Claude Paradis : Ouvrir une porte — sur dix grandes œuvres de la poésie québécoise du XXe siècle : Éditions du Noroît : 2015

L’ouvrage consiste principalement en un recueil de lectures, d’analyses littéraires. L’auteur examine de près les œuvres, non sans prendre soin de les situer dans leur contexte social et leur époque. Les recueils qu’il sélectionne datent, sont plus ou moins anciens, car le fait d’appartenir au passé est une condition nécessaire pour qu’un ouvrage puisse enfin figurer au répertoire classique. Une deuxième condition est d’être paradoxalement demeuré actuel. Si l’œuvre « nous » parle encore, elle est alors digne d’être enseignée en classe. Elle est « classique ».

Ce livre s’adresse à ceux et celles que l’auteur cherche à initier à la poésie québécoise, c’est-à-dire des élèves, des étudiants. Également à ceux dont il est susceptible d’enrichir les connaissances, d’autres enseignants qui, tout comme lui, désireraient aborder en classe les classiques de notre poésie. En fait, Claude Paradis s’adresse à nous tous. Que nous soyons jeunes ou moins jeunes, enseignés ou enseignants, lecteurs de poésie ou même poètes, amateurs ou simples curieux, nous y trouverons matière à accroître nos connaissances et à raviver nos expériences de lecture. Paradis est de ceux qui croient en l’épanouissement de l’être au contact du poème. Il privilégie l’approfondissement de la connaissance de soi par la lecture des poèmes.  

Cet auteur, lui-même poète, assurément est un connaisseur, un spécialiste de la poésie québécoise. C’est un enseignant qui s’adresse à nous, mais d’abord et tout particulièrement à ses élèves. On le réalise assez rapidement. Le ton, le propos, la minutie, les précautions prises par l’auteur, tout semble nous ramener dans une salle de cours. Le professeur est savant, mais il est surtout humain, dynamique. Fin pédagogue. On l’imagine facilement au milieu de ses étudiants, s’adressant à eux non pas du haut de sa chaire, nulle onction dans la voix, pas rhéteur pour deux sous, mais animateur mettant tout son cœur à redonner vie à des textes qui aux yeux de son auditoire trop souvent semblent sans doute inertes, à tout le moins éthérés. Il insuffle de l’âme à ce qui autrement risquerait d’indifférer. Règle générale, les élèves qu’il doit instruire, tout comme le reste de la société, ne constituent pas un public gagné d’avance. La poésie, leur semble-t-il, ne les concerne pas. Pour plus d’un, cependant, je crois que Paradis sera parvenu à faire la preuve du contraire. C’est qu’il s’y sera pris « personnellement ». Dans le compte tenu d’une proximité de soi au texte, proximité aussi de l’enseignant à ses élèves. Ici, dans ce livre, le phénomène se révèle tout aussi opérant. L’auteur ne perd pas son lecteur en chemin. Il n’avance pas seul dans sa lecture. Il prend soin de voir à ce que nous puissions nous y aventurer avec lui. C’est une affaire de présence. Présence aux textes, aux poètes qui les ont écrits, aux lecteurs qui les lisent.

Sa démarche est simple. Il tente d’identifier dix classiques de la poésie québécoise. En fait, il a établi un palmarès, un classement de nos classiques. À partir de critères personnels, à la fois subjectifs (il s’agit des préférences de l’auteur, des œuvres qu’il admire : il ne retient aucun poète formaliste des années 80) et objectifs (il ne fait pas abstraction d’un consensus collectif : il choisit parmi les poètes qui ont joué un rôle majeur, parfois discret, dans l’histoire de notre poésie). Or tout ceci est une affaire de goût. Mais non pas superficiel. Pour jouer le jeu du palmarès, jeu qui s’avère plus sérieux qu’il n’y paraît, il ne s’agit pas d’avoir parcouru des œuvres, de les avoir survolées distraitement. Paradis n’est pas un dilettante. Il ne se contente pas de goûter. Il s’implique personnellement dans ses lectures. En ceci réside la principale qualité de son travail. Ce n’est pas le vieux prof qui parle à son aise, mais seulement pour les chaises (on aura reconnu la chanson de Ferré), c’est un homme qui auprès de ses élèves ou ici même dans ce livre s’adresse directement à son public. Paradis entreprend avec celui-ci une lecture où le « moi » de chacun (le sien d’abord, puisqu’il s’agit de ses propres lectures) se porte à la rencontre des œuvres. Il est difficile de départager dans cet ouvrage la part qui relève tantôt du poète, tantôt de l’enseignant ou du lecteur qu’il est également. Un être est un tout. Le poète ne s’évanouit pas afin de faire place au maître ; chez l’essayiste, l’enseignant demeure vigilant et le poète n’est jamais loin. Chose certaine, ne serait-ce que par les éclaircissements qu’apporte çà et là l’auteur, on réalise que le prof est ici le grand manitou, l’acteur principal. L’auteur enseigne au niveau collégial. Des notes en bas de page en témoignent. C’est surtout pour des élèves de ce niveau qu’on fait certaines mises au point, comme, par exemple, celle où Paradis explique que l’orthographe du mot église peut varier, qui selon le cas s’écrit avec une majuscule ou une minuscule.

Paradis est un passeur. Le titre de son livre manifeste son intention première. Il veut Ouvrir une porte. À vrai dire, il atteint son but. Du moins avec moi. Plus savant que moi y aura sans doute moins appris. Mais il aura replongé dans des œuvres qui sont réellement des classiques. Paradis en les abordant parvient à renouveler l’émerveillement. Dans certains cas, ce sont des révélations. Qui que l’on soit, situé à quelque degré d’élévation que ce soit dans l’échelle des rencontres poétiques proposées par l’auteur, la porte, bien que fermée sur l’illustration de la couverture du livre, en son intérieur s’ouvre largement. J’y suis entré. Pour y faire des découvertes et des redécouvertes.

Présenterais-je le même palmarès que Paradis ? Je l’ignore. J’en doute. Il a son « bagage personnel », j’ai le mien. Moins consistant que le sien. J’hésiterais à choisir, faute de n’avoir pas fréquenté autant que lui nos grands classiques. Les connaissant mal et plutôt superficiellement. Du reste, je ne saurais dans quel ordre célébrer ceux que j’aime et fréquente. À première vue, Miron s’imposerait sans doute. En raison de son importance, de son aura, de la manière si convaincante avec laquelle sa poésie aura porté notre soif de d’indépendance et de liberté. Miron, hier encore héraut de nos rêves, les tenant haut, mais c’était alors une époque plus propice, favorable aux grandes épopées, dont la flamme semble aujourd’hui éteinte. Sans doute lui attribuerais-je la palme. Car il a su incarner magnifiquement la figure mythique et légendaire de ce que peut représenter pour un peuple un grand poète. Grand poète, Miron le fut assurément. Par sa parole vivante, forte, expressive, vibrante et comme nourrie du sol même que foulèrent nos ancêtres. Poésie extraite des profondeurs du territoire national, la poésie de Miron raconte une histoire d’amour et de pays.

Il est le plus populaire de nos poètes ; son Homme rapaillé, le plus universellement célébré de tous les recueils de poésie que le Québec n’ait jamais produits. Ainsi en est-il actuellement. Miron demeurant au sommet. Nul ne semble proche de l’en détrôner. Un avenir lointain pourrait en décider autrement. Nous ne serons plus là pour nous en étonner.

Quoi ! Nulle place dans ce palmarès n’est accordée à Fernand Ouellette ! Un palmarès étant affaire de goût personnel, cela ne me surprend pas, chacun étant libre de ses prédilections. Dans le parcours d’un poète, certaines rencontres ont lieu ; d’autres pas, ou alors sans que des impacts majeurs n’en résultent. En ce qui me concerne, rien ne serait advenu de la même manière en l’absence de Ouellette. Qu’il fasse ou non partie de l’ouvrage, cela n’infirme en rien le travail de Paradis. Je lui sais plutôt gré de m’accueillir avec autant de générosité dans son cabinet de lecture. Il donne accès à sa bibliothèque et je ne me priverai pas de la consulter. Grâce à lui, je relirai Les îles de la nuit. Grandbois est un poète inestimable. Un moderne, mais peut-être aussi le plus classique de nos modernes. C’est que son verbe puise abondamment dans les ressources qu’offre la grande rhétorique. Il ne craint pas de modeler son vers sur le vers ancien, prenant à son compte l’héritage ferme d’une tradition si solide qu’on la peut malmener, il en restera toujours quelque chose. La solennité de Granbois m’a longtemps fait songer à Perse. Notre poète cependant évite une constante uniformité.

Paradis en rédigeant ses essais a tenu à respecter un principe. On le découvre en quatrième de couverture et il est expliqué, justifié dans la préface et un peu partout dans le reste de l’ouvrage. L’auteur n’a voulu aborder que des recueils formant un tout, qui ne soient pas de simples florilèges. Les poèmes doivent s’intégrer dans un ensemble homogène : « je n’ai retenu que des livres construits, travaillés en fonction d’une unité, d’un cheminement, d’une expérience. » On comprend, bien entendu, l’intérêt que représente un tel critère de sélection. Un livre de poèmes lorsqu’il est solidement structuré offre plus de prise à la lecture ; sa substance étant moins volatile, ce n’est pas une girouette que les caprices du vent rendent insaisissable. Cependant, force est d’admettre que dans l’histoire de la poésie, les chefs-d’œuvre n’obéissent pas tous à l’injonction de l’homogénéité. Rimbaud a jeté ses vers sur papier, les distribuant pêle-mêle parmi ses amis ; au fond, il les a égarés plutôt rapidement, sans souci d’offrir à leur préservation la rigide couverture d’un livre. Mis à part sa Saison en enfer, il n’a rien orchestré dans son œuvre. Chaque poème est autonome, bien qu’on les puisse tous faire tenir en une même gerbe de cohérence. Oui, on peut absolument lire les poèmes épars de Rimbaud de la même manière qu’on lit un ouvrage brillamment composé. C’est que la vie, la pensée, les sensations éprouvées par l’auteur se sont chargées de conférer à chacun et à tous une prégnance qui rayonne de l’un à l’autre. Les thèmes, la manière, le ton, la fulgurance, le génie, bref, tout ce qui fait que Rimbaud a écrit ce qu’il a écrit comme il l’a écrit, suffissent à eux seuls à unifier le divers en un tout aussi cohérent que ce qui se peut rencontrer dans un ensemble concerté, concocté consciemment et consciencieusement par un auteur.

Les livres que forment les poèmes diversifiés qu’un poète rassemble (rapaille !), ou que la postérité réunit après son décès, peuvent à leur tour être considérés comme des classiques. Miron nous aurait quittés sans avoir pu terminer son livre, nous aurions accompli nous-mêmes le travail, certes différemment, mais sans dommage gravissime. C’est sa vie, son parcours qui ont donné à son ouvrage sa qualité intrinsèque. Tous ses poèmes gagnent d’être lus sans qu’on les détache de l’ensemble, mais on peut les prendre à part, ils n’en sont pas affaiblis pour si peu. Écarterait-on d’un palmarès le recueil Charmes de Valéry sous prétexte que cet ensemble ne reçoit son unité profonde que du fait qu’une même main en assume la signature ? Ou les poèmes de Villon, qui eux également peuvent être lus sans l’obligation d’une forte reliure ? Paradis, ce me semble, fait lui-même une entorse à son principe en abordant L’âge de la parole de Giguère, laquelle œuvre ne consiste pas en un recueil, mais en une rétrospective formée de différents recueils. Mais le geste de Paradis est ici tout à fait justifié dans la mesure où l’autonomie d’une œuvre, de livre en livre, se prolonge, du moins chez les plus grands auteurs. Je ne chicane pas. Je dialogue. Ce dialogue m’enrichit.

Et ce livre m’enrichit. Les contradictions sont parfois fécondes. Paradis le sait. Dans un des meilleurs essais de son ouvrage, celui consacré à Melançon, après avoir rappelé le principe fondateur de sa démarche, celui voulant qu’il soit « préférable de [lire un] recueil, pas à pas, c’est-à-dire un poème après l’autre » (parce que la structure de l’ouvrage parle), Paradis avoue que Melançon a déjà exprimé un avis contraire, et il le cite : « En imposant un ordre à un recueil, on s’efforce de maquiller une série d’accidents. Si les poèmes forment un tout, on peut y entrer n’importe où, les lire dans le désordre. Savamment les agencer ne produit pas un enchaînement plus probant que les disposer au hasard. On bat les pages ; les mêmes figures autrement. »

Tout ceci est plutôt stimulant, voire amusant. Je me rappelle, c’était il y a longtemps. Melançon était un jeune professeur, j’étais un étudiant encore plus jeune. Il enseignait à l’Université de Montréal. Dans le cadre d’un cours portant sur la poésie de la Renaissance, Melançon avait indiqué à quel point était importante la composition de la plupart des recueils de poésie mis au programme. Scève, Ronsard, du Bellay étaient, si mon souvenir est bon, exemplaires dans leur démarche. Ils soignaient l’ordre dans lequel se suivaient les poèmes dans la plupart de leurs recueils. En fait, ce principe semble aussi vieux que la poésie elle-même. Il préside depuis longtemps à la conception que se font les poètes de leur art. Il est si ancré dans leur pratique que j’hésiterais, par exemple, à affirmer qu’un Jacques Brault a pu emprunter à Saint-Denys Garneau « l’idée architecturale » de Moments fragiles. Cette idée, je ne doute pas que Brault ait pu la voir à l’œuvre chez son devancier, mais cette idée est une muse généreuse qui a essaimé et s’est répandue dans tant d’ouvrages du passé qu’il est impossible de remonter jusqu’à sa source. Si en forgeant, on devient forgeron, je crois qu’il en est de même avec la poésie. Une grande part de ce que le poète acquiert au fil du temps lui vient évidemment des leçons de ses maîtres, mais une autre provient de la pratique. Le savoir-faire procède à la fois du savoir et du faire, du savoir qui vient des autres, du faire qui résulte du labeur qu’on accomplit soi-même. Rien de cela ne se départage facilement.

On peut être ou ne pas être d’accord, déplorer que ne figurent pas dans ce palmarès tel ou tel poète de grande envergure, entre autres un Michel Beaulieu, un Pierre Nepveu. On contestera un jugement, le choix d’un mot, par exemple, et s’agissant des poèmes de Melançon, celui de « préciosité ». S’il est un poète au Québec qui soit profondément classique, c’est bien Robert Melançon. Et classique sachant très bien maintenir à égale distance, c’est-à-dire le plus loin possible de sa plume, toute forme d’exagération, à l’exception peut-être, diraient de méchantes langues, de celle qui consisterait à être trop classique. La préciosité cherche de manière outrancière à ne jamais dire il pleut, lorsqu’il pleut (je réfère ici à La Bruyère, à sa célèbre mise en garde). Melançon ne produit rien qui tende à la distinction recherchée par qui évite à tout prix de dire les choses le plus simplement du monde. Bien sûr, sa poésie est poésie, et toute poésie est d’une certaine manière précieuse, ne serait-ce qu’en raison de sa valeur, de sa richesse. La poésie se distingue du langage « ordinaire », « usuel ». Paradis cite Melançon : « Est donné le langage,/Et avec lui la possibilité/D’un chant qui vaudrait mieux/Que la voix qu’il emprunte. »

Ce chant chez Melançon n’est pas plus précieux qu’il n’est baroque ou burlesque ou romantique ou surréaliste ou… C’est un chant tout simplement unique, dont la particularité, ce me semble, est sa parfaite mesure en tout. Les poèmes de Peinture aveugle sont réalisés à l’aide d’une pointe sèche. On le voit à la précision de leur tracé. Melançon est un poète qui sait écrire. « Surtout qu’en vos écrits, la langue révérée/Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. » Cette recommandation de Boileau va de soi pour un Melançon. Il respecte la langue qu’il connaît et maîtrise parfaitement. Mais de grands excès, très peu pour lui. D’où ce retour sur son travail, cette reprise d’une œuvre pourtant adoubée, couronnée, mais qui devait souffrir à ses yeux d’excès, peut-être invisibles à la plupart des lecteurs, mais dont lui ne pouvait supporter la vue. Il y eut donc la première version de Peinture aveugle, puis quelque trente ans plus tard une seconde. Lors de la parution de la première, j’avais lu le recueil tout en restant sur mon quant-à-soi. Si je désirais lire des poèmes de la Renaissance, je savais vers qui me tourner : les poètes du seizième siècle français. Oui, l’intertextualité, il était possible d’en jouer, je voulais bien l’admettre, mais mon sentiment était que Melançon exagérait un peu en s’inclinant si avant dans ce que je considérais être une poésie d’antan. Quand j’ai lu récemment la nouvelle version, non sans effectuer parallèlement un retour à la première, j’ai été ébloui. La voix de Melançon était désormais tout à fait la sienne, et la Renaissance, bien que présente encore, quoique plus discrètement, n’occultait pas la modernité du discours du poète. L’épuration réalisée par celui qui allait sous peu célébrer les impuretés de la poésie avait opéré. Tout maintenant me séduisait. C’était là un véritable tour de force. « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Certains gâchent tout à vouloir embellir, pas Melançon. Je l’ai dit, cet écrivain sait écrire. De tous les écrivains d’ici, il est sans doute le plus exemplaire. Si l’on aime peu sa poésie, qu’on ouvre Pour une poésie impure, on sera rapidement séduit par les qualités de sa plume. En trente mots, il dit, de sa tête à sa queue, en n’omettant aucune de ses écailles, un poisson que d’autres en mille mots ne parviennent qu’à noyer dans l’eau brouillée d’une mauvaise prose.

On peut être ou n’être pas d’accord. Sur certains points, les interprétations peuvent diverger. La lecture de Paradis partout me semble cependant rigoureuse. Il suit les poètes à la trace. Il lit de près leurs ouvrages. Avec sensibilité, il recueille le sens de leurs poèmes. Et l’on ne peut que lui donner raison lorsqu’il écrit : « Quel est le rôle du lecteur de poésie, sinon de prendre en charge le sens des poèmes ? »

C’est ici que le « je » du lecteur qu’est Paradis résonne le mieux. Il entre en résonnance. Il vibre en l’accueil qu’il sait réserver à la parole des poètes. C’est toute sa personne que Paradis investit dans ses lectures. Je l’avais constaté en lisant « La promenade sous les arbres », sa contribution au collectif consacré récemment à Eudore Évanturel. Avec la poésie, « La question n’est pas de savoir ce que voulait dire le poète, mais bien de connaître ce que peut en comprendre le lecteur. » Or ce lecteur, ici, c’est Claude Paradis. Le poème pour lui est affaire d’impressions. Le poème évoque. Pour sa part, le lecteur reçoit ce qui est évocation, il perçoit. Il se fait perméable à la parole d’autrui. Le « je » du lecteur s’ouvre. « J’ai chaque fois l’impression, en m’abandonnant à la lecture de ce poème, de reprendre en moi non seulement le parcours du poète, mais le mien, celui-là même qui définit ma propre vie, et j’aime croire qu’il doit en être ainsi pour chaque lecteur… »  « Et plus j’avance dans ma lecture, plus je m’approche de quelque chose que je connais parce que plus j’approche de moi-même. Tout au long du recueil, j’apprends à circonscrire le paysage de ma vie… »

La démarche de Paradis est touchante. Dans un dernier chapitre, consacré à la poésie de Pierre Morency, il se révèle même attendrissant. Ses propos sont beaux et simples. Sa simplicité est faite de complicité, de complémentarité si je puis dire, dans la mesure où il parvient à mettre vraiment en valeur la douce lumière de Morency, à l’accueillir dans un écrin qui en montre toute l’humanité.

À la page 222, l’essayiste cite un large extrait de Les paroles qui marchent dans la nuit. Cela est franchement de toute beauté : « Au pays de pierre fendre, l’année commence par une infinité de matins couchés en rond de chien sous les poêles, sourds à ce qui monte dehors, même à l’appel cassé des vieilles corneilles. Les heures sont figées au fond des bols. Un diamant trace et trace sur les vitres une flore impossible et superbe. Dans cette maison-là vous pensez souvent à la solitude et à la santé des territoires. En ce moment, immobile à la fenêtre, vous vous demandez. Plus tard, vers les quatre heures, les fontaines s’enflammeront, la plaine frisera de vent, un fleuve de farine déferlera dans les plis de neige durcie. Vous deviendrez peu à peu la force de l’horizon, glisserez hors de vous, filerez sur le totalement neuf, contre l’écume qui éveille. Vous brûlerez. »

Et l’essayiste de prendre le relais. Sur une note toute personnelle, il écrit : Ce poème me ramène au temps de mon enfance, dans les années 1960. Nous habitions une maison délabrée, mal isolée. Je me souviens du froid intense des jours d’hiver : ma mère venait nous lever pour l’école et nous allions nous réchauffer devant une petite chaufferette électrique, collés les uns sur les autres, ma grande sœur, mes petits frères et moi ; parfois il arrivait que le froid avait fait geler le mazout dans les tuyaux et le poêle — unique source de chaleur de la maison — s’était éteint. La pauvreté dans laquelle nous vivions, nous n’en avions pas conscience tant nous étions heureux d’être ensemble, de savoir nos parents derrière nous, attentifs, attentionnés, et le froid qui régnait n’empêchait pas que « [d] ans cette maison-là » nous pouvions nous fier « à la solitude et à la santé des territoires ». Ce poème, à mes yeux d’ancien enfant heureux, souligne à quel point l’hiver est porteur de lumière et de feu ; je crois comprendre pourquoi Morency le termine en évoquant le feu, « la force de l’horizon ».

On le voit, Paradis ajoute son humanité à celle des poètes qu’il commente. La beauté de leurs textes se superpose à celle qu’il entretient dans la chaleur de sa propre personne. Dans l’âtre, brûle le feu de ses nuits de lecture. Sa porte s’ouvrira, pour peu qu’on y vienne frapper. Paradis est un lecteur accueillant. Ce poète chaleureux nous ouvre grands les bras.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

2 commentaires sur « Claude Paradis : Ouvrir une porte — sur dix grandes œuvres de la poésie québécoise du XXe siècle : Éditions du Noroît : 2015 »

  1. Toute personne qui écrit une œuvre littéraire, de création ou d’interprétation, rêve d’un lecteur comme Daniel Guénette. J’aime voir que les essais que j’ai écrits dans le but d’inviter des lecteurs à rencontrer ces poètes québécois que je trouvais extraordinaires semblent donner envie d’ouvrir un dialogue de lecture, non pas un débat mais un séminaire. Il y aurait long à dire à propos de tous ces poètes, autant ceux choisis que ceux qui n’apparaissent pas dans mon ouvrage, dont certains devaient s’y trouver puisque dans mon plan de départ je devais présenter 20 poètes. Le projet risquait de devenir trop volumineux et trop épuisant à faire. J’ai laissé tomber Fernand Ouellette, que j’avais classé onzième ou douzième. J’ai préféré Melançon à Marie Uguay, Pierre Morency à Pierre Nepveu, je tenais mordicus à rappeler l’importance de Jean Aubert Loranger et de Paul-Marie Lapointe. Je n’ai pas su aborder Geneviève Amyot, sans doute parce qu’elle était mon amie, je la sentais trop près de moi, je connaissais d’elle trop de secrets. Si je refaisais ce livre, je changerais quoi, un auteur, peut-être pas, mais j’aimerais en ajouter: en plus de ceux que je viens de nommer, je voulais présenter un recueil d’Hélène Dorion, «Sans bord sans bout du monde», que j’ai écarté parce que l’ouvrage n’était plus disponible, sauf sans dans la rétrospective un peu lourde parue à L’Hexagone.

    À propos des poèmes épars, je les ai écartés automatiquement pour la simple raison que je voulais souligner le travail de composition des livres, je tenais à rappeler que les poètes écrivent des livres au même titre que le font les romanciers, les nouvellistes, les essayistes. Dans l’enseignement, j’ai trop croisé d’enseignants qui n’abordaient la poésie qu’en ne présentant qu’un poème d’un poète… C’est une chose regrettable. Comme s’habituer à la voix d’un auteur en ne parcourant qu’une page? Un de mes enfants m’a avoué sa déception de n’avoir eu l’obligation de lire qu’UN seul poème dans son parcours d’étudiant au collégial!

    J’aurais aimé que d’autres lecteurs fassent, comme Daniel Guénette, l’exercice de proposer des noms d’auteurs qu’ils auraient retenus. Combien de lecteurs et de lectrices ont proposé de belles anthologies, mais trop peu font l’exercice de faire le point sur leurs choix de lectures de livres de poèmes, ce qu’on voit par ailleurs souvent à propos des romans. Parmi les livres de poèmes, certains sont construits de manière si précise qu’il est triste de constater que nombre de lecteurs ignorent qu’on peut tirer avantage à suivre le poète dans sa démarche. Des exemples? «Les fleurs du mal» de Baudelaire, mais encore davantage l’incroyable «Une saison en enfer» de Rimbaud, construit comme le journal d’une traversée de l’enfer. On trouve d’autres exemples dans la poésie française du XXe siècle, dont le recueil étonnamment précis intitulé «Seuls demeurent», celui qui ouvre la rétrospective «Fureur et mystère» du poète René Char, mais on pourrait encore évoquer «L’amour la poésie», dans lequel Paul Éluard évoque son amour pour Gala, mais surtout le choc de la rupture et la traversée de la tempête qui en résulte…

    Je continuerais ainsi pendant des heures à présenter des livres de poèmes, ceux de poètes plus récents: il faut absolument lire Anne-Marie Desmeules, Isabelle Dumais, François Guerrette, Philippe More, Louise Dupré, et j’en passe. Daniel Guénette nous en donne à lire quelques-uns sur ce blog, vite devenu essentiel!

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