Claude Paradis : Carnet d’un improbable été : Poésie : Éditions du Noroît : 2013

Claude Paradis est un poète russe. Est poète russe quiconque à son insu ou de son plein gré fait siennes la manière et la mentalité d’une certaine poésie russe. Dire que Paradis est un poète russe, c’est affirmer en souriant qu’il est moins révolutionnaire de forme que de fond. On s’en convaincra en portant attention à sa prosodie : elle est une émanation naturelle du langage, elle découle tout simplement de l’âme du poète.

La poésie de Paradis est essentiellement humaine, et en cela elle est russe.

J’applique à notre poète des mots empruntés à l’avant-propos que signe la traductrice des poèmes par elle assemblés dans l’anthologie consacrée à la poésie russe chez Gallimard.

Dans la préface du même ouvrage, Brice Parain rappelle que « [l] a poésie russe, depuis Pouchkine […] est faite de mots familiers, de sentiments premiers, elle rencontre la vie de chacun telle que la vie de chacun peut être lorsqu’elle est affinée par la délicatesse. Elle ne cherche pas l’éloquence, ou la hauteur, la puissance non plus, elle parle, tout simplement. En elle ce sont les besoins, les aspirations de l’âme la plus dépouillée qui chantent comme une musique de la mélancolie et de l’innocence. […]. Pouchkine estimait que la tâche de l’écrivain est de dire “simplement des choses simples” ».

Lorsque j’ai ouvert cette anthologie, lisant les lignes citées ci-haut, j’ai immédiatement songé à notre poète. Depuis, chaque fois que je lis ses poèmes, cette impression que j’eus se trouve confirmée : Paradis est un poète russe, je n’en démords pas.

Ce qui me le fait affirmer n’est pas tant le peu de mélancolie qui se trouve dans ses vers que leur simplicité, leur naturel, j’allais dire leur authenticité. La traductrice disait que la prosodie des Russes « est une émanation naturelle du langage et de l’âme russe ». Bien entendu, il en va tout autrement chez Paradis, qui est bel et bien un auteur d’ici, du Québec, un auteur dont il ne viendrait à personne l’idée d’avancer qu’il incarne l’âme de notre peuple. Il n’est pas un poète national, pas un chantre de la nation. Seulement, comme un Pouchkine, il adhère tout à fait à ce qu’on pourrait appeler la poétique de la simplicité.

Dans Art poétique ou confession négative, Roger Caillois écrit : « Je n’ai pas privé volontairement mes vers de la simplicité, de la transparence et de la précision de la prose, dans la pensée qu’ils auraient plus de prix. J’ai choisi d’enfermer dans une forme inaltérable un contenu inépuisable. Il arrive ainsi que mes vers ne surprennent qu’à la longue. Rien ne semble d’abord les distinguer du langage ordinaire, puis l’âme s’émerveille que le mot strict, que la syllabe brève et pure lui fassent entendre un discours infini. »

Je n’ai jamais rien lu de Claude Paradis qui puisse d’une manière ou d’une autre paraître tourner le dos à un tel « programme », programme qu’il me plaît de rapprocher de la poétique d’un Fénelon, lequel prisait d’abord et avant tout « un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. »

Il y a dans les poèmes de Paradis un ton qui les rapproche de la parole. On y trouve les mots de tous les jours, proférés non sans art avec un naturel propre à celui de la conversation, ou presque. Cette simplicité du discours entre en correspondance avec une autre forme de simplicité, mise en avant par le poète. Cette simplicité, le poète entreprend de l’accueillir là même où il se trouve, dans son jardin, au cœur de l’été, au cœur d’un improbable été qui, bien qu’improbable, lui permettra peut-être selon son vœu de vivre tout doucement en harmonie avec le simple fait d’exister.

Paradis non seulement semble souscrire à la thèse d’un Caillois, mais il est surtout, du moins à mes yeux, ce « poète aimable, dont parle Fénelon, proportionné au goût des hommes, qui fait tout pour eux, et rien pour lui. » Faire tout pour le lecteur, c’est un peu lui offrir sur un plateau d’argent un ouvrage où nul artifice ne s’interpose entre lui et le propos que l’on tient, c’est éviter « les ornements superflus pour se borner aux beautés simples, faciles, claires et négligées en apparence. » Et Fénelon de poursuivre : « Afin qu’un ouvrage soit véritablement beau, il faut que l’auteur s’y oublie, et me permette de l’oublier. Il faut qu’il me laisse seul en pleine liberté. »

Il y a ici matière à réflexion. Fénelon faisait le procès d’un classicisme décadent afin de le débarrasser du démon de la pureté. Le classicisme qui voulait fuir tous les excès était tombé dans un piège insidieux : il avait excessivement tout mis en œuvre pour atteindre une excessive perfection. Il avait vendu son âme à un formalisme de pacotille. L’auteur cherchait à briller. Pour ce faire, il lui fallait surmonter des périls formels, vaincre des difficultés, réaliser des tours de force sur les seuls plans de la forme et de l’esthétique. La forme vidée de toute substance brillait artificiellement dans sa toute vaine insipidité. La flamme du discours poétique était froide, marmoréenne au mieux, insignifiante au pire.

Et dans tout ça, que vient faire notre poète russe ?

Eh bien ! Tout simplement, il nous accueille dans son jardin, au milieu de ses arbres, parmi les chants d’oiseaux et dans l’odeur du petit café matinal qu’il boit en solitaire avant que la vie journalière ne s’éveille autour de lui.

Et cet auteur qui s’oublie dont parle Fénelon, Paradis lui ressemble-t-il vraiment ? Ne voit-on paraître le « je » de l’auteur dans chacun de ses poèmes ? Oui, en effet, le poète est au centre de son œuvre et il ne s’en cache pas, bien au contraire. Et justement, oublions avec lui cette idée que « je » serait un autre. Oublions ce qu’à l’ordinaire nous entendons dans ces mots de Rimbaud, ou alors, entendons-les mieux. Si la vraie vie est vraiment ailleurs, pour un temps elle se sera trouvée au cœur d’un été improbable. Là, sur le territoire qu’occupe sa maison, dans la banlieue silencieuse ou presque de l’été, le poète aura été durant un bref instant, passant d’une illumination à une autre, cet « autre » qu’à la faveur de la méditation il lui aura été possible de devenir : un être s’ouvrant dans l’instant présent à une dimension spirituelle, existentielle de lui-même : se réalisant.

Non, il ne s’oublie pas, nullement épris comme Narcisse de sa propre beauté, mais tel un autre Narcisse, poussé par une force intérieure, c’est au-delà de sa propre image qu’il cherche à s’incarner dans son vrai soi. Aussi se penche-t-il sur le reflet que lui offre le puits de sa conscience, il scrute ses eaux dormantes, leur profondeur. Il ne pose pas. Il ne fait rien dans ses poèmes afin de se faire valoir. Il les écrit humblement pour soi et pour les autres, à qui il les offre. Et encore une fois, il faut le répéter, ces poèmes n’ont rien d’un casse-tête, ils ne regorgent pas d’énigmes, on n’y cherche pas midi à quatorze heures. Le sens est là sous nos yeux : « Voici des fruits, des feuilles et des branches ». Servez-vous. Voici le temps qu’il fait autour de ma maison. Voici comment se passe le temps d’un poète lorsqu’il est en vacances. Les livres sont lus pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils ont à offrir.

Quand viendra la saison du retour au collège, les livres connaîtront une nouvelle vocation, ils se tourneront dans la direction des élèves et le poète alors, redevenu enseignant, fera entrer un peu de la lumière de son improbable été dans les yeux de ses jeunes amis : il leur apprendra à mieux lire, à mieux saisir ce que les livres ont à nous dire.

Or que nous dit ce Carnet d’un improbable été ? Et comment cela nous est-il offert ? Sous quelle forme ?

Dans son carnet, l’auteur marque une pause. Il prend un temps d’arrêt. C’est un moment où le poète, en plongeant au cœur de l’été, replonge en lui-même pour renouer avec la rêverie des étés où jadis il parvenait à déployer ses ailes. L’enfance jouit d’une relative innocence, à tout le moins s’y trouve une disposition favorable à la contemplation. Quand devenu adulte, le poète est confronté aux « assauts des conventions/sociales et [à] la dure réalité des chiffres », il doit tout mettre en œuvre pour se mettre à l’abri. Son abri sera son jardin, la terrasse où lire et écrire des poèmes, ceux que justement nous lisons dans son carnet. Cette activité consiste en la reprise de ce qu’il nomme « les tâches de l’enfance » : « Chaque été je reprends les tâches/de l’enfance. Au fond, je pense/que tout commence quand le regard/se pose sur un ciel barbouillé de nuages. /J’y revois nettement les heures creuses/de l’enfance : ai-je puisé en ces instants/mes premiers élans de rêveries d’écriture ? »

La méthode du poète est simple. Il se lève tôt et se rend dans son jardin. Et c’est alors que tout recommence : « Je vais à la rencontre de l’âme/à la source gardée secrète ; /je regarde plus loin sous les arbres : l’obscurité dissimule le silence. »

Le poète se place au centre de l’univers : « Tout autour de moi, j’ai placé/le monde et ses repères. Au-delà/des arbres derrière lesquels je m’isole,/des voix lointaines et le bruit/de la circulation rappellent à quel point/le rythme du cœur paraît fragile. /Je tourne en rond et plusieurs fois/me retourne parce que l’espace/s’avère un cercle, que j’habite/en tentant de situer en moi le milieu. /L’été redonne le ciel aux oiseaux,/qui nous révèlent une idée de la liberté. »

Dans ce même poème, suivant immédiatement les vers que je viens de citer, et non sans faire songer une fois encore à Roger Caillois (« Je n’ai pas prétendu exprimer l’inexprimable. »), on lit ces mots très simples sonnant comme un aveu, un dévoilement de la poétique de Paradis : « Quelle présomption que de se croire/soudain apte à témoigner de l’indicible ! » Pourtant le but que s’est ici fixé notre poète, tâche héritée de sa plus tendre enfance, n’est-ce pas d’entendre au fond de son silence un certain surgissement de vérité, de découvrir la source de la liberté profonde à laquelle il aspire ?

À vrai dire, Paradis ne témoigne pas de l’indicible en couchant sur le papier de vagues évocations de l’invisible. Son vocable ne prend pas de manière si ondoyante les choses de l’âme, qui sont choses de la vie, on s’en rend bien compte, du moins lorsque l’on tente soi-même de soulever le voile recouvrant les choses : « le temps/d’effleurer une rose sous un morceau/de tissu ou de voir apparaître une source/sous ce qu’on croyait être un voile. /Un moment, je saisis le vent et souffle/sur tout ce qui cache un secret. »

Le poète tourne en rond, mais c’est « pour trouver le fil droit qui mène à soi. » Dans un des tout premiers poèmes du recueil, il écrit : « Je ne cherche qu’à être là/où je me trouve. Que puis-je encore/puiser au fond de moi ? ».

Il médite dans son jardin. Son « discours de la méthode » est le poème : « Je prends des notes au fil des jours,/comme si je pouvais conserver/des traces de ce qui passe. » Il est à la recherche d’une présence. Présence à soi et au monde. C’est dans la lenteur du petit matin qu’il se retire dans son antre. Paradoxalement, ce retour sur soi se déploie en ouverture au monde : « Lorsque je me retire, je m’approche/du monde. Je le vois mieux/depuis la hauteur des arbres qui me protègent. »

Qui protègent le poète, mais de quoi ? De la trivialité, du bavardage ambiant, insignifiant : « Autour, les gens prennent des postures,/tout converge vers l’absence de culture. /Je m’étonne de la profondeur du gouffre/qui m’éloigne et m’isole du monde. /Pour me mêler aux conversations, je dois/souvent oublier ma propre culture. »

Le poète trouve donc refuge dans ce que çà et là il appelle sa tanière, sa caverne ou sa grotte. On le voit, Paradis n’est pas qu’un Russe, il est aussi un ours. Un ours très humain. À la fin de son recueil, il cite Ryôkan : « à ce monde/j’ai fermé ma porte/sans cesser/pour autant/d’y rester attentif ».

Soyons nous-mêmes bien attentifs aux vers suivants : « Pourrais-je resserrer/une bonne fois l’étau de ma retraite/et l’ouvrir verticalement aux oiseaux ? ». Voilà qui à mon sens révèle toute la subtilité de la démarche de ce poète. Il note de petits riens dans son carnet, choses de la vie : il découpe dans son quotidien des tranches de vie, salue au passage son amoureuse, ses enfants, ses amis qu’il convie à un repas du soir en plein air ; tout cela relève de la vie ordinaire, de la prose du jour. Au matin, dans son carnet il écrit parfois des choses plus ou moins triviales, mais son souhait profond, alors qu’il se recentre sur lui-même, est d’ouvrir verticalement [sa retraite] aux oiseaux. Vœu d’élévation, s’il en est.

Je mentionnais la banalité parfois du propos, et dois cependant m’empresser de souligner que cette banalité est à vrai dire l’envers de la banalité, en ce qu’elle fournit une manière de tremplin permettant au poète de s’élever dans la toute simple beauté du monde. Paradis ne chante pas les vertus de la corde à linge, mais lorsqu’il contemple le monde depuis son jardin et les abords de sa maison, une branche d’arbre, une pierre, que sais-je ? des outils sur le sol et même une corde à linge, tous ces objets humbles et silencieux revêtent une manière de plénitude, prennent place dans les méandres de la méditation du poète, dans des pensées qui la plupart du temps ne s’éloignent pas de la pensée que pourrait formuler tout un chacun, pris en son propre silence. « C’est le lot de chacun », écrira-t-il à la fin de son recueil lorsqu’il reprend le chemin du travail. De même, ces hommes et ces femmes de l’ordinaire, si bavards entre eux, n’en pensent pas moins dans leur solitude, dans leur propre jardin. Eux aussi, tout comme Paradis, sont à même de faire le constat suivant : « Nous voyons défiler les années/et disparaître la délicate silhouette/des enfants. Nous les perdons de vue/sans les perdre vraiment, les découvrant/soudainement autres, plus près/d’eux-mêmes, plus loin de nous/qui avons cherché à leur donner/l’occasion de s’affirmer. »

Voilà qui s’appelle incontestablement un lieu commun. Mais jamais je n’oublie lorsqu’il est question de lieux communs la magistrale leçon d’un Paulhan. Il en vantait les mérites, affirmant à leur sujet qu’ils sont communs parce qu’ils sont justement chargés de vérité, du moins la plupart du temps.

J’ai extrait les derniers vers d’un des nombreux plus beaux poèmes que contient ce recueil. Notre poète russe y est au sommet de sa simplicité. Rarement son poème se fait-il lyrique, oh ! ici, fort délicatement (jamais de grands orgues chez Paradis). Le peu de lyrisme que contient son carnet, parce qu’ainsi isolé, apparaît presque uniquement dans ce poème (page 51) ; il rend alors un plein effet, est fort touchant. Les sentiments qu’il exprime, ce constat que fait le poète en voyant s’éloigner ses enfants, voilà un exemple éloquent d’humanité, un bel exemple aussi d’une pensée que peut partager le commun des mortels. En cela apparaît la profonde humanité de notre poète. Comme un Pouchkine, Paradis est un poète qui dit avec simplicité des choses fort simples, qui bien évidemment sont loin d’être simplistes.

Du reste, bien qu’il ne soit pas un esthète à la recherche de la seule beauté formelle, Paradis crée des poèmes qui sont bien souvent de pures merveilles. Ce n’est pas sans profondeur, sans gravité qu’il écrit des pages dont le « sublime familier », pour reprendre à Fénelon son expression, n’est pas sans faire songer à ce qu’un Brault a pu écrire de plus beau. « Au matin, je demeure “la bouche/stupidement close, désespérément muette” ; /comme Bashô, je cherche à dépasser/le seuil de l’être afin de devenir/moi-même invisible, mais j’habite/trop près de mes ombres. Une brise/apporte le chant des oiseaux à ma table. /Je demeure songeur devant l’étrange beauté/des arbres : au bord des lèvres/vient un poème, que je recueille par éclats,/par fragments. Les bruits de la ville/se répandent à travers les rues et les cours,/mais le vacarme de la circulation n’enterre pas/le chant des oiseaux ni le grincement/des poulies des cordes à linge. Les mésanges/me préviennent de leur arrivée : leurs pépiements/annoncent une chance de beauté. Je m’arrête/un moment à la texture du bonheur dont j’hérite. /La ville n’étouffe pas la musique du monde. »

J’ai dit au début de cette étude que Paradis est davantage révolutionnaire par le fond que par la forme. J’aurais dû dire plutôt qu’il est un poète du contenu, un poète qui a véritablement quelque chose à dire. Il écrit des poèmes, certes, mais pour lui, l’aventure poétique est une recherche de poésie. Cette poésie les mots la lui font rencontrer. Elle est pour ainsi dire extérieure au poème, non pas objet de mots, mais phénomène proche d’une douce et tranquille illumination. D’une contemplation.

On aura remarqué la prosodie bien particulière des poèmes de Paradis. Les vers enjambent les uns sur les autres. Ils semblent faire fi d’une métrique propre à la poésie telle que la concevait la tradition. Ils ont en tout cas pour effet de se rapprocher de la prose et même de se rapprocher du lecteur, par l’espèce de familiarité qu’ils communiquent aux vers.

De la même manière, contrairement à un usage assez répandu dans la poésie contemporaine, la métaphore chez Paradis se fait toute légère, discrète, jamais abracadabrante. Le poète ne cherche pas à nous éblouir. Il discourt de manière à être entendu. Ses métaphores sont toujours pertinentes, fondées, claires. Le sens passe à travers elles. Ce sont des métaphores qui sont valables en soi et dont la valeur s’accroît de ce que le contexte, l’ensemble du recueil, les appelle et les justifie. On dirait que chaque poème ou presque dit chaque fois mieux que le précédent ce qu’on ne se lasse pas de lire en ces pages : une réflexion s’approfondissant de vers en vers, où l’on aperçoit le plus simplement du monde un homme qui tente de s’accomplir, d’advenir à lui-même et à la vérité qui lui est propre.

Mais, inévitablement, finit par se pointer le terme de l’été, la fin des vacances où le poète a pu « ne rien faire d’autre que rêver ». Le voici parvenu au terme de sa quête estivale : « Au bout d’un sentier, d’un chemin,/on n’aboutit toujours qu’à soi-même,/fragile et décontenancé. » L’été est fini, toutefois le poète n’a pas fini de s’interroger : « Quand cesse-t-on de s’interroger/sur ce qu’on devient ? Comment se fait-il/que je sois encore si peu sûr du chemin/où je m’engage ? »

Arrive l’août de la rentrée. Déjà.

En exergue des derniers poèmes du recueil, le poète offre cette réflexion tirée du Livre de mon bord de Pierre Reverdy. « On ne sait pas, on ne saura jamais quel tourment, quel affreux supplice de Tantale ce peut être de ne pouvoir, dans la solitude, rien faire passer de son expérience sensible dans ce qu’on écrit. »  

Que Paradis se rassure. Il n’est pas Reverdy. Cet échec, il ne peut le revendiquer pour soi. Lire Carnet d’un improbable été, c’est aller à la rencontre d’un homme qui est tout à fait parvenu à faire passer son expérience sensible dans ses poèmes.

Et qu’encore une fois, il me soit permis de contredire notre poète. Il a bel et bien réussi à faire « tenir longuement en équilibre » le temps de l’été « sur la crête de transparence » de ses poèmes. L’été ne dure pas éternellement, il demeure toujours une affaire de conquête : « Chaque été je reprends les tâches/de l’enfance. » Et si l’été immanquablement s’achève, le poème l’aura du moins fixé dans sa beauté apaisante : « tout suggère que parfois j’ai porté/mon attention à son extrême limite/de sensibilité pour que s’arrête le temps. »

Paradis termine son recueil avec ce point final : « En fermant maintenant ce livre/je rends l’été pour toujours improbable. » Mais l’été, au contraire, n’est-il pas, avec ce livre justement, plus probable que jamais ? Bien sûr, aucun poème de Paradis ou de quiconque jamais ne parviendra à clore le mouvement de la quête du sens, à enclore la beauté, la lumière de l’été dans un sablier devenu à jamais immobile. Cela est improbable. La liberté n’est jamais conquise une fois pour toutes.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

9 commentaires sur « Claude Paradis : Carnet d’un improbable été : Poésie : Éditions du Noroît : 2013 »

    1. Ce qui me touche de ce poète, c’est son humilité , J’avais oublié ce livre Merci de me le rappeler je le lirai avec grand intérêt. Merci cher Daniel pour votre travail à promouvoir les poètes de chez nous!

      Derrière la table sur la terrasse,

      avec son chapeau et quelques livres,

      une tasse de café, un ordinateur portable,

      on campe le rôle du vacancier

      ou de l’écrivain de service, pas plus

      important peut-être, en ce décor,

      que la corde à linge mais aussi vivant

      et effacé que les oiseaux et que la chienne

      couchée en rond.

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  1. Vous citez des vers que j’aime. Le recueil vous plaira, j’en suis certain.
    J’avais un ami aussi humble que Claude Paradis. Il se nommait Gérald Tougas, un romancier décédé l’an dernier. Il était drôle. Il parlait de son « humble orgueil ».

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  2. Si Claude Paradis réussi à faire passer son expérience sensible dans sa poésie, comme vous dites, ami Daniel, c’est parce qu’il semble, selon moi, assumer la liberté qui vient avec l’expression de celle-ci. Ses mots sont simples, toujours proches du tempo moyen du cœur de celle.celui qui les reçoit, et sans jamais rien forcer. On lui emboîte le pas… Du grand art et que vous décryptez admirablement bien. Merci tant pour cela.

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