieur d’une coquille. Ce symbole de fertilité, je ne l’interroge pas. Je me borne à quelques remarques. Si en chantant, l’élévation de l’âme est impossible, c’est que hors les parois de cette coquille rien ne semble pouvoir émerger. Elle est notre matérialité dont aucune spiritualité, du moins de type religieux, ne peut parvenir à nous dégager. Or si la verticalité semble hors d’atteinte, je parle du saut en hauteur au-dessus de soi, l’horizontalité offre heureusement de vastes perspectives. Nous ne voyons pas l’invisible, encore moins ce qu’il recèle ou non, fruit souvent de l’imagination, supputations de l’esprit ou croyances distillées en nous par les apprentissages, par ce que Breton appelait le dressage. Mais nous pouvons aller vers l’autre et l’autre venir à nous, venir aussi de nous-mêmes, de la mère qui à partir de l’œuf originel nous donne naissance. La beauté du cœur-accordéon vient de son battement, de son va-et-vient allant et revenant de nous aux autres, de la poète à nous, dans cet amour qui fait notre humanité danser même sur les braises de l’horreur, au son de cette musique de l’âme qui chante, peut-être sans s’élever — mais à l’entendre, les larmes ne viennent-elles pas aux yeux de la poète ? « Incrédule je lis mes larmes / Dans les yeux d’une inconnue / Nous suivons les membres d’un chœur anonyme / Émergeant d’une allée latérale / Ils portent des t-shirts et des sacs à dos / Leurs voix emplissent la nef / Maintenant je sanglote la musique me lacère / Puis ils sont deux puis elles sont trois / Je crois qu’ils goûtent à la plénitude / D’un feu de camp d’un pique-nique pour le cœur / Ils sont modestes et la braise est partagée / Mais ensemble ils savent / Ce pourquoi ils chantent ».  

Nous sommes alors à Rome où séjourne la poète : « Dans le sol autour du Campo / Des étoiles dorées portent les noms / De Juifs cueillis au seuil de leurs demeures / Au cours d’une guerre encore proche / Personne ne s’y arrête /Dans la cacophonie des signes / Des âges et des civilisations / Je m’assois au bord d’une fontaine / Avec l’impression qu’une spirale m’engouffre ».

Le recueil partage avec l’œuf cette aptitude à enclore un monde. Le cœur-accordéon est si riche, contient tant d’éléments, que j’en échapperai non des miettes, mais de longues opales : « Le toit d’en face retient à peine de longues opales / Arrêtées par le gel dans leur mouvement vers le sol ». À regret, je laisserai encloses dans le recueil de telles beautés. Ici, cette métaphore de l’opale, un petit détail dans un large ensemble regorgeant de finesses expressives, de discrètes trouvailles langagières, de musicalité. C’est là une question de talent, de métier. Une question de savoir-faire. Quand un auteur a quelque chose à dire, lorsqu’il parvient à le dire de manière aussi inspirée, aussi créative, ses lecteurs sont tout à fait comblés. Ils éprouvent alors l’ineffable plaisir que procure l’admiration.

C’est que Mireille Cliche n’écrit pas pour tracer des lignes quelconques sur le papier. Un monde l’habite. Elle vit, elle a vécu. Son recueil témoigne de son parcours. Fille, femme, mère, elle fait entendre une parole de femme que je dirais libératrice, qui parvient à toucher, à émouvoir. Peut-on parler de douceur, de calme ? Même la révolte chez Cliche a des accents de quasi-tendresse. Lorsqu’elle s’insurge ou déplore des exactions, sa poésie procure une manière de baume. Elle a beau broyer du noir çà et là, il en résulte de fraîches couleurs printanières même si « Assise entre nous la mort nous épie ». La mort a beau rôder tout autour et la barque du nocher s’enfoncer plus avant, la poète parvient à se réconcilier avec les grands cycles, à s’apaiser au milieu des écueils. Cette impression se dégage de l’ensemble, du parcours que l’auteure y accomplit. Loin de moi l’idée d’avancer qu’au terme d’une quête, tous démons affrontés, elle conclut souriante, ayant vaincu, remporté d’épiques combats. Non, la modestie est un lot commun auquel n’échappe pas notre poète. Elle n’aura accompli aucun exploit. Elle le confie dans le tout dernier poème : « Sur le trampoline des jours / On tombe on saute et on recommence / On peut couper le fil changer le calendrier/ Aucun geste ne scelle la fin / Les reprises passent en boucle … »

Ailleurs : « Je savoure la douceur de l’attente / Je laisse la houle bercer ma curiosité / Il ne se passe rien le tumulte est en moi / Je sonde sans sombrer me voici si riche / De temps et d’émotions / Si terriblement semblable à tout autre ».

Ce qui fait la poète « semblable à tout autre » est justement ce qui fait sa richesse ainsi que la richesse de son œuvre. Œuvre ouverte, comme le sont les portes d’une maison accueillante. Pareillement, s’« il ne se passe rien », ce rien est comparable au rien de tout un chacun. À cette différence près que notre poète possède un curieux pouvoir. En place de l’ennui auquel nous confronte ordinairement le vide, elle parvient à tricoter tout un réseau de signes et de sens, à capter avec ses antennes les phénomènes de ce qui gravite autour de nous, ici et ailleurs, dans un ici-ailleurs qui est tantôt celui de la ville, tantôt celui de la campagne.

En tous lieux vivent des animaux, elle les salue, que ce soit le renard, le cerf ou l’oiseau. Même l’insecte se trouve honoré. Du reste, à ses yeux nous sommes des insectes nous aussi ; du moins sur notre petite planète lancée dans les espaces sidéraux, nous ne sommes guère plus gros, pas plus importants : « Plutôt que la grenouille qui éclate être l’insecte entêté / À l’œuvre ou au repos son chemin fait et refait / Sans attente ni calcul dans la chaleur naissante ».

« Humains animaux ». Ce sont les premiers mots d’un poème. Automatiquement, sans y penser, j’ai relié ces deux mots, faisant du premier une épithète alors que visiblement il s’agit plutôt d’une brève énumération. C’est que l’auteure me semble mettre sur un même pied toute forme de vie, accorder de l’intérêt autant aux bipèdes que nous sommes qu’aux animaux qui habitent auprès de nous, voyant en eux des présences, des révélations du vivant. Sa poésie est une célébration. Elle rend hommage au chant des oiseaux, même aux rigoles printanières qui se fraient « un chemin / Dans la poussière le long des trottoirs ». Mais aux humains, va toute sa tendresse.

Elle se montre attentive à un émondeur discutant avec son apprenti. Elle écrit un touchant poème dans lequel une « jeune fille frisonne / Un chat pansu dans les bras », voyant dans cette scène une survivance de la rêverie à une époque où les images des nouvelles technologies dictent et informent nos frissons. Elle n’occulte pas nos grandes et petites misères, le désespoir qui nous guette. Un petit poème commence bien innocemment, avec l’enfance, puis le train déraille : « Le chemin se fait marelle / Et l’on saute sans discontinuer / Quand une crevasse serait bienvenue / Une chute dans la mousse / Une erreur de parcours un train manqué / Ou simplement le courage / De s’arrêter ». Plus loin, un poème comme sans prévenir aborde la question nationale, celle du peuple québécois : « Je suis d’une peuplade maladroite / Obsédée par le froid explosive au soleil ». On lit le poème, on se reconnaît.

Ainsi va-t-on de poème en poème, chacun offrant une fleur nouvelle, abordant un nouveau paysage, proposant un nouveau questionnement ou exprimant enfin un sentiment vieux comme la Terre, par exemple celui-ci, qui dit l’anxiété d’une mère alors que ses filles tardent à regagner le logis : « Ma peur galopait les nuits où je ne les voyais plus dormir / Quand au matin mes filles revenaient / Ivres de joie et de gratitude / La lumière s’ouvrait et j’y retrouvais une place / Je flottais avec elles neuve à nouveau dans l’air doré / Et remerciais en secret / L’instinct qui nous pousse à grandir ». Mais il fut une époque où l’enfant était un tout petit bébé : « au temps où son sommeil / Me gardait éveillée / Je berçais mes insomnies ».

Va pour les enfants, il y a plus avant dans la vie un moment où nos vieux parents se mettent à vaciller. « Une membrane à peine nous sépare / De notre cadavre ». Et sonne bientôt la dernière heure, celle de la mère : « Tu sais que tu glisses / Vers l’effacement inévitable / Tu le sais / Tu nous regardes avec une lenteur / Que nous prenons pour de la tendresse / Une ouate révoltante nous entoure ».

Il y a aussi la mort de la « sœur / Aux poings de porcelaine ». Mort à laquelle fait référence un autre poème : « Ce jour-là m’a labourée / Ce jour-là m’a tranchée comme un vieux fruit / Ce jour-là a rendu les vraies larmes à jamais impossibles / Il a faussé ma musique / Il a détricoté le monde / Il a fait de moi une coquille cassante au contenu incertain / Il a bousculé l’amour qui attendait … » Et le poème se poursuit, dont la force expressive et la violence ne s’atténuent pas, pour se terminer avec ces deux vers de douleur : « Il m’a à jamais courbée sur la perte / Comme une vieillarde sur une tombe ». On aura remarqué au passage la présence du tricot et de l’œuf.

Le fond ne se distingue pas de la forme. Du mot que nous chérissons, est-ce la sonorité qui séduit, le beau dessin de ses lettres, l’idée qu’il communique, enfin l’objet qu’il désigne ? Si j’aime la femme, vais-je forcément aimer le mot qui lui est accolé ? Frau et woman me paraîtront-ils tout aussi admirables ? Les enfants s’amusent des mots relatifs à notre anatomie. Ces mots immanquablement finissent par dériver de leur sens initial, ils se déforment, insultes servant enfin à blesser, humilier. Mais qui se veut respectueux du corps féminin ne peut qu’être charmé par l’apparition dans le poème suivant d’une vulve, autre célébration de la vie, dans un vers qui à mon avis est sublime et parfaitement poétique : « En vacances de la vacuité / De la beauté obligatoire / Je sors par la porte d’en arrière / Et m’en vais rire dans la cour / Avec ceux qui assument leur laideur ordinaire / Ceux qui laissent derrière eux le catalogue / Des miracles possibles des lissages savants / Des crèmes gorgées aux lipides et des seringues ultrafines / Celles qui ont encore du sang sous leurs ongles sans nacre / Et dont la vulve palpite dans son velouté originel / Ceux qui ne se voient jamais avec du recul / Mais vivent pleinement dans leur pantalon sans marque / Ceux qui supportent la surprise les fautes de goût / Et ne soignent pas leurs selfies / Le troupeau des braillards et des jouisseurs sans limites / À la libido vivante comme une amibe ».

En terminant, je me demandais tout à l’heure où nous en étions cette année avec les prix du Gouverneur général. Une petite recherche vient de m’apprendre qu’en raison de la pandémie les noms des finalistes de cette année ne seront dévoilés que l’an prochain, soit le 4 mai 2021. Bien entendu, je ne suis pas devin. Mais j’espère. Je croise les doigts.

Si un jour, le misérable ou plutôt déchirant honneur m’échoit de participer en tant que membre du jury à ce grandiose événement, à supposer qu’un livre aussi beau que celui-ci figure alors parmi les ouvrages soumis à notre examen, Dieu sait que je me battrai bec et ongles en sa faveur. Enfin, si Le cœur-accordéon de Mireille Cliche n’emporte pas la mise, ou si elle n’est pas au moins retenue parmi les auteur(e)s en lice, eh bien ! je le dis tout net, les bras m’en tomberont. J’admettrai alors que décidément je ne comprends franchement rien à rien. Il faudra qu’on m’explique un tel mystère.

En attendant que les noms des finalistes soient dévoilés, en attendant le jour heureux de la remise du prix, je puis à tout le moins me consoler en octroyant mon sourire et ma vive reconnaissance à Mireille Cliche. Hormis celle de ma profonde estime, ce prix a peu de valeur, mais je l’accorde de bon cœur.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

9 commentaires sur « Mireille Cliche : Le cœur-accordéon : Poésie : Les Éditions du Noroît : 2020 »

  1. Merci Daniel, ton texte, enthousiaste et voilà un nouveau titre à me procurer. J’aime l’écriture de Mireille Cliche, elle me parle, il y a longtemps que je ne l’ai lue, à preuve quelques vers mis en exergue d’un poème édité en 1997 qui se lit comme suit
    « et s’il faut voir Voyons
    jusqu’aux entrailles
    là où se meut la colère aux mouvements d’araignée »

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  2. Oui, tu as raison, j’ai écrit un texte enthousiaste. Je ne connaissais Mireille Cliche que de nom. Je suis heureux d’avoir lu son recueil et triste de n’avoir pas lu tant d’autres ouvrages. Enfin! J’enseignais la littérature française des années 1500 à 1900. Parfois je donnais des cours où je mettais au programme des romans contemporains étrangers. J’ai rarement donné le cours de littérature québécoise, littérature que j’ai surtout fréquentée dans les revues littéraires. Tout cela fait que j’ai devant moi peu de temps pour faire une très grande quantité de découvertes. Celle de ce recueil est l’une des plus formidables que j’aie faites dans ces dernières années. Sourires amicaux !

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  3. Merci Nicole. Il m’arrive parfois de raconter des blagues (tu sais à quoi je fais allusion, mais disons que les aventures de Personne donnent un assez bon exemple du genre d’élucubrations dont je suis parfois capable — ou coupable). Quand il s’agit de poésie, évidemment je n’entends pas à rire.

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  4. Cher Daniel. Même avant d’avoir lu la première ligne d’un poème Vous m’aviez convaincue. Et je dois dire que j’ai hâte de me procurer ce livre. Toujours un grand plaisir de lire vos commentaires. Merci!

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  5. Un camarade me fait parvenir un courriel. Il commente ma lecture du dernier recueil de Mireille Cliche. Il m’autorise à le recopier. Je le fais, non pour exhiber le joli bouquet de violettes dont il me fait cadeau, mais pour expliciter les quelques principes qui président à la rédaction de ce que j’appelle mes petites études.

    Comme on le verra ci-dessous, mon ancien collègue déplore mes digressions, ou plus précisément parmi mes commentaires ceux qui traitent moins de l’ouvrage que de ma manière de l’aborder, par exemple, lorsque je dis les conditions dans lesquelles j’en fais la découverte ou les effets qu’il me procure. L’ami pourrait ajouter à ces digressions les éléments de poétique que pour ma part je tente de circonscrire, de définir. En effet, parlant des livres des autres, je ne me gêne pas pour réfléchir à ce que soulève en moi la question du poème.

    Assurément, mon ami a raison lorsqu’il souligne que mes commentaires sont composés de manière tout à fait impressionniste. En effet, ils suivent les seules règles que me dicte mon bon plaisir. Du reste, je ne souhaiterais pas vraiment ajouter des heures supplémentaires à celles auxquelles il fait référence lorsqu’il parle du temps que je consacre à ces petits travaux. Me plier à l’exigence d’une structure plus rigoureuse m’imposerait un labeur qui atténuerait sans doute un bonheur d’écriture qui se trouve être ma seule récompense, et ce salaire est loin d’être maigre. J’aime qu’il en soit ainsi. Cet à peu près me convient. En vérité, je suis ici deux fois mon seul patron (A : je suis mon supérieur immédiat, et B : je suis très librement un modèle improvisé au fil de la plume, autrement dit je n’en suis aucun).

    En ce qui a trait aux images — couvertures de livres ou photographies des auteur(e)s) —, c’est là une excellente suggestion. Il faudra bien que je voie à enjoliver ce blogue. Il est loin d’être convivial. Je prendrai peut-être un jour le temps de m’initier aux modalités techniques de ce type d’ajout. En attendant, je préfère me consacrer aux textes que je lis et me concentrer sur ce que je veux dire à leur sujet.

    COURRIEL DE MON AMI

    Je viens de lire ton beau et (trop) long commentaire sur le livre de Cliche. Pas de doute, j’irai le lire. Tu dois passer un temps fou à écrire… C’est bien. Mais, je trouve que tes textes manquent un peu de concision, ils s’étendent et s’étalent trop, parlant autant de ton acte de lire, de celui d’écrire un commentaire sur le livre que sur le livre lui-même… Et tout cela sans une construction (du moins apparente) très organisée, structurée (j’ai souvent l’impression d’un collage de commentaires et d’idées accumulées sur plusieurs jours, mais je me trompe peut-être). À l’ère de l’instantané, c’est un peu discordant (et c’est sans doute tant mieux). Mais, cela n’enlève rien à la « beauté » de ton style… et à la pertinence du propos ainsi qu’à l’intérêt du comment-taire… ni à la sensibilité du redoutable et alerte lecteur que tu es… Je sais, je sais : ton blog est sans prétention et tu t’amuses bien à l’entretenir (tout en entretenant ta charmante plume).

    Mais, il reste que je ne suis pas toujours d’accord (heureusement, me diras-tu) avec tes remarques (par exemple, dans le recueil de Cliche, il y a des métaphores : « En crachant des étincelles/de glace dans ma fenêtre/[…] Ta curiosité orange le monde » [tiré du même poème que « Sur le trampoline des jours… »]… Dans le même ordre d’idées, je trouve qu’il y a parfois un côté un tantinet hyperbolique à certaines de tes phrases. Par exemple, toujours dans ton commentaire sur le recueil de Cliche : « rien de ce qui fait nos vies n’aura été négligé »… [ma lessive aussi ?] ; « le poète y fait entrer toutes les heures de notre existence » [même celles de mon passé ?] et pourtant, « Rappel de ce qu’est l’écriture. Un modeste accomplissement… »…

    Mais bon, trêve de ronchonnements : je n’aurais jamais été capable de dire autant de choses et surtout de les dire aussi bien.

    Dernière remarque concernant ton blog en général : tu devrais insérer dès le début de la page commentant un livre [où ailleurs, au milieu, à la fin…], l’image de sa couverture [je suis sûr que l’éditeur ne s’en formaliserait pas : après tout tu fais de la publicité… pas toujours « positive », certes, mais c’est connu : qu’on parle en bien ou en mal…]. Ainsi, en l’occurrence, tu aurais facilement pu insérer dans ta page la couverture suivante prise sur le site de Dimedia.con :

    Ou celle-ci tirée du site d’un vendeur, ici Renaud-Bray et Archambault [l’un étant l’autre] :

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