Louis-Philippe Hébert : Voyages en train avec ma sœur : Poésie : Les Éditions de La Grenouillère : automne 2019

Un étonnement sans fin

D’où vient cet étonnement, chaque fois, toujours produit par le travail de Louis-Philippe Hébert ? Chacun de ses livres diffère du précédent et pourtant lui ressemble, opère un même effet d’étonnement, de surprise agréable. C’est là, je crois, une question de voix. Hébert a beau inventer différents narrateurs, écrire ses poèmes en puisant chez l’un ou l’autre de ses innombrables « je », il y a chez lui des manières qui, me semble-t-il, lui sont propres, assez pour que l’on puisse parler d’un style hébertien. Autrement dit, la sorte de constance qui se rencontre chez lui, de variété quasi invariable, est le propre d’un auteur qui, livre après livre, construit ce qui s’appelle une œuvre. De l’un à l’autre passe un même fil ; Hébert y enfile ses perles.
Perle est un terme qui paraîtra un brin précieux, surtout lorsqu’appliqué à un auteur qui n’époussette pas son style avec des plumes de colibri. J’emprunte à Claudel cette dernière formule, quelque peu cinglante, relative aux écrits de Gide dont l’afféterie, des uns et de l’autre aussi sans doute, l’agaçait. Si quelque chose agace chez Hébert, ce ne sera pas la pose, pas le corsetage méticuleux et maniéré du texte (rien de cela chez lui) : notre auteur a des chats plus amusants à fouetter, des soucis plus troublants à passer au peigne fin de son intelligence méticuleuse. Entendons-nous bien, Hébert sait écrire et il écrit très bien, mais ce qui le presse, bien qu’il ait à cœur de tout remettre vingt fois sur le métier, ce n’est pas l’urgence de prendre tout son temps pour peaufiner de l’insignifiance, c’est plutôt de parvenir au cœur même du sens. Hébert entreprend à vrai dire une quête qui a trait justement à du sens. Il veut comprendre. Je ne rêve pas, c’est bien dans l’un ou l’autre de ses écrits que je l’ai vu démonter, tout jeune enfant qu’il était, un jouet afin de saisir le principe de son mécanisme, c’était une horloge ou un train électrique. On me dira que c’est là un trait commun chez plusieurs enfants. Oui, mais ce ne sont pas tous les enfants qui manifestent une telle curiosité. Hébert était du genre à tout défaire, puis à remettre en place toutes les parties du tout. C’est là justement ce qu’il fait de livre en livre. Mais l’horloge et le train avec le temps sont devenus la vie elle-même, la sienne ainsi que la nôtre.
Voyages en train avec ma sœur, son dernier recueil de poèmes, ne fait pas exception à ce modus operandi. Hébert embrasse ici un vaste panorama. Un voyage en train permet de découvrir du pays. Dans son livre, le poète voyage dans le temps, il retourne au pays de l’enfance. C’est le pays de l’ensoi. Hébert voyage en réminiscences. Comme on démonte une locomotive, il remonte le cours de son existence et parvient en son cœur. Chez Hébert, tout est affaire de cœur. Ce poète a l’intelligence du cœur. Il ne pleure pas, ne se lamente pas. Son intelligence tient à distance la tentation de l’épanchement, du lyrisme dégoulinant. Et pourtant, tout est ici affaire d’émotion. Une émotion passée au crible du souvenir. L’auteur lui tient la bride, elle est alors d’autant plus sensible au lecteur.
Je ne suis pas un spécialiste de l’œuvre d’Hébert, mais assurément l’un de ses familiers. En ouvrant Voyages en train avec ma sœur, je suis donc en terrain de connaissance, mais curieux tout de même, je l’avoue, car sur la quatrième de couverture, l’on peut lire ceci : « Ce sont de tous mes textes, les écrits les plus intimes, mes voyages au pays de la solitude. »
Hébert est mon ami. Il est mon éditeur. Je viens à lui comme à ses écrits, avec la même ouverture d’esprit, favorablement disposé à être surpris. C’est un parti-pris, je ne le cache pas. Je dois le mettre en avant afin que mes lecteurs, s’ils sont méfiants, puissent tenir compte de cette prédilection. Mais pour ceux qui justement seraient méfiants, une mise en garde s’impose.
Qu’est-ce qu’un poème ? Cette question, ils risquent de se la poser s’ils ouvrent le recueil d’Hébert. Des réticences pourraient effleurer leur bonne foi. Nous avions appris à l’université, à l’époque où les structuralistes structuraient à qui mieux mieux, que la poésie était affaire d’axe vertical. Que le récit pour sa part se jouait sur l’axe horizontal. Bref, ainsi que l’exprimait Ouellette il y a trente ans : « le langage romanesque travaille avec le temps, tandis que le langage poétique en fait abstraction. » Il en fait abstraction. Le poème se déploie dans l’espace mental, sur l’espace de la page, il creuse sur place dans le langage. Dans le poème, le rapport entre les mots ne serait pas linéaire. Ce n’est pas affaire de syntagme, mais bien plutôt de paradigme. Tout cela pourrait sembler savant, mais pour peu qu’il passe d’un roman « ordinaire » à un poème « conventionnel », tout lecteur en fait aisément l’expérience. Il éprouve deux types de sentiment. Le roman l’entraîne vers l’avant, le lecteur veut connaître la suite. Le poème le retient dans le poème, il a lieu dans le moment présent de la lecture. La lecture l’embrasse tout entier dans l’instant même. Dit plus simplement, la différence entre un poème et un récit saute habituellement aux yeux. Le roman raconte ; son contenu est de l’ordre de l’anecdote, de l’histoire, de l’événement narré. Le poème, quant à lui, est une fleur qui s’ouvre : depuis son cœur, il rayonne dans toutes les directions. Bien qu’il commence quelque part et finisse comme tout texte par se terminer, en le lisant nous ne sommes pas parvenus tout à fait d’un point A à un point Z.
Et alors ! Hébert dans tout ça ?
Eh bien ! Voilà, il écrit des poèmes narratifs.
D’autres l’ont fait, le font encore. Où est le problème ? La Fontaine, auteur de fables, qui donc racontait lui aussi des histoires, ne serait donc pas poète ? Mais, c’est qu’il écrivait en vers. Hébert aussi. Oui, mais les vers de La Fontaine sont des vers réguliers. Idem chez Queneau, qui au siècle dernier produisit avec Chêne et chien un long poème narratif sous-titré Roman en vers : /« Je naquis au Havre un vingt et un février/en mil neuf cent et trois. /Ma mère était mercière et mon père mercier : /ils trépignaient de joie. /Inexplicablement je connus l’injustice/et fus mis un matin/chez une femme avide et bête, une nourrice,/qui me tendit son sein. »
Il me semble parfois que Louis-Philippe Hébert est une sorte de magicien. Magicien du verbe et magicien tout court. Capable sans paraître y mettre le moindre effort d’abattre un ouvrage titanesque. En fait, il travaille comme il respire. Son travail, quelle qu’en soit la nature, est toujours un travail de création. Mine de rien, ses ouvrages tout doucement s’insinuent en nous. Ils nous habitent. C’est beaucoup.

Des fleurs de rhétorique

À vrai dire, Louis-Philippe Hébert, en plus d’être éditeur, poète et romancier est également horticulteur et fleuriste. Il cultive surtout des fleurs de rhétorique. Il les vend presque gratuitement.

Dans un petit texte où je présentais son plus récent ouvrage, j’ai fait une espèce de faux pas langagier. On me l’a fait remarquer. Il y a quelque chose d’assez discutable dans ce qu’on peut lire plus haut : « Le poème, quant à lui, est une fleur qui s’ouvre : depuis son cœur, il rayonne dans toutes les directions. »

Bon, j’avoue. Je suis pris à mon propre jeu. Qui tourne les coins ronds récolte ce qu’il sème. Un discours fleuri est souvent équivoque. Mon but, lorsque j’ai écrit sur le recueil de Louis-Philippe Hébert était de faire savoir que je désirais le lire sérieusement, entreprendre bientôt à son sujet une petite étude.
Quand on écrit, on est franchement chichement rémunéré. On peut, par conséquent, avoir tendance à se payer de mots. C’est ce qui est arrivé. En effet, il est difficile d’être en accord avec un énoncé mettant en parallèle roman et poésie et les opposant en des termes aussi discutables que celui d’anecdote et de fleur qui s’ouvre. De toute évidence, on ne peut réduire le roman à la seule anecdote tandis que décrire le poème aussi vaguement gagnera difficilement l’adhésion d’un esprit rigoureux.
Tout de même, Laure Bouvier, en me piquant ainsi, savait très bien que je n’allais pas me contenter de me gratter. Elle me force à réfléchir. Je dois du moins apporter quelque éclaircissement à mon propos.
D’abord, il faut admettre que la notion de genre, pour fort commode qu’elle puisse être, n’en demeure pas moins discutable. La frontière entre prose et poésie est plutôt floue. Mais nous parlions de poème narratif. On en trouve chez Louis-Philippe Hébert. Ses poèmes racontent quelque chose. Je tenais à prévenir mes lecteurs, à leur faire savoir que les poèmes d’Hébert se distinguent de la plupart des autres principalement par cette caractéristique.
Quand je parle d’anecdote, le terme est employé en tant que métonymie. Il renvoie à toute forme d’événement narré. Or il vrai que les romans racontent des histoires. Je n’en ai jamais lu qui ne raconta pas quelque chose concernant un ou des personnages, à la limite des animaux. Les histoires se déploient dans le temps. Elles ont un commencement et une fin. On n’en voit pas qui soit purement axé sur des descriptions, comme par exemple les poèmes de Ponge. Il serait amusant de tenter l’expérience. On rédigerait un roman où l’on ne décrirait que des espaces publics ou privés : un stationnement avec des voitures, des édifices, une route déserte la nuit, un salon, une chambre et jamais nulle part une seule personne. On mettrait sur la couverture le mot ROMAN en grosses lettres, ce serait une œuvre dans le genre ceci n’est pas une pomme de Magritte ou ceci n’est pas un urinoir de Marcel Duchamp. Je parie que le succès serait stupéfiant. Apollinaire, si mon souvenir est bon, avait transcrit dans un recueil les paroles d’une affiche. Était-ce un menu de restaurant ? Je sais que Dominique Marcil a inséré dans une suite de poèmes une sorte de ready-made, composé de graffitis, d’écrits empruntés à des latrines de taverne : on n’est pas très loin de Duchamp.
La notion de genre est discutable et bien entendu l’on voit des romans contenant plus de poésie que bien des poèmes. Proust est poète. Et son cas n’est pas unique. Nous sommes tous d’accord sur ce point. Valéry dans Situation de Baudelaire (il s’agit d’une conférence qu’on lira dans Variété) a tenté d’apporter des précisions sur la poétique à l’œuvre dans ce qu’à l’époque on a appelé la poésie pure. Cette poétique doit beaucoup à Baudelaire, lequel est redevable de Poe à qui il a emprunté, puisant énormément dans son essai intitulé The Poetic Principle.
L’idée principale de Poe est la suivante. Valéry écrit que selon l’Américain « [la poésie peut] prétendre à réaliser son objet propre et à se produire, en quelque sorte, à l’état pur. » « à l’état pur » est mis en italique. Valéry constate que Les fleurs du mal sont conformes aux préceptes de Poe. « [Elles] ne contiennent ni poèmes historiques ni légendes ; rien qui repose sur un récit. » Plus loin, il écrit : « [La poésie de Baudelaire] garde et développe presque toujours une ligne mélodique admirablement pure et une sonorité parfaitement tenue qui la distingue de toute prose ». Selon Valéry, lui-même fortement tributaire de Baudelaire et de Mallarmé, « Le poète se consacre et se consume donc à définir et à construire un langage dans le langage… »
Dans ce langage poétique dont Valéry se montra si friand, le récit sous la floraison étoffée des lettres apparaît cependant. On le voit en filigrane, par exemple, dans La jeune Parque. Valéry semble ici, et même partout ailleurs dans ses poèmes, enfreindre le principe poétique de Poe. Si ténue soit-elle, il y a une histoire dans son poème. La poésie pure est pour lui un but, force est d’admettre qu’il est hors de portée.
J’avoue, le poème n’est pas une fleur qui s’ouvre à partir de son cœur pour essaimer dans toutes les directions. Mais il est bien difficile de définir ce qu’est le poème. Un « langage dans le langage » me semble plus convaincant. Mais il n’a pas fallu attendre que Melançon écrive Pour une poésie impure pour constater les limites de la poésie « absolue », de la poésie pure dont se réclamaient certains poètes, les symbolistes d’abord et leurs émules.
Tout de même, s’il est difficile d’admettre que le roman puisse ne rien raconter, pas même une seule anecdote, ne présenter aucun personnage, on doit bien accepter que son champ d’action est vaste et que des fleurs y peuvent pousser, fleurs de rhétoriques, dans des passages éminemment poétiques, on aura compris.
Quant aux poèmes, il en est des tonnes où le poète ne montre pas du tout le bout du nez. Ce sont des poèmes où il n’y a personne, pas même de « je » ; aucune histoire n’est racontée, ces poèmes ressemblent à des natures mortes ou des paysages. Ce sont des évocations, de pures abstractions. Sensations, rêveries, pensées, méditations. Ma foi ! On dirait des fleurs, qui à partir de leur cœur offrent les mille pétales de leurs significations.

Les courts-métrages

Les courts-métrages de Louis Philippe Hébert. C’était là mon idée de départ. Ses poèmes, pour la plupart, me faisant songer à des petits films, d’animation peut-être, mais pas forcément. C’est qu’ils racontent des histoires, des histoires qui se tiennent par le fond, je veux dire leur contenu, un contenu auquel nous tenons et qui nous tient (comme on dit « tenir en haleine »), ce qui est souvent le cas dans les nouvelles ou les récits brefs. Ceux-ci font leur travail dans notre tête et se déroulent et coulent comme la rivière Richelieu qui elle-même « coule/comme de la prose ».

La question de la prose, celle du poème en prose, je ne la poserai pas ici. Hébert est un poète, un point c’est tout. Nous n’y reviendrons pas.

Je m’attarderai plutôt à l’essentiel : je me bornerai à décrire ce que nous avons sous les yeux lorsque nous lisons ces poèmes de LPH.

Voyages en train avec ma sœur et autres départs vrais et faux. Sur la couverture, on voit un autre titre. N’apparaît là que la première partie de l’énoncé ; le reste (et autres départs vrais et faux) pourrait passer inaperçu, car on ne le découvre qu’en ouvrant le recueil. Cette espèce de sous-titre désigne justement les autres poèmes du petit ensemble. « Départs » est évidemment en lien avec la gare et ses trains, les voyages entrepris dans ce recueil. Les vrais et faux, nous y reviendrons sans doute plus tard. Pour l’instant, notons qu’ils représentent les pôles de toute littérature, où la fiction dit vrai tout en se maintenant dans la fausseté des songes et des mensonges.

Arrêtons-nous d’abord au texte qui ouvre le recueil. Titre éponyme. Voyages en train avec ma sœur.

Avec des mots fort simples, dans ce qui semble d’abord n’offrir qu’un récit, mais auquel récit se greffe comme en apartés de fines touches de pensées, des observations, des réminiscences, Hébert réalise une fois encore ce que j’appellerais un petit miracle. Une fois encore, oui, car qui a déjà lu la poésie de LPH sait que cet écrivain est au fond une sorte de magicien. Pas d’esbroufes, d’entourloupettes ou de poudre aux yeux, mais une manière bien personnelle de nous conduire tout doucement à l’émotion. C’est le cas avec ce premier poème. Des mots simples, un récit qui n’a l’air de rien, des phrases où sont finement posés presque sans poids des éléments discrets, dont l’importance ne s’avère qu’à la toute fin du poème, leur accumulation de fins flocons de neige finissant par faire déborder le cœur dans un sentiment où tout a convergé : dans le peu d’enfance énorme qui reste quand tout est sur le point de disparaître, les êtres chers surtout, comme une grande sœur : alors, tous les petits détails évoqués dans ces voyages en train, en s’additionnant, montrent que leur somme correspond au sens global de l’existence, lequel origine de l’enfance et y retourne.

Mais n’allons pas si vite. Un lecteur s’emporte parfois trop facilement qui dans son enthousiasme finit par rater le train. Je veux vous y faire monter avec moi, avec le poète surtout.

Ce poète, comme tous les poètes, ne fait rien comme tout le monde. Lorsqu’il écrit, comme tous les poètes, il produit quelque chose d’unique, de singulier. Mais lui me paraît franchement à part des autres, comme à contre-courant de la majorité des poètes d’aujourd’hui et même d’hier. La plupart des autres poètes, sans doute en raison de ce qu’on pourrait appeler la « spécificité » de la poésie — spécificité bien plurielle, mais à quoi ils semblent tous plus ou moins se conformer —, ont eu commun des traits d’originalité qui donnent à leurs différents ouvrages des airs de ressemblance. Il se pourrait que je parle ici à travers mon chapeau. Or c’est mon chapeau, mon chapeau de paille. Et lorsque je parle du travail de mon ami Hébert, il va de soi que je le lève bien haut. Connaissez-vous Conrad Gauthier ? Moi, je n’avais rien lu de lui. Nous en reparlerons plus loin, et de son chapeau de paille aussi.

Ce premier poème met en place des éléments qui seront repris dans le tout dernier, où l’enfant sera alors devenu adolescent. Les ouvriers qu’il croise maintenant, plus tard il s’attardera en leur compagnie. Je dis cela afin d’indiquer en passant que ce recueil est construit, il n’assemble pas des morceaux disparates. Une constance de l’auteur apparaît ici comme ailleurs dans son œuvre. Cet homme est tout occupé de rigueur. Il s’avère fin observateur du quotidien et de ses bizarreries. Sa curiosité intellectuelle a quelque chose de scientifique. Ses descriptions s’en ressentent. On rencontre chez lui un plaisir à référer aux chiffres, à en jouer, à s’en servir dans ses poèmes : « je compte les marches en y mettant le pied/j’ai pris l’habitude de compter/pour mieux respirer ». Du chiffre à la lettre, de la lettre au chiffre le passage se fait aisément chez Hébert. On remarquera que son vers-rivière « qui coule/comme de la prose » a beau n’être que très rarement régulier, à vrai dire quasiment jamais, il est toujours cependant artistiquement rythmé, mesuré, compté ou presque : c’est dire que de la musique avant toute chose est ici produite par le chiffre du poème. Musicalité qu’une lecture pondérée met en évidence. Vers après vers, cette rivière coule comme de la prose, mais n’en demeure pas moins poème au plus haut point. Je pourrais extraire de ce poème des vers que je trouve admirables. Je ne le ferai pas. Souvent les plus beaux, sortis de leur contexte, s’aplatissent sous les yeux du lecteur que l’on cherche à convaincre. On cite celui-ci de Malherbe, on en vante les mérites, il serait, et je le crois, l’un des plus beaux de la poésie française : « Et les fruits passeront la promesse des fleurs ». De savantes analyses soulignent ses qualités. La brillance de cette étoile n’aveugle cependant pas tout le monde.

Ce premier poème est une petite merveille. On me dira que « petite » atténue le substantif. Pas à mes yeux, car j’attribue au minimalisme de Hébert une importance énorme. Il se pourrait qu’on me fasse remarquer la volubilité du poète, qu’on objecte que sa faconde ne tient en rien du minimalisme, que rien chez lui n’est de l’ordre du haïku ou de la forme brève. Soit ! Je concède que cette poésie se déploie dans le temps, celui souvent du récit. En effet, le vers de Louis-Philippe Hébert « coule/comme de la prose ». Mais son art en est un du peu. Et n’allons pas tout confondre : il s’agit ici d’un art très savant, qui repose autant, on le devine aisément, sur l’étude que sur la pratique ; c’est que notre homme connaît son métier. Donc, voici un art très savant qui cependant n’a pourtant l’air de rien, qui même peut sembler facile à qui parcourt trop rapidement un ouvrage du poète, — et qui peut-être s’avère effectivement facile pour l’auteur. Mais qu’en savons-nous ? Nous ne sommes pas dans son cabinet de travail, témoins de son labeur, aptes à constater la rapidité avec laquelle ses doigts courent sur le clavier. Fénelon, lui toujours, observait naguère que ce n’est pas forcément de la difficulté vaincue que naissent la beauté et l’émotion, « but légitime d’un poème. »

Dans ce premier poème, il y a plus d’un voyage en train. D’abord ceux de l’enfance, Louis et Nicole sa grande sœur se rendent à l’école ensemble ; ensuite, bien plus tard, le poète se rend seul à Toronto : « Nicole a pris un autre train/elle est allée dans une autre école/où elle ne peut jamais être en retard ».

La beauté enfantine de cet amour rieur et tendre, où la grande sœur protégeait jadis le petit, a quelque chose de bien émouvant. Mes verres rarement s’embuent à la lecture des poèmes. Sacré Hébert !

Suite et fin

Peut-être pensera-t-on que ces détails/n’ont aucune importance

Je sais que tout cela sera effacé un jour/perdu de vue, perdu désormais/dans une mémoire incertaine

Les détails chez LPH sont importants. Le souvenir ne les oblitère pas. Les réalités d’hier étaient grosses de toutes les vérités d’aujourd’hui. Le temps ne fait rien à l’affaire, il ne change pas le fond des choses humaines, les modifications qu’il apporte sont de surface, un même cœur bat dans toutes les poitrines, où se rencontre toute la gamme des sentiments. Celui-ci, par exemple, lorsque l’enfant devenu grand se souvient de sa sœur qui dansait « cygne de la fin/dans Le Lac des Cygnes » : « devant une mort avec tant d’élégance/je me demande encore/quand on est une grande fille/comment on peut être le grand cygne/et ne pas s’envoler ». Mais les derniers mots du poème nous apprennent que la grande sœur se sera finalement envolée. Mais, seule la mémoire gardera l’empreinte de ses pas « sur la scène du théâtre de Belœil ».

Ce premier poème, je peux le confier désormais au soin du lecteur et de la lectrice. En le lisant, ils réaliseront certainement que j’ai omis de mentionner un tout petit mot, fort important, le mot « peur ».

Cette peur, nous la retrouverons ailleurs dans le recueil. Et nous retrouverons également la personne de Nicole, la grande sœur, son personnage réapparu sous les traits d’autres filles, d’autres femmes. Nicole dansait, incarnant le cygne ; les femmes dansent toujours, dans nos esprits, comme la flamme des bougies. Fasciné, l’enfant contemplait sa grande sœur : « je la regardais comme les papillons regardent/une bougie ». Elle était la protectrice. À ses côtés, il n’éprouvait aucune crainte dans les sombres matinées d’automne, lorsque tous deux marchaient « dans le noir vers la gare ». 

Nous retrouvons Nicole dans le deuxième poème du recueil. Elle patine si gracieusement, sur « des patins blancs/des lames de fantaisie avec des dents aux extrémités ». En un coup de patin, elle s’évanouissait dans le décor : « je n’ai pas besoin d’un chaperon pour m’espionner ». Elle laissait là, son jeune frère, tout fin seul : « elle n’a jamais compris l’angoisse de la séparation/quand tu tournais en rond, les pieds glacés,/depuis une heure/à la chercher des yeux partout avec ce regard/d’amoureux transi/que tu portes aujourd’hui sur chaque femme/montée sur des lames ». La seule peur ressentie auprès d’elle aura été celle de son éloignement : « comment aurais-tu pu dire à Nicole que tu l’aimais/sans fondre en larmes/et comment lui aurais-tu expliqué/que tu avais peur d’être abandonné ? »

Ce deuxième poème s’intitule « Hôtel national ». Comme on vient de le voir, on y retrouve la peur, mais c’est maintenant d’une autre « grande peur » qu’il s’agit. Car de la grande sœur de l’enfance, on est passé aux amours de l’âge adulte. Il y a eu des femmes, portant de nouveaux prénoms de femmes, des Marie-Claude, Hélène, Arlette, Judith, Marthe, Madeleine et même une autre Nicole. Le poète (ou sa représentation au « je ») est désormais un homme mûr. Il a vécu. Connu des déboires, des hauts et des bas. Il y a de quoi beaucoup boire. Il est accoudé au bar, en présence d’un barman. Avec ce dernier, il reprend son « discours intérieur », soliloque, loque solitaire peinant à se tenir debout, à maintenir son discours solidement sur les rails. Il délire plus ou moins. Va de détails en détails, replonge dans son passé. Le passé n’est jamais suffisant. Il faut toujours lui ajouter quelque chose, en l’occurrence des mots et encore des mots. À chaque verre, un nouveau vers. C’est dans ce poème que l’auteur donne un coup de chapeau à Conrad Gauthier. Je ne le connaissais pas. Un homme à tout faire, qui a tout fait. Imprimeur, monteur, acteur, journaliste, dessinateur, cinéaste, comptable, etc. Il fut surtout un homme de radio, un pionnier, un chanteur. Une sorte de Louis-Philippe Hébert avant la lettre. À la fin du recueil, un addenda reproduit l’entièreté d’un de ses textes : j’imagine que ce sont les paroles d’une de ses chansons. Dans « Hôtel national », LPH utilise quelques extraits de « Mon chapeau de paille ».

Toujours la peur. On tourne les pages du recueil. On lit, il y a là de l’enfance encore, beaucoup d’enfance : puis, un poème intitulé « Où je caresse ma peur ». Le « je » du poème est ici un démineur. Il est question d’explosions. Il en sera également question dans le poème suivant.

On ne peut pas tout dire, malheureusement. Heureusement, il y a l’amitié. Cependant, le temps ici, qui encore une fois ne change rien à l’affaire, finit par passer. Rutebeuf chantait : « Que sont mes amis devenus ? ». Certains trépassent. Le temps va et laisse des souvenirs vivaces, dont celui de « La buvette des jardins du Luxembourg ». Oh ! Quel beau poème ! Il est dédié à Gaëtan. Je ne ferai pas semblant de ne pas savoir qui est ce personnage, ou plutôt qui il était. Il s’agit de feu l’éditeur Lévesque. Trois amis sont réunis à la buvette et ils boivent ensemble. Ils boivent du bon vin. Ils parlent de littérature. C’est tout simple. C’est beau. Je n’en dis pas davantage.

Et tant qu’à être dans l’émotion, pourquoi ne pas donner également dans la confession ? C’est ce que fait LPH dans le poème suivant, « Le devoir de l’écrivain ». Ce poème est adressé à une femme. Je me souviens : Hélène Cixous, je crois, parlait autrefois de la « bonne du poète », sorte de « victime » endeuillée de celui qui se consacre entièrement à l’écriture, au détriment de tout le reste : « Si on te demande/pourquoi j’ai fait ceci/pourquoi j’ai fait cela/telle chose plutôt que telle autre/celle-ci et pas celle-là/tu répondras : /“Parce qu’écrire” ».

Ce n’est pas anodin. Le poète fait le tour d’un jardin qu’il a quelque peu saccagé, à tout le moins négligé. Si on déplore ses manquements, ses ratages (« j’ai échoué/lamentablement, mais sans me lamenter », si on formule ces questions quelque peu accusatrices : Pourquoi ceci ? Pourquoi ainsi ? Bref, « si on t’interroge », « si on te demande », « si on te questionne »…) le poète invariablement le répète : « Tu répondras : /“Parce qu’écrire » ».

Or écrire ne relève pas du simple caprice, ne consiste pas en un exercice purement gratuit, de divertissement léger. L’auteur, qui tient à le faire savoir, prend soin de laisser tomber dans son poème quelques gouttes de sang et des larmes aussi. Écrire n’est pas sans danger, sans conséquence, car « il n’y a rien de plus tranchant/qu’une feuille de papier ». C’est là une salle affaire, du moins une affaire qui prend en compte pour ne pas dire en charge « les saletés » de l’existence.

On ne peut pas tout dire. Je passe sous silence quelques poèmes. Et nous voici parvenus à l’un des tout derniers du recueil : « Je vais vous expliquer comment ma maman est morte ». Se souvient-on de Francis Jammes ? De son fameux poème où il était question d’ânes et de paradis ? C’était « Prière pour aller au paradis avec les ânes ». Ici, même fraîcheur, même naïveté, plus ou moins feinte dans le cas d’Hébert ; mais quoi qu’il en soit, on a affaire avec ce texte à un véritable bijou de tendresse et d’empathie ; il y a de l’amour dans cette propension qu’a le poète de s’immiscer dans l’âme de la défunte, montée au ciel conformément à ses souhaits. Le poète transpose le bien-être posthume de sa mère en des images sensiblement calquées sur les siennes. On est alors dans l’imaginaire de la mère, aussi dans celui de l’enfant que fut naguère le poète. Cela, encore une fois, est beau et touchant.

Avant de boucler la boucle en grande pertinence avec une dernière pièce intitulée « Le train électrique », le poète offre un curieux poème où il est question d’oiseaux gros comme des poules. On l’aura constaté à maintes reprises, il y a de la fantaisie, il y en a beaucoup chez Hébert, mais ce n’est jamais une fantaisie gratuite, sauf lorsque la désinvolture est revendiquée à des fins de prise de position, de déclaration, de « statement » en forme de pied de nez : comme pour revendiquer la liberté d’expression ou la liberté tout court. Mais si cela se trouve ailleurs dans l’œuvre, ce n’est pas ici le cas.  

Belle fantaisie, intelligente, sensible, où le souci de vérité n’est jamais sacrifié, sauf que, avec les grosses poules vient une mise au point, une prise de conscience. Au fond, les devoirs du poète correspondent aux devoirs de tout un chacun. Il s’agit, par exemple et entre autres, de penser correctement, avec probité, d’avoir l’heure juste sur ce que l’on est, de savoir ce qu’il en est de la réalité des choses humaines. Quels sont les sujets qui méritent vraiment notre attention ? Que doit-on examiner consciencieusement ? Que faut-il chercher à comprendre ?

Et le poète de parvenir enfin à ce constat : « Je pensais autrefois que seules les choses compliquées/méritaient d’être dites/aujourd’hui je m’aperçois/que seules les choses simples seront entendues//j’ai cet immense privilège de pouvoir/me tromper/deux fois de suite ».

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

2 commentaires sur « Louis-Philippe Hébert : Voyages en train avec ma sœur : Poésie : Les Éditions de La Grenouillère : automne 2019 »

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