Jonathan Charette : Ravissement à perpétuité : Poésie : Éditions du Noroît : 2018


Le propre de la poésie résiderait entre autres dans sa faculté d’étonnement. Double étonnement, celui du poète posant un nouveau regard sur le monde, celui du lecteur découvrant le monde à travers la vision du poète et, bien entendu, le redécouvrant dans ce qu’il donne à entendre, c’est-à-dire sa parole même, étrangère et familière à la fois.Ravissement à perpétuité : en peu de mots, ce titre exprime l’étonnement dont il vient d’être question. Dans notre éblouissement, nous sommes pris en otage par les beautés du monde, par ses laideurs également. Ravis, comme dans l’enchantement. Ravis, comme dans la séquestration : « lorsque le présent kidnappe la pensée ».Le poète Jonathan Charette est de ceux qui relèvent les manches. Il se réveille dans son atelier, des outils sont à ses pieds, vite il se met à la tâche. Le chaos représente à ses yeux un immense chantier. Il est de la race des constructeurs. Après un titre si engageant, qui semble offrir une large et belle promesse d’avenir, le poète cite en exergue des vers d’Aimé Césaire : « J’ai marché sur le cœur grondant de l’excellent printemps ». Difficile de ne pas sentir ici se lever un vent d’enthousiasme. Cette excellence place le livre du jeune poète sous l’enseigne encore une fois de l’ouverture. Charette a remporté avec ce titre le prix Émile Nelligan. J’étais curieux de lire son ouvrage, d’y aller prendre un certain bain de jouvence. Quelle n’a pas été ma surprise dès la première page de me retremper, me semblait-il, dans les eaux tumultueuses, certainement généreuses d’une poésie que j’avais, avec le temps, un peu perdue de vue. Voilà qui me rappelait le choc d’une révélation, celle naguère produite par la découverte des Illuminations de Rimbaud.Je ne parle pas d’imitation, mais d’une force restée intacte à travers le temps, retransmise, et que certains poètes se sont réappropriée. « Quand l’aurore repeint mon visage, je chasse les étoiles endormies sur moi. Mes yeux d’ébriété cherchent une pitance depuis l’annulation des miracles. » Ainsi débute le premier poème du recueil. J’y vois de la substance, une riche palette, un propos riche de sens. D’emblée, nous voici inscrits à la suite du poète dans une quête, une recherche. Les ivresses artificielles n’étant d’aucun secours, il faut nourrir nos âmes d’exilés, sur lesquelles aucun miracle n’exerce plus ses fonctions de nourriture spirituelle.Il n’y a rien de juvénile chez le plus récent lauréat du Nelligan. Certes, il y a de la jeunesse, à vrai dire de la puissance, ainsi que des ressources langagières et imaginatives hors du commun. Un renouvellement même d’un certain surréalisme, non celui de l’écriture automatique, dont souvent nous aurons pu déplorer une certaine gratuité, voire une décevante facilité. Mais le surréalisme dans ce que Breton appelait, si mon souvenir est bon, ses « forces vives ».Le poète a écrit un poème narratif. Si je suis frappé par la générosité du verbe, je le suis également par l’abondance des verbes l’action qu’on y trouve. On se dirait emporté dans une entreprise d’ordre épique. Le « je » du récit est homme non seulement de paroles, mais également d’action. Il agit, il est engagé dans un combat. Pour ses travaux, des outils ne suffiront pas, il lui faut des flèches, des armes, j’allais dire « miraculeuses ». « Il devient impérieux de venger ces êtres. » Lesquels ?Que raconte ce poème narratif ? S’il y a des verbes, il leur faut des sujets, en l’occurrence des personnages, car une histoire sans personnages n’est pas une véritable histoire. D’abord, il y a le « je », celui qui raconte. L’aurore vient de repeindre son visage. Il se réveille et avec lui nous nous éveillons à son poème. Il est dans son atelier. Une histoire se déploie dans l’espace. Il est donc dans son atelier, il entreprendra sous peu des travaux. « Or, les travaux promettent une fatigue inouïe : il me faut le secours d’un être sans faille. » Cet être sera un enfant, son apprenti. Ce personnage est présent au début du recueil et le sera jusqu’à la fin, la dernière partie du recueil lui étant consacrée. Mais entre temps, nous aurons fait la rencontre du Prince muet, d’un bourreau qui « traîne un cumulus qu’il vient d’avaler », d’un « tu » qui est peut-être un avatar du « je », d’un pygargue bleu, compagnon du « je », mais également du « tu » (est-ce le même aigle ?), enfin, il y a une panoplie de personnages dont certains surprennent plus que les autres, je veux parler des plantes carnivores et des fleurs, dont la « plus fragile, celle qui gêne la nuit par sa candeur », prend la parole et tient un émouvant discours. Mais ce n’est pas tout, à cette myriade de personnages s’ajoute la constellation de personnes bien réelles, pour la plupart décédées, celles qui occupent le panthéon de la littérature. Sont évoquées çà et là les figures tutélaires ou en tout cas emblématiques de quelques grands poètes. Hölderlin, Saint-Denys Garneau, Byron, Keats, Whitman, etc. Présence aussi des contemporains, rappeurs ceux-ci : Tupac, Kendrick Lamar, Notorious B.I.G.Mais l’histoire ? me demandera-t-on, qu’est-ce que raconte ce poème narratif ? Eh bien, force est d’admettre que cela ne se résume pas. Du moins pas facilement. Mais en gros, je crois déceler une aventure collective. Des groupes d’individus sont harcelés par les forces policières. Ce sont des marginaux, des malheureux, laissés-pour-compte, drogués, prostituées, mais aussi des révoltés qui prennent la rue et manifestent. Ils partent d’un point a, leur malheur, et tendent de toutes leurs faibles forces dans la direction d’un avenir meilleur. L’apprenti a beau s’exiler — doit-on y voir un renoncement, un abandon ? — le recueil est encadré par des paroles d’ouverture, celles de l’excellent printemps de Césaire (le printemps de la jeunesse ?) et celles magnifiques du poète : « Apprenti, accepte ton héritage : l’émerveillement constant. » Pas ou peu de nihilisme dans ce livre.Un mot sur la qualité de l’écriture de Charette. Si l’on s’en tient uniquement à ce que sont et contiennent des phrases, c’est-à-dire des mots agencés d’une certaine manière, ce qui me paraît digne de mention en ce qui a trait à l’écriture de Charette, c’est la justesse de son lexique, son parfait équilibre entre mots familiers et mots appartenant au registre soutenu. Ces deniers sont peu nombreux, l’auteur n’en abuse pas et jamais ne s’en sert à d’autres fins que celles nécessitées par son propos. Autrement dit, il ne s’agit pas pour le poète d’orner son discours en plaquant çà et là de brillants apparats. Quant à la phrase de Charette, elle est loin de souffrir d’anémie. Nulle indigence ici, mais au contraire un subtil maniement du phrasé, fin et solide à la fois. En maints passages, le lecteur est emporté par l’ample phrasé du poète, capable d’ériger et de soutenir des structures complexes et fort variées. Ce ne sont pas là des qualités négligeables, d’autant que, forces expressives des plus convaincantes, elles soutiennent le propos avec efficacité.On pourra en dire autant des images. Elles sont éclatantes, rafraîchissantes, puissantes surtout, tel que cela convient à une épopée. Elles vont de pair avec les verbes, elles contribuent à l’entraînement, telle une force qui nous pousse vers l’avant dans la lecture du poème. Elles composent une histoire protéiforme, ou plutôt faite de symboles, de pièces diverses, puisant aux sources nombreuses et variées de l’imaginaire du poète : elles offrent, pour reprendre des mots qu’on peut lire à la première page, une « courtepointe sublime ». Ainsi y a-t-il dans cette poésie quelque chose qui est de l’ordre du kaléidoscope. On voit beaucoup de couleurs, ce qui est dit prend souvent une forme curieuse, c’est quelque chose qui est de l’ordre d’un rêve éveillé. Nous sommes à vrai dire dans le merveilleux, mais c’est un merveilleux qui, comme tout merveilleux digne de ce nom, ne fait jamais abstraction de la réalité. Rugueuse, comme le disait Rimbaud, il ne s’agit rien moins que de l’étreindre.La poésie s’apprivoise poème après poème. Il en va de la poésie comme de la musique, qu’on n’écoute pas distraitement et une fois seulement. Ce qu’on aime entendre, on y revient. De même faut-il revenir aux poèmes, et en faisant ainsi nos classes auprès d’eux en faire finalement des classiques. Je crois que la poésie de Charette abordera, comme disait l’autre, aux époques lointaines. Pour ma part, j’y reviendrai, tant m’ont séduit certains passages. L’auteur est doué. Même ses rares jeux de mots ne peuvent être taxés de facilités : « Avant la déclaration sans serment », « les belligérants n’observent que les dérèglements ». Des beautés pleuvent dans ces pages : « Une averse s’abat sur nous. » « La pluie bénit la dépouille de Walt Whitman qui vagabonde près d’ici. » Charette a le don de la formule heureuse. Dans le poème intitulé « La poursuite », il écrit : « Face au danger, les virages serrés nous transforment en anamorphoses. » Don de la formule, oui, mais c’est peu dire. Le poète propose un univers poétique cohérent, tour de force, maîtrise fine et soignée de ses constituants pour le moins baroques. Ses poèmes, expressifs à souhait, sont parfaitement dosés. Charette, un petit Char, pourrait-on dire. Mais notre nouveau Nelligan est un géant, sa poésie est celle d’un Viking capable de délicatesse. Délicatesse, celle par exemple où dans la dernière section de son recueil il nous offre, comme sortis de ses propres « Feuillets d’Hypnos », des fragments éblouissants. J’ai cité le dernier : « Apprenti, accepte ton héritage : l’émerveillement constant. » En voici pour terminer quelques autres : « Demande à l’éclair d’aiguiser tes sens malgré le risque de combustion. » « Prends ta boussole encore chaude et enterre-la vivante dans la marée. » « Ne confonds pas l’urne avec l’atoll où tu es né. »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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