Jean-Christophe Réhel : La fatigue des fruits : Poèmes : L’Oie de Cravan : 2018

Dans le petit univers de la poésie québécoise, il se produit parfois de grandes choses. D’autres sont plutôt étranges, peut-être insignifiantes. Il faut tenter de voir ces choses de près, accorder une attention véritable, parfois studieuse, aux ouvrages de ceux et celles qui se livrent au jeu insensé d’écrire dont parlait jadis Mallarmé. La poésie constitue une curieuse entreprise. On y trouve à peu près mille choses diverses et même leur contraire. L’aventure poétique est un pendule qui se balance et passe du trivial au sublime.  

Dans toute cette histoire qui se joue sous nos yeux, Réhel offre aujourd’hui un spectacle assez particulier. Quelque chose de singulier caractérise ses écrits et surtout l’accueil qui leur est réservé.

Ce dernier, je parle de l’accueil, est à vrai dire aussi paradoxal que l’œuvre elle-même. Il s’agit en tout cas d’un accueil fort mitigé. Comme on dit en politique ou pour décrire l’opinion en général, la chose est pour le moins polarisante. On applaudit ou voue aux gémonies. C’est aussi tranché que ça. Personne n’est vraiment neutre. Nul n’est indifférent. On aime ou n’aime pas. Bien entendu, les tièdes ignorent que Réhel ne les intéresse pas : les choses de la poésie n’ont pour eux aucune espèce d’importance. La vraie vie selon eux ne se trouve pas ailleurs.

Mais ceux et celles aux yeux de qui la poésie importe autant que la prunelle de leurs yeux ont leur petite idée sur le travail de Réhel. Ce travail est soit touchant ou soit assez quelconque. Certains trouvent dans la poésie réhelienne matière à réflexion, une certaine gravité ; et aussi les amusent grandement les trouvailles de l’auteur, sa fantaisie. D’autres, on aura compris, sans doute parce qu’ils distinguent le « vécu » de l’auteur de son « rendu » littéraire, s’inclinent devant les douloureuses épreuves que traverse l’auteur, mais jugent toutefois que ce qu’il jette sur le papier devrait prendre le chemin de la poubelle, n’est en rien digne d’être édité, qu’on fait fausse route en publiant les recueils de Réhel. Mais le comble, ce qui soulève l’indignation, c’est que Le Devoir ait donné et donne encore une tribune à un poète si chétif, chétif non en raison de sa santé défaillante, mais en raison de la pauvreté de ses vers.

Ah ! La pauvreté ! Misère de misère ! Mais c’est qu’on a lu par le passé et encore aujourd’hui des vers si riches. Les grands recueils en regorgent. Ici même, Grandbois nous a émerveillés : « Vous possédez l’éternelle dureté des rocs/Et les adorables épées du silence ont en vain défié vos feux noirs » ; Miron écrivait des vers solides comme des poutres, c’est ainsi qu’il entendait bâtir une nation : « je n’ai jamais voyagé/vers un autre pays que toi mon pays » (à l’époque, le « je » mironnien consolidait le « nous » québécois : sa complainte et son espoir exprimaient le désarroi et les désirs de notre collectivité) ; Anne Hébert broyait du noir à hauteur d’étoiles : « Tandis qu’au ciel sans lune ni soleil/Des devins obscurs leur promettent l’étoile parfaite/Délices et mort confondues en un seul éclair. » ; Robert Melançon pour dire l’ordinaire ne se montre jamais trivial, jamais vulgaire : « Pleut-il à Saint-Armand autant qu’ici ? /Sans doute, mais la pluie ne tombe pas/Sur tes collines comme dans mes rues » ; Geneviève Boudreau dit les choses simplement sans jamais céder à la facilité : « Chacun voit en l’autre/Le pays où il sera prophète ». Ces poètes d’hier et d’aujourd’hui ont produit des œuvres solides qui méritent amplement d’être lues. Cela est certain.

Mais qu’en est-il au juste du travail de Réhel ? Et plus précisément, peut-on accorder quelque importance à La fatigue des fruits ? Il semblerait que ce recueil, que cela soit ou non mérité, ait obtenu un succès considérable, c’est du moins ce que j’en conclus, compte tenu du fait que depuis 2018 il est passé à quatre reprises chez l’imprimeur. Ce n’est pas rien. La poésie ne se vend peut-être pas, ce dont malheureusement témoignent des œuvres primées dont on dit cependant le plus grand bien et qui malgré tout demeurent boudées par le lectorat. Le nombre d’exemplaires écoulés en librairie n’est pas garant de la qualité d’un ouvrage, je l’admets. Les ventes cependant demeurent révélatrices : elles disent entre autres qu’une œuvre est ou non populaire. La fatigue des fruits n’est pas passée inaperçue. Ce mystère trouve son explication dans le fait que le type de poésie pratiquée par Réhel appartient à ce qu’on pourrait appeler la littérature populaire. Or ce qui principalement confère à une œuvre son aura de popularité, c’est sa lisibilité, sa facilité d’accès, le fait qu’elle « parle » à tout le monde le langage de tout le monde, celui du « peuple ».

On se souviendra de Jean Narrache : « J’parl’ pour parler…, ça, je l’sais bien. /Mêm’ si j’vous cassais les oreilles,/La vie rest’ra toujours pareille/Pour tous ceux que c’est un’ vie d’chien. » On peut aussi penser à Prévert. Prévert qui n’est pas Saint-John Perse. Prévert qui fait rire et pleurer, qui amuse et émeut. Les facéties n’empêchent pas le sérieux de son œuvre. De même, chez Réhel trouve-t-on un imaginaire foisonnant d’inventivité, de doux délires, des associations qui semblent entraîner le poème à la dérive, mais qui toujours le conduisent plutôt à bon port. Car Réhel semble dire tout ce qui lui passe par la tête ; en fait, il cède quelque peu l’initiative au mot, mais le résultat n’a rien à voir avec la poésie d’un Mallarmé : il ne cède pas de la même manière, ses intentions diffèrent. Réhel ne veut pas faire œuvre de métaphysicien, ne tente pas de faire tenir l’univers dans un seul vers solide et compact. La perfection de la forme n’est pas non plus son souci premier, tant s’en faut. Ce qu’il confie au poème est plutôt son grand souci de grand malade. Il est épuisé, à bout de souffle. Il ne sait pas lorsqu’il la traverse s’il va parvenir à se rendre de l’autre côté de la rue. Il souffre. C’est cela qui lui passe par la tête, qui lui passe par tout le corps et lui brise les os, anéantit sa volonté d’aller au bout de chaque jour, au terme duquel il trouvera bien rarement un repos salutaire.

Bref, se dira-t-on, si Réhel est si populaire, c’est que des lecteurs sont sensibles à sa douleur. Ils compatissent. Eh bien ! Non. Et le Devoir ne lui offre pas non plus une petite tribune uniquement parce que le type est sympathique. Le premier venu qui en arrache ne se verra pas forcément célébré. Encore faut-il que son œuvre ait quelque valeur.

Les poèmes de La fatigue des fruits, ouvrage dont le lecteur du Devoir se fera une idée assez juste, dans la mesure où le poète demeure là comme ailleurs fidèle à sa manière, sont des poèmes intimistes, faciles à lire, divertissants. Ils renvoient à une pénible réalité, celle du quotidien de l’auteur. Ce quotidien se passe au travail, un travail peu stimulant, au terme duquel le poète s’enferme entre les murs de son logis. Quand son mal s’intensifie, il est confiné dans sa chambre d’hôpital. La vie qu’il évoque a beau être sinistre, Réhel en rend compte d’une manière plutôt originale, voire paradoxale. Il parvient quasi magiquement à transposer l’espèce de spleen qui l’habite en fête du langage. La poésie devient le bouclier derrière lequel il s’abrite. Avec ironie et autodérision, au milieu de la tempête qui s’abat sur lui il réussit à communiquer à ses lecteurs un peu de joie, un plaisir en place de la détresse et de l’abattement.

C’est là un paradoxe d’autant plus saisissant que c’est par une panoplie de paradoxes qu’il se manifeste. À maintes reprises l’auteur crée de curieux amalgames, faisant se suivre des énoncés de nature quelque peu incompatibles, du moins par le ton ou le registre. Ce sont comme des zeugmes où des compléments qui diffèrent totalement se rattachent à un même verbe. Voici un exemple : « je donne de la marde au soleil/parce que je vis caché dans l’esprit fragile ». Dans le premier vers, le poète recourt au registre populaire. Dans le second, l’expression est plus relevée : « je vis caché dans l’esprit fragile » n’a rien pour déplaire à un amateur de poèmes exigeant.

Par ailleurs, Réhel enligne des pensées contrastantes. Après la gravité dominant dans un premier énoncé, le second paraît plus innocent, mais son insignifiance relative donne à ce qui a d’abord été exprimé un éclairage plus cru : « il me reste peut-être quelques jours à vivre/j’ai le temps de commencer un casse-tête ». C’est sur ce modèle qu’est construit le recueil. Or ce modèle n’a rien de gratuit, il correspond à un mécanisme de défense. Comment dompter les monstres qui nous assaillent ? Est-il meilleur moyen que de crever nonchalamment ces terrifiantes baudruches ? Leur accorder trop d’importance, c’est se mettre à leur merci, se soumettre. Tourner la maladie et la mort en dérision, tremper sa plume dans leur encre mortifère, en faire surgir des poèmes où sur les larmes l’emporte le sourire, tels sont les armes dont dispose notre poète.

Il fait sourire le lecteur, il ne le fait jamais pleurer. Cela, il évite de le faire. Ce serait tomber dans le pathos. Il préfère la fantaisie à la sentimentalité : « j’apprends à disparaître/je suis pas pire/je fais du saut à la perche/personne ne me voit/je suis toujours quelque part/à douze mètres du sol/et je reste là/et je fais une sieste ».

Certains reprocheront à l’auteur de ne pas toujours se tenir à douze mètres du sol. D’écrire des vers qui rampent. On lui trouvera mille et un défauts. Un certain prosaïsme. Des références à la culture populaire, le recours à des anglicismes, des québécismes. On se lassera des multiples anaphores. Les répétions de vers entiers dans le cœur du poème seront suspectés de ne servir qu’à relancer le moteur de la création. Des métaphores ne trouveront pas toujours grâce aux yeux de chacun, on les dira tirées par les cheveux.

Je ne partage pas ces avis, ces jugements négatifs. On voit parfois des défauts là où il y a plutôt des qualités. Je ne dis pas que je n’ai pas de réserves. Mais elles sont peu nombreuses. Çà et là, je passe un peu vite et il n’est pas dit que je reviendrai sur mes pas. Toutefois je prétends que la majorité des poèmes de ce recueil valent grandement la peine d’être lus. Il y en a de fort beaux, pages exemplaires où affleure même un certain lyrisme.

Réhel se plaint. Trop ? Je ne crois pas. Il n’en mène pas large. Comment pourrait-il dans sa situation ne pas écrire à partir justement de sa situation, au sujet de ce qu’il vit ? Souvent il semble se dénigrer. C’est qu’il a des yeux pour voir. Il n’esquive pas la réalité. Il connaît ses limites : « la vérité c’est que je n’ai fait que deux sessions à l’université/la vérité c’est que je ne ferai jamais de voyage humanitaire/la vérité c’est que je ne suis pas un poète/je suis tintin au congo tintin au tibet ». Je veux bien admettre que Réhel soit encore un enfant : il se sait dépendant des autres, dépendant de l’autre surtout à qui il dit joliment son amour.

Donc Réhel est un enfant ; peut-être un peu, comme vous et moi le sommes plus ou moins demeurés. Mais Réhel ne serait donc pas un poète ? Allons donc ! Les voix sont multiples et celle de Réhel me paraît plutôt unique. Il n’a peut-être pas réinventé la roue et il n’est certes pas le seul à pratiquer ce qu’on pourrait appeler le réalisme fantaisiste. Sa voix n’en demeure pas moins singulière. On se plaît à l’entendre. Mais encore faut-il pour ce faire que l’amateur de poèmes consente à fournir un certain effort afin d’accepter d’être gagné par la franche lisibilité de cette poésie, sa candeur éclairée, son apparente nonchalance.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

8 commentaires sur « Jean-Christophe Réhel : La fatigue des fruits : Poèmes : L’Oie de Cravan : 2018 »

  1. merci Daniel c’est un texte mesuré et ouvert qui donne à voir un Rehel pertinent

    tu as raison la poesie peut tout accueillir jusqu’aux faiblesses

    bravo paul

    Envoyé de mon iPhone

    >

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    1. J’étais curieux. Je suis content de m’être rendu au bout de cette curiosité. Quant à la question du Devoir, ça ne me concerne pas vraiment. Mais j’avoue qu’il serait bon que ce journal songe à offrir ce genre de petit coin (rien à voir avec des latrines) à d’autres poètes. Les voix sont multiples : il serait bon de les donner à entendre : celles des jeunes, des vieux, des qui luttent pour que tous et toutes et les entres … enfin … puissent avoir droit et voix au chapitre.

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  2. Je ne connais pas Réhel. Cependant votre façon de parler de lui me le rend plutôt sympathique et me donne envie de le connaître d’avantage… Merci Daniel.

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  3. Amie Élise, je commence à vous connaître et donc, je crois que votre sensibilité se trouverait mieux servie avec des poètes comme Claude Paradis, Antoine Boisclair et Jean-Marc Lefebvre. Joanne Morency a aussi fait paraître un beau recueil chez Triptyque, son titre : Preuves d’existence. Merci.

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