François Ricard : Mœurs de province : Essais : Boréal : Collection papiers collés : 2014

Un livre dit quelque chose avant même qu’on ne l’ouvre. Sur la première de couverture, le titre d’un livre ouvre le bal. Le nom de l’auteur et celui de la maison d’édition bien entendu sont mentionnés ; la plupart du temps s’y trouve également une illustration. Cette dernière est rarement innocente, jamais tout à fait gratuite. Pour peu que l’auteur veille au grain, ce qui est le cas avec Mœurs de province, ou si l’éditeur fait vraiment son travail, l’illustration entretient avec l’ouvrage un certain rapport, souvent étroit ; mais ce lien cependant ne saute pas nécessairement aux yeux, du moins pas immédiatement.

Avec Mœurs de province, rien n’est laissé au hasard. Le dessin qui figure sur la couverture ne donne peut-être pas tout à fait le ton de l’ouvrage, mais il est doublement éloquent. D’abord par ce qu’il représente : un homme simiesque ou un singe anthropomorphe qui sourit joyeusement, pirouettant, la tête en bas, se tenant à la verticale sur un long auriculaire et brandissant dans l’autre main une fleur, seul objet du dessin qui soit coloré, une jolie fleur rouge, laquelle ajoute à sa gaité une petite note de fraîcheur. Ce dessin guilleret est aussi significatif par sa signature, celle-ci rappelle l’univers du dessinateur qui, à vrai dire, est d’abord et avant tout un écrivain, et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de Milan Kundera.

Le lien d’amitié unissant ces deux hommes n’est un secret pour personne. Ricard a signé la plupart des postfaces des romans de Kundera et collaboré étroitement à leur entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade. Mais il y a plus ; la pensée que Ricard se fait de la littérature n’est pas sans rapport avec celle de l’écrivain tchèque. Elle peut se résumer en quelques mots, à savoir que le roman moderne jette sur le monde et l’existence des hommes un regard critique, ironique et en quelque sorte dénonciateur. Le romancier moderne distingue la vessie de la lanterne. On peut donner en exemple le roman La vie est ailleurs où sont mis à mal les faux brillants de la poésie exerçant leur emprise sur Jaromil, le jeune poète du roman qui, nourri d’illusions, empêtré dans le mythe du poète voyant et surdoué, finit par s’aveugler dans la vision lyrique du monde qui est la sienne.

Mœurs de province, si l’on se fie à ce petit dessin amusé, devrait donc nous proposer un regard plus ou moins moqueur sur le petit monde qui est le nôtre, c’est-à-dire notre petit Québec. Mais un livre évidemment ne s’arrête pas dès sa couverture. On l’ouvre et l’on découvre ensuite sur sa page titre non seulement le titre, mais également parfois un sous-titre. Cela non plus n’est jamais innocent. Mais comble d’amusement, ce sous-titre qui tient ici en trois mots a quelque chose de bien étonnant, voire d’inattendu, Ricard étant une figure prestigieuse des lettres québécoises, à qui l’on doit des ouvrages sérieux, dont la parole a pesé et pèse encore sur le destin de notre littérature, elle en éclaire les prémices, son histoire passée et récente, son actualité… Bref, ce monsieur est un essayiste dont la réputation n’est plus à faire. Il rédige des essais, obtient grâce à eux des prix prestigieux, et les essais tout le monde le sait, d’ordinaire, ce n’est pas de la petite bière. Alors, pour en revenir à notre étonnement, voici le sous-titre en question : essais et divagations.

« Essais », cela on pouvait s’y attendre, on aurait passé outre et n’en aurait fait aucun cas. Mais avec ce « divagations », il en va tout autrement. Ce mot nous met la puce à l’oreille. Déjà, il y avait le dessin de la couverture, l’espèce de rire qu’il annonce. Mais avec ce « divagations », chez un auteur qui à première vue n’a rien de franchement mallarméen, on en vient à penser que les idées émises par l’auteur risqueront d’être plus ou moins loufoques. Cela reste à voir.

Et puis, il y a autre chose : un exergue ne s’improvise pas à la légère. Il est trié sur le volet. Il fait écho au titre ou attire notre regard dans une certaine direction, il oriente la lecture. À la page 7, le lecteur peut lire une citation extraite d’un roman d’Anatole France. Déjà, cela, sans être drôle, est pour le moins inusité, voire audacieux. Dans notre monde moderne, où il est bien de citer le dernier venu, le tout frais sorti de son œuf ou bien un auteur dont l’œuvre nous paraît encore contemporaine, en tout cas pas démodée, pas surannée, on est presque téméraire lorsqu’on recule dans la poussière du temps où pouvait écrire un vieux monsieur comme France, déjà vieux de son vivant, croit-on maintenant à tort, enterré depuis des lustres, au purgatoire et que plus personne ne lit, ce qui est sans doute dommage, parce qu’il semblerait que cet auteur soit plutôt un fin critique doté d’un bon sens de l’humour.

 Dans Le mannequin d’osier, on peut lire ceci, c’est l’exergue en question : « Mme Bergeret dit sèchement à M. Bergeret : “Je ne te comprends pas, Lucien. Tu ris de ce qui n’est pas risible et l’on ne sait jamais si tu plaisantes ou si tu es sérieux. Il n’y a pas de conversation possible avec toi.” » Évidemment, il faut penser que dans ces Mœurs de province l’auteur se comportera à la manière de M. Bergeret. Il va rire de ce qui, aux yeux de plusieurs, n’est pas risible (par exemple, il va s’amuser aux dépens de certains jeunes poètes québécois contemporains) et il sera souvent difficile de savoir s’il plaisante ou s’il est sérieux. Chose certaine, il faudra déceler la part d’ironie courant sous le couvert de paroles d’allure plutôt neutre. N’oublions pas qu’un Kundera a en quelque sorte fécondé l’esprit déjà fertile de Ricard. Surtout, ne passons pas sous silence ici le titre de ce recueil d’essais (et de divagations). Il est emprunté à Flaubert, un auteur qui, n’eût été le très célèbre « rire homérique », à supposer que l’aède n’eût jamais vu le jour, nous aurait certainement laissé comme expression un « rire flaubertien ». Avec Madame Bovary, Flaubert a écrit un des premiers romans modernes, du moins tel que Ricard les conçoit. Ce sont, je le rappelle, des romans qui tournent en dérision ce que justement avec un Flaubert on appelle des idées reçues. Madame Bovary, sous-titré Mœurs de province, jette un regard extrêmement critique sur le romantisme, sur la sentimentalité qui lui est souvent attachée, la rêverie qui lui est inhérente. Flaubert subtilement tourne en ridicule le pharmacien Homais, un homme qui se comporte en parfaite conformité avec les idées de progrès alors en vogue en France et qui dit précisément ce que dit le conformiste des nouvelles idées accompagnant ce nouveau progrès. Les Mœurs de province de Ricard s’inscrivent dans la lignée des œuvres décapantes qui, telles Madame Bovary ou La vie est ailleurs, tentent d’observer le monde avec objectivité et de souligner ce qui, dans la gravité des belles vertus et des consensus, semble toujours aller de soi. Certaines grandes âmes déclarent avec tout le sérieux du monde leurs bonnes intentions ; pour sauver le monde, elles s’animent ainsi que des mannequins d’osier. Marionnettes dont les idéologies tirent les ficelles. Là où s’égosille le psittacisme s’élève le rire de François Ricard. Les agélastes sont priés de s’abstenir.

L’auteur consacre un chapitre de son livre à l’humour, à l’humour tout court ainsi qu’à l’humour québécois, puisque c’est surtout aux traits culturels de notre belle province qu’il s’intéresse. « Le grand humour », tel est le titre de ce chapitre. Ricard qui voit les choses toujours de loin, certains diraient plutôt de haut et de manière méprisante — mais qui aime bien châtie bien — identifie trois formes d’humour, dont la première est loin de mériter son estime. Ce premier degré d’humour est l’humour élémentaire. Il occupe au Québec « le premier rang parmi les arts dits populaires ». Je ne m’étendrai pas sur le sujet. Qu’on allume son poste de télévision. On y verra une pléthore d’humoristes (Ricard met ce mot en italique) « dont le métier consiste, chaque jour que le bon Dieu envoie, à faire l’idiot en public et à débiter des sornettes pour amuser le consommateur-citoyen. » Avec le second degré, puisqu’il y a ici une échelle, on s’élève au-dessus du rire gras et facile. Ce comique est de l’ordre « du double sens, de l’implicite, dissimulé entre les lignes ou à l’arrière-plan d’un texte qui, à première vue, se veut neutre, c’est-à-dire ni drôle ni sérieux, et soumis à une tout autre nécessité que la volonté humoristique. » Cet humour d’un genre plus raffiné est celui qui est à l’œuvre dans « le roman — mais le roman véritable, sans thèse, sans confession, tout entier tourné vers l’exploration ironique du monde et de l’existence. » J’ai déjà évoqué cette prédilection qu’a l’auteur pour ce type de romans. Aux exemples déjà offerts par Madame Bovary, La vie est ailleurs et sans doute également Les mannequins d’osier, Ricard lorgne cette fois du côté de notre production provinciale avec des romans de Ferron, Godbout, Ducharme et compagnie. Le « lecteur naïf » n’y voit que du feu, mais à « l’amateur éclairé » n’échappent pas maints « sous-entendus », clins d’œil et « inflexions de voix et de forme ».

En définissant le troisième degré, Ricard assène subtilement quelques coups de bâton. Son bât est cependant enrobé de civilité, rembourré pourrait-on dire. Il est recouvert par une apparence de neutralité, par le velours dissimulant son intention railleuse. Je voudrais être plus clair. Ricard est un pince-sans-rire. Sa défense est également une illustration. La thèse qu’il défend (ici non point thèse, mais simple définition de la troisième forme d’humour) se trouve en quelque sorte explicitée par un discours qui est la parfaite illustration (un exemple, si on préfère) de ce en quoi consiste le second degré de l’humour.

Tout ceci paraît plutôt abstrait ou compliqué. Il n’en est rien. Ce qu’on doit surtout comprendre ici, c’est que le troisième degré de l’humour n’est pas humoristique en soi, comme ne se veut pas drôle un personnage de Molière qui pourtant se croit être un parangon de vertu (de vice en réalité) : l’avare de Molière est un homme très sérieux ; nous rions de lui parce que c’est un comique malgré lui. Ainsi en est-il de cette haute forme d’humour. Car le grand humoriste tient absolument à être pris au sérieux. C’est ce qui le rend risible. Son discours « se présente sans aucune défaillance comme le porteur de la vérité la plus évidente, la plus univoque, la plus dogmatique, semblable à celle qu’on trouve dans les sciences dites de l’éducation, dans les analyses sémiologiques ou dans les rapports de chambre de commerce. »

Cet essai ne plaira pas à tout le monde, surtout pas à l’auteur de La gauche a-t-elle un avenir? Ce dernier est ravalé au rang d’un Homais, ce pharmacien qu’on rencontre chez Flaubert, modèle parfait de ce que Ricard appelle « le grand humoriste ». Dans le discours de Homais, il n’y a jamais « l’ombre d’un doute ou d’une hésitation qui laisserait soupçonner une distance, si infime soit-elle, entre ce qu’il dit et ce qu’il pense. D’un bout à l’autre, c’est le même ton assuré, la même conviction profonde, le même sérieux implacable. »

Un peu partout dans Mœurs de province, Ricard débusque ce grand humour. Il le rencontre dans les discours de nos provinciaux et même dans ceux des provinciaux de Paris, ville qui s’est longtemps crue le centre du monde. Si, comme Ricard le dit, « il est impossible de ne pas être ému au spectacle de la vertu », il est difficile lorsqu’elle se manifeste de manière ostentatoire de ne pas être sensible aux formes qu’elle revêt, à ses outrances dans certains cas. Non sans placidité, toujours avec ironie, Ricard observe la vertu courroucée des mieux-pensants. Bien intentionnés, les mieux-pensants professent des idées communes, mais de pointe, idées reçues de fraîche date dont ils font activement la promotion. Ce sont les « gardiens de la morale », résurgence des ordres ecclésiastiques d’hier convertis en « thuriféraires de la “citoyenneté” ».

Ces derniers ou plutôt ces dernières dénoncent l’installation de vitres dépolies dans un gymnase (la tenue sportive de dames exposant trop de chair offusque les hassidim occupant le bâtiment voisin : le propriétaire aimablement répond à leurs doléances : s’insurgeant, ces dames montent aux barricades « avec la conviction de réparer ainsi un passé d’oppression et de travailler à l’avènement du bonheur et de la justice universels »). Ces derniers, ces dernières ainsi que ceux-celles dont le sexe est celui « des anges » (la communauté LGBTIQ) militent en faveur du droit des minorités sexuelles (comme celui consistant à ce que soit officiellement modifié notre prénom sur les registres administratifs de notre université sous prétexte que ce prénom ne correspond pas à notre « conscience générique » : Louis veut signer Louise — de manière à ce que cela reflète « son âme de jeune fille). On cherche « à réparer les injustices du passé, du présent et de l’avenir », en matière d’embauche cette fois ; l’on mène ce combat loyal afin d’éliminer des pratiques discriminatoires et dans le but d’établir ainsi des règles d’équité en emploi. Tout cela est bien, mais peut entraîner de curieuses conséquences, par exemple, en poussant les choses à la limite du cheveu coupé en quatre, on en vient à friser le ridicule : comment met-on en ordre les mérites respectifs des groupes minoritaires ? « Les femmes doivent-elles être préférées aux Noirs, les Noirs aux aborigènes, les aborigènes aux infirmes et les infirmes aux homosexuels, ou est-ce plutôt l’inverse ? »

Dans un chapitre franchement très comique, celui qui s’intitule Ego trip, Ricard s’aventure du côté de ceux qui ont la « conviction de marcher dans le sens de l’histoire ». Ils ont dressé un campement au milieu de la ville de Montréal. Ce sont les indignés du mouvement Occupons Montréal/Occupy Montreal. Ricard écrit : « M’étant approché d’un petit groupe qui s’affairait à déplier des sacs de couchage, j’avais pu entendre leur conversation, où il était question du printemps arabe, de résistance à la consommation et à la technologie, d’action non violente, d’éducation, du souci de performance dès la maternelle, du besoin de cohérence dans nos vies, des médias qui nous distraient plutôt que de parler des vrais problèmes, de la lutte des étudiants, de l’économie solidaire et des coopératives, de la situation des Premières Nations, de l’excision des clitoris, du réchauffement de la planète, et j’en passe. » 

Ce qu’on vient de lire n’est pas drôle. Les sujets qui occupent les « indignés » sont, on en conviendra, tout à fait sérieux et franchement préoccupants. Il faudrait lire sans vraiment lire pour croire que Ricard tourne ces sujets à la blague, qu’il minimise leur importance. Homais peut dire et dit parfois des vérités. Il est vrai qu’après la pluie vient le beau temps, qu’une hirondelle ne fait pas le printemps (fut-il arabe ou érable), il est vrai qu’à beau mentir qui vient de loin et que les proverbes souvent disent vrai. Ricard ne plaide pas en faveur de l’excision du clitoris. Ce n’est pas des changements climatiques qu’il se moque. Pour bien comprendre le sens de son rire, proche du rire flaubertien, il faut s’en tenir à sa définition du murayesque, à savoir « ce qui déclencherait la verve et l’hilarité de Philippe Muray. » Ce qui est drôle dans l’indignation des indignés, c’est, j’imagine, le sentiment qu’ont la plupart de ces derniers d’être les « soldats du bonheur universel ».

Ricard est un cynique. Mais rappelons-nous le passage d’Anatole France mis en exergue de son recueil (je dis recueil, mais l’auteur a donné à ces divers essais une unité remarquable, de tons, de sujets et de finesses d’écriture : souvent des prouesses discrètes, toutefois éblouissantes). Dans la citation, Madame dit à Monsieur : « Tu ris de ce qui n’est pas risible et l’on ne sait jamais si tu plaisantes ou si tu es sérieux. »  

Certes, il est moqueur, il tourne en dérision les conventions sociales et la morale de ceux que, adoptant le point de vue de l’auteur, j’ai appelés les mieux-pensants, mais s’il est une bête noire, parmi toutes les bêtes noires qui suscitent l’hilarité de notre ironiste, c’est bien, malheureusement dois-je l’admettre, le genre de tous les genres, celui qui aux yeux de Ricard se donne justement un genre, j’ai nommé : la poésie.

Çà et là, Ricard écorche cette malaimée. Parlant du Québec à un ami français, Ricard mentionne « nos tempêtes de neige superbement poétiques ». Il voit dans les diverses déclinaisons du phénomène LGBTIQ outre une « charge subversive », un « immense potentiel poétique ». Aussi, la catégorie des minorités sexuelles est-elle « la plus poétique ». Il affirme, dans le chapitre consacré au grand humour, que « le grand humour, à l’instar de la poésie d’avant-garde, sera toujours un art incompris ». Enfin, il le confesse lui-même, il n’est « pas en odeur de sainteté auprès des poètes » (et pour cause : on le verra bientôt, Ricard est loin d’être tendre avec ces derniers). Enfin, dans une page franchement sublime [je ne fais pas un Bergeret de moi-même, je dis « sublime » au sens propre], Ricard glisse dans une parenthèse un aveu qui ne nous étonne pas, à savoir que la littérature « pour moi est avant tout l’essai et le roman ». La poésie orpheline peut-elle se consoler d’un tel rejet ?

Dans le numéro 130 de la revue Liberté, celui qu’elle consacrait aux actes de la Rencontre québécoise internationale des écrivains (1979), se trouve un texte de Ricard dont la clarté est exemplaire et la démonstration tout à fait convaincante. C’est sa lecture qui m’a conduit aux Mœurs de province. J’ignorais ce que j’allais y trouver. En consultant sa table des matières, j’ai vite fait de constater que Ricard consacrait plusieurs pages à la poésie. Je m’en suis réjoui. Tout naturellement (c’est que je me crois poète), c’est avec ces pages que j’ai entamé ma lecture du livre de Ricard.

Je cherchais des lumières, une pensée profonde qui m’eût révélé une sorte de vérité sur la nature de la poésie. J’ai plutôt découvert une méfiance, une dénonciation de la superficialité où se complairaient la plupart des poètes (plus précisément les poètes d’ici et d’aujourd’hui) : Le pays de la poésie nous dit-on en substance est celui d’une désinvolture.

Une accusation en l’air ? Cela étonnerait. Il faut bien lire, si l’on veut bien rire. Et comme disaient nos grands-mères : si on ne vaut pas une risée, on ne vaut pas grand-chose. Un esprit critique, de bonne foi, à condition d’y mettre un peu de mauvaise foi, peut voir qu’un jupon parfois dépasse et que le roi est souvent nu. Dans La vie est ailleurs, Kundera en nous amusant nous fait réfléchir. Dans Les impostures de la poésie, Caillois ne joue pas au petit comique. Il nous fait réfléchir et l’on demeure conscient que qui aime bien châtie bien. Il se pourrait que Ricard aime trop la poésie pour se satisfaire de la désinvolture de certains poètes. La poésie est sa tête de Turc parce que Ricard est un homme d’idées. Des poètes, et non les moindres, Cocteau et Ponge par exemple, ont admis qu’ils n’avaient pas d’idées, et Mallarmé à Degas faisait valoir que ce n’est pas avec des idées qu’on fait de la poésie, mais bien avec des mots. Or Ricard est plutôt quelqu’un qui « pense » avec les mots. S’il joue avec eux, jamais ne leur cède-t-il l’initiative. Bref, il ne se paye pas de mots. Il écrit pour dire quelque chose et non pas pour être dit par les mots. La poésie, celle qu’il se plaît à tourner en ridicule (et qui l’est peut-être avant même qu’il ne s’en moque), une certaine poésie devrait-on dire lui paraît être une entreprise frivole, voire insignifiante, insignifiante dans la mesure où elle ne signifierait rien.

Dois-je le confesser, au risque de passer moi-même pour un « réactionnaire », un esprit « ringard », j’ai pris énormément de plaisir à savourer ces pages que d’aucuns trouveront déplaisantes ? Le rire ne se contrôle pas toujours. L’aurais-je voulu refréné, je n’y serais pas parvenu. Ce diable d’homme est terriblement drôle. Il parvient même à me faire rire de moi.

Rit-il ou pleure-t-il lorsqu’il affirme que le trait national de notre littérature est la médiocrité ? Au sujet des livres qui se publient ici, « à mes risques et périls », il déclare : “Écrits par des gens remplis de bonnes intentions et possédés d’un indéniable feu sacré, mais qui ont toutes les peines du monde à manier les temps de verbe, à construire un récit ou une pensée qui se tienne, ou simplement écrire un français à la fois lisible et original, ces livres sont bourrés de tant de maladresses et de naïvetés (modestes ou prétentieuses) qu’ils atteignent difficilement ce seuil qu’on pourrait appeler la qualité littéraire minimale standard qui, dans les marchés moins petits et moins bien subventionnés que les nôtres, filtre la production et la consommation de littérature courante.”

Cette dernière citation, extraite du « Point de vue de la picouille » peut avoir quelque chose d’irritant. À vrai dire l’essai tout entier est incisif. Et peut-être également le livre l’est-il tout autant. Écrit-on si mal au Québec ? Et si oui, ne pourrait-on pas concéder, du moins en ce qui a trait à la qualité de la langue et à celle du style, dont on admettra que les prouesses donnent parfois de véritables frissons aux amateurs de littérature, concéder, dis-je, que langue et style ne sont pas à eux seuls ce qui contribue à susciter l’intérêt d’un ouvrage ? La littérature comme tous les autres arts est aussi affaire de degrés, de registres. L’on peut souscrire, je le fais moi-même, au principe de Boileau voulant que : “Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin/[soit] toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain”, mais ne devrait-on pas nuancer sur ce point l’importance d’un surmoi pesant de tout son poids sur la conscience critique de l’écrivain et de ses lecteurs ?

Certains écrivains ressemblent à ces musiciens qui n’ayant pas eu de formation musicale jouent par oreille, les rudiments de ce que serait en littérature l’équivalent du solfège et de l’harmonie leur font défaut. En matière de grammaire il arrive que leur incompétence s’avère tout à fait déplorable. Soit. Mais la langue a beau être le matériau de base, et ils ont beau la manier sans trop d’aisance, quelque chose vient pourtant parfois majorer, je veux dire pallier cette indigence, ce manque de maîtrise. Car la littérature même claudicante, si peu savante soit-elle dans certains cas, malgré la pauvreté des formes verbales qui l’entachent, à condition qu’on y trouve cependant quelque substance, peut proposer une vision du monde et parvenir à l’exprimer avec force et avec art. Un écrivain peut ne pas être au fait des subtilités de la grammaire, parler le français comme une vache espagnole, l’écrire tout de traviole (j’emprunte ce mot au Céline du Voyage au bout de la nuit), cela ne l’empêchera pas de créer une œuvre peut-être digne d’intérêt. Voici une analogie avec la musique. Ti-Jean Carignan et Stéphane Grappelli ne sont pas Yehudi Menuhin, n’empêche ! Édith Piaf et Billie Holiday ne sont pas Maria Callas. Bien entendu, un Proust illettré, quasi analphabète, cela se conçoit difficilement. Un tel bonhomme, malgré tout ce que pourraient lui inspirer les muses, serait bien en peine d’écrire l’équivalent de La recherche. Proust était en possession de ses moyens et ceux-ci étaient nombreux et variés. Son savoir-écrire lui a permis de créer sa « cathédrale », d’y faire entendre un orgue majestueux qui était bien davantage qu’une simple flûte à bec.

La prose de Ricard charme non par sa grâce ou son élégance, mais par des qualités plus rares et plus élevées. Celles-ci ont trait à la rigueur de l’expression, laquelle s’ajuste à sa pensée avec une remarquable précision. Est-ce au prix d’un travail acharné qui consiste pour un auteur à remettre plus de vingt fois son ouvrage sur le métier ? Je crois que ce métier, des facultés sans doute hors du commun auront permis à Ricard d’en acquérir la maîtrise assez tôt dans son existence. Il aura été un bon élève, un excellent collégien. Le reste s’en sera suivi tout naturellement. Ricard aura été emporté par sa passion, son amour du travail intellectuel, par le plaisir que procurent la lecture et l’écriture.

Ce qui impressionne dans la prose de Ricard relève bien plus que de la technique. Il n’est pas qu’un virtuose. Il a quelque chose à dire. Et lorsqu’il fait rire, ce n’est jamais gratuitement. Son rire s’insère dans une démonstration logique imparable ; il n’affirme rien qui ne soit étayé par de solides arguments. Plusieurs pages sont tout à fait savoureuses, je songe à celle où l’auteur évoque les réunions de nos premiers académiciens. Ce microrécit pourrait figurer dans un roman. De nombreuses pages sont également touchantes. Dans la section consacrée aux rencontres qu’il a faites durant sa carrière, Ricard brosse des portraits, célèbre des compagnons, des mentors, des écrivains comme Gabrielle Roy, Gilles Archambault ou Yvon Rivard. Un texte magnifique est consacré à un inconnu, un historien œuvrant dans l’ombre, « un exemple de ce que la culture et l’humanité peuvent nous donner de meilleur. »

Du très beau chapitre consacré à Jean-Éthier Blais, j’extrais ce qui suit. À vrai dire, il me semble que ces mots représentent fort bien celui qui les écrits. Ricard, à son insu peut-être, fait son autoportrait. En tout cas, si on me demandait de dire qui est François Ricard, ce sont les mots que j’emprunterais : « Tout en lui reflétait cette aisance et cette insoumission tranquille : son élégance, sa politesse, le raffinement de ses manières et de son langage, et surtout cet extraordinaire sens de l’humour, cette ironie à la fois si délicieuse et si méchante dont il savait manier les subtilités comme personne d’autre. Pour nous, cette légèreté de l’esprit et du propos était tout ensemble un scandale et un ravissement, comme l’est toujours, qu’on le veuille ou non, le spectacle de la liberté. »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

3 commentaires sur « François Ricard : Mœurs de province : Essais : Boréal : Collection papiers collés : 2014 »

  1. Mon commentaire sur le numéro 130 de la revue Liberté était long et il portait sur une matière difficile. Je ne suggérerais pas à tous mes amis de lire ce genre d’ouvrage : c’est assez pointu. Mais le livre de Ricard est un livre dont je vous recommande la lecture. On peut être parfois choqué par ce qu’on y trouve, mais la « méchanceté » de l’auteur n’est pas gratuite. C’est un cynique. Ce qu’il écrit ne peut pas plaire à tout le monde. Le bonhomme ne craint pas la polémique. Tout de même, son livre se lit bien, est fort bien écrit, est souvent très drôle. Merci Élise d’être là, votre présence est réconfortante.

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  2. Je prends beaucoup de notes, sans références, c’est souvent difficile de choisir une bonne lecture… Vos commentaires sont très précieux… Merci!

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