Jonathan Charette : Biographie de l’amoralité : Poésie : Éditions du Noroît : automne 2020

Voici un recueil diablement intrigant. C’est le moins qu’on puisse dire. L’auteur y accomplit un véritable tour de force. Il parvient à produire une œuvre dense, riche, d’une remarquable unité. Dans sa construction, nous ne rencontrons aucune faille ; aucun poème ne déroge à la qualité de l’ensemble. Pas de faiblesse. Tout cela est fort solidement élaboré.

Cela dit, cet ouvrage est plutôt curieux, particulier, singulier : il risque de déconcerter quiconque en entreprend la lecture. Encore faut-il identifier ce « quiconque », ce lecteur, j’allais presque dire ce brave. Qui est-il ? Qui est-elle ? Et lorsque l’on est en possession de ce livre, quel est au juste cet objet que l’on tient dans ses mains et dont on tourne les pages ? Autrement dit, à qui donc Jonathan Charette propose-t-il cette Biographie de l’amoralité ? Et son recueil, au juste, en quoi consiste-t-il ?

On peut répondre de diverses façons à ces questions. Pour la première, il serait simple de dire que ce recueil s’adresse à ceux et celles qu’on appelle parfois des amateurs de poèmes, bref des lecteurs de poésie. Or les gens qui lisent de la poésie n’élisent pas toujours un seul et même type de poème. Comme on le sait, la poésie est extrêmement variable. Elle adopte des formes si diverses que ce qui est poésie pour les uns ne l’est pas tout à fait pour les autres.

Ces généralités, je ne les rappelle ici que par souci de clarté. Sorte de mise au point, de mise en garde. Précautions, avertissement donné à ceux et celles qui, se faisant de la poésie une idée plutôt conservatrice, seraient perplexes devant l’aval que j’entreprends de donner ici au travail de Charette. Comment ! pourrait-on objecter ! l’on veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes ! La poésie n’est pas une anguille insaisissable ! Elle ne doit pas nous glisser entre les mains. Elle chante et enchante, jamais ne consiste en un casse-tête. Elle est musique, affaire de sens, de sensualité, de sensibilité. Enfin, elle émeut !

Oui, si l’on veut, mais la poésie, je le répète, est variable ; elle prend diverses formes, se présente sous des aspects multiples. Il n’est pas dit que depuis ses origines elle doive se répéter à l’infini, sans cesse identique à elle-même. Il n’est pas dit qu’il lui soit interdit de nous surprendre et déstabiliser. D’ailleurs, depuis au moins le symbolisme, il semblerait qu’elle n’ait jamais fait que cela, nous étonner, au point où la répétition du même devient l’exception confirmant la règle, par exemple, lorsqu’un Apollinaire « verlainise » à nouveau, voire quand Aragon ou plus tard Réda ou Houellebecq ressuscitent le vers ancien, ce qui n’est pas sans susciter des interrogations, parfois quelque mécontentement. Car ce qui plaît déplaît souvent. On doit l’avouer, certains auteurs prennent grand plaisir à déplaire. La frustration des lecteurs leur semble un gage de qualité. Charette à mon avis ne fait pas ce pari. Il risque gros, mais qui l’aime le suivra et trouvera, chemin faisant, plaisir à le suivre. Ne serait-ce que parce que sa poésie est stimulante. Elle engage le lecteur sur une voie où rien n’est évident.

Ce qui d’abord en lisant ses poèmes paraît s’imposer m’apparaît être la solidité de leur facture. Charette ne fait pas n’importe quoi n’importe comment. Je parle ici du comment, c’est-à-dire du métier du poète. Un poète aura beau traiter d’un sujet ou d’un autre, l’on s’attend à ce qu’il connaisse et maîtrise le langage poétique au-delà des rudiments de cet art. Il doit aussi savoir écrire, connaître sa langue, ne l’autoriser à fourcher que là où il le désire, ne lui faire subir des entorses que si cela lui paraît pertinent. Il doit habilement contrôler ses dérapages. Cette espèce de fermeté, de poigne et de rigueur en matière de langage, force est de constater qu’elle est à l’œuvre de la première à la dernière page de ce recueil. Ce qui me séduit ici consiste en la netteté de la frappe du poète, sur le plan du rythme et de la sonorité. On dira musicalité, or cette musicalité n’est pas celle encore en vogue chez plusieurs poètes ; disons qu’elle est plus moderne. Sans doute y a-t-il ici quelque chose qui soit de l’ordre du rap. La rime mise à part, on trouvera dans le travail de Charette un même type de précision. Du reste, de nombreuses références à l’univers du rap ponctuent sa poésie. Signe des temps. Modernes.

Autre qualité, mentionnée au tout début de ce commentaire : l’unité du recueil. Elle saute aux yeux, à telle enseigne qu’on pourrait croire que de poème en poème, il s’agit toujours un peu du même poème. Une analyse des procédés utilisés par le poète indiquerait en quoi consistent les constances de son style, et combien la reprise des divers ingrédients auxquels il recourt contribue à créer cet effet d’unité. Nous pourrions parler de perfection, mais à condition d’établir que celle-ci n’entretient aucun rapport avec l’excessive préoccupation de pureté rencontrée naguère chez les esthètes parnassiens.

Charette est un poète intelligent. Pas intellectuel ou cérébral pour deux sous, mais vif et alerte. Son entreprise relève d’un certain ludisme. Sa subtilité est telle que les jeux auxquels il se livre peuvent parfois passer inaperçus. C’est que l’auteur fort savant ne se prive pas pour puiser dans le vaste ensemble de ses connaissances. En le lisant, il ne nous apprend rien, là n’est pas son intention. Il n’explique pas, mais il réfère, il réfère beaucoup et souvent, pour ne pas dire presque tout le temps.

Non sans humour, il nous adresse des clins d’œil, il pointe dans de multiples directions, nous renvoie à ce qui provient le plus souvent du monde des arts ; parfois il réfère aux sciences, à la politique, mais ce qui surtout prédomine ce sont les références à la culture ; musique et sculpture, peinture et poésie, mode vestimentaire, design également ainsi que le vaste univers des parfums sont passés en revue. Il n’est sans doute pas une seule page de ce recueil où l’auteur ne cite pas un nom de poète, d’écrivain, de philosophe, de musicien, de rappeur, de chanteur populaire, de jazzman, de sculpteur, de peintre, de cinéaste, etc. J’exagère à peine. Tous y sont : Première page : Heidegger, Artaud, Percy Shelley, Jean Eustache. Deuxième page (c’est le poème liminaire, le plus long du recueil : il donne le la à l’ensemble) : Jean-Pierre Léaud, Rodin, Rilke, Joy Division. Troisième page du même poème : La Rochefoucauld, La Bruyère, Pharrell Williams, Denis Roche, Brummell, Roland Barthes. Quatrième page (fin du poème) : River Phoenix, Denise Desaultels, Paul-Marie Lapointe, Heredia, Diogène, Miro, etc.

L’auteur veut-il en déployant une telle queue de paon qu’on prenne la mesure du vaste éventail de ses connaissances ? Cherche-t-il à se faire valoir ? On ferait erreur en l’affirmant. Je crois plutôt que ce jeu est destiné à consteller son poème d’étoiles de significations. Chaque référence apporte sa lumière, sinon son obscurité. En reliant à l’aide d’un trait, comme dans les crayonnages d’enfance, les unes aux suivantes, chacune de ces étoiles participe d’un dessin qui ne fait sens qu’à la fin, à la condition bien entendu que les étoiles noires n’aient pas assombri le tableau. En effet, chaque fois qu’un nom est mentionné, pour que du sens soit alors engendré, le lecteur doit pouvoir rattacher le nom à quelque chose, sinon le texte s’en trouve troué par les lacunes mêmes du lecteur. C’est le propre des noms propres de ne renvoyer à personne quand on ignore de qui exactement il est question. Or si le lecteur sait précisément qui est Roland Barthes ou Denise Desautels, si même le chevet de la mère du premier et les lauriers noirs de la deuxième riment pour lui à quelque chose, ce quelque chose, il se pourrait bien que le lecteur ne puisse pas le rattacher au sens global du poème et de l’œuvre.  

Ce sens global, ce propos de l’œuvre, il faudra tôt ou tard y venir. Mais auparavant, une anecdote.

À l’université, un vieux prof, pas si vieux à l’époque, mais c’était au siècle dernier, dans les années soixante-dix. Il s’appelait Georges-André Vachon. J’avais pour lui une très grande estime. C’était un lecteur de poésie plutôt original. Il tournait et retournait un vers dans tous les sens, s’étonnant chaque fois de la bizarrerie même des vers les plus transparents, dont il démontrait finalement à ma grande surprise qu’ils étaient, malgré leur apparence de clarté, beaucoup moins transparents que je ne l’avais d’abord cru. Lisant un vers de Racine, il se posait autant de questions que s’il se fût agi d’un vers d’Éluard. Du premier : « Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène,/Et quitte le séjour de l’aimable Trézène. » Du second : « Tu te lèves l’eau se déplie/Tu te couches l’eau s’épanouit ». Vachon lisait et relisait en tous sens les mots des poètes.

Il rédigea un ouvrage, un petit essai intitulé Esthétique pour Patricia, dans lequel je renouai quelques années plus tard avec l’essentiel de sa démarche. Malheureusement, j’ai égaré ce livre. Trente ans plus tard, je n’en aurai grossièrement retenu que très peu de choses, dont ceci : le sens est fuyant, le poème propose un univers dont la richesse se renouvelle de lecture en lecture, mais nous n’en retenons qu’une eau fuyante et jamais ne parvenons à en fixer le cours une fois pour toutes.

Faut-il, doit-on commenter les œuvres littéraires ? Que pouvons-nous dire à leur sujet qui ne produise à coup sûr quelque déception, comme en procurent les rendez-vous manqués ? J’ai lu une seule fois Biographie de l’amoralité et ne puis en dire pour l’instant que ce qui suit.

Pauvre compte-rendu. Une artiste tente de sculpter, de réaliser un projet. Elle réalise des œuvres d’art. Elle est en présence de deux autres personnes. Cet univers dans lequel nous plongeons avec ces derniers est quasi onirique, en tout cas surréaliste en ce qu’il diffère de la réalité telle qu’elle nous apparaît ordinairement dans ses formes les plus banales. Le lecteur doit se montrer attentif s’il veut comprendre quoi que ce soit. Heureusement, un texte d’accompagnement, il se trouve dans le rabat de la quatrième de couverture, nous met sur la piste : la sculptrice s’est cloîtrée dans un atelier avec ses deux modèles. Elle entreprend de « façonner des statues qui parlent une langue d’éboulement. » Une « langue d’éboulement » ! On a beau bénéficier de cet éclaircissement, il ne simplifie pas la tâche du lecteur. Ce dernier, s’il est trop pressé de comprendre, lira rapidement et ne s’arrêtera pas aux vers qui dans le liminaire disent pourtant, à la manière d’un argument, comme dans un ballet, de quoi le projet retourne. Je dis « le » projet ; je devrais dire « les projets » : celui de l’artiste et incidemment celui du poète lui-même.

Ce recueil de poésie est aussi un roman. À tout le moins, on y trouve un récit, avec un début, un milieu plus ou moins flottant, et il va sans dire une fin, non pas en queue de poisson, mais en forme de pirouette : reste à déterminer le degré de sérieux de cette clôture. Nous en reparlerons peut-être. Je dis donc un roman. Avec des protagonistes, cela va de soi, et quasiment de l’action, mais si peu.

Tout commence dans un café. Le café Olimpico. Cela se passe à Montréal. Dominique, la sculptrice parle avec Laurence des films de Jean Eustache. Laurence et Louis sont ses modèles. Tout à coup, une idée de génie s’empare de l’artiste. Elle en fait part à ses acolytes. Elle leur propose « une claustration volontaire/performance dans un atelier ». Sans l’explication fournie par la note contenue dans la jaquette, je crois bien que je n’aurais pas du tout perçu l’information relative à cette idée d’enfermement dans l’atelier, information qui passe à la vitesse de l’éclair, enfin ! que ne véhiculent que deux petits vers, à peine plus.

Pourtant, malgré les déceptions de sens embrouillant çà et là ma lecture, et parfois en raison même de la grâce de mes relatives et passagères incompréhensions, je me suis surpris à lire ces poèmes avec un réel plaisir. Je les ai aimés pour la netteté de la frappe rythmique dont j’ai parlé plus haut, ainsi qu’en raison de l’heureux dosage de leurs métaphores, surréalistes, me semblait-il, et toujours évocatrices. Roger Caillois comparait les images des poèmes à des étoiles. Il faisait remarquer que pour qu’elles scintillent, les étoiles doivent être isolées dans le ciel, distantes les unes des autres, sans quoi leur brillance se perd dans un amas confus de lumière. Les métaphores chez Charette ont beau être fréquentes, aucune ne se noie dans la masse. Elles sont pour la plupart opérantes, ou presque, cela dépend en grande partie du lecteur, de son attention ou au contraire de son consentement à se laisser tout simplement éblouir.

Si un roman raconte une histoire, Biographie de l’amoralité ne s’embarrasse pas de ce détail ; le livre ne peut pas vraiment être résumé, du moins après une seule lecture. Du reste, il ne s’agit pas ici d’un roman, mais comme la note l’indique nous avons affaire à un genre quelque peu hybride, un genre qui « joue avec les genres et se présente à la fois comme un traité de sculpture, une ode au hip-hop, un magazine de mode et un essai sur la morale. »

Bien entendu, ce type de présentation fournit des informations qui sont souvent à prendre ou à laisser. N’empêche qu’on y prendra davantage qu’on y laissera. Oui, en effet, il y a dans cet ouvrage de poésie une espèce de flottement, de passage d’un « sujet » à un autre, quoique tous ces sujets soient reliés, solidement liés les uns aux autres. Nos personnages et le « narrateur » poète s’intéressent de près à ces univers qui finissent par n’en former qu’un seul, qui est leur monde, leur mode d’activité, de rêverie et de pensée, dans cet atelier où traînent des magazines de mode et où retentit de la musique hip-hop. Quant à l’aspect moral, pour bien le saisir encore faudra-t-il que je relise soigneusement le recueil. Je m’empresserai de le faire et tenterai ensuite d’apporter un supplément de réflexions à ce qui précède.

**

« qui opterait pour la relecture/sinon un pacifiste désespéré ». Relisant, je tombe sur cette question et souris. Je suis sans doute un pacifiste désespéré. Quand je lis, je tente pacifiquement d’aller à la rencontre de l’autre. À vrai dire, je ne désespère pas de le trouver. Quelque part, il est là, dans les pages de son livre. Plus je me demande en quoi consiste ce qu’il cherche à me dire, plus je persévère. C’est rarement peine perdue. Une présence immanquablement fait signe.

Lire suffit rarement. Il m’a donc fallu relire.

L’histoire que j’évoquais dans ses grandes lignes s’est précisée. Il s’agit en effet de l’histoire d’un enfermement volontaire. Au début de ce curieux récit, l’artiste en fait la proposition à ses collaborateurs, ses modèles. Puis, le reste qui me paraissait vague m’est apparu dans le détail de sa progression. Le poète a méticuleusement rendu compte du cheminement périlleux de l’artiste, d’une « construction » qui n’est pas sans nécessiter une part de destruction, de gouffre où s’abîment avec elle ses deux comparses. La note explicative ne mentait pas : « Au fil des poèmes, la performance devient une obsession. Pire, une condamnation à créer, coûte que coûte. À travers une incursion dans le monde de l’art, l’auteur propose une réflexion sur les conséquences d’une dévotion complète à la création. »

Le lecteur assistera donc au travail monstrueux, dévorant auquel se livre l’artiste. Le « coûte le coûte » pour elle s’avérera onéreux. Elle paiera le fort prix, y laissera sa santé. Ses amis quant à eux auront vécu l’enfer, de l’enfermement, du désœuvrement, drogues et alcools peinant à les soutenir. En apparence, mis à part ce travail intensif, il ne se passe presque rien. Les modèles vont et viennent, traînent dans l’atelier, écoutent de la musique, font l’amour, boivent et rêvassent. Mais nous assistons cependant à un fort grouillement de petits événements, parfois tout à fait saugrenus. Tandis que « Dominique fabrique un cœur de porcelaine/ultime réplique à la mortalité » et quoi d’autre encore ? « les rubis regrettent leur départ de Princeton/malgré des notes excellentes//les émeraudes pleurnichent/comme des oisillons sans chlorophylle//les saphirs se terrent dans l’azur/jusqu’à la prochaine averse ». Curieux univers, Laurence souhaiterait « étudier/le système sanguin des nuages », « Louis entre en pourparlers avec les narcissses/et diminue leur apport en sérotonine/lente dérive vers l’empire de la monotonie ».

Le travail de l’artiste est lui aussi passablement hallucinant : elle sculpte la déchéance du Louvre. Elle « sculpte des personnages/dans un bloc de fumée ». Tout cela peut sembler incohérent, tiré par les cheveux, mais dans l’imaginaire de Charette, qui est sans doute le poète le plus imaginatif qui soit, ces « motifs » expriment avec une grande justesse la nature du travail de l’artiste. Il soumet d’ailleurs à l’attention du lecteur une réflexion imagée qui donne, je crois, la mesure du travail de sa sculptrice et des sculpteurs en général : « un sculpteur n’est pas un être de chair/occupé à travailler la matière/avec des outils contondants/mais une montagne/qui détache de son propre corps/des œuvres foudroyantes//au fil de l’extraction/l’amoncellement de rochers devient une plaine/alors la carrière s’arrête/par épuisement des ressources ».  

L’« épuisement des ressources », voilà qui exprime une vision tragique de la création. L’artiste n’y apparaît pas comme un être voué au divertissement. Il s’inscrit plutôt dans un travail de confrontation au réel, j’allais dire au réal absolu. Il n’entreprend rien moins qu’une quête où il en va du sens de sa vie.

Si Dominique a sculpté au péril même de sa vie, de sa santé mentale à tout le moins, ses lascars ne l’ont pas eu vraiment plus facile. La séquestration les aura passablement anéantis : « la réclusion ne prendra jamais fin/à quand une fugue vers une clairière/où manger les paysages/et boire les rivières ».

À la fin, Louis n’en mène pas large : « Amer face à l’insupportable huis clos/Louis assassine une statue de lui-même/comme si un tel acte ne brimait pas la raison ». Si, durant un certain moment, « la fabulation adoucit l’enfermement », encore faut-il finir par en sortir. Cette destruction de sa statue par Louis annonce la fin de la performance : « soudain Dominique s’effondre/épuisement total/dix installations quinze statuettes/soixante sculptures//il faut alerter galeriste et médecin/ouverture de la serrure à retardement/une civière transporte la sculptrice/Laurence embarque dans l’ambulance ».

En conclusion, comme disent les élèves, je rappellerai que notre poète a véritablement réalisé un travail titanesque. Je répéterai qu’il est plein d’astuces, capables de finesses remarquables, de jeux parfois si subtils que leur subtilité risque de nous échapper. Je donne ici deux petits exemples. Tantôt l’auteur fait allusion à un poème de Rimbaud (« alors Dominique cherche à immortaliser/un lièvre dans les sainfoins/qui dit sa prière à l’arc-en-ciel/mais il sursaute/et bondit à la fin du livre ») ; tantôt, le revolver à cheveux blancs de Breton se métamorphose en revolver à cheveux noirs »).

Charette possède une tête bien faite, bien pleine, il est brillant et jongle magnifiquement avec son matériau. Ses poèmes à mon sens sont plus réussis que beaux, ils éblouissent. Ils ne touchent pas. Là n’est pas l’intention de Charette. Sa poésie n’est pas lyrique. Elle ne chante pas les émotions. Flaubert écrivait avec un scalpel. Tout comme l’ermite de Croisset, notre poète est lui aussi une sorte d’observateur. Il décrit un univers. Son but n’est pas de faire rêver ses lecteurs. Curieusement, malgré le foisonnement de son imaginaire, il écrit avec une manière de lucidité froide dont la « mathématique », tout en s’affolant, dit au moyen de l’hyperbole des vérités qui sans doute ne pourraient pas être dites autrement.

J’ai souvenir d’une pièce de théâtre, son titre m’échappe. Elle était présentée à L’Espace libre. Je ne sais plus même si cette salle de spectacle existe encore. Nous étions de jeunes étudiants. C’était il y a très longtemps. Nous envisagions encore de très loin la fin du vingtième siècle. Il s’agissait de théâtre expérimental.

Avais-je apprécié cette pièce ? À vrai dire, du début à la fin, j’avais personnellement en y assistant éprouvé quelques malaises. Une sorte de claustrophobie s’était emparée de moi, provoquée par le rétrécissement chaque fois s’accentuant d’une série de chambres closes où le spectacle nous invitait à pénétrer. Soyons clairs, la chose procédait de la poupée russe, si bien qu’à la fin de la pièce, ce n’était qu’en groupe de plus en plus restreint que nous assistions à des scènes de plus en plus miniatures. Spectacle éprouvant s’il en fut.

Biographie de l’amoralité ne m’a en rien agressé. Lisant, je respirais sans peine. L’expérience n’avait rien de comparable ; je ne ressentais aucune forme de traumatisme en m’abandonnant à la très lucide fantasmagorie que propose le poète. Toutefois, il y a un point commun avec l’événement théâtral que je viens d’évoquer. Le voici. Dans les deux cas, c’est dans l’« après » que les effets de ces œuvres se font le mieux ressentir. Plus je réfléchissais à cette pièce, plus je l’admirais, plus je comprenais à quoi elle « rimait ». Je pourrais dire qu’il en va de même avec le recueil de Charette. Une fois le livre lu, il a continué à « travailler » en moi. Mes réflexions m’ont amené à sa relecture. C’est un truisme : lire ne suffit pas, il faut relire. Même les ouvrages faciles. À plus forte raison, ceux qui sont franchement plus robustes.  

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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