Jacques Brault : Agonie : Récit : Éditions du Sentier : 1984 : (Boréal Compact : 1993)

Mourir comme les alouettes altérées

Agonie

Mourir comme les alouettes altérées/sur le mirage//Ou comme la caille/passée la mer/dans les premiers buissons/parce qu’elle n’a plus désir/de voler//Mais non pas vivre de plaintes/comme un chardonneret aveugle

Ungaretti est l’auteur de ce poème dont les neuf vers fournissent les intitulés des neuf courts chapitres composant le récit de Brault. Je propose un déchiffrement de chacun de ces chapitres. La démarche peut sembler fastidieuse, laborieuse, relever davantage du travail de repérage que du commentaire critique, mais elle a l’avantage de servir la fidélité à un texte dont le moindre détail est porteur de significations. C’est qu’on a affaire ici à un écrit dont la substance se dévoile dans le mot à mot. Brault se révélant aussi minimaliste qu’Ungaretti dans son poème, il convient de débusquer le sens là où il se trouve, c’est-à-dire dans les moindres plis et replis du texte. On invente moins lorsqu’on se montre attentif à chaque petit détail.

Les principaux personnages de l’histoire apparaissent dès les premières pages. Il y a d’abord un professeur. Il enseigne la philosophie scolastique à l’université, une matière désuète nous dit le narrateur qui naguère a été son étudiant. Ce narrateur est le second personnage d’Agonie. Il est intrigué par le premier. Je dis « premier » et « second », mais ce n’est pas si simple. On ne sait pas trop à vrai dire lequel des deux hommes est le personnage principal de cette histoire. Disons pour l’instant que ces deux-là forment la paire, une manière de couple, un duo à distance, qui d’une certaine manière se parle, et dont la communication se révèle à la fois riche et pauvre. Riche, parce que de l’un à l’autre, quelque chose est transmis d’encore plus important que la matière du cours, mais transmis par la bande, principalement par l’intermédiaire, nous le verrons, d’un simple carnet. Pauvre aussi dans la mesure où cette communication, ce dialogue opère sans qu’il y ait « dit », a lieu dans le silence, alors que tous deux demeurent absents l’un à l’autre, maintenant entre eux une grande distance.

Dans ce premier chapitre, les autres personnages sont franchement secondaires. Ce sont les garçons et les filles de la classe. Ils forment un groupe homogène qui unanimement méprise le petit homme risible qu’est leur professeur. Ces jeunes sont, pourrait-on dire, « normaux » ; ils manifestent la nonchalance à laquelle on peut s’attendre de la part d’étudiants que n’intéressent ni la matière d’un cours ni le professeur inapte à prendre la parole avec charisme et passion. Le jeune étudiant partage avec ses condisciples le dégoût qu’ils ressentent, mais à la différence que chez lui ce dégoût coexiste avec une certaine fascination. Bien que le professeur soit « gris », « malingre », et malgré sa « voix terne », son étudiant se montre intrigué. Il éprouve presque à son endroit « un semblant de sympathie », mais voilà, le professeur fait un faux pas, il commet l’irréparable : il lâche une phrase mystérieuse, provocante : une « impudeur qui [trahit] sa réserve, qui [sent] le mensonge gratuit. »

Nous sommes au tout début de l’histoire, un certain flottement dans l’ordre de la temporalité empêche presque de saisir à quel moment au juste. Au début de l’histoire, je veux bien, mais ce mot, cette phrase malheureuse, mal venue, il faut être bien attentif, lire soigneusement pour parvenir à dissiper ce brouillard, ce flottement apparent dans l’ordre de la chronologie. C’est à la fin du tout dernier cours, à la fin du semestre que le professeur le lâche : suite à cette « dernière phrase », il est écrit que « les étudiants babillaient, se souhaitaient bonne chance aux examens, faisaient en sortant un signe machinal d’au revoir. »

C’est à la fin du dernier cours que se situe la faute. Cette « note lugubre », cette fausse note crée chez le jeune étudiant un effet considérable. Tout d’abord, il s’empêche, il en serait incapable, d’interroger le professeur au sujet de ce qu’il vient de dire. Il ne lui demande aucun éclaircissement. Il sort de la classe en proie à la nausée. Il pleure. Il vomit.

Or il est conscient d’une chose, c’est que s’il réagit de la sorte, ce n’est pas uniquement dû à l’impair que vient de commettre le professeur. Le narrateur écrit : « C’était sa faute. Et un peu la mienne. » Il ajoute au sujet de « l’obscure pensée » révélée par le petit homme, « qu’au bout du compte il y avait une certaine raison, une affectueuse déraison plutôt, dans ce qu’il avait dit. » Je retiens cette correction, la nuance apportée par le narrateur. Elle m’apparaît importante. Elle laisse presque entendre que les paroles proférées par le professeur étaient de l’ordre de la fracture. Elles tranchaient, étrangement, détonnaient parce que s’échappant du discours attendu, celui justement de la raison à laquelle s’attendre de la part de qui dispense l’enseignement de la philosophie scolastique. Non pas paroles académiques, paroles du savoir, mais paroles folles, en éruption, sourdant des entrailles, de l’en dessous du personnage, de l’affect : « affectueuse déraison ». Et il n’est donc pas étonnant alors de voir ici paraître le poème et de constater l’ampleur sur qui le lit de tout ce qu’il révèle. L’homme aura eu l’impudeur de se dévoiler : « Qu’avait-il dit au juste ? » Le demi-sommeil dans lequel était plongé l’étudiant « avait fait écran », il n’a pu être sensible qu’à la « tonalité », non pas au contenu de l’énoncé. Pour le savoir, pour découvrir ce mot ou son équivalent, peut-être le carnet subtilisé sera-t-il d’un certain secours. Chose certaine, l’étudiant, dix ans plus tard, narrateur du récit que nous avons sous les yeux, devra « traverser cette grisaille de la conscience, reconstituer la phrase entière ; et juger. » Et le narrateur d’ajouter : « Mais lui, je l’avais jugé depuis longtemps. »

Ce jugement, on le sait, n’est guère favorable. Il ne jure pas avec celui de ses camarades : « il inspirait un calme mépris aux garçons, et aux filles une piété tranquille. » Le narrateur parle de son professeur comme d’un « minable ». Mais il diffère des autres étudiants sur un point bien précis, celui de la fascination. Dès les premières pages du récit, on est à même de saisir que le professeur était à ses yeux une manière d’alter ego.

Dix ans plus tard, c’est aussi ce que révèle le vol du carnet. Ce carnet du vieux prof, l’ancien étudiant le subtilise dans des conditions pour le moins éclairantes. Tout se passe comme si les rôles s’inversaient, du moins au niveau d’une somnolence partagée à tour de rôle. L’étudiant cognait des clous lorsque le prof a asséné sa vérité choc. La prise du carnet correspond jusqu’à un certain point à la captation vague de la fameuse phrase obscure. Lorsque le narrateur s’empare du fameux carnet, le vieux professeur — il est devenu un itinérant, vagabond — se fait plus ou moins complice du geste de son ancien étudiant. On se rappellera : « C’était sa faute. Et un peu la mienne. » On peut reprendre cet énoncé en l’inversant, de sorte que si le « crime » est ici celui du narrateur (il chaparde le carnet : il n’en a pas le droit), ce crime est rendu possible, favorisé par le demi-sommeil du vieux professeur sur le banc du parc où il vient de se laisser choir, de s’abandonner. Il semble l’avoir fait exprès, lorsque le narrateur s’est emparé de son carnet : « il n’a pas eu un mouvement ».

Les deux hommes se ressemblent. Le minable était un raté. L’ancien étudiant qui se rêvait grand reporter « croupi [t] dans une petite agence de publicité ; [il] rédige des slogans et des messages pour la radio ou la télévision. » Il accomplit des tâches sans relief. Surtout ceci : « Et solitaire je fus, solitaire je reste. Comme lui. » Ce « comme lui » est important. Nous y reviendrons.

Le cours allait porter sur les universaux. Le professeur allait professer, doctement, « sans éclat », « distillant un ennui brumeux. » Il fit son travail et les étudiants l’endurèrent patiemment, chahutant à l’occasion, rigolant, se moquant entre eux de ce « pauvre type ». Mais au milieu de la session, fantaisie lui prit de donner un tournant à son enseignement, d’appeler à sa rescousse les curieux pouvoirs de la poésie. Il désirait entretenir son jeune public du sujet suivant : le beau, la beauté. Arrive en renfort le poème d’Ungaretti. Le professeur ouvre avec ce poème une brèche, une espèce de parenthèse personnelle, il fait une incursion dans une matière qui est loin d’être au programme. Il s’accorde la permission de recourir à une parole vraie. Par le truchement du poème, il exprime sa quête ou plutôt son renoncement à l’entreprendre : il dit son consentement à accueillir la mort à l’œuvre en lui depuis, nous le verrons bientôt, presque toujours.

Il y a en lui une sorte de regain lorsqu’il commente le poème. Le petit homme gris se métamorphose. Sa voix devient agréable. À leur tour, les étudiants subissent une transformation : ils l’écoutent, « perplexes » ; contrairement à leur habitude, ils ne prennent pas de notes. Lui qui d’ordinaire usait d’une terminologie savante, voilà qu’il « ne s’embarrass[e] d’aucune terminologie ». Il est libre, comme un oiseau. Au dernier cours, il signale qu’il commentera le titre du poème. Il traitera de l’agonie. Pour l’instant, il s’occupe du premier vers.

Alors que le professeur l’analyse, une élève intervient. N’aurait-il pas été préférable de dire que les alouettes sont assoiffées, demande-t-elle ? Le professeur lui répond qu’« être altéré, c’est devenir autre. » Or là se situe peut-être le problème, son problème à lui. En vérité, nous sommes toujours l’autre de l’autre. Cela va de soi. Les choses se compliquent lorsqu’on devient l’autre des autres, l’être à part, celui qui en vis-à-vis des autres diffère du tout au tout, qui détonne au milieu du groupe homogène. Les étudiants représentent d’une certaine manière la société, ils sont bien portants, heureux, insouciants. En classe, ils ont le cœur à la rigolade. Le professeur les dégoûte un peu, même le narrateur sur ce point exprime un rejet similaire. Mais en secret, une attirance, une curiosité l’aimante, l’autre qu’est ce professeur d’ennui ne diffère pas fondamentalement de lui. En lui, d’une certaine manière, il se reconnaît. Au point où l’identité du petit homme gris déteint sur lui. Les deux hommes sont quasi interchangeables, quasi du pareil au même. Surtout, ils se veulent « autre », appellent le changement, tentent de répondre à une promesse, un fort désir de jeunesse. Mais ce n’est pas si simple. La question de l’altérité est fort complexe.

Après l’explication donnée à la jeune étudiante, le professeur reprend « son ton monocorde et sa grise apparence. Le vers au tableau peu à peu s’effaçait. Nous revenions graduellement au problème des universaux. » La parenthèse en se refermant abolit l’espèce de magie libérée par le poème. L’affectueuse déraison cède la place à la raison raisonnable propre à l’espace de la salle de cours. L’inconscient retourne dans son antre. Il en ressortira au cours suivant. Et puis, à la toute fin, viendra le terrible aveu.

Ce dernier mot, qu’au dernier cours lâchera le petit homme, ce mot qui arrachera l’étudiant à sa somnolence, ce mot qu’il n’aura pas vraiment entendu, dont par conséquent il ne possèdera pas la lettre, mais dont l’esprit l’aura frappé comme une gifle, mot-phrase, recelant un aveu, une confidence, ce mot est une sorte de clef qui permettrait de percer le mystère ; mais au point où nous en sommes dans notre lecture, nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il peut être. Certes, il est en lien avec l’agonie, du moins pouvons-nous le croire.

Dix ans après le dernier cours, l’ancien étudiant entreprend son récit. Il vient tout juste de dérober le fameux carnet gris ; il sait à peu près de quoi retourne les dessous de l’histoire qu’il raconte, mais ce mot, cette phrase, sans doute les réserve-t-il pour la fin. Saurions-nous déjà ce qu’il sait, il conviendrait d’adopter sa stratégie narrative (qui à vrai dire est celle de l’auteur). En cours de lecture, au point où nous en sommes avec ce premier chapitre, nous ignorons ce qu’a dit le professeur, nous ne sommes pas en mesure de préciser en quoi et pourquoi son propos a pu autant choquer. Saurons-nous en refermant le livre en quoi consiste cette phrase, cet aveu ? Il y a fort à parier que la lumière ne sera faite qu’en partie sur le mystère, qu’il demeurera jusqu’à la fin dans un entre-deux, divulgué, bien que toujours caché. Cela reste à voir.

 Ce premier chapitre est celui d’un échange, d’un legs, d’une transmission. On y assiste à la passation du même au même, ou presque. Du même au même, dans la mesure où dans ce miroir, devant l’étang vidé, le vieil homme [« auteur » du carnet et figure sans doute de l’écrivain, je veux dire de ce qu’est et accomplit un écrivain] « aban-donne » au plus jeune, son ancien étudiant, ce carnet dont il sera le seul, l’ultime lecteur, carnet où le narrateur pressent de manière confuse qu’il découvrira son propre secret.  

Sur le mirage

C’est sur le mirage que les alouettes du premier vers viennent mourir. Ce mirage évoque ce que le premier chapitre permettait de percevoir, à savoir cette proximité, cette ressemblance entre les deux protagonistes d’Agonie. Au point où nous sommes, nous pouvons penser que ce qui est leurre est relatif au désir. Cela n’est pas de l’or. L’alouette court à sa perte en cédant aux miroitements qui brillent. Mais n’allons pas trop vite. Reprenons du début. Récapitulons avant de poursuivre la lecture.  

Le premier chapitre nous a appris qu’un vieil homme assis sur un banc du parc Lafontaine a laissé traîner un carnet de notes bien à la vue d’un autre, comme s’il désirait que ce dernier s’en empare.

Le deuxième chapitre apporte des précisions sur les circonstances dans lesquelles renouent les deux hommes. C’est à l’occasion de la projection d’un documentaire sur le Népal présenté à la vieille salle du Plateau au parc Lafontaine : « Dans l’allée centrale quelqu’un cherchait une place en hésitant, allait d’une rangée à l’autre, et soudain je le reconnus. Lui. Incroyable. Vieilli, plus gris que jamais, voûté, le teint terreux, la barbe longue, en vêtements usés mais propres, c’était mon ancien professeur de beauté, le minable pour qui j’éprouvais attirance et répulsion. Qu’est-ce qu’il venait faire ici, en plein Népal ? »

Durant la projection, le narrateur replonge dans ses souvenirs. Il se souvient de l’analyse à laquelle s’était livré le professeur. Ce deuxième vers, qu’en avait donc pu tirer le professeur ? Il l’avait commenté, ayant sans doute puisé dans les dictionnaires afin de rendre compte du phénomène d’optique appelé justement mirage ou « effet du miroir » : « D’où le miroir aux alouettes : instrument monté sur un pivot et garni de vitre étamée, qu’on fait tourner au soleil pour attirer les alouettes et d’autres petits oiseaux. Le sens figuré donne : ce qui fascine par une apparence trompeuse. »

L’effet de miroir exprime d’une certaine manière la relation du professeur et de son étudiant. Il renvoie également à ce que celui-ci voit en l’autre à son propre sujet, à ce que de lui-même donne à voir ce reflet. Dans ce chapitre, ce n’est plus tant le maître de beauté qui commente le deuxième vers, c’est maintenant le narrateur qui à son tour se reconnaît dans le poème.

Ces deux hommes, on le voit, échangent entre eux grâce à un dialogue muet que le poème, mais pas que le poème, leur permet d’entreprendre. Du reste, s’agit-il bien d’un dialogue ? N’assistons-nous pas ici à la superposition de deux monologues en miroir, en vis-à-vis ? Deux monologues auxquels s’ajoute maintenant le commentaire que fait le présentateur du documentaire. Ce dernier aborde le tantrisme. Ses explications au sujet de la vie tantrique fournissent une clef au narrateur. À la lueur des propos du commentateur, le narrateur parvient à interpréter la conduite de son ancien professeur. Il saisit en partie le mystère du petit homme gris. Sa vie durant, cet homme se serait « tantrisé ». Il aurait connu l’illumination, il aurait compris et refusé de jouer le jeu social, se serait coupé du monde, serait devenu une sorte de moine qui aurait enfin réalisé que les « humains glissent sur les choses comme un soupir de dieu endormi », que le « temps a des allures de libellule sur une fleur. »

« Un mirage de miroirs. » Le narrateur comprend enfin qu’il était fasciné « par une apparence trompeuse » : « Mon bonhomme trompait par son apparence, mais ce qui me fascinait se cachait sous les apparences. » C’est l’en dessous ici encore une fois qui trouble ces deux êtres sensibles, ces presque jumeaux. C’est l’en dessous tel que le révèle le poème d’Ungaretti, un poème n’étant pas un phénomène isolé, coupé de la vie, mais bien plutôt un objet de significations réfléchissant la psyché de qui entreprend d’y découvrir le monde et d’apercevoir (dans les mots du poème) une part de sa propre vérité. « Je suis une alouette devenue étrangère à elle-même et qui se mire dans un mystère. » Devenue étrangère, c’est-à-dire altérée.

On a souligné à quelques reprises l’importance du sommeil dans le premier chapitre. Ici encore on le retrouve, et franchement accolé, comme le réfléchissant, à celui de la mort. Entre dormir et mourir, une équivalence est posée, à tout le moins une ressemblance, suggérée par la rime et l’immobilité des corps plongés dans le sommeil ou la mort : « tout à l’heure il ira dormir ou mourir. »

Ces deux ratés semblent absents, gagnés par un sommeil qui gagne sur eux, les enveloppe, les soustrait à la vie. Le narrateur somnolait jadis en classe. Le vagabond s’est assoupi sur un banc pour s’y laisser probablement mourir. On peut se demander à ce stade de la lecture, surtout quand le narrateur confie qu’il est une alouette prise au piège d’un mirage, s’il n’est pas lui aussi, autant que l’autre, sinon davantage encore, en proie à une lente agonie, native dans une certaine mesure.

Lorsque, après la projection, le narrateur suit le vieil homme, il dit une chose bien curieuse. Il dit qu’il savait que le vieux prendrait la direction de l’étang. Il dit qu’il savait « qu’il s’assoirait sur un banc et, dans la nuit, froide, resterait là, immobile, silencieux. À bout de course. » Cette prémonition instantanée, instinctive, fait songer, s’apparente à celle d’un auteur qui sans même s’efforcer de concevoir la destinée de ses personnages, sans songer activement à ce qu’ils feront et diront, le sait de source certaine, ainsi aiguillé par les vertus que lui confère le processus même de l’invention, laquelle l’entraîne et paraît le devancer sur le terrain même de l’imagination.

La nuit froide de la mi-octobre est tombée. Après la projection, le « journaliste avorté » a donc retrouvé son ancien professeur devant l’étang vidé du parc. Le vagabond est là, sur un banc. « Il se laisse aller contre un accoudoir, son chapeau cabossé lui couvre le front, tout son corps plie vers le sommeil ou la mort […]. Vais-je lui parler ? Que lui dire ? Qu’il est mon miroir et moi, son alouette ? »

Non, le narrateur ne parlera pas, il se contentera de subtiliser le carnet. Puis, comme un voleur, il quittera les lieux, sortira du miroir. Ce sont ses mots : « Sortir du miroir. » Le chapardeur de carnet va s’envoler. Encore une fois, ce sont ses mots : « M’envoler. Je ne suis pas une alouette. Je ne comprends rien aux mirages. Je reviens du Népal et je rentre chez moi. Ne pas se leurrer. Demain, le bureau. »

Ainsi prend fin le deuxième chapitre.

Ou comme la caille

Les vers du poème d’Ungaretti seront commentés chapitre après chapitre. On devine qu’il en sera de même avec le carnet gris, lequel livrera également ses secrets. Jusqu’à quand l’homme restera-t-il immobile sur son banc ? Survivra-t-il lorsque se présentera l’aurore ? Le narrateur retournera-t-il à ses côtés afin de le sortir de sa torpeur, pour l’arracher aux attraits de la mort ?

Avec le troisième chapitre, nous en apprenons davantage au sujet des personnages, se greffent de nouvelles figures, dont le personnage de la mère du professeur. Le récit progresse, surtout à rebours, dans l’en deçà, plonge dans l’en dessous des personnages, remonte dans le passé du professeur. Sous l’apparence du raté à qui rien jamais ne semble être arrivé, on découvre les antécédents de l’homme, les faits qui l’ont conduit à être, à non-être ce qu’il est. Ce qui pouvait paraître anodin chez cet homme banal se creuse en gravité, en sombres galeries, en grottes secrètes. De la surface d’un être perçu par tous de manière superficielle, nous passons aux profondeurs j’allais dire de sa psyché, mais il conviendrait peut-être d’étendre ces profondeurs à l’analyse, aux réflexions mêmes du narrateur, à la finesse, à la justesse de ses observations.

Il est rentré chez lui. Il ouvre le carnet. Le vagabond est toujours sur son banc. Devrait-il retourner sur ses pas ? Aller lui parler, lui demander d’expliciter « ce que sous-entend le carnet » ? Ce serait peine perdue. Car le narrateur le sait maintenant, le vieux prof « n’a pas changé ; il est devenu ce qu’il était. » Ces mots sont étonnants, à rapprocher du tantrisme. Par une sorte d’ascèse, le professeur en disparaissant de la vue des autres s’est vu apparaître, pourrait-on dire, tel qu’en lui-même. Telles sont à peu près les réflexions du narrateur. Les suivantes sont tout aussi consternantes. Il se dit qu’il est inutile d’aller retrouver son ancien maître. Car rien de ce qui s’est produit entre eux n’a échappé à ce dernier. Le professeur sait ce qu’il a fait en cédant son carnet, et même en amont, sait que son action a eu sur l’autre des répercussions : « Il me dépouillera. Il me rhabillera. Je vivrai. Il est mort. » Cette dernière phrase, d’abord, j’ai glissé par-dessus. Puis, en reprenant tout depuis le début, à la relecture, elle m’a interpellé. Alors que je n’y avais rien vu, voici qu’elle me saute aux yeux : « Il me dépouillera. Il me rhabillera. » Je ne serais pas étonné d’apprendre que Brault, dans sa vaste culture, a ici emprunté à quelque fable, texte sacré ou passage de la Bible relatif à la transformation du vieil homme en homme nouveau. Ce mouvement en deux temps relève de la plus fondamentale spiritualité. Il correspond à une entreprise de libération. Le professeur est un homme qui se défait de ses chaînes. Il est sans illusion. Dans ces conditions, la mort n’arrive pas en consolatrice ultime : on va au-devant d’elle parce qu’on reconnaît en elle l’accomplissement même de la vérité, dans sa forme la plus élevée. « Il me dépouillera. Il me rhabillera. » Autrement dit, en miroir, je reprendrai ses gestes, je connaîtrai le même destin.

Ces pensées du narrateur ne pèsent pas, n’alourdissent pas son récit. Je m’y arrête, mais lui poursuit son chemin. Il raconte. Son histoire avance. Avance en reculant. Elle s’enrichit maintenant de tout un pan du passé du professeur. Nous découvrons que ce professeur, du temps où il enseignait à l’université, vivait avec sa mère. Sous le même toit. Drôle de femme. Drôle de fils. « Il avait dépassé la quarantaine. » Vie de vieux garçon, encore fils, formant avec sa mère une manière de couple. On racontait que « sa mère l’aimait follement. » On tenait à leur endroit des propos malveillants, on se moquait. On en rajoutait. Il était question de prêtrise. Il aurait défroqué pour complaire à sa mère, ne pas lui imposer de venir vivre avec lui dans un obscur presbytère. « Tout ça, nous dit le narrateur, ce sont des histoires inventées par malveillance. Bien sûr, les mensonges ne sont jamais complètement faux. »

À qui s’ajoute un épisode où la maladresse du professeur prête à rire. Une étudiante arrive chez lui à l’improviste. La bonne femme répond à la porte. Le « minable » arrive enfin, une pince à linge au coin de la bouche. C’est jour de lessive, bredouille-t-il. L’étudiante venait pour une révision de notes : « On en fit des gorges chaudes. »

D’autres épisodes de cet ordre, des ratages, de longues soirées au salon avec sa mère : « il déroule la laine pendant qu’elle avance son tricot. » Rien de reluisant. Une existence terne et monotone. Assurément cependant, une vie intérieure suffisamment riche pour permettre à une âme de s’élever sur les ailes d’un poème. Mais aussi chez le poète qui écrit l’histoire que nous lisons, une écriture dont j’ai jusqu’ici trop tardé à dire la puissance de son exemplaire discrétion, de sa grande efficacité.

Cette profondeur qui va s’élargissant au fil du récit trouve son aliment non seulement dans les réflexions du narrateur, mais également dans les trouvailles verbales qui les expriment. Je dis « trouvailles verbales » faute de trouver mieux. « Perles de langage » me paraît tout aussi insuffisant. Ce sont davantage que des bons mots. Le verbe fait ici songer à ce que la poésie produit de mieux. Qu’elle apparaisse au cœur d’un récit n’a rien pour déplaire. Mais cette poésie n’a pas vocation de plaire. On n’y voit rien d’artificiel. Le propos la suscite et la nécessite. Rien ne serait plus faux que de penser que Brault enjolive son propos en semant des joyaux dans sa prose. Nulle gratuité dans ces beautés qui sonnent et disent vrai : « Elle ne distingue rien hormis deux ombres dans la pénombre » ou « il évitait de marcher sur son ombre, comme d’autres rasent les murs, il frôlait la certitude qu’il mourrait de médiocrité », et ceci encore : « Il a quarante ans, rien derrière lui et rien devant. Il s’est arrêté dans un long tunnel vide. Il n’est pas bien ; il n’est pas mal. Il n’est pas. »

Puisque « les mensonges ne sont jamais complètement faux » et comme le narrateur pige çà et là dans le passé du professeur pour rappeler « les menus incidents publics de sa vie privée », on peut interroger cet aveu du narrateur : « J’aligne au tout-venant des souvenirs imprécis ».

Mais de qui sont au juste, de qui proviennent ces souvenirs ? Le narrateur les emprunte-t-il au carnet ? Peut-être oui, peut-être non. On ne sait pas. À l’époque, c’est lui-même qui le dit, il avait apporté du sien aux colportages, ajouté aux médisances : « Moi aussi j’ai sans doute contribué aux inventions qui couraient sur son compte. » Pourquoi maintenant en serait-il autrement ? Le narrateur semble produire des inventions de souvenirs. Tout se passe comme si le professeur devenait le personnage d’une fiction en miroir, une invention de l’ancien étudiant, une recréation renvoyant à sa propre personne. D’ailleurs, après avoir évoqué deux ou trois anecdotes relatives au professeur, son étudiant transite tout naturellement dans sa propre histoire : « Je regarde ma propre vie, une ruine. Ici et là des échappées de tendresse ; et le retour au délabrement. » Il confesse un sentiment qu’il lui arrive d’éprouver, une envie lorsqu’il fait mauvais temps ou si la fièvre le retient à la maison de n’en plus jamais sortir : « on est bien au chaud dans son lit, on a congé d’école ou de travail ; on resterait ainsi, au cœur de cet oubli, jusqu’à la fin du monde. »

Vraiment, cette impression que nous avions d’avoir affaire aux deux côtés d’une même médaille, voilà qu’elle se confirme de plus en plus ; si bien qu’on ne sait plus trop qui, de l’un ou de l’autre, est de l’autre ou de l’un le faire-valoir, j’aurais tendance à dire le faire-non-valoir. Vraiment, à travers les répliques muettes que tous deux s’échangent, dans cette parfaite entente qui le caractérise, il nous semble entendre un seul et même monologue.

Quant à ce troisième vers, il va sans dire que le professeur et le narrateur-étudiant lui consacrent quelques lignes. Elles se révèlent essentielles au propos d’Agonie.

Le professeur explique. « Caille » bien entendu désigne un oiseau dont les cuisiniers savent tirer des mets excellents, mais le mot « constitue aussi un terme d’affection pour un enfant ou une femme. » Et le professeur de poursuivre son analyse : « Caille, femme, enfant : même succulence, même danger latent, même confiance naïve. Des êtres menacés par la force brutale du désir. » Le professeur établit un lien entre l’amour et la mort. Duquel lien, si on extrapole, on en vient à redouter les terribles forces qui couvent sous le couvert de l’amour : ces forces seraient de l’ordre de la mort.

Passée la mer

La chose était annoncée à la fin du précédent chapitre : le professeur ferait bientôt faux bond à tout son petit monde. Il quitterait sa mère, ses étudiants, entreprendrait un voyage en Europe.

À la faveur d’une invitation à un congrès de latinistes, à l’instar des oiseaux migrateurs, le voici qui passe la mer. À l’examen final, il se fait remplacer. Les étudiants sont consternés. D’autant plus qu’au dernier cours, il les a laissés sur une énigme. Il s’agit de la phrase bouleversante qu’il a prononcée. Mais aussi, il est parti sans commenter le titre du poème. « Agonie ». Il avait réservé son commentaire pour la fin ; ainsi la session se termine-t-elle en queue de poisson, dans le non-dit, le silence laissé par son départ.

Il s’embarque à New York. Nous montons avec lui, rencontrons des passagers, le voyons interagir avec eux. Pour la plupart, ces personnages sont colorés. Lui, dans l’euphorie grotesque de la fête (champagne, chapeaux bariolés du dîner de gala), fait « grise mine à sa tristesse. » À l’arrivée, Mai 68 réserve des surprises à tous ces voyageurs. La France est paralysée. Le pays est en grève. Le congrès n’aura pas lieu, on ferme les frontières, il prendra la direction de Bruxelles. Voilà à quoi se résume l’action de ce chapitre, mais ce serait peu, s’il n’y avait pas l’en dessous, pas ce qui se vit dans la psyché du voyageur, pas ce qu’en pense le narrateur, lorsque dans le miroir que lui tend le professeur il contemple sa propre existence.

La substance du texte dans ce quatrième chapitre se trouve encore une fois enrichie par le vers, tel que l’analyse le professeur. Le narrateur se rappelle des propos tenus par le professeur au sujet du vers précédent. Il se souvient. Tout était gris. Le professeur parlait. « Dans ses yeux, sur son visage, au creux de ses mains, la mer était grise, froide, dangereuse. » L’étudiant pensait « en transcrivant les propos du professeur que cette caille aurait mieux fait de rester là où elle était ; mais son destin était médiocre ; donc, mourir, les ailes déployées, lucidement. Ah ! Je n’y croyais pas tellement, à cet héroïsme de pacotille, pas plus qu’au commentaire assourdi du pauvre type qui, ça n’allait pas manquer, maculerait sa veste de poussière de craie. » Et voilà, encore une fois exprimée la répulsion que l’étudiant éprouvait à l’endroit du petit homme gris.

Je retiens de ce chapitre ceci qui autrement risquerait de passer inaperçu. Dans le train le menant à New York, lieu de l’embarquement, le professeur se trouve en proie à cette souffrance que toujours, tout le temps il éprouve. Pour endormir son mal, il se sert alors des mots, un peu à la manière du poète : « Roule, roule, train d’enfer, va bon train ». Ainsi, tout comme lorsqu’il était enfant, le professeur « s’engourdit avec des amusettes verbales ». Le narrateur établit ici un parallèle entre ces mots, expressément destinés à calmer l’angoisse, et l’enseignement même du maître, dont la voix chantait lorsqu’en classe, commentant le quatrième vers, il répétait : « La mer à passer, la mer à dépasser, la mer à trépasser… »

Le narrateur se souvient. Il tente de recomposer l’espèce de casse-tête que représente à ses yeux l’histoire du professeur. « Le carnet reste avare de détails au sujet de Paris. » Bref séjour, deux jours tout au plus. Un « voyage insensé ».

Alors que le narrateur tente de reconstituer l’histoire du professeur, il s’avise que ce dernier doit être encore sur son banc, à attendre patiemment que tombe sur lui l’ombre de la mort. Mais nous le savons, l’un ou l’autre, c’est du pareil au même. Un malheur identique ou presque unit ces deux hommes. Celui qui se laisse mourir en s’endormant sur son banc est certes à plaindre, mais au milieu de la nuit le narrateur se soucie plutôt de son propre sort : « C’est sur moi-même que je m’apitoye (sic). Le courage ou la circonstance m’aura manqué. Ma solitude m’écrase, m’émiette. Je regarde avec incrédulité les morceaux de moi sur le plancher, Si j’avais pu, serais-je parti ? Où ? »

Dans les premiers buissons

Les bonheurs d’expression qui constellent la partition narrative d’Agonie contribuent grandement à accroître les bonheurs de notre lecture. Dans ce cinquième chapitre, alors qu’on est parvenu au centre de l’œuvre, on pourrait tout naturellement en venir à penser que l’écrivain atteint ici au sommet de son art, en touche le zénith, que son étoile brille enfin de tous ses feux et qu’au-delà du brio qu’il manifeste, il lui sera désormais impossible d’exceller davantage. En fait, ces « premiers buissons » relèvent d’un savoir-faire peu commun. Je ne sais à quel oiseau, alouette, caille ou chardonneret, Brault a emprunté sa plume, mais elle est finement taillée, toujours trempée dans une encre de grande qualité. Les motifs de son récit sont traités avec précision et inventivité. Au point où j’en suis dans la rédaction de ce trop long commentaire, je devrais sans doute donner congé à mon lecteur, s’il m’a accompagné jusqu’ici. Qu’il aille plutôt au livre, il comprendra mon enthousiasme et le partagera.

À vrai dire, et je tenterai d’expliquer ce qui m’incite à prédire ainsi l’avenir, je serais bien étonné qu’une lointaine postérité en vienne un jour à jeter de l’ombre sur l’admiration que vouent nos contemporains à l’œuvre de Brault. Ce qui, avec Agonie, s’est révélé si bon depuis maintenant plus de trente-cinq ans ne risque pas, à mon avis, d’être moins excellent dans un siècle. Bien entendu, tout persuadés que nous puissions être de la qualité des travaux de Brault, il se pourrait qu’ils en viennent un jour à sombrer dans un relatif oubli. Mais un trésor enfoui profondément sous terre n’en demeure pas moins un trésor. Qu’Agonie meure un jour de sa belle mort, cela serait dommage ! Mais ce temps ne viendra probablement pas. Pour l’heure, replongeons dans les pages du récit, je voudrais dire en quoi elles sont si touchantes.

À quoi réfèrent ces premiers buissons ?

À l’enfance.

« Est-il impensable qu’on n’ait jamais été un enfant ? Ce fut son cas. » Ce chapitre sera consacré à l’enfance sans enfance de l’homme gris. Gris pourrait-on dire de naissance puisque le narrateur suppose qu’« il a dû naître, un jour de novembre. » Gris de naissance en partie pour des raisons de nature héréditaire, son père n’ayant « pas eu d’existence. » De père en fils se transmet cette tare, presque anagramme de raté, ce manque de pot. Le fils suivra les traces du père : il n’ira pas très loin, ce dont témoigne son triste voyage, cette parenthèse de vie dans son absence de vie, triste voyage où il cueillera néanmoins une fleur, se chauffera un temps à un soleil aussi éteint que le sien, dont les bienfaits seront cependant passagers. Le fils demeurera un homme triste : « Sa mélancolie qu’on a prétendue native ne pouvait que s’accentuer. Elle gagna le corps et l’esprit. Il devint tout gris en dedans. »

Entre ce père qui meurt, alors que lui est encore un tout jeune enfant, et sa mère qui jamais, elle non plus, n’aura véritablement vécu (« Survivre l’occupait entièrement. »), l’enfant parviendra difficilement à s’épanouir, d’autant que les frères enseignants manient « la baguette avec une féroce allégresse. »

Dans la grisaille de cette « enfance irréelle », il y eut pourtant un peu de soleil. La seule joie qu’il a connue lui est venue des « jeux qu’il partageait avec une petite voisine de son âge. » Promesse de l’aube, un brin d’herbe « enroulé à l’annuaire gauche » de la fillette. Les deux enfants se retrouvent « au pied d’une vieille clôture qui sépare les cours, juste là où les planches pourrissent et se disloquent. » Quartier populaire, pauvreté. L’auteur verse-t-il dans le misérabilisme ? Non, pas plus que dans le sentimentalisme. Ce qu’il écrit sonne vrai. On croit à son histoire. On s’attache à ses personnages. Ce petit monde est touchant, cette idylle, charmante ; mais au-dessus de ces enfants qui s’aiment de gris nuages s’assemblent. L’éclaircie est de courte durée. On lit côte à côte un livre, il s’agit de « Peau d’Âne ». : c’est innocent, et ce ne l’est peut-être pas : il faudrait relire le conte pour vérifier si mise à part la vie de pauvreté que connaît la princesse infortunée, il entretient d’autres liens avec nos deux jeunes lecteurs. Sans doute, la lueur d’espoir que leur fournit la fin heureuse du conte jette-t-elle un baume sur le jeune malheur, sa clarté tranchant sur leur triste condition : autour d’eux « la marmaille […] crie et pleure […] et l’ivrogne et sa mégère se chamaillent ».

Promesse de l’aube. « On se promet, non pas une vie meilleure, mais une vie tout court. » Les enfants déambulent dans les terrains vagues : « Toutes sortes de buissons pourtant couvraient leurs têtes ébouriffées. » Voici enfin nos buissons. Ce sont ceux d’un bonheur furtif et passager. Ils entretiennent un rapport évident avec ceux du poème d’Ungaretti, tel du moins que l’aura interprété le professeur, et dont jouera également à son tour le narrateur, car lui aussi apporte ses modulations à ce thème. Il en file la métaphore, la reprend çà et là, l’amplifie et lui fait rendre tout son sens. Ces buissons ne sont pas décoratifs. Ils marquent l’enfant. Non sans gravité, l’adolescent y songera plus tard, lorsque la petite fille s’en sera allée au loin avec sa famille : « Il n’y a pas d’enfance s’il n’y a pas de larmes. Michèle ne vient plus à la clôture. Michèle a déménagé. Le camion a tout emporté. Peau d’Âne est morte. » Le narrateur parle d’une promesse déchirée.

À ces buissons de l’enfance feront écho plus tard de nouveaux buissons. Ce sera à l’occasion de son voyage en Europe, un amour, mais ce mot est trop fort, s’agissant plutôt d’une brève liaison, un rappel de ce que l’enfant aura connu avec la petite Michèle. Mais bien avant ce voyage, l’absente se sera réincarnée. Il a maintenant quinze ou seize ans. C’est elle, mais il sait très bien que ce n’est pas elle. Avec cette autre, c’est la « promesse retrouvée. Il n’y a plus de buissons ni de clôture à demi écroulée : qu’importe, l’enfance n’a ni lieu ni âge. » Cette fille rencontrée dans un restaurant de routiers, avec qui il parlera « en silence », qui fera sur lui forte impression, il y pensera pendant presque une année. Coup de foudre, rêve à l’occasion duquel le carnet, ou ne serait-ce pas plutôt le narrateur, évoque en s’inspirant de Rimbaud une utopique auberge de la Grande Ourse : « On sera bohémien et bohémienne ; et s’il le faut on ira dans un pays d’oiseaux et de chevaux blancs, je l’ai vu (c’est moi qui souligne) dans un film, là-bas l’eau et le ciel se rejoignent partout avec juste assez de terre pour vivre à l’abri des affreux. »

C’est écrit : « je l’ai vu ». Le narrateur cite-t-il un passage du carnet ? Il le mentionnerait. Ne se glisse-t-il pas plutôt dans la peau de son « personnage » ? Et si je dis « son personnage », on aura compris ce que j’insinue. Alors que sa langue semble ainsi fourcher dans l’emploi de ce « je » qui n’est pas le sien, ne pourrait-on pas hasarder que le narrateur se fait le « je » de l’autre ? Je reviens ici à la profonde similitude qu’on peut observer entre le professeur et son étudiant, où qu’on les prenne dans leur histoire, quel que soit leur âge. C’est encore une fois du miroir qu’il est question, de l’un qui est l’autre et de l’autre qui est l’un. Du reste, je cite notre narrateur. S’étant immiscé dans la pensée du professeur, ayant déroulé le monologue intérieur que ce dernier se tient, il écrit : « C’est moi qui le dis, j’épouse de très près une destinée qui m’est étrangère. » Étrangère, je veux bien, comme le sont les alouettes altérées du poème. Et alors que le professeur commente le cinquième vers, après qu’il ait dit : « Un oiseau mourant se refait une enfance, c’est une façon de se choisir une mort décente. Le premier buisson venu conviendra » (ce sont là des propos riches de sens), voici que notre narrateur prend le relais de son discours. Il prolonge le commentaire du professeur, fusionne le sien au premier commentaire. C’est dire encore une fois la proximité entre les deux hommes. Mais il y a également ceci dont on doit tenir compte : « Il ne parla pas si longuement. Je brode, je glose. »

Le narrateur a beau puiser dans ses souvenirs, consulter le carnet, il en est somme toute réduit à inventer. Pour ce faire, il n’a qu’à s’inspirer de lui-même, tant l’histoire de l’autre semble être la sienne ou du moins similaire, comme une variation sur un même thème, car des différences existent entre leurs destins de paumés : « Curieusement, cette période de sa vie, je n’arrive pas à mieux l’imaginer. Sans doute à cause de ces fichus buissons où je n’ai jamais pénétré. Je vivais mon content de vie. Comment pouvais-je soupçonner que le pire ne se présente pas à la fin, mais au début ? »

Parce qu’elle n’a plus désir

Dans la première édition d’Agonie, ce chapitre fait à peine 5 pages. Bien entendu, il emprunte également son titre à un des vers du poème d’Ungaretti, vers que commente le professeur conformément à son habitude. Ce motif structurant assure au récit une part de sa solidité, fournit une manière de cadre, sert de tremplin à l’action et à la narration, car tout s’articule ici à partir des mots d’Ungaretti. Le professeur les commente. Le narrateur fait de même. Surtout, le contenu du texte entretient des liens très étroits avec ces mots. L’histoire semble en procéder ainsi que le propos, il va sans dire. La forme naît du fond qui renaît de la forme. On pourrait sans doute dire les choses autrement.

Je me rends compte en relisant Agonie que l’auteur, non sans y avoir habilement préparé son lecteur dans les chapitres antérieurs, diffère le moment où il racontera enfin une péripétie centrale, déterminante dans l’histoire de professeur. Il y fait allusion dans ce sixième chapitre lorsque le narrateur évoque très rapidement un « après » Rotterdam. Mais cet « après » passe inaperçu. Le lecteur apprend que « après », rien pour le professeur ne peut être comme « avant ». S’il est perspicace, il devine qu’il y a là une grosse anguille sous roche, que Rotterdam aura été une plaque tournante. Quelque chose de grave, d’important s’y sera passé. Il le devine, mais il ignore de quoi tout cela peut retourner. Je l’ai tantôt évoqué, vendant la mèche. Nous y reviendrons en temps et lieu.

Pour l’instant, on voit chez le professeur un étrange comportement. Alors qu’il sait sa mère malade, à son retour, il fait un détour. Plutôt que d’accourir à son chevet ou, si elle est morte, de s’empresser pour assister aux funérailles, il passe par Montpelier au Vermont. Le narrateur suppute. Pour visiter « un collègue, un ami de la famille, une ancienne relation de Columbia ? » Il l’ignore. L’attitude du professeur le laisse perplexe : « Il m’échappe. Il s’estompe. »

Mais c’est qu’il y a eu Rotterdam : « Après Rotterdam, c’en était trop ou, de façon plus plausible, sa résolution était déjà prise de disparaître dans une autre vie. Il mènerait un reste d’existence ne conduisant nulle part, il ne retournerait pas en arrière, ni à l’université ni ailleurs ; il ne se retournerait pas. »

Le professeur est revenu. Qu’est-il devenu ? « On colporta encore des rumeurs. » Je vous les épargne. Vous connaissez notre homme. Suffit de dire qu’il gagne de plus en plus en invisibilité.

« Qu’avait-il raconté au sujet du sixième vers, si important pour moi ? Des bribes remontent à la surface comme les bulles de gaz que libère une mare croupissante. Ne plus avoir désir, c’est à la fois chose courante et chose impossible. Sauf si quelqu’un est mort à lui-même ou n’est pas né à lui-même ; on n’échappe au désir que pour être repris par le désir. On va de la chaleur au froid et inversement. On change de désir, on ne change pas. » Ici, on peut penser à Michèle, la petite fille de la clôture. Un sentiment, un désir a réanimé l’enfant à l’adolescence, lorsqu’il a cru retrouver sa petite voisine au restaurant de routiers. L’objet du désir de l’enfant a changé, mais l’enfant une fois adolescent est toujours le même.

On se souviendra du rôle que tient la promesse dans le désir de l’enfant, j’allais dire dans le désert du petit enfant. Lorsqu’il se rend furtivement sur la tombe de sa mère, il lui tient le discours suivant : « Je ne suis pas revenu. Je ne t’ai pas écrit. Tu es morte comme il fallait, en mon absence. C’est ce que tu pouvais faire de mieux. Tu étais là ; j’étais là. C’est tout. Nous n’étions pas deux. Nous n’étions pas. Tu t’occupais à coudre, à faire le ménage et la vaisselle, à regarder la télévision, à être malade et parfaitement seule. Ignorais-tu que pour ma part j’étais ton double manqué ? Toi, tu n’as connu aucune promesse. Moi, oui. C’est la différence. Tu es blanche et invisible. Je suis opaque et noir. Et tu es morte. Et j’étais mort. Je ne reviendrai pas. Où je serai n’a pas d’importance. Je n’ai plus désir. »

À la lueur de ce qui précède, on constate que le professeur établit une curieuse équation, pour le moins paradoxale, du moins à première vue. Ce que le professeur a vécu depuis sa petite enfance, et dont à Rotterdam il a reçu confirmation, l’amène à penser qu’on ne commence à vivre qu’à partir du moment où l’on cesse de désirer. « Et j’étais mort » : naguère. « Je n’ai plus désir » : maintenant, alors que je suis vivant. Ajoutons qu’est vivant celui qui s’absente, se retire. Se retire où ? En soi ou au Népal, seul ou avec les moines, ce qui revient au même. Mais attendons la suite. Il se pourrait que nous ayons tout faux et que la suite du récit éclaire bientôt notre lanterne.

De voler

Rotterdam. Le nœud d’avant dénoué, qui après Rotterdam se renouera de nouveau. La parenthèse. Où luit enfin un dernier rayon de soleil. Peut-être s’agit-il plutôt du premier. Ses rayons cependant ne seront pas tout à fait francs, mais suffisants pour dissiper légèrement le brouillard, l’espace d’une étreinte.

Le chapitre s’ouvre sur un « pincement au cœur ». Le voyageur chassé de France par les événements de 68 passe une nuit affreuse à Bruxelles. Ce pincement n’est pas lié à l’angoisse mais à un intense sentiment d’échec. Son navire, son avenir s’est échoué, a fait naufrage. Le voyage est un échec qui couronne son existence tout entière. Les pincements au cœur s’acharnent et le tenaillent. Il ne parvient pas à dormir dans sa chambre d’hôtel miteux. Il ne parvient pas à se distraire, à « fuir l’échec ». La « fêlure en lui est de naissance. » Il songe à sa mère. Il songe à lui-même, à cette « promesse qui n’a pas eu lieu ».

Le narrateur suit son professeur pas à pas, faisant fi des conventions qui le voudraient moins omniscient, mais c’est que l’identification est forte, et tout aussi forte l’empathie. Car voici que le train emporte le professeur vers Rotterdam. Il se détend sur son siège. Le narrateur écrit : « Il se refait des forces ; je le vois à ses traits qui se détendent. Je souhaite qu’il dorme à fond, ne serait-ce que dix minutes. » On le voit, le narrateur se fait du souci pour celui qu’on serait tenté de considérer comme « son personnage ». Il éprouve de l’empathie à l’endroit de son professeur, autant dire de lui-même, le narrateur. La proximité est grande au point où le narrateur « voit » évoluer à dix ans de distance un être qui se trouve alors de l’autre côté de l’océan.

Proches, mais différents, dont les avis diffèrent quand vient le temps d’interpréter le septième vers, laconique s’il en est : « de voler ». Le narrateur rapporte les propos du professeur : « Pourquoi un oiseau s’opposerait-il à son naturel ? Quand un humain refuse de parler, par libre choix, il faut entendre qu’une chose grave en lui s’est produite ou va se produire. » On ne s’étonnera pas de constater que le professeur décrit exactement ce qu’il s’apprête à accomplir dans son retrait et son silence définitifs ; encore faudra-t-il attendre l’après-Rotterdam pour qu’il réalise l’envers de la promesse qui longtemps l’aura maintenu mort-vivant dans son désir.

Le professeur parle, mais le narrateur se souvient : lui était impatient, reprochait au maître de ne pas lier ce vers au vers précédent : « Moi, je m’étais accroché au “désir” du sixième vers et qui fournit le nœud de la question. Espèce d’andouille, fais la liaison, fous-nous la paix avec tes universaux à coucher dehors. Regarde plus loin que ton nez, cet oiseau-là en a marre d’être un oiseau, il n’a plus envie de voler, il veut se renier, se métamorphoser. » Ici aussi, on ne s’étonnera pas de voir à quel point ce dernier commentaire, bien que différent de celui du maître, colle à l’histoire d’Agonie, aux questions qu’elle soulève. Tout cela, quant à moi, corrobore ce que j’exprimais précédemment, à savoir que le fond informe la forme qui en retour nourrit le fond.

L’étudiant et le professeur comprennent ce vers chacun à sa manière. Sa trouvaille, le narrateur le dit lui-même, n’avait rien à voir avec les propos du professeur. Professeur, ajoute-t-il, « de tristesse. » Et le narrateur de poursuivre, toujours aussi proche de son personnage, assez du moins pour le voir (telles sont les prérogatives de qui raconte) : « Je le regarde à nouveau, maintenant, assoupi dans le train qui le déplace en douceur. Il n’aurait pu s’expliquer. Le désir ne lui avait jamais manqué ; un vide en tenait lieu. On ne tombe pas quand on vit en dessous de tout. Revenant en arrière, je lèverais la main et poserais ma question devant la classe. Monsieur, si vous isolez ce vers du précédent, n’est-ce pas parce que la promesse tient son secret ? »

Et nous retrouvons à nouveau le professeur à Rotterdam. Je vous épargne de beaux détails et autres bonheurs d’expression. J’en viens à l’essentiel, à ce nœud qui se dénoue, à ce pincement au cœur qui se fait maintenant caresse, à ce retour dans le temps où l’enfant de huit et quinze ans renaît, où refleurit la promesse, avant que ces brèves amours « cheutes à terre elles fussent demain ». Mais ce n’est pas dans l’esprit d’un Ronsard que se vivra le court moment de grâce que connaîtra l’exilé temporaire.

Entre le banc, où grelotte de froid celui qui bientôt s’endormira à jamais, tandis que le narrateur consulte son fameux carnet gris, et cet autre banc, celui-ci de Rotterdam, où naguère le professeur a fait halte, se joue peut-être l’essentiel du récit, car vient tout juste de s’asseoir à ses côtés une jolie jeune femme sur le banc de Rotterdam. « Cette histoire de banc me bouleverse. À cause de l’autre banc, où il se trouve peut-être encore. J’ai la certitude que je ne retournerai pas au parc. La nuit va vers son achèvement et m’emmène au mien. Je n’ai plus froid ; je suis au delà du froid. » Curieux tout de même que lui, le narrateur, soit tout autant que « son personnage » en position d’éprouver ou non la sensation du froid. Après tout, ce n’est pas lui (ou est-ce lui ?) qui à cette heure tardive de la nuit est installé sur un banc et n’en bouge plus.

Elle tombe du ciel. Elle est jeune. Elle lui adresse la parole. « [Sa] voix existe comme par elle-même, détachée de sa source humaine, il jurerait que c’est il y a très longtemps, du côté de Saint-Léonard en hiver et encore plus longtemps, à l’abri d’une vieille clôture de planches, et la voix porte ces deux voix enfuies, avant blessure et promesse, à l’encontre de ce qui était prévu, arrangé. »

Cette jeune femme raconte qu’elle vit avec sa mère. Elle a perdu un fils, Jan, et son mari a pris la poudre d’escampette depuis belle lurette. Elle lui parle doucement, semble le comprendre, saisir tout à fait qui il est : « Vous, le cœur il est lourd. » Dans son français cassé, elle lui dit des douceurs. Le professeur et elle se rencontreront à quelques reprises sur ce banc où un petit miracle se produit. C’est que le petit homme gris prend des couleurs. Le narrateur n’en revient pas : « Le matin est encore jeune ; la paix de l’instant perdure. C’est trop loin à imaginer, il m’est impossible de croire qu’il se transforme et dépouille sa grisaille si facilement. C’est ce qui se produit, toutefois. » 

Doit-on s’arrêter à un « sac en simili-cuir fauve » ? En déduire autre chose qu’un signe de pauvreté ? Y voir au contraire une manière de mensonge, d’accessoire destiné à manifester un trait de personnalité, voire un métier ? Il n’est pas fait mention de la toilette de la jeune femme. Mis à part ce « simili », qui dit tout de même une feinte, on ne donne à voir d’elle que sa jeunesse. On doit imaginer le reste. Ne sont dites à son sujet, et montrées plus que dites, son amabilité, sa douceur, sa générosité. Cette femme s’offre à cet homme, qui de toute évidence l’émeut, tant il semble mort sur son banc au moment où il s’y repose : « Moi, si tu veux, je t’aime. C’est mon cadeau. Et je reste avec toi toujours, je suis et je suis pas là aussi. Je suis femme invisible. Elle rit sous le soleil et soudain elle ne fait plus d’ombre sur le trottoir. Il rit. Il a quinze ans. Il a huit ans. Et de mémoire d’homme aucun bateau n’est sorti ou ne sortira du port de Rotterdam. » Une femme invisible se donnera à un homme qui en dormant sur un banc ressemble à un mort. Ce n’est pas rien. Et ce bateau qui ne sortira pas du port, ne donne-t-il pas à penser que si ce séjour à Rotterdam et cette rencontre ne correspondent pas à un rêve, une invention, un fantasme de réparation colmatant les brèches d’une lointaine clôture, quelque chose de profond, à tout le moins, ici est dit au sujet de l’être de désir que nous sommes ?  

Je préfère, si le narrateur se permet d’imaginer, me permettre de croire que ce qu’il imagine correspond à la réalité. La femme a été touchée par cet inconnu. Venue d’un passé qu’elle dévoile plus ou moins, elle s’est présentée devant l’absence d’un absent afin de le ramener à la vie, mais peut-être aussi pour faire remonter en elle-même quelque chose de perdu, un fils inventé sans doute qu’elle retrouve en ce professeur, allez savoir pourquoi ?

Elle a eu l’élégance de se fabriquer autre pour un autre en qui elle a reconnu une part d’elle-même. Quoi qu’il en soit, il semble y avoir eu subterfuge. Alors qu’à la veille du départ du professeur elle s’est présentée à sa chambre d’hôtel, il a entendu « une courte conversation entre elle et un inconnu. Quand elle est entrée, elle avait l’air autre, elle ne se ressemblait pas. Il s’est d’abord mépris, croyant qu’elle regrettait, qu’elle avait un accès de timidité. Il avait pourtant deviné obscurément dès le début. Qui elle était ou n’était pas. Le mari, la mère, Jan, qu’ils soient inventés ou non, qu’elle importance ? Ils ont tous deux joué le jeu à la perfection. Au moment de se séparer pour de bon, il ne lui offrira par d’argent, elle en serait blessée. »

Ils allaient quitter la chambre. Il bouclait ses valises, « elle est allée à lui, ils se sont serré la main, et d’une voix de petite fille elle a dit : Merci. Elle n’est plus là. Elle n’est plus. C’est à ce moment qu’il commence à constater qu’il ne l’oubliera pas de sitôt. Et la blessure s’élargit par où suinte un semblant de vie. »

Ainsi se termine ce septième chapitre. Admirable discrétion. Impeccable doigté. Retenue exemplaire. On ne félicitera pas le narrateur pour tout ça, mais bien l’auteur. Car si le premier raconte, le second tient la plume. Son talent consiste à tout dire sans en rajouter. Il fait tenir en dix lignes ce que d’autres peinent à contenir en dix pages. Son art est de suggestion. Et comme je l’ai déjà mentionné, il brasse de profonds sentiments sans jamais sombrer dans le mélo ou le pathos.

Mais non pas vivre de plaintes

J’ai omis de le mentionner, depuis le tout de cette histoire, le narrateur installé dans sa cuisine, penché au-dessus du carnet gris, boit du cognac. Ce leitmotiv est un autre procédé utilisé par l’auteur pour donner à un récit qui n’en manque pas un surcroît de cohésion, voire de cohérence. Au petit matin, il aura vidé la bouteille et l’autre sera sans doute mort sur son banc de parc. Pour l’instant, le narrateur boit, lit et raconte. Il n’est pas ivre et ne profère rien qui soit incohérent, malgré le fait que parfois il ait avoué avoir quelque peu déliré, d’un délire palliatif, destiné à combler les lacunes du souvenir ou celles du carnet. Il a inventé çà et là, mais bien qu’imbibé comme une éponge, comme il le dira au début du chapitre suivant l’alcool ne le perturbe pas vraiment : « Rarement ai-je été si lucide. L’ankylose (il parle de l’effet qu’a sur lui le cognac) me procure une aisance à voyager en imagination. »

Le narrateur dans ce huitième chapitre s’interroge : « Pourquoi est-ce que je m’attache à cet homme qui ne m’est rien ? » Qui n’est rien, de naissance n’est rien et qui assumera finalement le rien de sa condition, qui dans un mouvement de servitude volontaire s’y résoudra et s’y abolira définitivement.

De la nullité de l’un à celle de l’autre, il y a échange et je dirais, dans les deux cas, renversement. Par renversement, j’entends que la lucidité ultime qu’atteignent les deux hommes leur confère somme toute des lumières : ils brillent malgré le gris de l’un et le néant où l’autre aboutit, ce narrateur qui en suivant à la trace « ce petit homme gris [trottinant] comme une souris dans [le] recoin de [sa] vie » fait désormais « face au néant, un néant falot, un néant de doux raté. » Le narrateur a beau se plaindre, son échec, à l’instar de celui de l’homme gris, se tourne en réussite. Autrement dit, ces deux hommes parviennent à voir dans le noir tout le noir que vivre nous fait en quelque sorte « mourir ».

Voilà notre condition, telle qu’exprimée par le poème d’Ungaretti, et que dévoile le professeur, et qu’à son tour avalise le narrateur. Ce huitième vers, encore une fois doublement commenté, nous apprend qu’on ne doit pas « vivre de plaintes. Gémir, se frapper la poitrine, exhiber son deuil, ça n’arrange ni les choses ni les gens. »

L’étudiant écoutait sans écouter, toujours proche de s’endormir, s’endormant la plupart du temps, émergeant de son sommeil pour s’insurger : « Et lui, il m’irritait au point de m’empêcher de dormir. Que racontait-il encore, que voulait-il avec ses considérations moralisantes sur le refus de s’apitoyer sur son sort ? De qui s’agit-il à la fin ? »

Avons-nous bien lu ? « De qui s’agit-il ? » Coquille corrigée dans l’édition de 1993 ? Au « qui » a-t-on substitué un « quoi » ? De quoi s’agit-il ? Si l’auteur a bel et bien écrit ce « qui » en toute conscience, il ajoute par l’indécision qu’il exprime de l’eau à mon moulin, à cette intuition que j’ai d’avoir affaire avec ce narrateur et ce professeur, non pas à un seul et même homme, mais aux deux faces quasi identiques d’une même pièce, comme si dans la vie, les existences menées par les uns et les autres étaient plus ou moins interchangeables, à tout le moins similaires, de sorte que la « vérité » découverte par le professeur (celle qui a tant choqué ses étudiants, et dont il était vaguement question au premier chapitre) vaudrait finalement pour tout un chacun.

Vérité, disons-nous : « Quelqu’un releva qu’il n’y avait pas de verbe principal dans le poème. [Le professeur] se contenta de répondre avec une espèce de brusquerie que nous étions en présence d’un constat, et non d’une réflexion, encore moins d’une interrogation. On voyait les choses et on en dressait un procès-verbal. »

Du reste du chapitre, de ce qu’il raconte, je ne dirai rien.

Sinon ceci.

Ces pages sont dignes de ce qu’on peut lire dans le dernier chapitre de L’éducation sentimentale de Gustave Flaubert. On se souviendra : « Il voyagea. //Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. //Il revint. //Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides… »

Chez Brault, on trouve le même ton. Il condense en deux petites pages une série d’événements sans que le lecteur se sente bousculé pour autant, sans qu’il puisse faire reproche à l’auteur de passer rapidement sur le destin de son bonhomme. Ces pages offrent un pur délice. La concision, la justesse de l’expression y atteignent des sommets. C’est là une grande et impressionnante leçon de style, par la qualité du phrasé, la sobriété de la narration et son efficacité. La prose de Brault sans que celui-ci ne nous jette la moindre poudre aux yeux s’allie à la plus haute poésie. Vraiment, il est bon qu’un texte file ainsi vers sa fin à si bon rythme, avec autant de transparence et d’apparente aisance. Du moins, le lecteur lit-il ces pages sans buter sur le moindre obstacle. Le texte est lisse, sans aspérité aucune, et nous glissons sur les mots en éprouvant un vibrant sentiment de ravissement. Ce n’est pas rien.

Comme un chardonneret aveugle

Début du dernier chapitre : « J’ai vidé la bouteille de cognac. Le froid s’est emparé de la cuisine où je suis attablé, dévidant ma rengaine. »

Plus loin : « Bon Dieu ! Une nuit dont je ne me remettrai pas, c’est évident. Un cri d’oiseau par la fenêtre. Un cri d’aube. Nous allons bientôt nous séparer, mon ami. »

Les dernières pages du chapitre précédent rassemblaient les divers incidents marquant la vie du professeur après son retour de Rotterdam, une fois ses adieux faits à sa mère au cimetière. Il avait quitté l’enseignement, avait erré de petit boulot en petit boulot, vivotant, gagné de plus en plus par le silence. Les pages de la fin reprennent le fil de cette existence. L’homme s’est détérioré, sa santé a gravement périclité. Long séjour à l’hôpital. Coma ou presque. On le croit muet. Il est à l’article de la mort. On veille sur lui. Il délire, prononce un « nom bizarre » : Lijnbaan. C’est le nom d’une rue à Rotterdam, j’imagine celle où il a rencontré l’ange qui durant quelques jours a soigné ses blessures, son mal de vivre. Il récupère.

En sortant de l’hôpital, alors qu’une aide-bénévole tente de l’assister dans ses déplacements, il la revoit, la « Jeune fille au turban » de Vermeer, la jeune maman de Jan, celle qui s’est offerte à lui à Rotterdam. Dix ans se sont écoulés depuis. « Ses pensées, tandis qu’il marchait lentement, ne quittaient pas la vision d’une tête enturbannée, perle vivante et aimante […], personnage réel, touché, entendu, promesse possible, illusion croyable, et l’affiche arrêta son regard. Ce soir, à la salle du Plateau, un film sur le Népal… Sa décision fut prise. »

La boucle se boucle. La fin rejoint le début. C’est au sortir de l’hôpital que nos deux hommes se retrouvent, au parc Lafontaine. Le narrateur se souvient. Il y avait eu ce dernier cours, il y avait été question du dernier vers du poème : « Pourquoi un chardonneret est-il aveugle ? À cause de la prédilection de cet oiseau pour les épines. » Ce passereau chanteur « aime à se nourrir des graines du chardon. Son cri en vol ondulé est une succession soutenue de courts trilles énergiques et de gazouillements entremêlés d’interjections plaintives. Voilà le lien avec le huitième vers. Et le paradoxe : le naturel plaintif semble être la conséquence d’un accident. Ou faut-il comprendre qu’il y avait là comme une fatalité d’aveuglement ? »

Le mot de la fin, cette phrase choc du début du livre, cette « note provocante » qui concluait le dernier cours, je m’en voudrais de céder à la tentation, au presque devoir qui serait ici le mien, d’en rendre compte. Je me bornerai à citer le narrateur : « Nous sommes allés au Népal, puis au parc. De cela, je suis certain. Nous nous sommes reconnus sans le manifester. Il se mourait. Moi aussi. Chacun à sa manière. Tous deux ensemble. L’espace d’une minute, nous avons formé un lieu de connivence, un pays. Une promesse ? »

Je ne commenterai pas plus le titre de ce récit que le professeur n’a commenté le titre du poème.

Ma conclusion sera brève.

Le livre d’un écrivain digne de ce nom n’est jamais le même livre. Au fil des lectures qu’il en fait, le lecteur le transforme, en modifie sa perception, sa compréhension. À sa parution, Agonie est pour moi un beau livre ; mais je suis alors un piètre lecteur, ce que je suis demeuré, ne parvenant même aujourd’hui encore à bien saisir ce que je lis que si j’entreprends de le relire. Il y a trente-cinq ans, Agonie est le livre d’un poète que j’admire. Je le savoure, mais sans trop vider sa bouteille. J’y laisse un peu trop de cognac. Reprenant maintenant ma lecture, le livre m’apparaît sous un jour nouveau. Je ne le redécouvre pas, je le découvre. Ce récit offre beaucoup, même à un lecteur distrait ; il offre davantage à qui le savoure lentement.

On peut et doit toujours peser ses mots. J’ai aujourd’hui atteint un âge respectable (sourions) : je puis au sujet des livres me prononcer sans crainte de me fourvoyer. Si je considère qu’un livre est un chef-d’œuvre, je le déclare sans ambages. Je l’affirme maintenant à propos de ce récit. Du reste, personne n’attendait mon avis pour le partager. Agonie a reçu le Prix du Gouverneur général en 1984.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

3 commentaires sur « Jacques Brault : Agonie : Récit : Éditions du Sentier : 1984 : (Boréal Compact : 1993) »

  1. Cher Daniel

    merci de cette lecture attentive aux détails d’Agonie. Une récit qui m’obsède depuis ma première lecture et que je continue de lire. Certainement l’un de grands textes de notre littérature pour ne pas dire de la littérature de langue française…Et tout, cas je m’emporte toujours à ce propos.

    Merci encore. Peux tu m’envoyer un version en word que je puisse relire éventuellement. Ton étude est très riche et stimulante. Bravo.

    bonne fin de journée

    paul >

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