Fernand Ouellette : Journal dénoué : Récit/Essai : Les presses de l’Université de Montréal : 1974 : Réédition avec une présentation de Gilles Marcotte, Montréal, Typo, 1988

Le cœur est la clef du monde et de la vie

Novalis

Je le regarde parfois, ce garçon, et je lui demande s’il est content de sa vie. (Devant une photographie où il est âgé de 18 mois) Extrait d’un entretien accordé à Dominique Tardif. Le Devoir, 11 août 2018.

Alors que Fernand Ouellette s’éloigne tout naturellement de nous, se rapprochant de plus en plus, selon son espérance, de ce qu’est pour lui la lumière, je tiens à lui faire signe en renouant ici avec une partie importante de son œuvre, plus précisément celle que retrace son Journal dénoué et, bien entendu, cet écrit lui-même, majeur, faut-il le rappeler, indépendamment du succès légitime qui en couronna la publication ; ce livre, on s’en souviendra, avait valu à son auteur d’être le lauréat du Prix de la revue « Études françaises » en 1974.

Cet essai nous rappelle que le travail d’écriture de Ouellette aura toujours été indissociable de sa démarche spirituelle, de sa vie d’homme, de ce qui fut au cœur de cette vie. Journal dénoué est en quelque sorte une autobiographie, bien particulière toutefois. On y trouve peu ou pas d’anecdotes, moins de faits et gestes que de mouvements d’âme et de pensée, Ouellette ne s’attardant pas à ce qui fit l’ordinaire de ses jours, à leur patine, aux activités superficielles du quotidien. C’est la vie de l’esprit qui le préoccupe. Le combat contre la mort l’occupe tout entier. En ce sens, Journal dénoué raconte surtout ce que fut la vie intérieure de l’auteur.

Afin de rédiger son ouvrage, Ouellette s’est replongé dans la lecture de ses nombreux cahiers d’écriture, tenus alors depuis les tout débuts de sa jeune vingtaine. Il a ainsi été en mesure d’identifier dans ce matériau les passages témoignant de ses diverses crises et prises de conscience. Ses écrits intimes ont donc fourni la matière première de Journal dénoué. Ils étaient en quelque sorte le réservoir, le garde-mémoire de l’auteur. Patiemment, il détacha de ce vaste ensemble les pièces qui, extraites de leur gangue, devinrent les motifs premiers de Journal dénoué. C’est à partir de ces éléments, repris, modifiés et surtout augmentés que le texte de Ouellette s’écrivit.

Le poète, rappelons-le, est né en 1930. Il fête en 2020 son quatre-vingt-dixième anniversaire de naissance. Il a grosso modo 45 ans lorsque paraît, il y a 45 ans de cela, son Journal dénoué. Cette œuvre fut écrite alors que son auteur était au mitan de sa vie.

J’extrais le passage qui suit, non pour donner une idée des splendeurs que renferme cet ouvrage — je reviendrai plus tard à ces pages que je n’hésite pas à qualifier d’admirables — mais à seule fin d’éclairer la démarche de Ouellette. Il écrit :

En me donnant à la poésie, n’ai-je pas accentué la rupture entre l’infini et le fini ? N’y a-t-il pas toujours certain désespoir à la racine de l’acte créateur ? N’est-ce pas une envolée vers l’inépuisable où l’on retombe dans les ronces ? Le grand juriste américain, Oliver Wendell Holmes, âgé de quatre-vingt-dix ans, a trouvé l’expression juste : « Nous visons l’infini, et quand notre flèche retombe à terre, elle est en flammes. » Tout créateur, cherchant l’esprit, n’est-il pas l’un de ces êtres dont parle Stephen Spender :

Nés du soleil, ils ont voyagé un peu de temps

vers le soleil,

Et leur passage a laissé dans l’air lumineux

le signe de leur honneur.

Telle apparaît donc à l’auteur la plus succincte illustration de sa démarche. Ouellette est en effet ce créateur : la racine de son arbre se nourrit de désespoir. Or une espérance l’anime tout entier, qui lui donne des ailes. Le créateur se fait oiseau. Oiseau de feu. Hanté par l’infini, Ouellette aura été cette flèche embrasée.

Le dernier chapitre du Journal dénoué semble filer ces dernières métaphores, ou plutôt les développer. Elle a pour titre « De l’arbre à l’oiseau ». Le poète qui à quelques reprises fait allusion à quelques-uns de ses poèmes dans Journal dénoué, justifié en cela par les noyaux de sens qu’ils constituent dans l’enchaînement et l’évolution de sa « pensée », ne livre qu’un seul de ceux-ci. Il le transcrit tout entier. Ce poème me paraît entretenir des liens avec le passage précédemment cité.

TREMBLEMENT

Le mot résiste à toute puissance

comme un envers de soleil,

une fermeture pierreuse à l’éclat.

Que l’âme puisse capter le pouls

sous l’innombrable,

et mouvoir l’immobilité froide…

Quelque vibration sourde émerge

avec le tremblement du récit antique.

Certain sens finit par se distendre

sous le pressoir de l’onde,

l’onde lente longue depuis la mer.

Le plancton traverse l’épaisseur.

Émanation de l’étendue première

devenue toute vague souveraine.

Comment l’illumination

ne donnerait-elle la cadence,

ne souleverait-elle le cœur ?

Quand meurt l’alouette

en brûlant le bleu,

et que les ailes se dispersent :

c’est le signe, l’instant

du mot qui assemble.

Qui a pu passer par la mort

de la profération nouvelle ?

En nous quelques traces,

quelque mystère après la marée

et les retombées de ce qui a disparu.

 Et puis, ceci encore, un peu plus loin dans le dernier chapitre, reprise des mêmes images (arbre, oiseau, lumière), variation sur cela qui est plus qu’un thème, mais qui apparaît en fait comme le cœur même de la pensée de l’auteur, tel « un noyau de chant et d’esprit » :

 Nous allons, nous sommes en lancée, ou nous pourrissons sur place, comme des racines mortes. Pourquoi l’oiseau au-dessus de l’abîme ne viendrait-il pas de la terre, ne serait-il pas la terre ailée — lui qui va en « bleuité aimable » —, comme l’arbre qui pénètre la terre de nos morts ? Et si l’oiseau était de l’arbre qui, n’en pouvant plus d’aspirer, de désirer, de se verticaliser, est devenu, comme l’alouette, un noyau de chant et d’esprit ? On sent bien que l’arbre qui entre en lumière solaire prend son envol, qu’il est fait pour la montée. Ne serions-nous pas des arbres qui, à travers la nuit de l’amour (passion, souffrance, béance torturée par la force du désir), deviennent des oiseaux, des oiseaux chantant pour la gloire de tout ce qui s’élève avec eux, de tout ce qui va apparaître sous le soleil ?

« Le cœur est la clef du monde et de la vie. » Comme en témoigne cet exergue emprunté à Novalis et mis en tête de la dernière section de l’ouvrage, le cœur est au centre de la démarche de Ouellette. Chez lui, le cœur est indissociable de la foi. C’est le cœur qui croit. Loin d’être obnubilé par une foi aveugle, celle du charbonnier, le cœur croît en toute lucidité, animé par un puissant désir de lumière.

On a souvent réduit la démarche de Ouellette à l’une ou l’autre des caractéristiques suivantes de ses écrits  : A) sa foi (et l’on a fait alors de lui un poète marginal, appartenant presque au passé, privé des ressources qu’apportent la raison et la science : aux yeux de certains, croire relèverait d’une sorte d’enfantillage de l’humanité ; toute forme de discours afférant à la foi relèverait d’une manière de fiction à la fois savante et aberrante) ; B) son intellectualisme (Ouellette s’est abondamment nourri de philosophie, de littérature, d’art et de musique : il n’a jamais cessé d’étudier notre monde, d’être attentif aux petits et grands enjeux de notre société, allant même jusqu’à s’impliquer, malgré sa nature plutôt portée vers l’introspection et la spiritualité, dans les débats d’idées : ajoutons que sa poésie est de haute tenue, que dans les réseaux tendus de ses images, le sens ne se laisse pas toujours facilement saisir).

La foi au Québec n’a plus très bonne réputation. À vrai dire, on peut penser qu’elle a en quelque sorte été éradiquée, plutôt en douceur d’ailleurs, emportée loin de nous par les courants d’un Nouveau Monde, dérivant depuis l’après-guerre et peu à peu s’enlisant, disparaissant au fil de l’eau, devenant, devenue chose du passé. Qu’un poète en ait été marqué au point où l’ensemble de son œuvre paraît s’accomplir dans son sillage, cela dérange ou indiffère. Dérange ceux de sa génération qui en ont terminé avec la page de la foi, souvent avant même de l’avoir vraiment lue. Indiffère ceux qui ignorent qu’une telle page ait pu réellement exister. L’affaire est close. Il n’y a pas à y revenir. Les églises ont été transformées en condos ou en salle de spectacle. On passe à autre chose.  

N’allons pas si vite ! Cette histoire, du moins dans le cas de notre poète, est loin d’être simple. En surface, on peut vouloir passer rapidement sur ce qui semble n’être que les traces, pour ne pas dire les marques du religieux, rejeter une sorte de mythologie où le Christ ne serait ni plus ni moins qu’une divinité parmi d’autres, une vue de l’esprit, tout au plus le personnage central d’une gigantesque fable, d’une farce tragique, il va sans dire montée de toutes pièces.

Il faut lire le Journal dénoué pour réaliser que la question de la foi chez Ouellette, tout en étant beaucoup plus qu’une question, n’a jamais tout à fait cessé de faire l’objet d’un immense questionnement, ainsi que de nombreuses remises en question. Le poète souvent aura lutté avec l’ange. Ne serait-ce que pour prendre conscience de tout ce qu’ont pu représenter de tels combats, il faut lire ce journal.

Le poète de quarante-cinq ans qui publie Journal dénoué doit sa réputation d’écrivain cérébral à l’abstraction qu’on rencontre dans ses premiers recueils de poésie — Abstraction ? Nous y reviendrons. Il la doit également à l’incessant questionnement qui le pousse à rédiger parallèlement à ceux-ci des ouvrages de pensée, des essais.

Ouellette n’est pas un donneur de leçons. Il ne cherche à endoctriner personne, ni dans ses poèmes ni dans ses proses d’idées. Cela, nous ne devons pas le perdre de vue : « Je n’ai aucune sécurité, je ne me rattache à aucune doctrine se proposant comme la vérité totale. »

À partir du moment où son esprit prend réellement son envol, disons au sortir de l’adolescence, Ouellette est plutôt un élève studieux, et je ne parle pas ici du futur poète assis sur les bancs d’école où à l’université où, jeune adulte, col blanc le jour, il entreprendra trois soirs par semaine des études à l’Université de Montréal en sciences sociales. Très tôt, dans sa chambre, chez ses parents, puis durant toute sa vie dans son cabinet de travail une fois parvenu à l’âge d’homme, le poète en proie à de vives angoisses, lecteur fébrile, entreprend des recherches, poursuit à travers elles une quête entamée déjà depuis quasiment le berceau. Il éprouve le besoin d’aller voir ailleurs ce que d’autres avant lui ont pensé, ce que pensent ses contemporains, confrontés eux-mêmes aux problèmes que lui rencontre. Puisqu’il accomplit cette aventure à travers les lectures ou penché sur une table d’écriture, sa démarche peut paraître d’ordre intellectuel. Il n’en est rien, ou si peu, du moins dans la mesure où Ouellette s’engage moins dans une quête de savoir, que dans une quête de sens dont son cœur assoiffé est à l’origine, le cœur étant le moteur de sa pensée.

Le siècle des Encyclopédistes n’est pas le préféré du poète. Il ne conteste pas les lumières du dix-huitième, mais la science qui les fait naître entretient peu ou pas de rapports avec la lumière que lui recherche. Lumière du cœur et non de la raison. Le creuset où germe la poésie de l’auteur de Ces Anges de sang, sa famille, son lieu, son temps de prédilection sont plutôt ceux du romantisme allemand, de l’art poétique de Baudelaire et des diverses postérités symboliste et moderne engendrées par Les Fleurs du mal. Du côté des philosophes, il est loin de s’enticher des systèmes. Hegel ne le touche pas. Il s’identifie plutôt à Kierkegaard dont la « vie ne fut qu’une longue démesure. » Si intellectualisme il y a chez Ouellette, il est, je le répète, subordonné au cœur : « Jamais je ne suis aussi à l’aise que dans un livre écrit par le cœur, entendu par le cœur, pour le cœur, pour l’infini désir : mais qu’ils sont rares ! »

Du cœur, Ouellette en aura abondamment trouvé du côté de la musique. La mère du jeune Fernand était musicienne. Elle avait déjà enseigné le piano. Le jeune Fernand a très tôt été mis en contact avec l’univers musical. La musique a marqué la personnalité, la sensibilité du poète. Attachement à la mère, lien affectif le conduisant tout naturellement à la musique, et renforcé il va sans dire par la musique solennelle des orgues lors des cérémonies religieuses, les chœurs et les chants des messes de Noël.

L’amateur de musique, le mélomane, celui qui ne connaît à peu près rien à ses codes, ignorant à peu près tout des arcanes mystérieux de ce langage qui dit sans dire, se trouve dans une position analogue à celle du spectateur impressionné par les tours du prestidigitateur. Public idéal, le tour de magie lui est destiné, est fascinant surtout pour lui, médusé, qui admire sans comprendre. S’il sait comment est réalisée l’opération, son admiration va plutôt à l’adresse de l’illusionniste. Louis Ferdinand Céline faisait valoir que le lecteur d’un roman est semblable au passager embarqué pour une longue croisière et qui doit jouir des plaisirs du voyage, et non se montrer curieux du travail accompli par l’équipage s’affairant dans les soutes du navire. Ouellette qui savait un peu de solfège n’avait rien d’un musicologue. Mais sa passion était telle qu’il songera même un temps à devenir violoniste. C’est dire l’importance de la musique dans sa vie : « la musique m’a fait, a fait ma sensibilité ».

De son propre aveu, il était le moins bien placé pour entreprendre une biographie de Varèse. À vrai dire, paradoxalement, il était probablement le mieux placé pour accomplir cette tâche, et ce, tout simplement parce qu’il recevait la musique de Varèse de manière innocente, pour ne pas dire vierge. Il l’écoutait avec son cœur, non pas avec son intelligence. Il ne l’appréhendait pas en connaissance de cause, à partir d’un savoir musical préexistant qui eût pu l’éloigner des effets procurés par cette musique ; non pas en spécialiste, en expert intéressé principalement par les aspects techniques du discours musical et les prestiges de sa composition, les raffinements de son écriture : « J’avais déjà écouté de la musique avec des musiciens professionnels, mais le plus souvent c’étaient des hommes insupportables, insensibles, qui ne surveillaient que les pièges de la technique et de l’interprétation. Ils ne vibraient pas. » Il eut par contre le bonheur d’écouter de la musique avec Varèse. Il écrit qu’alors avec ce dernier « c’était l’illumination, l’audition profonde, l’union. Il savait entendre. Il était ouvert à l’émotion. » On comprend mieux le rapport de Ouellette avec la musique. Imprégné par le « signifiant » musical, le poète se montre réceptif surtout à son « signifié ». Par la musique, son âme s’élève.

Ces derniers mots peuvent paraître douteux quant aux réalités qu’ils sont censés désigner, il convient de s’y arrêter longuement. Leur poids dans l’existence du poète ne peut nullement être mis en doute. Que la musique soit un puissant inducteur d’émotions, cela va de soi. « Drogue d’évasion, d’envolée vers l’ailleurs », elle suscite des sensations de tous ordres, joie dansante, mélancolie, sentiments de puissance, de révolte, de conquête et ainsi de suite. On n’en disconviendra pas. Qu’on nomme ce sur quoi elle agit en usant de ce terme pour le moins discuté, celui d’âme, cela est une autre paire de manches. Quant à l’élévation, si on la prend dans un sens métaphorique, laissant par là entendre qu’elle soulève l’auditeur, le stimule, agit sur ses nerfs, on pourra l’admettre sans réserve. On se méfie parfois de ce genre de vocables. De telles réticences se manifestent surtout chez les esprits cartésiens, mais cartésiens est un mot trop précieux, remplaçons-le par celui de sceptiques. Point n’est besoin d’avoir la foi pour admettre que dans le cheminement de Ouellette, il y a bel et bien lieu de parler d’âme et d’élévation. Voici pourquoi.

L’histoire d’un homme, surtout son « histoire intérieure », tel qu’il est mentionné dans le bref avant-propos signé par l’auteur lui-même, s’éprouve mentalement, dans la psyché qui lui est propre, dans les aléas qui furent ceux de sa propre existence. Il faut laisser le poète raconter son histoire pour être en mesure de la recevoir telle quelle, dans sa « situation », dans un certain ordre temporel, une époque révolue, en lieu et place où elle a été vécue, c’est-à-dire précisément ici, dans un Québec qui ne fut pas toujours un Québec habité par les Québécois, mais bien plutôt une province où vivaient tant bien que mal ceux que l’on nommait naguère les Canadiens français.

Dans ce contexte, en mettant les choses en perspective, on peut aisément comprendre que les mots employés par le poète pour dire sa trajectoire ne sont vraiment pas vides de sens, ne peuvent être pris à la légère. Tout un poids de vie les habite. Cœur, ange, âme et lumière n’ont rien de gratuit, ne sont pas des fioritures langagières, mais bel et bien des termes travaillés par la souffrance et l’angoisse du poète, par son désir. Il les emprunte à une longue tradition, mais sa pensée poétique les aura en quelque sorte ensemencés d’un sens variable, singulier quoique commun dans la mesure où Ouellette appartient à ce qu’il appelle une famille. Certes, cette famille est celle des chrétiens, mais pas uniquement. C’est une famille dont l’esprit est ouvert aux dimensions de la spiritualité et non pas engoncé dans le confort poussif d’une croyance inactive et comme morte.

La vie du jeune Fernand commence sous l’égide de l’Église, laquelle correspondra bientôt à un joug. Le récit débute par une fin. Une « porte s’est fermée à jamais. » Le jeune homme vient tout juste de quitter Ottawa où il étudiait au Collège séraphique des capucins. Il ne sent plus en lui la vocation religieuse qui eût fait de lui un prêtre. Ce retour sera vécu comme un échec. Lui qu’auréolait un futur statut de prêtre revient parmi les siens qui désormais ne reconnaissent plus en lui autre chose qu’une manière de fils plus ou moins déchu.

Ouellette se montre sévère à son endroit. Je crois qu’il se dénigre lorsque d’entrée de jeu il confesse qu’il avait « choisi la sainteté comme on choisit la plomberie. » Toute son aventure terrestre est à proprement parler spirituelle, et ce, dès l’enfance. Précocement, il s’habitua « à fixer les cimes, le bleu et l’or. » Celui qui écrit qu’à cinq ans, il avait « baisé les pieds d’un immense crucifix, et fondu en larmes », n’avait rien d’une âme capable d’osciller alors entre l’absolu et la plomberie. Il écrit : « D’instinct je me tournais vers les cimes. » On peut croire que de telles affirmations minorisent le jugement quelque peu ironique où vocation et plomberie sont mises sur le même plan.

Malgré tout, son sarcasme se justifie plutôt bien. En effet, l’analyse que fait Ouellette de son parcours, de tout ce qui a précédé son retour à la vie « normale » auprès des siens, est absolument remarquable. Son esprit fin est en mesure de relativiser ce qu’il aurait bien pu appeler la pseudo-authenticité de sa vocation. « Je suis doublement fou, je le sais… » écrivait John Donne. Ouellette place ces mots en exergue de la première partie de son essai. Ce sont des paroles bien choisies, qui identifient tout à fait le jeune Fernand d’alors, qui disent qui furent ces deux Fernand que l’on rencontre dans la première partie de l’essai, intitulé Moi. Je dis deux Fernand, mais en réalité il conviendrait plutôt de reprendre les mots de l’auteur, qui parle plutôt d’un double.

Si au retour d’Ottawa, « une aile en moins », il parle de lui en disant qu’il était alors « une moitié d’ange », on en déduit que l’autre moitié de son être n’était qu’un homme, un jeune homme à vrai dire condamné désormais à vivre au milieu des hommes : « j’allais vulnérable parmi les hommes, effrayé par les yeux des femmes, m’agrippant, les regards retournés, aux lambeaux de ma peau d’ange. »

Dualité. D’une part ce monde « imaginaire », imaginaire dans la mesure où Fernand s’y était engagé comme en un rêve, poussé par un désir d’absolu, monde où son imagination était à l’abri du monde réel. Dans cet « enclos spirituel », il recherchait « une aire de bleuité » qui malheureusement ne s’y trouvait pas vraiment. D’autre part, cela qu’il avait fui, un univers avec lequel il n’entretenait pas de véritables rapports, pour lequel de toute évidence il ne se sentait pas fait : le monde de la matière brute où vont les hommes brutaux en proie à la soif du pouvoir, en compétition les uns avec les autres, occupés d’argent, vivant pour la plupart à la surface de la Terre, y menant une existence terre-à-terre.

Il y avait entre le monde et lui un précipice. Son surmoi lui imposait sa tyrannie, lui enjoignait de répondre à un idéal, celui de la désincarnation. L’être concret devait disparaître.

Fernand était un angelot. Mais Fernand n’était pas un ange. Il était plutôt un enfant, un enfant pur et naïf, sensible. Si très tôt dans l’existence il se voulut pur esprit, c’est qu’il lui « fallait vivre sans corps. » Son père l’ayant surpris à « exhiber [son] pénis devant [son] frère », il avait alors pris conscience du « Mal » : « Désormais, une chape de bronze me couvrirait le corps. » La culpabilité contraint à la désincarnation. Du corps évanescent émerge une certaine forme d’angélisme. Nos deux Fernand correspondent à un Fernand négateur de lui-même et à un Fernand à qui est dénié toute forme d’existence. Le « moi » est interdit de « présence » par le « surmoi ». Ce dernier mot, surmoi, c’est l’auteur qui l’emploie. L’analyse qu’il fait du passage de l’enfant au monde adulte montre que le corps, d’abord refoulé au profit de l’ange, devra finalement s’incarner pour que, devenu alors adulte, l’enfant renonce à s’amputer d’une large part de sa réalité.

Cette analyse pour pertinente qu’elle soit vaut également, pas surtout, mais tout autant, par l’intérêt que représente un récit aussi franchement bien mené (cette histoire est loin d’être banale : le petit Fernand si troublé est fort attachant et son « aventure » que suscite une intense passion à l’endroit de l’absolu est elle-même passionnante). Un autre plaisir attend cependant le lecteur. Procuré celui-ci par l’écriture, je ne dis pas le style, Ouellette étant davantage qu’un styliste. Écriture donc où chaque élément trouve une place lui permettant de scintiller, de faire éclat de tous ses sens. On n’en demande pas moins aux écrivains ; mais qui ne parvient pas à écrire de manière à ce que l’écriture informe à ce point le sens n’est qu’un demi-écrivain : il lui manque une aile. Il va de façon linéaire, ignorant l’art de tresser son récit, d’y enchâsser la beauté.

Ouellette a beau être d’abord occupé de son « histoire intérieure », on assiste à un retour plutôt spectaculaire du monde extérieur qu’a quitté l’enfant en entrant au Collège séraphique des capucins. Le monde réel circonscrivait l’enclos spirituel où le jeune Fernand avait tenté d’ensevelir son corps. Le poète, parvenu au mitan de sa vie, est devenu un homme lucide. Non seulement parvient-il à décrire ce que fut son parcours personnel, il est aussi à même de réaliser les similitudes qu’il y eut entre son cheminement individuel et celui de sa collectivité. Dès ce premier chapitre, Ouellette rend compte de ces liens. Parlant du « masque sublime » qu’il portait au milieu des « simples hommes » (« les vivants de la quotidienneté, de l’incarnation »), il remarque que son père était également masqué. Aux yeux des autres, il était un « saturnien froid », « alors qu’il était un être brûlé. »  Le refoulement du père, dissimulant ce feu couvant au fond de ses entrailles, est syntone avec celui de ses concitoyens : « Mon père, c’était le Québec même de la première génération urbaine qui n’arrivait pas à exploser, qui était si totalement terrassé qu’il ne pouvait que se consumer en se scellant les lèvres ; alors que de tels cris retenus, de telles passions, auraient suffi partout ailleurs à faire sauter l’écorce de la planète. Ici les êtres disparaissaient comme des cierges. Ils fusaient. N’étions-nous pas des ombres ayant perdu tout contact avec le réel ? »  

Si le père aux lèvres scellées est condamné au silence, l’enfant, lui, ne l’est pas. Il cherchera à devenir son égal, mais comment y parvenir alors que le père est « un véritable magicien du bois » et que les mains maladroites du fils ne parviennent pas à « penser » aussi bien que les siennes ? Ce fils, au retour d’Ottawa, prendra du temps avant de trouver sa voie. Certes, celle qui conduit à son intériorité, il saura assez tôt de quoi elle retourne, et que les éléments qui la constituent sont les arts, la musique, les lettres et bien entendu tout ce qui désentrave les mouvements de liberté, d’élévation et de lumière.

L’« obsédé de l’extraordinaire » ne pourra pas suivre les traces de son père, devenir artisan, voire ouvrier. Forme d’ascension sociale moins prestigieuse que la prêtrise, il deviendra col blanc. Le jeune homme trouve un emploi chez un courtier en valeurs. Il gagne sa vie, mais vivre ainsi, ce n’est pas vivre, du moins pas à la hauteur qui encore le hante. Du reste, il n’a toujours pas de corps. Il passe ses soirées seul dans sa chambre à lire et à écouter de la musique. Tout cela est sublime, mais la coupure d’avec le monde perdure. Le jeune homme plonge « dans les infinis imaginaires ». Il lit les romans de Dostoïevski et de Léon Bloy. Les personnages romanesques deviennent « mes compagnons quotidiens, plus réels que les hommes que je côtoyais au bureau. » Or pendant tout ce temps, perdure également et surtout l’attente de la femme : « la femme était une déesse si inaccessible, si castrante, qu’elle contribuait à me momifier. »

Ouellette extrait de ses carnets ce qu’il appelle « le véritable cri de ces années de souffrance » : « Chaque membre de mon corps, chaque point de ma chair clame à la femme sa détresse… Je rêve d’une union charnelle qui serait en quelque sorte une œuvre d’art. » On le voit, pour le désincarné qu’était alors le jeune homme, la femme représente l’accès à l’incarnation. En touchant la chair de la femme, en progressant jusqu’à la source obscure de son mystère, le jeune poète trouvera enfin à s’incarner, il parviendra même à la lumière qu’appellent tous ses désirs : « Le corps si adorable de la femme ne nous serait-il pas donné pour tomber en lumière ? » Et ceci : « La femme ou l’illusion de la moindre distance pour toucher Dieu. »

Fernand Ouellette, il y a quarante-cinq ans a écrit un ouvrage remarquable. On peut y lire des pages qui sur le plan strictement littéraire sont admirables. Je sais, dit ainsi, cela peut paraître convenu : qu’attendre d’autre d’un écrivain ? Eh bien ! même parmi les consacrés et les plus vénérés on trouve rarement des pages aussi belles, aussi denses, des pages dont la poésie par ailleurs n’enfreint jamais les règles de parfaite lisibilité dont se réclame la prose. Rien d’abscons chez Ouellette, rien de tarabiscoté. D’ailleurs n’a-t-il pas dans Journal dénoué écrit ce qui suit : « Après le mouvement du cœur, chez un Hölderlin, et son immense puissance poétique, le forcement des “intelligents” m’ennuyait, la prétention des “malins” me dégoûtait » ? Pas de poudre aux yeux chez notre poète. S’il n’est pas parnassien, il admire toutefois « la belle poésie laborieuse de Valéry » ; cependant, note-t-il, il n’est pas certain qu’elle « aide à traverser le malheur comme celle de Jouve ou de Claudel. »

Toujours Ouellette ira au-delà de la seule beauté esthétique, ce qui ne signifie pas qu’il ne l’atteint pas. Seulement, il la dépasse, va plus loin, désire par le cœur toucher le cœur des hommes et des femmes auxquels il s’adresse. Mais toucher le cœur n’est pas affaire de sentimentalisme. Le cœur chez le poète appartient au principe de verticalité, il participe de la lumière.

Maints passages de cet ouvrage séduisent par leur force expressive, par la qualité du style de l’auteur. J’aurais peine à choisir un extrait tant sont nombreux ceux dont j’apprécie la beauté. Mais comme j’ai une tendresse toute spéciale pour l’enfant que fut le jeune Fernand, il y en a un qui finalement retient mon attention. Il me semble que malgré la rupture, malgré le congédiement de l’ange, dans le corps incarné du poète, dans son esprit libéré du joug que lui faisait subir son surmoi, l’enfant chassé ne s’est jamais tout à fait éloigné, il est demeuré au cœur du poète, a préservé sa pureté et l’a continuellement nourri et inspiré dans sa quête d’absolu. « Je le regarde parfois, ce garçon, et je lui demande s’il est content de sa vie. »

Plus j’avais la velléité de rompre mes chaînes, plus la culpabilité me poursuivait. Comme si la culpabilité nous imprégnait par conflagration. Je venais, en fait, de beaucoup plus loin que la plupart des Canadiens français ! je venais de mon rêve d’enfance où la sainteté était la chose la plus sublime que devait chercher l’homme. Je ne manquais pas d’archétype. J’allais tourmenté, hésitant de plus en plus à l’assassiner. Cet enfant plein de rêves surhumains était mon surmoi démasqué. Je ne me décidais pas à la rupture. Je ne me décidais pas à devenir adulte. Comment aurais-je pu devenir adulte, si je n’avais été adolescent ? C’est en portant le faix de mon adolescence, c’est en découvrant la femme, son corps et le mien, que je pourrais retourner à l’enfant pour non pas le détruire, mais lui donner la main afin qu’il continue à m’accompagner dans l’adulte que j’accueillais. Cet enfant était une force, non quand il me terrorisait, mais lorsqu’il me permettait d’être spontané, quand il me précédait sur la voie en semant des rêves. Je ne devais pas m’endormir après le premier risque ou la première défaite. Cet enfant m’avait fait mal, mais il n’était pas un imposteur.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

4 commentaires sur « Fernand Ouellette : Journal dénoué : Récit/Essai : Les presses de l’Université de Montréal : 1974 : Réédition avec une présentation de Gilles Marcotte, Montréal, Typo, 1988 »

  1. J’aime beaucoup ton approche ouverte qui n’applique pas d’entrée de jeu la bonne vieille grille anti-cléricale que devait adopter il n’y a pas encore longtemps tout Québécois intelligent…
    Il témoigne poétiquement d’un cheminement intérieur que tellement de jeunes Québécois intellectuels des années ’50 ont vécu!

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  2. Merci Laurent. Mon commentaire est bref : je te remercie d’avoir lu ma « petite étude ». L’auteur aura 90 ans la semaine prochaine, alors, oui, il y a là du passé. Avec son livre, on y retourne forcément. Mais Ouellette a toujours été présent au temps présent. Maintenant, il a les yeux tournés vers l’Avenir. Forcément. (La majuscule à Avenir est une erreur de frappe, je la conserve : elle dit ce que je n’osais pas dire.)

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