L’alcool des jours et des feuilles : Yves Laroche : Éditions du Noroît (2006)

Nul besoin d’être linguiste pour écrire ou parler une langue. Des notions grammaticales sont même inutiles, du moins en ce qui a trait à la parole, ses mécanismes étant en quelque sorte assimilés grâce à un apprentissage quasi naturel dont au départ nous n’avons pas véritablement conscience et qui va de pair avec l’usage. Le seul fait d’habiter le langage et d’en être habité, d’être à vrai dire des êtres de langage, nous permet d’utiliser, sans vraiment y penser, ces petites et grandes choses que nous appelons des mots.

Dans la vie de tous les jours, les mots sont des outils, des ustensiles. Leur importance primordiale est paradoxalement secondaire. En les attachant les uns à la suite des autres, nous formons des sortes de canaux ou de ponts. La pensée, l’idée, le sentiment empruntent la voie des mots et tel un courant passent ainsi à travers le langage. Sitôt utilisés, les mots s’estompent et s’effacent au profit du sens.

Le choix des mots dans une conversation est induit, commandé par une espèce de sens, parfois un peu confus, que les mots tout en parlant permettent de clarifier. Les mots alors ne sont pas vraiment triés sur le volet. On prend en quelque sorte le premier qui vient à l’esprit et on l’enchaîne aux autres formant ainsi des phrases, des sortes de petits trains qui au fur et à mesure génèrent les rails sur lesquels on les propulse.

En poésie, les choses se passent sensiblement de la même manière, à tout le moins lors de ce premier jet nommé inspiration. Mais les choses ne sont pas si simples. Le rapport aux mots y diffère considérablement. C’est qu’un poème ne sert pas une fois pour toutes. Du reste, s’il sert ce n’est jamais de la manière dont servent les mots dans la vie de tous les jours. On ne profère pas les mots du poème autrement que dans la conscience et l’intention de leur durabilité. Les mots du poème ont une existence qui dure, ils ont la substance des pierres et non de l’air.

Pas de volatilité, rien qui soit de l’ordre d’une abolition immédiate, d’une disparition au profit de quelque sens lui-même passager. Une certaine sacralisation caractérise la parole poétique. Elle partage avec les grands textes religieux et même la prière une solennité qui manifeste l’importance accordée par l’humanité aux grandes questions qui toujours l’intriguent ainsi qu’aux réponses qu’elle leur invente. Il en va ainsi des proverbes et des adages. Paroles d’airain, littératures de l’oralité, transmission rendue possible par l’invention du vers. Les mots du poème ne se perdent pas en cours de route. On a trouvé et trouve encore en leur sein des vérités, des enseignements, une certaine forme de sagesse, même dans leur démesure. Les poètes tour à tour sont apparus comme des figures d’autorité, des mages, des prophètes, des voyants. La poésie n’est pas une mince affaire, légère et sans conséquence. Fénelon écrit : « La poésie est plus sérieuse et plus utile que le vulgaire ne le croit. » Et pourtant !

Je lis L’alcool des jours et des feuilles d’Yves Laroche. Les réfractaires, ceux qui dénigrent la poésie, qui dénoncent le jeu et le travail de la forme pourraient ici s’en donner à cœur joie. Comment peut-on croire, diront-ils, qu’en découpant des séquences de mots dans un journal, qu’en jouant ainsi du ciseau on puisse parvenir à exprimer une parole essentielle, porteuse de sens ? Une telle question, mue par une indignation bien évidente et qui à première vue semble reposer sur le gros bon sens, a le mérite de donner à réfléchir. Alors, réfléchissons, si vous le voulez bien.

En peinture et en musique, on découvre une pratique analogue à celle que nous propose Laroche dans son recueil. Bien évidemment, en art visuel il y a le collage. Je n’en ferai pas ici l’historique, je rappellerai seulement qu’il a d’abord pu heurter les sensibilités et les habitudes des amateurs de peinture, provoquer leur inconfort. Mais l’œil s’avère plus tolérant que la pensée. Il admire la beauté là où elle se trouve et il est en cela aidé par une exigence de sens qu’il n’a pas. Autrement dit, pour apprécier la beauté d’une pierre dite précieuse, indépendamment de la valeur monétaire qui lui est associée, l’œil, je parle bien entendu de la personne qui regarde, ne s’attend pas à ce que de sa contemplation jaillisse enfin du sens. Point n’est besoin de se rappeler le travail d’un Caillois, sa fascination pour les pierres, pour s’entendre sur ce point. L’abstraction visuelle est depuis belle lurette passée dans les mœurs.

Il en va de même avec la musique. Les électroacousticiens, ceux qui œuvrent dans le domaine de la musique dite concrète, prélèvent des matériaux sonores, des échantillonnages qu’ils raccommodent de manière à créer des pièces de musique. La musique populaire a puisé dans leurs techniques autrefois d’avant-garde, mais aujourd’hui elle-même passées dans les mœurs. C’est, encore une fois, qu’il n’y a pas en musique, du moins de la même manière, matière à y chercher du sens. Un sentiment naît en nous à l’écoute d’un certain type de musique, mais pour du sens, mieux vaut s’en tenir au langage verbal. Bach élève notre esprit et le tourne peut-être dans la direction du divin, mais de son discours purement musical on ne peut tirer aucun argument qui puisse hors de tout doute démontrer l’existence de Dieu.

Mais la poésie. Affaire d’images et de musique, je veux bien. Néanmoins, elle partage avec toute autre forme de discours verbal ce trait commun qui est d’être aussi une affaire de sens, pas que de sensation ou de sentiment, mais de signification. D’où la question, qui souvent exprime une plainte, voire un dégoût : « Qu’est-ce que tout ça veut dire ? ».

À fortiori, que peut bien vouloir dire un poème qui semble résulter d’un montage aléatoire ? d’un caprice d’auteur ?

À mon sens, poser cette question, c’est faire montre de mauvaise foi, de mauvaise volonté. C’est refuser d’admettre que les voies pour parvenir au poème sont diverses et que seul compte finalement le résultat obtenu. En réalité, les poètes ont toujours été plus ou moins des cruciverbistes. Qu’on songe aux contraintes qu’ils ont traditionnellement dû respecter, celles des formes fixes, de la métrique, de la rime ou même de l’acrostiche. A-t-on jamais mis en doute la « sincérité » du poète qui s’adonne au pantoum en mettant en avant l’argument voulant que la forme l’ait conduit à écrire ce qu’il a écrit ? Pourrait-on prétendre qu’un poème de Baudelaire manque de pertinence, sur le plan du contenu, parce que l’auteur en l’écrivant s’est plié aux exigences de ce jeu curieux qui consiste à rédiger un sonnet, chose totalement artificielle ?

Quand je lis les poèmes de L’alcool des jours et des feuilles, je lis tout simplement de la poésie. Je suis sensible à la beauté de ce que je lis, au rythme du poème, aux images qu’il fait naître. J’assiste au déploiement de sa pensée. Quand je lis ce recueil, je vois traîner sur la table du poète « Des feuillets épars,/Qu’un lent travail de couturier/Raccommode. » Mon souvenir ici est excellent, je viens de citer des vers de Varia, mon propre recueil, qu’on me le pardonne.

Citons plutôt des vers d’Yves Laroche. Lisons attentivement ses poèmes. Nous découvrirons un artiste qui maîtrise, je le cite : « L’art de plier les mots en quatre ».

Laroche a trouvé dans de vieux journaux, vieux parce que lus et maintenant détournés de leur fonction première, qui est d’informer, a trouvé des phrases, plus particulièrement des titres d’articles. Sa matière première, il l’a empruntée au quotidien Le Devoir. L’enchanteur bricoleur a joué du ciseau. Dans ce qui après usage prend ordinairement le chemin de la poubelle, aujourd’hui plutôt un bac de récupération, il a découpé, taillé de charmants bouquets, charmants au sens fort du terme, puisque dans ces collages advient alors le merveilleux du poème. Je le cite à nouveau : « La poésie sous les ordures/derrière les mots/devant soi ».

Vraiment, je ne m’attendais pas à trouver devant moi autant de merveilles. Que du rythme soit au rendez-vous, en de si nombreux passages : enfin de la musique ! Qu’il y ait, non pas fatras d’images tirées par les cheveux, mais bien d’opérantes métaphores, filées souvent par qui sait tenir vraiment l’aiguille, poète tisserand s’il en est.

On voit, et je ne voudrais chagriner personne, des poètes proposer à leurs lecteurs des incohérences concertées, du discours brisé, miettes de non-sens. Sorte de productions surréalistes dont ils ont volontairement égaré la clef, si jamais eux-mêmes l’ont eue en leur possession. Rien de tel chez Laroche. Son discours n’est pas de brisure, de fêlure ; il est de patiente construction, de fine élaboration. Ce qui bien entendu n’exclut pas la surprise. Le texte invite son lecteur à collaborer aux plaisirs de l’invention. Son absence de ponctuation multiplie les trajets de lecture. Dans une certaine mesure, on peut amalgamer les groupes de mots à notre guise, lire les poèmes en leur proposant le découpage qui nous sied. Par exemple, dans ce qui suit, on peut choisir de considérer que l’ensemble de la page forme une seule longue phrase ou en forme plutôt deux : « Sommes-nous encore capables/ d’entendre le/ mystère/ de la bécasse invisible/ Le pas léger du flâneur/ au bout du monde/ pas au bout/ de ses peines/ Un silence de blessure rafraichie/ la grâce d’une chandelle/ où s’abandonne/ Une couleur ». Selon notre désir, diverses configurations sont possibles, à polysémies variables. Une étonnante synesthésie est obtenue dans le cas où l’on relie ensemble tous ces derniers mots. La question posée (« Sommes-nous encore capables d’entendre ») englobe alors en tant que compléments d’objet direct non seulement ce magnifique « mystère/ de la bécasse invisible », mais également le pas du flâneur, un silence, ainsi que la grâce d’une chandelle.

L’extrait que l’on vient de lire répond avantageusement à toutes mes exigences de lecteur de poésie. Ailleurs, l’auteur dépasse franchement mes attentes. Car, qu’attendais-je au juste en ouvrant ce petit livre ? À vrai dire, beaucoup et peu à la fois. Mais à première vue, c’est plutôt le peu que je redoutais. J’avais déjà vu sans en être favorablement impressionné de telles pages. Sorte de coup de dés dont la disposition du vers sur la page rappelle le célèbre ouvrage de Mallarmé, mais avec un déficit assuré, celui non pas d’un sens difficilement accessible comme chez le symboliste, où l’intellect préside à chacune des opérations du poème, mais celui tout au contraire d’une totale absence de sens, pleinement assumée par des auteurs animés principalement par l’ivresse du « jeu insensé » d’écrire (Mallarmé encore). Sans parler des cadavres exquis, lesquels avaient momentanément fait les délices de ma folle jeunesse, mais ce temps étant pour moi révolu, disons que j’attends depuis longtemps tout autre chose de ce que la poésie peut nous offrir.

Eh bien ! Force est de constater que ce que produit Laroche est beaucoup plus qu’exquis et ne tient en rien du cadavre. Sa poésie au contraire est tout à fait vivante. J’y vois de la beauté et m’étonne de me retrouver ému par endroits, je ne dirais pas au bord des larmes, mais franchement touché. La bécasse invisible de tantôt me retrempe, il est vrai, dans les eaux d’un certain surréalisme où je prends plaisir à me laisser couler. Puis, dans un poème adressé à Jacques Brault, nous pouvons lire ces paroles lourdes de sens : « Les traces laissées/ dans le soir/ par les contemplatifs/ On ne les oublie pas ». Et si on choisit de regrouper ces mots avec ce qui suit : « On ne les oublie pas/ comme un aveu/ de la terre/ Une poésie de nulle part/ Un murmure/ inséparable ». Qui a fréquenté les ouvrages de Brault est en mesure de saisir ici la finesse de ces vers, leurs liens avec le paysage spirituel, si l’on peut dire, de ce grand poète.

Je le répète. La pertinence de ce recueil est incontestable. Le poète s’y montre inventif et consciencieux. Son recueil étonnamment est marqué par une certaine unité de ton, unité qui se rencontre également au niveau de la thématique. Des fils courent dans ce tissu ; des motifs, des mots sont repris, j’allais dire reprisés.

Je l’ai dit plus haut, les poèmes sont faits pour être relus. Je me promets de revenir à ce recueil. On y trouve « Une magie/qui ne s’explique pas ». Il faut de la patience et une certaine lenteur pour accéder au secret des fruits qu’il recèle. « Rien n’est sacré, mais… /Une certaine/idée du sacré/sur papier/épaissit/le mystère ».

Je reviendrai à ce mystère. Tout comme j’entends reprendre la lecture d’un autre recueil du même auteur. Il s’agit de Fulgurites ou l’effet haïku. Le poète s’y révèle à son meilleur, me semble-t-il.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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