Geneviève Boudreau : Si crue que tu pourrais y mordre :Éditions du Noroît : 2019


J’avais envie de lire une parole de femme. Je me suis procuré ce recueil, un peu par hasard. C’est souvent ainsi que se font nos choix de lecture. Eh bien ! Je ne pouvais pas tomber mieux. Je suis agréablement séduit. Séduit par le charme discret, la finesse du ton, la sobriété de ce très beau recueil.

Une femme y parle d’amour, d’un amour dont les beaux jours ont fui. Amour brisé ainsi que la bouteille rejetée d’un vin dont on s’est enivré, mais qui après son éclatement ne laisse au sol que le scintillement illusoire de ses tessons. Mais n’allons pas trop vite. Cet éclatement et ces tessons, l’autrice ne les mentionne en clair que dans la dernière partie de son recueil. Il est vrai cependant que dès les premières pages, ce sont les scintillements de cet éclat qui procurent à chaque poème sa douce et quasi éteinte lueur.

En exergue, ces vers de Bernard Noël : « C’est toi/ Me dis-je toi/ Et contre toi je suis/ L’autre/ Que tu fais de moi ». Donc, deux amants. Nous serons tout au long du recueil en leur présence, ou devrais-je plutôt dire que nous assisterons à l’alternance de leur absence et de leur présence. Dans les vers de Noël, ce mot innocent « contre », on ne le perçoit pas immédiatement, mais il couve deux sens bien distincts. Il y a le contre de l’intimité des corps amoureux, souvent sous les draps. Il y a également celui de l’adversité, de l’opposition. La métamorphose de l’un (l’une), tel que transformé dans l’amour de l’autre. Moi (l’amante), à mon corps défendant, à mon corps consentant, je deviens ce « que tu fais de moi ».

Le recueil, constitué de fragments de tessons, sans que la poète ne tente de la raconter dans son improbable linéarité, évoque l’histoire d’un amour. C’est une histoire qui se dit au passé, au présent et au futur. Le couple désuni se réunit parfois devant le peu de perspective d’avenir que lui réservent les souvenirs. Autrement dit, il y a ici flottement, celui de la valse amoureuse où se retrouvent les corps pour encore une fois se perdre. Enfin, je peine à dire ce que la poète exprime si bien dans un mélange d’allers-retours de l’amour qui prend fin en queue de poisson. L’amante, au bout du compte, malgré la persistance du « nous », du nœud amoureux, semble seule devant un avenir où elle voudrait se « réveiller ailleurs/Neuve et sans fissures ». Mais encore une fois, n’allons pas si vite. Reprenons du début.

Commençons, pourquoi pas, par dire ce que j’aime. Les fleurs d’abord. Et ensuite, le pot ? Non. Il n’y aura pas de pot, mis à part celui-ci, à la page 22 : « Pour refuge la beauté/ Prend un pot de jacinthe/ Au centre de la table ». Et un peu plus tôt dans le recueil : « Sur le balcon traînent les vieux pots/ De mélisse et de lavande. » Une première fleur offerte à l’autrice, lui dire qu’il n’y a rien de gratuit dans son recueil. Par exemple, justement, ces pots. On pourrait croire que la flore décore ici le poème, ne fait que l’enjoliver. Il n’en est rien. Ces pots servent à exprimer, à symboliser par leur présence la désolation qui s’est installée au cœur de l’hiver où se fane l’amour qui malgré tout perdure. Évocations, par touches légères, établissant des correspondances entre les objets du quotidien et l’intériorité, les sentiments de l’amoureuse.

Autre fleur. Ce recueil mérite d’être lu attentivement. Commenté en pesant chaque mot de l’analyse qu’on peut en faire. Je ne mettrai ici en évidence que ses qualités les plus évidentes. Fermeté de la construction, de la structure si l’on préfère. Trois parties, dont chacune est intitulée en résonnance avec un exergue, lui-même en lien étroit avec les poèmes qui les composent. Trois parties, dont chacune s’ouvre par un petit texte en prose. L’argument, pourrait-on dire, comme celui d’un ballet, d’une pièce de théâtre. Suivent de brefs poèmes, lapidaires dans le sens où une minutie préside à leur élaboration. Rien d’échevelé ou de tiré par les cheveux dans ces vers. Une contenance, une retenue plutôt. Aucune poudre aux yeux, rien qui soit de l’ordre du tape-à-l’œil, d’un m’as-tu-vu. La discrétion même, autrement dit la justesse de l’expression, qui est aussi à mon sens une posture morale, que je dirais élevée. Car cet amour, dans ce lamento pacifié, où la poète se réconcilie avec sa douleur, jamais elle ne consent à le traîner dans la boue, et à maltraiter l’autre en le salissant, en l’accusant, en lui jetant la première pierre. Elle écrit tout au contraire des poèmes où affleure la douceur, où la souffrance s’exprime sans hauts cris, dans un silence qui est celui de l’hiver.

L’hiver est la saison de ce recueil. Saison de la perte et du manque. Le présent du « je » se conjugue dès lors au passé, mais c’est maintenant un passé qui n’est d’aucun secours. L’avenir lui-même est bloqué, sombre (on prédit difficilement les tempêtes). On assiste à la dérive de l’amoureuse. La femme est seule, posée en face de l’autre, qu’il soit présent ou absent. Elle ne peut se raccrocher à rien. Même le paysage n’est plus ce qu’il était. Il est infidèle, sans doute en raison de la dévastation du « je » : le paysage ne correspond plus à ce qu’il a été ; dans l’après du bonheur, on n’y retrouve plus ses repères.

Sombre recueil, et pourtant lumineux. Le lexique a beau être celui de la perte, de la souffrance (il est remarquable de la voir ainsi contenue, presque tenue à distance par cette posture morale que j’ai dite) ; on a beau lire les mots d’une amoureuse déçue, dont les yeux sont « Pareils à ceux des chiens/ Qui attendent/ Attachés sur une route au pied d’un lampadaire/ Sans savoir quoi/ La faim/ Le maître la laisse le coup » (combien tout cela est bien exprimé !) ; on a beau ressentir le grand froid de la solitude (« L’hiver est long »), le sentiment qui gagne le lecteur, celui qui remporte le gros lot est celui de son affection. Comment ne pas aimer ce recueil ?

On y trouve des merveilles, je ne parle pas de perles langagières cultivées uniquement pour leur beauté, je parle d’une pertinence expressive et poétique dont la sobriété n’est pas la moindre des manifestations. Boudreau écrit : « L’hiver/ Sans lieu où me dévêtir/ À pleines mains ». Et plus loin : « Comment savoir ce qui s’évanouit/ Contre le dos d’une femme/ Lorsqu’elle ouvre sa chemise ». Cette féminité, cette manière de dire l’amour charnel, d’évoquer la fureur et la passion de façon quasiment voilée, me touchent. Par exemple, ce beau moment de tendresse : « Sur ta peau/ Je relie les points/ Nomme les constellations ».

De même me touchent des réflexions, des constats : « La vie comme un tour de piste : / D’un claquement de doigts/ Le faux départ/ La ligne d’arrivée ». En peu de mots, de profondes vérités sont dites : « Chacun voit en l’autre/ Le pays où il sera prophète ».

Ce recueil m’a aussi impressionné par la force tranquille qui y est à l’œuvre. Dans cette épreuve où titube l’amour tant bien que mal, le « je » de cette histoire dit les choses tristes sans amertume, sans rancune. Ce n’est pas que ce « je » soit impassible, que l’amoureuse soit indifférente à sa souffrance, mais elle adopte face au malheur une attitude où se manifeste ce que j’appellerais une neutralité positive. J’ai mentionné plus haut la retenue langagière, le contrôle du ton qui caractérisent le recueil. Ils vont de pair, je l’ai suggéré, avec une posture morale. Stoïcisme serait-il le mot qui convient pour nommer cette posture ? Peut-être bien, mais ce stoïcisme n’est pas celui d’une combattante qui entreprend de mener la guerre à celui qu’elle aime sans doute encore. Il s’agit plutôt de la forme de courage qu’on rencontre chez une femme blessée, pansant doucement ses plaies tout en les ravivant dans l’eau hivernale des flaques où scintillent les tessons de ce qui fut.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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