Érik Vigneault : Tout savoir sur Juliette : Roman : Le Cheval d’août : 2018

Thèmes 

Principalement ceux de l’art et de la littérature, l’imposture et les ratages qui leur sont quasi inhérents ; assurément le suicide et la culpabilité, l’échec. Aussi la psychanalyse et les autres types de thérapies. Le protagoniste est féru de culture hispanique. Narrateur, il réfère à de nombreux écrivains d’Amérique latine et d’Espagne, architectes, musiciens et peintres. Les littératures des États-Unis et du vieux continent ne lui sont pas étrangères.

L’histoire 

L’action, si le mot n’est pas trop fort, se situe à Barcelone. Parfaitement résumée à la page 94 et sur la quatrième de couverture, l’histoire se résume à peu de choses. Un homme, 25 années après avoir quitté Barcelone, y retourne dans l’espoir de retrouver sa fille. Elle se nomme Juliette. Il la cherche partout, remue ciel et terre afin de la retrouver, n’y parviendra pas, reviendra à Montréal et malgré ses insuccès gardera espoir de la revoir éventuellement. L’histoire est aussi résumée à la page 147 : « un homme, psychothérapeute, apprend qu’il a une fille de vingt-cinq ans, il ne la rencontre que quelques fois, dans son cabinet, relation thérapeute-patient qui est une fausse relation puisque chacun sait qui est l’autre et pourtant ni l’une ni l’autre ne souhaite sortir du rôle dans lequel d’emblée il a été mis, tout se déroule dans une curieuse attente que les masques tombent pourtant aucun n’est prêt à faire tomber le sien… »

La manière 

En quelques mots : la verbigération, la circonlocution, l’abondance, la surabondance de parenthèses, de digressions, une ponctuation originale qui confine au chaos, qui surtout oblige le lecteur à y mettre du sien. Gide ne disait-il pas que la littérature est affaire de collaboration ? Le lecteur doit ici faire sa part. Mais attention ! Dans l’opération de lecture qu’il entreprend, pour peu qu’il soit consciencieux et de bonne foi, il n’entrera aucune forme de pensum, mais bien plutôt une certaine jubilation. L’écriture de Vigneault est festive ; c’est au plaisir qu’elle convie lecteurs et lectrices, bien que ces derniers risquent de déclarer forfait dès la première phrase, au-delà de laquelle le train de mots ne risque pas vraiment de dérailler, l’auteur sachant ce qu’il fait et le faisant avec brio.

Richesse ou pauvreté de l’écriture 

Le lexique (l’auteur possède un vocabulaire toujours adapté aux sujets qu’il traite, aux objets qu’il décrit) : la syntaxe est raffinée, voire savante (nous sommes très loin du simple sujet, verbe, complément) : on rencontre un grand nombre d’allusions et de clins d’œil adressés aux lecteurs (le roman commence avec le mot qui ouvre La recherche du temps perdu : ce simple premier mot « Longtemps » fait sourire. À la page 92, le narrateur évoque Proust : « et si certaines histoires naissent alors que le protagoniste va se coucher de bonne heure… ».

On n’aura pas manqué de reprocher à l’auteur le style de son ouvrage, sa verbigération, son recours à des formes verbales désuètes (modes anciennement en vogue chez les littérateurs), dont la plupart de nos contemporains ignorent et l’usage et les noms : imparfait du subjonctif, par exemple. Le maniérisme de plusieurs phrases en aura sans doute irrité plus d’un : « Je ne pouvais plus de mes patients le récit souffrir. » Qui n’aura pas compris, lisant de telles phrases, que l’auteur se fait provocateur, qu’il enfreint la sacro-règle de l’originalité voulant que les auteurs « inventent une nouvelle langue », sera passé à côté de ce qui constitue en grande partie la qualité ce premier roman ; je parle de son insoumission, de la critique qu’il assène à un certain type de littérature.

De la même manière, la ponctuation capricieuse à souhait, souvent brillant par son absence, si elle semble défectueuse, ce n’est pas que l’auteur soit incapable de ponctuer correctement. Elle est ce qu’elle est volontairement, à prendre ou à laisser, voulue ainsi par l’auteur, et comme obéissant, j’imagine, à des règles que j’ignore, ne seraient-ce que celles de l’aléatoire ou du caprice : pur jeu dans un roman où apparaissent encore d’autres formes de grossières défaillances stylistiques. C’est fait exprès. Alors que la prohibition de la répétition sévit même dans les esthétiques les plus opposées, Vigneault n’hésite pas à en abuser : on la lui mettra sur le dos en déclarant une fois encore qu’il ne sait pas écrire. N’écrit-il pas ceci : « il [lui] transmit sa passion de l’aviation, une passion qu’elle embrassa avec passion » ; et aussi : « à l’étage l’étage est vide » ou « “Qui êtes-vous ! Quiiiii êêêêêêtes-vouuuuuus” répéta en chœur un chœur caché derrière la tribune » ; et ceci encore : « [il] s’est tiré une balle au front sur le front italien » ; et ceci qui n’est pas sans intérêt : « Les lampadaires éclaircissent la nuit. Un mime mime un lampadaire. Un lampadaire mime un mime. » Répétions amusantes et toujours volontaires, qu’on affirme donc pleinement assumées par l’auteur. Les exemples pleuvent. Ce dernier : « … on voit et de plus en plus souvent selon une tendance nette qui se dessine nettement… ». Ce tic, si c’en est un, propre au narrateur principal, atteint aussi un nouveau narrateur qui se manifeste au chapitre 4 : celui-ci parle de représentants de la loi « tout ce qu’il y a de plus ordinaire, avec ce trait extraordinaire qu’ils étaient extraordinairement grands, avec ce trait extraordinaire qu’ils avaient de petites têtes… ».

On parlera ici d’esprit de bottine. C’est, en riant, une manière de donner des coups de pied au cul. C’est clownesque. Tarte à la crème. De l’ordre de la pitrerie. Assurément, ces répétitions ne sont pas dues à la négligence. Elles peuvent agacer. Ce serait leur principale fonction que cela ne m’étonnerait pas, jointe à celle du plaisir d’irriter. Ou d’intriguer, mais je veux parler ici d’un autre type de répétition. Celle du nombre 25. Ce nombre revient dans le roman à au moins une cinquantaine de reprises. Il est alors relatif à des dates de naissance, de décès, de suicide ; il réfère parfois à l’âge des suicidés. 25 est surtout le nombre d’années qui se sont écoulées depuis la fin du premier séjour du protagoniste à Barcelone, nombre à quoi correspond incidemment l’âge de Juliette, née peu après qu’il eut quitté Barcelone. Autre curiosité : à la place de « il y a cent ans », on peut lire ; « il y a quatre fois vingt-cinq ans ». Cabotinage ? Peut-être. Ajoutons que le narrateur n’est pas le seul à utiliser ce nombre. D’autres, par exemple une écrivaine, spécialiste de Tàpies, partagent cette curieuse manie ou obsession.

Ces répétitions ne sont rien en comparaison de celles qui sont relatives aux mots qui appartiennent au champ lexical du « suicide ». Ces mots constellent certaines pages, au risque de les envahir. J’ai compté l’évocation de plus de cent suicides, pour la plupart suicides de poètes et d’artistes, musiciens, parfois politiciens ou dictateurs. Tous ont connu des destins tragiques ou en ont fait subir de terrifiants à leurs proches ou, dans le cas des dictateurs, à des populations entières. Il y a là une réelle obsession de la part du narrateur. Mais ce n’est pas sa seule obsession. Il est obsédé par tous les objets de sa détestation. Quand il les dénigre, il ne lâche pas facilement le morceau. Lorsqu’il a une idée en tête, il la retourne dans tous les sens, la développe avec force répétitions, en boucle. Notons que si le narrateur attaque autant les uns et les autres, c’est sans doute parce qu’il a conscience d’être en tous points comme eux : il se pèse et juge lui-même sévèrement. Par exemple, après avoir conspué les buveurs de café, breuvage qui, dit-il, est « la boisson de prédilection des artistes médiocres », il avoue que, bien que détestant le café, il en boit « à longueur de journée ».

Références littéraires et artistiques 

Il ne s’agit pas de name-dropping : les noms des artistes et écrivains nombreux auxquels il est référé n’apparaissent pas gratuitement ; malgré l’humour dans le traitement et souvent la dérision dont fait montre le narrateur à leur endroit, ils sont liés à son propos (quel propos ? On ne l’identifie pas rapidement : on croit que chaque digression nous en éloigne, mais il n’en est rien. Si le narrateur tourne autour du pot, c’est avec art et savoir-faire : son discours dessine une spirale qui chaque fois nous rapproche de son propos. Ce qu’il a à dire ne s’éloigne jamais de l’art, de la littérature ; en un mot, n’est jamais loin de la vie).

L’auteur est subtil en diable et nous en passe des petites vites, nous adresse des clins d’œil qu’on ne saisit pas toujours au passage, des allusions dans le genre « Famille, je vous aime », calqué sur le mot célèbre de Gide.  

Le ton 

Le narrateur, le protagoniste, apparaît comme un être désillusionné, déçu : c’est un écrivain raté, un thérapeute désabusé. Il aime détester, il méprise et tourne au ridicule le sérieux avec lequel les esprits médiocres dont il est entouré poursuivent leurs activités débiles et ridicules : son ton est celui du sarcasme. Jamais violent, vulgaire et assassin, ce ton est celui de la détestation impatiente. Curieusement, le caractère acerbe de son discours se trouve en grande partie annulé par la drôlerie de ce qu’il dit, par l’amusement que procurent les piques et condamnations du narrateur. La critique donne à réfléchir. Qu’elle provienne du narrateur principal ou des divers personnages qui, par moments, prennent son relais (ils interviennent dans le cours de l’action : une action quelque peu stagnante où les rebondissements se trouvent palliés par l’inventivité narrative et la succession comme enjouée des tableaux que brosse l’auteur : changements de décor, arrivée de nouveaux personnages, etc.), cette critique où chacun adopte plus ou moins des points de vue similaires à ceux du narrateur, révèle et dénonce ce qui cloche et boite dans la démarche artistique des uns et des autres (Breton surtout en prend pour son rhume, c’est la tête de Turc préférée du narrateur).

Le ton est donné dès les premières pages, l’esprit du roman aussi. Tout comme le narrateur entretient une relation bien particulière avec le langage, son « discours », enfin ce qu’il dit est lui aussi bien particulier. Ce narrateur dont la logorrhée est patente exagère tout autant quand il décrit et commente ce qui l’entoure. Il y a dans ses propos une patente déformation de la réalité, à tout le moins de la caricature et de la fantaisie. En fait, c’est à une sorte de spectacle verbal circassien que ce roman nous permet d’assister.

L’attention aux mots et à la nature du langage 

Le narrateur est savant. C’est un intellectuel. Il est très attentif aux mots, à leurs significations, à l’étymologie, aux figures de style. Il parle de diaphore, d’aphérèse. Il écrit : « les mots devraient avoir une anse pour qu’on s’en puisse saisir avec précaution douceur ». Le mot « ancolie » l’inspire : « l’ancolie est la fleur triste par excellence sous ses atours joyeux, à la tristesse légendaire qui se cache sous sa beauté légendaire on a donné le nom de mélancolie ». Il a toujours le mot juste : poche plaquée, poche intérieure, poche revolver… Et, « il n’est pas anodin que le verbe immortaliser qui nous ouvre la vie éternelle soit formé du mot mort ». On lui doit des aphorismes ou presque : « l’art est parfaitement inutile », « les marchands de fleurs sont des marchands d’éphémère aussi bien dire marchands de chimères », « les pléonasmes sont partout, ils se reproduisent comme des lapins comme les clichés ».  

Mercuriales

Il serait sans doute plus juste de parler de philippiques. Ainsi en mettrait-on plein la vue : le commentateur devant se montrer à la hauteur du commenté, dont le lexique est plutôt trié sur le volet : « Moi aussi, se dit-il, je connais quelques mots savants ! Amusons-nous ! Tel est le principe. » Et surtout, déboulonnons des statues ! Celles entre autres de Breton et de Picasso. On lira des charges amusantes à l’endroit du monde muséal. Le monde littéraire, qui n’est pas exempt d’absurdité(s) n’est pas épargné. Ce qu’illustre l’admiration des Osnabrückois pour Erich Maria Remarque, un des fils du pays (Allemagne) dont ceux-ci s’enorgueillissent, mais dont ils n’ont jamais lu une seule ligne et qu’ils traiteraient comme la chienne à Jacques si leur grand auteur aujourd’hui décédé habitait encore parmi eux.

L’atmosphère 

Celle du cirque, de la fête populaire. On passe de la salle de concert à l’univers du théâtre. On se croirait parfois dans un film de Fellini. Ce qui amuse dans ce roman finit cependant par inquiéter, en tout cas troubler. Le lecteur se rend compte que la farce peut être tragique, que ce dont nous rions est finalement plutôt dramatique. Si dans certains passages du livre le narrateur se montre sensible (il se lie d’amitié avec un chien, il adresse mentalement à sa fille de tendres paroles), l’émotion qu’il ressent ne risque pas de faire verser de larmes. Le but de l’auteur n’est pas celui que l’on rencontre dans les romans à l’eau de rose. Ce qu’il a rédigé est plutôt de l’ordre de la sotie, au sens où Gide employait ce terme. La sotie n’est pas une sottise. Elle correspond à une œuvre critique entreprise sur le mode ludique. Elle prend la réalité avec un grain de sel, ne la respecte pas du tout au niveau du rendu, tente plutôt de la cerner de manière critique, avec le sourire et les diverses entorses de traitement inhérentes à la caricature. Dans Paludes, une sotie de Gide, le narrateur si mon souvenir est bon déclarait qu’il était en train d’écrire Paludes. Depuis Gide, et d’autres qui l’ont inspiré, de telles mises en abîme sont fréquentes dans les romans. Bien entendu Tout savoir sur Juliette ne fait pas exception à la règle.

De la gravité 

Sous couvert d’humour, le roman s’attaque à de sérieux ou graves questionnements. Le Marchand d’art a beau être un curieux personnage, moqueur et rieur, il a beau pérorer et lui-même ridiculiser tout un chacun, son discours, malgré parfois des lieux communs ou en raison de ces derniers (« Les grands artistes mettent en œuvre les grandes questions de l’existence, d’où vient-on, quel sens donner à tout cela »), ses discours, dis-je, sont loin d’être insignifiants. De manière générale, malgré le caractère ludique de ce roman, non pas en dépit, mais peut-être grâce en partie à tout ce cirque romanesque, nous sommes souvent confrontés à de graves questions. Je pense aux passages où il est question du bombardement de quelques zoos d’Europe, de coups d’État et de génocides.

Il y a çà et là de fort beaux passages : « Toute notre vie nous essayons de faire pencher la balance du côté de la vie, jusqu’à épuisement des forces — et du côté de l’amour, mais on se sent si faible et complètement abandonné des dieux, nous réécoutons Beethoven, relisons Rousseau, rien n’y fait. Ne reste que l’illusion pour chasser la réalité trop crue. Puis nous échouons sur le radeau immobile de la vieillesse qui flotte à peine sur une mer désolée et incrédule — la vieillesse, cet état d’épouvante, c’est l’attente, interminable, dût-elle ne durer qu’un instant, mais si brève fût-elle s’étendent sur un océan de tristesse ses longues frontières. »

À la page 129, un important passage, vibrant, éloquent, porte sur notre ignorance : « il y a pourtant un nom pour tout, qu’il s’agisse des grands événements de l’histoire ou du plus humble des objets que nous côtoyons au quotidien nous sommes dans un rapport d’ignorance, l’ignorance est notre état naturel au point où on doit se demander comment nous arrivons à fonctionner, nous sommes essentiellement ignorants et accidentellement connaissants… ».

Variété des types de scènes 

 Nous nous amusons aux pages 70-71-72, puis à la page suivante surgit un contraste saisissant. Nous sommes passés d’une saynète, genre théâtre de boulevard, à de plus graves considérations. Le narrateur parle de tueries. Deux éléphants du zoo de Barcelone ont été tués et dépecés sous les yeux horrifiés des enfants de la ville. Des chevaux descendent dans les mines. Le protagoniste est sensible à la vie animale.

Au quatrième chapitre surgit un nouveau narrateur. Sans doute s’agit-il des pages que le protagoniste destine à son roman, le reste (ce qu’on a lu auparavant constituant le journal de son séjour à Barcelone). Quoi qu’il en soit, cette rupture apporte elle aussi de la variété, du changement. Elle enrichit le texte, offre un nouveau point de vue. Ce narrateur est omniscient, hétérodiégétique, comme on disait au temps de mes lointaines études. Il raconte dans un style plutôt identique à celui qui caractérise l’ensemble du roman une scène époustouflante : il s’agit d’une parade, plutôt anxiogène, proche du cauchemar (on se demande si tout cela n’est effectivement pas un rêve, à tout le moins une transposition dans la fiction). Le personnage de ce petit récit (il s’agit du protagoniste parti à la recherche de Juliette à Barcelone) devient l’objet de la vindicte populaire : on demande presque sa tête, exige à tout le moins un procès. C’est qu’il est coupable.

Bizarrement, Juliette est la « reine du défilé ». Mais de quelle Juliette s’agit-il ? La sienne ou la femme du Marchand d’art ? On imagine qu’il s’agit de celle du personnage principal. Sinon, elle ne lui ferait pas ce drôle d’effet. Mais rêve-t-il et si oui, que peut bien révéler ce drôle de rêve dans lequel une fille couchée nue sur une plateforme caresse simultanément la pointe de son sein et la poitrine d’un danseur, envoyant au passage à son père un baiser « narquois » ? Suite à cette parade, et comme répondant aux attentes du peuple, des représentants de la loi se présentent chez le protagoniste. Un procès en bonne et due forme, c’est-à-dire absurde et loufoque, a lieu. Bien entendu, comme on peut s’en douter, ce procès est à proprement parler kafkaïen. J’ajoute que c’est une pure réussite. À son issue, on condamnera comme il se doit « l’écrivain raté », coupable d’avoir abandonné sa fille Juliette et la mère de l’enfant, une Maria dont il est peu question dans le roman.

Sens critique et autodérision 

À l’écrivain raté, on adresse de multiples reproches : « mais votre livre ne va nulle part ».   On peut lire des pages jubilatoires à souhait, où le narrateur subit la mitraille de ses critiques. Les pages 96, 97, 98 sont franchement spectaculaires, impressionnantes. Le sarcasme y est éloquent : ces pages expriment le point de vue des tenants du roman linéaire, lisible, convenu et commercial. Tout ce que les détracteurs de Tout savoir sur Juliette pourraient dire de négatif à son endroit est exprimé ici. Les juges improvisés, invités du cénacle présidé par le Marchand d’art, se substituent ainsi au lecteur récalcitrant et assènent leurs commentaires dévastateurs. Ils se posent en critiques littéraires.

Des pages sont consacrées à la poésie, aux poèmes et aux poètes. Elles feront sourire les uns, fâcheront les autres. Quoi qu’il en soit, elles donnent à réfléchir. Un Kundera ne lèverait pas le nez sur ces petites méchancetés. Que l’auteur avalise ou non ces propos, là n’est pas la question. Un certain « Qui aime bien châtie bien », n’est pas pour me déplaire.

La fin de ce roman 

Ayant été trouvé coupable d’une panoplie de crimes jamais clairement identifiés (« L’accusation ne fut jamais précisée ; on parla de sacrilège, de faute morale, de lâcheté, mais il s’agissait davantage d’allégations que d’un réquisitoire solidement instruit… », le protagoniste fait un séjour en prison, dont la durée n’est pas précisée. Il a choisi de renoncer à sa profession de thérapeute. Il va revenir à Montréal avec ses deux manuscrits, son roman et le journal de son séjour à Barcelone.

Avant de quitter la ville, il se rend chez le Marchand d’art afin de lui faire ses adieux [à sa femme également, elle aussi une Juliette, à laquelle Juliette s’ajoute celle de Georges, son ami chauffeur de taxi, en deuil de sa petite Juliette morte récemment à l’âge de deux ans]. Enfin, comme il fait sa visite d’adieux en plein jour, il est à même de remarquer une porte qu’il n’avait jamais vue, une seconde porte. Celle-ci ouvre sur un monde assez troublant. Par curiosité, il en franchit le seuil. Il se trouve alors dans une pièce violemment éclairée. Une pièce. Une pièce dont la vocation semble être de présenter des pièces de théâtre, quelque chose comme une salle de spectacle. Cette salle est contigüe au salon que le protagoniste a fréquenté durant son séjour, elle en est séparée par une grande vitre. Or derrière cette vitre se tient le Marchand d’art hilare. C’est un homme qui rit tout le temps, une manière de diablotin : il rit sans arrêt du protagoniste. C’est lui qui l’a traité d’écrivain raté, qui a tourné les pages de son roman en dérision, lui rendant la monnaie de sa pièce en ce que ce dernier n’a eu de cesse de dénoncer la médiocrité de tout ce que d’ordinaire l’on vénère, comme Le parfum de Süskind ou la poésie de Breton, et j’en passe. Le Marchand d’art s’empare d’un micro pour commenter la célèbre phrase d’Adorno, à l’effet que « Écrire un poème après Auschwitz est un acte barbare. » La chose lui semble paradoxale. Il note qu’à la suite de cette fameuse déclaration un grand nombre de poèmes ont été écrits sur ce sujet, en commençant par ceux de Celan qui aurait « porté la culpabilité à son paroxysme en écrivant les plus paroxystiques poèmes après Auschwitz ». Ce qui le conduit bientôt à tenir un discours analogue sur la panoplie de poèmes rédigés suite aux événements du 11 septembre, malgré le fait que « les mots [ne soient] auprès des horreurs du monde que de frêles pétales » et bien que les poètes aient alors fait vœu de silence.

Appréciation 

Rendre compte de tout ce qui est à l’œuvre dans ce roman me paraît à proprement parler impossible. Le temps me manque et l’étude prendra malheureusement fin avant que je n’aie pu aller au fond des choses. Je laisse donc en suspens des beautés, des tours de force que les lecteurs, nombreux je l’espère, redécouvriront par eux-mêmes. Non sans regret, je laisse dans l’ombre de nombreuses perles, je les abandonne sous le boisseau. Le lecteur et la lectrice partis à la recherche de Juliette iront assurément de surprise en surprise. Cette histoire leur semblera d’abord piétiner, faire du surplace, mais cette impression inéluctablement durera jusqu’à ce qu’ils en reviennent ; idéalement le plus tôt possible.

Soit, Juliette ne cesse jamais d’être insaisissable. Mais le roman regorge de mini-péripéties qui compensent son absence. Ce sont des récits qui parfois s’emboîtent, comme des poupées russes. Ils offrent une galerie de personnages tous plus colorés les uns que les autres. Juliette a beau nous échapper, le roman grouille de la présence de ces derniers. Son contenu est riche et varié. Vraiment, en lisant nous allons d’étonnement en étonnement. Mais attention ! Ce ne sont pas que ces micros-événements hybrides et variés qui séduisent [en passant, les scènes sont toujours solidement liées entre elles par des fils quasi invisibles] — il y a également et surtout cette habileté qu’a l’auteur de passer d’un mode de narration à un autre, d’une tonalité à une autre ; au cinéma, jeux de caméra et procédés de montage favorisent de semblables résultats. Il en résulte une manière de patchwork où des morceaux choisis rivalisent entre eux d’inventivité et de qualités stylistiques. Telle page, par exemple, fait songer aux exercices de style d’un Queneau ; une autre sans qu’on puisse parler de pastiche possède la véhémence ou les emportements d’un bateau ivre ou le lyrisme de quelque transsibérien hanté par une petite Jehanne de France. Dire que ce sont-là des bijoux serait purement réducteur. Chose certaine, on lira dans ce roman des passages offrant ce que la littérature offre de meilleur : un propos riche, dense, exprimé dans une langue qui, emportant l’admiration du lecteur, correspond parfaitement à des idées et des sentiments emportant également son admiration. 

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

4 commentaires sur « Érik Vigneault : Tout savoir sur Juliette : Roman : Le Cheval d’août : 2018 »

  1. Bonjour Daniel. Je prends des notes. Vos écrits sont toujours si intéressants. Il y a beaucoup de travail dans ce texte vous avez une patience à toute épreuve. Merci

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :