Pierre Ouellet : Hères migrant : Poésie : Éditions du Noroît : 2019

tu te dresses comme un
seul homme sur le socle que dieu
libère au milieu de
nulle part au cœur des
ténèbres c’est-à-dire
partout

Ce que d’autres confient au reportage, à la présentation des faits, aux images-chocs du téléjournal (par leur répétition, ces dernières finissent trop souvent par aplanir l’horreur), Pierre Ouellet le confie plutôt à la parole poétique. Dans son recueil règne l’empathie. On y lit une ode aux miséreux dérivant sur les mers, qui nulle part ne trouvent une terre d’asile. Ouellet nous plonge avec les migrants en pleine mer. Grâce aux vertus du langage poétique, il s’immisce dans le cœur de leur drame, parvenant ainsi à nous le faire vivre de l’intérieur.

Dans ce livre, il y a du souffle, des visions terrifiantes. Le poète se fait visionnaire. Il réserve finalement à la poésie, à ses pouvoirs, un rôle qui en quelque sorte est salvateur. « Le poème ? La bouée à la mer que tout homme attend pour gagner le large où son rêve le mène. »

Voici, en vrac ou presque, quelques notes sur Hères Migrant

Quatre parties distinctes, quatre morceaux différents dans une suite où règne une grande unité.

Nous assistons à un tour de force. Tout cela se tient, le tout présent dans chaque morceau, chaque morceau servant le tout. Leçon d’unité à travers une certaine diversité.

  1. « Liminaire » présente l’ouvrage, et déjà l’entame, sur un mode réflexif, je veux dire propre à l’essai, où déjà cependant s’immisce le poème. Donc le ton, distancié quelque peu, celui de la raison.
  • « Jusant » : les poèmes (il faudrait presque dire le poème, c’est une suite où tout s’enchaîne, se développe), poèmes sans ponctuation ou presque, avec du blanc, tenant justement lieu de ponctuation. Ici, qualité, diversité, pertinence d’un lexique juste, riche et tout à fait approprié au propos. Du reste, c’est le cas partout ailleurs dans le livre (on ne peut pas vraiment parler d’un recueil, livre convient davantage). Ouellet est un homme de culture et de savoir. Les mots qu’il emploie, dont presque aucun n’est vraiment rare ou savant, ajoutent à la pertinence de son poème. Surtout, il possède son métier. J’en veux pour preuve l’excellence de sa prosodie. Il n’hésite pas à renouveler, à réactualiser des procédés que certains de nos contemporains dédaigneraient, les jugeant trop classiques à leur goût. Pour ma part, j’en suis plutôt friand et ne vois pas en quoi il faudrait s’en priver. À la page 25 : « mon chant est ton/berceau    sur la mer ton/tombeau » me paraît une formulation belle et tout à fait réussie : antithèse classique s’il en est, qui fait songer un peu à Chateaubriand. Toujours dans cette section, à la page 35, la deuxième strophe m’a fait écrire une note dans la marge. En voici la substance. Je constate que le travail de Ouellet n’en est pas un d’orfèvre, mais qu’il s’agit d’une exploitation fort savante de la matière du langage, une manière assurément virtuose d’en jouer, afin d’exprimer et non pas d’enjoliver. Ceci n’exclut pas des richesses, mais là n’est pas le but premier. La qualité esthétique, pourtant partout présente, est au service de l’expression et du propos. Quant aux métaphores (j’enfile ici les unes après les autres mes annotations), elles sont (tout comme le lexique) adaptées au propos. Je veux dire qu’elles ne sont pas seulement pertinentes en soi, mais qu’elles le sont dans le contexte, bref valables au point où elles paraissent, mais valables également dans le compte tenu de la continuité de l’ouvrage. Je ne sais si je me fais comprendre. J’illustre. Le passage commence à la page 35. Ouellet écrit : « tu rends/les armes et l’âme en/même temps : elles te tombent/des mains comme une rame/cassée que rien ne ra — /boutera ». (Je suis dans ce passage sensible à la justesse du découpage des vers : qui sert tout à fait le propos, le met en évidence, n’a donc rien de gratuit.) Ce ne sont pas tous les poètes qui auraient comparé (comparaison ici, mais c’est valable pour les métaphores) ces armes qui tombent à des rames, comparaison juste, mais doublement : juste en soi et en contexte puisqu’il est question dans l’ouvrage de mers et de naufrages… Un poète trouve une bonne métaphore : un bon poète trouve une métaphore qui non seulement est bonne, mais qui également se relie à l’ensemble du réseau textuel.

Les poèmes de cette section sont souvent aussi de beaux poèmes. Çà et là, un peu partout, à chaque page ou presque, des éblouissements, je veux dire des formulations séduisantes, mais jamais aux dépens de ce qu’elles expriment. Beauté de la forme, mais également richesse de l’idée. La page 51, je la choisis un peu au hasard, fournit un bon exemple de cette double beauté. Ce poème annonce à mon sens le propos qui clôt le livre. Monde anéanti, celui de la fin « radeau/de la/Méduse que ce monde est/devenu ». Nous sommes tous des hères migrant. Avant de faire un peu marche arrière, je tiens à signaler qu’à la page 61 il y a un très beau poème, très puissant, d’une poésie que je ne peux qualifier que d’admirable. J’ai dit que je voyais des beautés dans cet ouvrage, il ne faut jamais parler à travers son chapeau, donc : page 61 : excellent !!! Mais je m’arrête ici, je ne citerai pas tous les passages que j’apprécie pour leur très grande qualité.

Grande qualité qui n’est pas indépendante d’un savoir-faire, d’un métier acquis au fil des ans et des ouvrages. À la page 60, dernière strophe, on peut voir le poète à l’œuvre, presque le trouver dans son laboratoire, dans sa cogitation poétique, dans son labeur d’artisan. En effet, on assiste quasiment au processus de sa création, à l’engendrement de son discours. On le voit désirer, on le voit accueillir le travail des mots. « Les eaux qui crèvent » font référence à l’accouchement, et l’accouchement génère le glissement, le passage au mot « avortée ». Cette manière de faire semblera aux uns un savoir-faire, aux autres une manière de laisser-aller. Pour ma part, je crois que dans une certaine mesure le métier du poète s’accorde assez bien avec cette manière de faire, qui consiste, comme disait l’autre, à céder l’initiative aux mots, à les laisser accomplir leur travail, leur libre jeu d’association.

  • « Gisant » : « Il dit ». Anaphore. Le lecteur ne se lassera pas de ces répétitions. Ce leitmotiv, cette récurrence, apparaît comme un élément solide sur lequel repose l’ensemble de cette section. Une sorte de point d’appui, d’élément déclencheur. Tout comme les autres figures de construction qui parsèment l’ouvrage (ensemble de figures où prédomine le parallélisme avec antithèse [« drap blanc sur un fantôme, suaire noir sur un cadavre »], mais je n’oublie pas les énumérations, ternaires pour la plupart [« enchaînant les pleurs aux chants, les mots aux larmes, la plainte à la prière »]) ce type de répétition resserre le texte sur lui-même, contribue à lier ses parties au plus près de son centre, contribue à sa grande unité.

Cette partie, très forte. Théâtrale. Je vois sur scène un comédien, le public rivé à ses lèvres. Je lisais moi-même à voix haute, par ailleurs pas que les textes de cette section. Je savourais. À voix haute, je comprenais mieux. Je lisais lentement. Je voyais que je ne voyais pas que des mots. Je comprenais du sens. Ce que Gilles Marcotte appelait l’hermétisme du lecteur, je n’en étais plus victime. Je parvenais à m’ouvrir à la parole du poète, à ce qu’elle dit sur l’ouverture que produit justement la parole poétique. En effet, c’est là une chose que Ouellet précise, lorsqu’il parle de la fonction du poème, du rôle qu’il joue, de l’espace de libération qu’il procure. Il en est question à la page 85, mais ailleurs aussi, page 86, etc. Page 87, il parle du la. C’est beau et pertinent. Dans le dernier paragraphe de cette page, je le souligne en passant, on voit une certaine concision, un énoncé lapidaire au cœur du large mouvement du poème. L’idée est forte et la forme qui l’exprime est juste. On a affaire à une sorte d’épopée du tragique, un tragique continu qui va prendre fin dans une manière d’absence généralisée, de fin du monde. Oui, épopée, le mot est-il trop fort ? En tout cas, il y a une montée, une escalade dans le ton, quelque chose de presque emphatique, qui deviendra véhément dans la dernière partie de l’ouvrage. Déjà, on voit çà et là des hyperboles. Et oui, je le répète, ce que faute de mieux j’appelle de très beaux passages : « Il dit : je n’ai pas la foi mais le feu sacré… Il allume en moi une âme qui m’éclaire plus que les astres :… »

Je suis sensible à ce que le poète appelle « la plage de l’air ». À cette voie qu’il propose. Celle de l’air.

Sensible à ce « suaire des profondeurs », à toute cette page 97 où il y a plus encore que du souffle, mais aussi une vision (dans le sens où le poète se fait visionnaire), vision qu’il dresse sous nos yeux en recourant à des mots qui l’expriment avec ce qu’on pourrait appeler la justesse du lyrisme. Qui plus est, vision où l’on trouve de l’inventivité, on dirait presque de la fantaisie, si cette dernière n’était pas tant associée à la légèreté, et utilisée ordinairement dans la tonalité propre au comique ou à l’absurde.

Je reviens à l’air, « l’air qui nous apporte un autre temps ». Je vois ici une sorte d’utopie, l’utopie du rien devant, du rien au-delà. Une utopie portée par un espoir qu’on pourrait dire sans espoir, désespéré : tout de même libérateur. Tout cela étant en lien avec la parole poétique, le chant. « La vie sur terre, en mer et dans les airs touche à sa fin. » Ce que j’appelle une utopie du rien clôt cette section. Dans « Mutant », elle prendra les proportions de la prophétie, le verbe va gagner en ampleur, le poète va s’élever sur ses cothurnes, il va apostropher, exhorter ses interlocuteurs.

  • « Mutant » Le poète et son lecteur ont cheminé, progressé ensemble, gravi de pallier en pallier jusqu’à ce sommet. Nous voici parvenus au terme du poème. La voix enfle, la phrase se fait plus ample. Arrive « le chef des désertions ». Qui a quelque chose à dire. Il parle plus fort. Il recourt à des hyperboles, à des chiffres, des chiffres qu’il répète, parsème dans son poème. Ce sont de gros chiffres. Il y a « dix âmes… cent âmes… mille âmes ». Vision apocalyptique, prophéties : « les mitraillettes prieront, les trompettes/chanteront, les grands chevaux montés par/la mort cavaleront seuls dans ces territoires sans nom que les dieux ont/quittés… » Paroles quasi d’évangile, mais d’un tout autre évangile : « Je vous le dis en vérité ».

Ces chiffres n’apparaissaient pas en vain ni gratuitement dans le poème. Avec chaque occurrence vient une variation, une nuance, un nouvel événement. Une précision est apportée. Et c’est avec eux, les chiffres, que prend fin le livre.

Je voudrais en terminant mentionner qu’ici encore, je veux dire dans cette partie, on trouve un remarquable usage du lexique. Les anaphores avec lesquels débute chacun des poèmes de cette dernière section puisent toutes dans le champ lexical du conflit armé, de la guerre. Tous ces poèmes commencent par une apostrophe, une adresse. Ces éléments structurants contribuent à l’unité du texte, comme le faisait dans la section précédente le recours à la répétition de ces deux petits mots : « Il dit ».

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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