Françoise Roy : Le carrousel des eaux : Poésie : Éditions de La Grenouillère : 2019

Françoise Roy : Le carrousel des eaux : Poésie : Éditions de La Grenouillère : 2019

 Il y a des livres qui nous rentrent dedans. Qui nous happent de plein fouet. Ils produisent sur nous des effets de terreur. Leurs auteurs cherchent à nous ébranler, à nous déstabiliser. Ils ne font pas de quartier ; ils arrachent l’âme du lecteur, l’embrochent, la tournent et retournent dans tous les sens. Il leur faut assommer afin de vaincre les réticences, afin de convaincre. Le danger est leur affaire, la prudence est méprisable. Une idée fixe, à laquelle on tient comme à la prunelle de ses yeux, surtout lorsqu’elle n’est pas reçue, c’est comme si on voulait la faire avaler de force.

D’autres livres gagnent notre adhésion grâce à de plus subtiles approches. Leur douceur extrême a parfois autant de force ou sinon davantage que celle rencontrée chez les aventuriers de la barricade. Les effets de ces livres s’avèrent souvent moins volatiles. Aucun glaive ne transperce les poitrines. Ils atteignent plutôt notre cœur en nous laissant tout simplement venir à eux. On doit entrer progressivement dans leur univers. Pour découvrir le trésor, on doit y mettre du sien. Il sera le fruit de nos efforts. 

Pour lire Le carrousel des eaux et l’apprécier à sa juste valeur, il faut être disposé à quitter le plancher des vaches. L’auteure ne dédaigne pas le monde réel, mais son discours manifeste plus d’élévation qu’on en rencontre dans la plupart des poèmes ordinaires. Son verbe est, disons, moins facilement abordable. Qui se contente d’être séduit par des images ou de belles formules sera certes amplement servi. Mais on peut avoir l’intuition, je dirais même la certitude qu’un surcroît de richesse est ici en jeu et nous attend. Roy de toute évidence conduit son poème bien au-delà du seul charme inhérent à tout poème digne de ce nom. Une substance se révélera à qui patiemment tente de la débusquer là où l’auteure la sème à tout vent. Quelque chose d’aussi foisonnant, où tant de vives lumières s’illuminent, dont les couleurs flamboient à ce point ne peut longtemps nous aveugler. Dans notre éblouissement, vite nous cherchons à en saisir le sens et les enjeux.

Poèmes de l’atoll ou de la lagune, l’espace où se déploie la parole de Roy est celui du soleil et de la chaleur. Pourtant, les choses ne sont pas si simples. Car presque tout dans ces poèmes procède à la manière d’un profond oxymore. Par exemple, la langue possède un caractère hybride, en quelque sorte métissé : « Syllabes d’une langue des neiges issue des tropiques premiers, qui au moment de frapper ses tympans à elle, ne lui sont que musique. » On ne peut forcer un texte à dire ce qu’il ne dit pas. S’il ne s’agit pas de deviner du sens, on peut néanmoins tresser des liens entre différents éléments du texte, dont les plus récurrents. Parmi ces derniers, justement apparaît la figure du contraste. Il semble que ce ne soit pas gratuitement que la poète en vienne à joindre ce qui à première vue ne peut que s’opposer, comme le nord de la neige au sud des tropiques.

Le carrousel des eaux provoque chez le lecteur nordique un dépaysement assuré. À l’exotisme du texte s’ajoute la rareté de son style et de son propos. De ce style, nous avons déjà souligné la fréquence des contrastes, lesquels se fondent en leur abolition, en vertu de ce qu’on pourrait appeler la célébration d’un curieux mariage. De ce mariage, il sera question plus loin, lorsque nous aborderons justement le contenu de ce que l’auteure appelle un conte : « L’héroïne de ce conte se réveille à deux heures du matin. »

Une histoire est racontée dans ce recueil. Nous avons cependant affaire à un récit qui n’a rien de linéaire, les poèmes autonomes partant dans diverses directions pour finalement se rassembler dans l’unité du plus vaste poème qu’ils contribuent à former. En cela, les différences de chacun créent leur ressemblance ou plus justement consolident l’assemblage de leur totalité — à la manière de l’oxymore.

Rareté du style. Elle tient, entre autres, à la rareté du lexique, à sa qualité, à sa profusion. Si le poème nous conduit en terre étrangère, celle du Mexique (mais le voyage entrepris dans cet ouvrage nous conduit un peu partout dans le vaste monde d’hier et d’aujourd’hui), sa langue à bien des égards pourra séduire ou étonner un lecteur et une lectrice dont le bagage de mots se limite à celui du vocabulaire le plus usuel. C’est que cette poésie est savante, son registre plutôt soutenu, toujours littéraire, jamais vulgaire.

L’auteure utilise des mots peu communs, dont quelques-uns appartiennent à d’autres langues que le français et sont alors espagnols pour la plupart. Perse, à qui Roy m’a d’abord fait songer, bien que la houle de son lyrisme en soit moins prononcée avait l’habitude de noter dans des cahiers les mots rares qu’il rencontrait au fil de ses lectures. Cette pratique au fond est commune à la plupart des écrivains. Elle enrichit leur palette. En lisant Roy, on découvre non seulement une richesse de l’idée et une inventivité de l’imagerie, mais celle d’un lexique inusité. Elle écrira : « organe féral » p. 71, ce dernier mot renvoie à une espèce domestique dont des populations sont retournées à l’état sauvage. À la page 68, on peut lire : « alité dans la madrague des souvenirs ». La madrague correspond à une enceinte de filets à compartiments qui sont fixés en permanence près de la côte et destinés à la capture du thon. Ailleurs, « la forêt boréale grésille/sous la danse de ses fractals », p. 63. Fractal se dit d’un objet mathématique servant à décrire des objets de la nature dont les formes découpées ne trouvent leurs règles que dans l’irrégularité ou la fragmentation, tels l’éponge et le flocon de neige. « Peut-être le souffle s’est-il infiltré dans sa trachée artère par la commissure des lèvres entrouvertes, respiration artificielle à l’apex d’un lieu… » p. 93. L’apex correspond à une pointe, par exemple, le sommet de l’organe d’une plante, de la langue ou d’un autre organe d’un animal. Pour les linguistes, l’apex sera l’accent aigu qui marque une voyelle longue, dans les inscriptions latines. Il sera en astronomie le point du ciel compris dans la constellation d’Hercule, vers lequel le Soleil et le Système solaire donnent l’impression de se diriger. « Le drap nivéal des jours », p. 79. Nivéal est relatif à ce qui fleurit dans la neige. Le mot ici est en lien avec le perce-neige, fleur dont il est fait mention à quelques reprises dans le recueil. À la page 10, il est question de paramécies. Ce sont des protozoaires de grande taille, commun dans les eaux douces stagnantes. Quant au « mouroir des registres akashiques » p. 54, il faudra pour trouver la signification de ce terme recourir à des dictionnaires spécialisés. Peut-être est-ce un néologisme ! Quoi qu’il en soit, son emploi confirme tout à fait ce que je disais, à savoir que notre auteur n’hésite pas à exprimer sa pensée en recourant à des termes spécifiques.  

La singularité du style se rencontre également, comme nous l’avons mentionné, dans l’importance et la relative abondance des oxymores qu’on y rencontre (« neige tropicale » p. 72, « yeux tactiles » p. 79, etc. Dans un même ordre d’idées, afin de servir à des fins identiques [dont il sera question plus loin] l’auteure recourt à de nombreux paradoxes : « Ils écrivent une constitution de chair avec des lois jamais écrites. » p. 44. Et « sauf dans un livre d’Histoire/nullement écrit » p. 63.  

Roy se révèle une virtuose de la langue et notamment de la syntaxe. Cette dernière se déploie sous nos yeux en des entrelacs toujours parfaitement maîtrisés : « Témoins de cette délicate chirurgie [pratiquée par ses lèvres-bistouri à elle] furent la — si mémorielle — lune de pain pétrie au four sidéral, un ou deux chats noctambules, un ivrogne qui bringuebalait jusque chez lui après qu’eut sonné le coup de minuit. » p. 52. On remarquera ici l’usage d’un passé antérieur, forme verbale largement boudée par la plupart de nos contemporains, au même titre d’ailleurs que l’est le type de syntaxe que Roy utilise. La somptuosité de sa phrase a quelque chose de classique, mais comme rien n’est simple, elle emprunte largement au baroque, ce qui convient parfaitement à la luxuriance de la plupart de ses images.

Une poésie savante puise dans la culture, emprunte aux créateurs passés ou actuels. [« Secrétaire de l’invisible, disait Czeslaw Milosz. Scribes, serviteurs, l’une des âmes mortes de Gogol, une plume fontaine entre ses doigts. »  p. 80], réfère à des connaissances historiques, mythologiques. Sont alors conviés Chronos, Perséphone et Pluton. L’intertextualité est également au rendez-vous : « Sur une carte géographique/d’un âge encore tendre » p. 85. On aura perçu l’allusion à la célèbre carte du tendre de Madame Scudéry. Roy se promène et rencontre Celan et Rimbaud. Elle le poète de sept ans, dont les « étoiles au ciel [avaient] un doux froufrou » p. 52.

Tant de moyens sont mis au service d’un propos. Ce propos d’abord difficilement saisissable se livre poème après poème. Il concerne une histoire qui est celle d’un homme et d’une femme, ou plutôt d’une femme et d’un homme. Enfin, il s’agit d’une relation amoureuse, d’une union, de la constitution d’un vivant oxymore, celui de la réconciliation de deux contraires qui semblent faits l’un pour l’autre. Qui se font et se défont. Cette histoire n’a pas qu’un lieu, celui de l’île de leur réunion, celui du lac où dès le départ on les voit nager côte à côte. Cette histoire n’est pas qu’une histoire, elle est nombreuse et mythique, elle est de l’ordre du symbolique. Elle a lieu hier et aujourd’hui, ici et ailleurs. Elle est improbable et magique, mystérieuse et quasi mystique. Elle est du reste tout à fait réaliste.

Elle se livre poème après poème, je dirais merveille après merveille. La quatrième de couverture correspond à ce qu’on appelle un argument, comme on dit en parlant de l’argument d’un ballet. Et il est vrai que cette nage où s’effleurent les amants est une manière de danse où s’enchante le sentiment amoureux. Enchantement, désenchantement. Une chorégraphie des corps, une chorégraphie surtout peut-être des âmes. Quelque chose de désincarné, qui se matérialisera ou pas, cela reste à voir, s’incarne ici dans le poème. Les corps de chair tiennent en quelque sorte de la statuaire. Ce sont deux statues. Elles tardent à prendre vie. Leur accouplement est sans cesse différé. Ils se désirent, mais ne se touchent pas. Nous sommes avec eux, inscrits dans un ordre du temps qui échappe à la régularité de notre horloge universelle. Ce n’est pas que dans le présent actuel que se vit leur commune présence. Elle nous replonge dans une époque antédiluvienne. Et c’est précisément cette densité, du temps compact, où s’exprime, comprimée, l’histoire de l’humanité ainsi que celle d’un couple, qui fait difficile à saisir tant de richesse et de complexité. La quatrième de couverture nous éclaire sur ce point. Elle explicite ce qui autrement aurait été laissé au soin de l’implicite, du moins dans les cas où la lecture n’est pas franchement active. La quatrième précise que les poèmes de ce recueil illustrent le mythe de la création. On peut lire ce qui suit : « Ce mythe est centré sur un homme et une femme qui, sortant des eaux premières, verront leur amour contrecarré par les caprices du destin. Ce que ce couple originel illustre profondément, c’est l’écart tragique entre les souhaits et leur réalisation, pierre d’achoppement de la condition humaine. »

Mais il y a plus. Un ouvrage de poésie à ce point riche et remarquable offre toujours davantage que ce qu’il a d’abord offert. Il se révèle neuf à chaque nouvelle lecture. On prend plaisir à redécouvrir ses poèmes. Notre compréhension alors s’accroît. Et notre admiration lui emboîte le pas.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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