L’écharpe rouge (commentaire en 3 mouvements : 9 octobre 2019 : 13 octobre 2019 : 8 décembre 2019

L’écharpe rouge (commentaire en 3 mouvements) : 9 octobre 2019 : 13 octobre 2019 : 8 décembre 2019

Le complexe d’Orphée (sur L’écharpe rouge d’Yves Bonnefoy) : 9 octobre

D’abord, une évidence toute simple : Bonnefoy est un grand poète. Puis, ceci qui n’est pas moins banal : le public ne le connaît pas. Je n’interrogerai pas les raisons de cet écart, mais tiens à souligner que la qualité de l’œuvre ne m’apparaît pas à l’origine du manque d’intérêt manifesté à son endroit par le grand nombre. Des poètes moins importants sont tout autant méconnus. C’est qu’il semblerait que la poésie dans sa quête de lumière soit vouée à une obscurité qui toujours semble s’accroître autour d’elle. Les poètes ont beau chercher de la lumière, par l’étonnement que malgré tout suscite leur discours, l’accueil qui leur est réservé les confine au désert. Je constate une méprise, d’où résulte une distance.

Cette entrée en matière afin d’éviter toute forme de malentendu.

Je me souviens d’un titre : Formes simples. Paru dans les années soixante-dix. L’auteur : André Jolles. Ceci pour rappeler qu’aux formes simples s’opposent les formes savantes. Des unes aux autres voyage le sublime, qui va dans les deux sens. Il n’est pas question d’établir une hiérarchie ; la frontière, on l’aura compris, est mince et poreuse. Toutefois, soyons clairs, Bonnefoy ne s’intéresse pas à la poésie en dilettante. Il a occupé la chaire de poétique au Collège de France. Mais contrairement à Valéry qui, bien avant lui, y prononça de nombreuses conférences, lorsque Bonnefoy parle de poésie, il s’adresse à ses pairs et ne cherche pas à plaire au premier venu. Valéry aplanissait les pentes pour accommoder l’auditoire, arrondissait les angles, agrémentait son discours en le parsemant d’anecdotes savoureuses. Il ne faisait pas le clown, mais en grand classique qu’il était, il savait instruire tout en divertissant.

Bonnefoy poursuit d’autres buts. Je ne dis pas qu’il ne cherche pas à se faire entendre, qu’il n’ait aucun souci du lecteur ou de son auditoire, mais au fond de lui-même il sait que ces derniers sont prêts à le suivre, qu’ils partagent avec lui les mêmes champs d’intérêt. Il est un érudit, un esprit curieux, et il vit au sein d’une collectivité qui n’est pas étrangère à son entreprise. J’ai parlé plus haut d’une quête. Qui cherche ne trouve pas toujours aisément. Qui interroge tâtonne longuement avant de trouver, et souvent ne trouve pas. Bonnefoy est en mouvement. Que cherche-t-il au juste ? Lui-même le sait-il ?
Il cherche des réponses à des questions qu’il trouve au fur et à mesure. Une de ces questions, à la fin de sa vie, concernait « L’écharpe rouge ». Dans ces tiroirs, y dormant depuis plus de cinquante ans, ce manuscrit intitulé ainsi, « L’écharpe rouge », se présentait en deux fragments ou versions d’un même texte, long poème narratif comparable à un récit de rêve. Que signifie ce texte abandonné ? Pour le savoir, Bonnefoy devra l’analyser. Mais, pourrait-on dire, il est partie prenante, étant à la fois le lointain auteur et le lecteur actuel de ces pages anciennes. Les analyser comme le ferait un professeur de lettres, cela lui est possible, mais une telle analyse en vient à buter contre la nature même de ce texte, laquelle nature est d’être et de n’être pas uniquement un texte. Du fait que « L’écharpe rouge » est si intimement liée à l’être de son auteur, à sa psyché, à son histoire, elle nécessite un autre type d’approche, laquelle par bien des traits empruntera à la psychanalyse. C’est que ces deux versions du long poème narratif contiennent à l’état de cristal non seulement des tranches de vie de l’auteur, mais aussi, et surtout des « éléments » inextricablement liés à son être, états d’âme en quelque sorte traduits ou exprimés par le texte, si proche comme on l’a vu de ce qu’on nomme un rêve.

Deux versions. Bonnefoy devant ce diptyque adopte pour le décrire et l’interpréter la position, le regard distancié du « spécialiste », de l’expert. Rapidement, il déborde des limites du texte pour y plonger plus en profondeur, prenant cette fois en compte son créateur lui-même. C’est que le texte dit une chose qui le concerne au plus près, il lui parle : il « le » parle. Or Bonnefoy ne saisit pas immédiatement cet étrange langage, à lui adressé par lui-même. Son poème, en ces deux versions, s’offre à lui telle une énigme. Une énigme qui exige que le poète remonte jusqu’à sa source, source de l’énigme située dans le lointain pays de son enfance. Et c’est alors, au milieu de la cogitation et des interrogations, quelque chose de très simple qui s’écrit, appartenant à l’ordre du souvenir. Magnifiques pages d’une biographie où l’intellectuel semble pour un temps laisser derrière lui le questionnement multiple et patient. En réalité, coule à travers ce qui n’est pas uniquement des anecdotes le même filet de sa réflexion. Ce fil narratif relie les uns aux autres les différents tableaux de son essai, car il s’agit bien d’un essai. Un auteur ici cherche à comprendre un texte qu’il a écrit il y a de cela longtemps, et dans lequel texte il croit déceler des lueurs de sens qui pourraient, s’il parvenait à les mieux saisir, éclairer ce qui de sa vie lui paraît encore obscur.

Donc, il se relit. C’est un diptyque. Dans les deux versions se trouve un voyage, deux hommes se rencontrent, on est dans un hôtel à Toulouse, il y a un village occitan, une vieille maison aux murs peints à la chaux, une enveloppe, une jeune fille. Tout cela évoque des souvenirs personnels, des imaginations. Ce sont des signes, mais des signes de quoi au juste ? Pour le savoir, le poète retourne dans son passé où il retrouve enfin ses parents. Il interroge leur figure. Le père, un homme frappé par le mutisme propre au monde ouvrier, quasi analphabète. La mère, issue d’un milieu plus favorisé, dont le père était instituteur. Dans la ruralité de son petit village, Bonnefoy, enfant, découvre le langage et son versant opposé fait de présence au monde. Je reviendrai sur ceci, apporterai alors quelque nuance.

Les choses s’éclairent et se compliquent. C’est que pour découvrir ce qu’il a pris toute une existence à rechercher, l’auteur a pris de nombreux détours. Démarche ayant pu dérouter son lecteur. Les divers chapitres de son ouvrage témoignent de la diversité de ce parcours, de la curiosité de ce cheminement.

Au premier chapitre, l’auteur ouvre son classeur pour en sortir le manuscrit de « L’écharpe rouge ». Il transcrit les deux versions de son poème et nous renseigne au sujet de leur genèse. Elles connaissent dès leur venue au monde une sorte de mise au rancart. Il les abandonne, les laisse en chantier. Jamais, durant cinquante ans n’y donnera-t-il suite. Ces fragments le dérangent, le laissent perplexe. De ces textes qui l’intriguent, il ne sait trop quoi faire.

Ambeyrac. Titre du deuxième chapitre. Ambeyrac est une commune de l’Aveyron (territoire occitan de la France). Le grand-père maternel de Bonnefoy y fut instituteur. L’écriture conduit l’écrivain à de nouvelles découvertes. De nouvelles pages éclairent soudainement celles écrites il y a plus de cinquante ans. Bonnefoy explique qu’il a récemment rédigé un texte où s’est amorcé en lui un véritable travail d’anamnèse par lequel bientôt lui est apparu l’enfant qu’il fut jadis. De l’enfance, il sera abondamment question dans ce volume. Une fois devenu jeune adulte, des villes étrangères l’auront séduit, l’arrachant à ses terres d’origine, créant dans son esprit de nouveaux mirages, des illusions où semble se révéler une plus grande réalité. Ces villes, Florence, Rome, Venise, « refaçonnés très en profondeur par l’imaginaire métaphysique », il lui faudra grâce à la poésie s’en délivrer, ou plutôt les vivre autrement que dans le fantasme. Objets d’une espérance, nous parlons ici d’une volonté de parvenir à davantage de sens, ces villes, dans la vision qu’il en a, l’auront en réalité éloigné de ce qu’il appelle tout simplement de l’« être ». Nous commençons à comprendre, à ce stade du récit, que Bonnefoy en entreprend la rédaction moins pour raconter ce qu’a été sa vie que pour en découvrir les principes actifs, dans ce que nous pourrions appeler les strates d’une vie intérieure. Travail d’archéologie intime, pourrait-on dire. Nous commençons à saisir à quel point la démarche de l’auteur est d’ordre intellectuel. Elle est exigeante, et pour l’auteur et pour le lecteur. Un auteur ne doit pas faire fi des outils qu’il possède. Pour réaliser le type de travail auquel il s’engage, il a intérêt en s’en servir. D’où les concepts et, avec eux, un paradoxe qui d’abord m’a fortement décontenancé. Bonnefoy, çà et là, met en garde contre la conceptualisation. Il n’a de cesse de déplorer un enlisement de la poésie dans cette dernière. Il me semblait voir là une contradiction. Les termes savants empruntés aux sciences sociales, à la psychanalyse entre autres, ne grevaient-ils pas son propos ? Cette question, pour y répondre ; ce problème, pour que je me rende enfin compte qu’il s’agissait d’un faux problème, il fallait que je plonge plus avant dans la lecture afin que tout s’éclaire.

Chapitre suivant. Son titre, encore un toponyme. Viazac. Département de Lot. Toujours dans la région de l’Occitanie. Le poéticien semble ici prendre un temps d’arrêt. Il s’attarde davantage à l’histoire qu’aux liens qu’elle entretient avec sa vocation de poète. Son récit prédominant permet peut-être mieux de faire saisir, d’autant qu’elles sont plus rares, ses fines observations sur la nature de ces liens. De nombreux passages, loin d’être larmoyants, sont franchement touchants. Nous connaissons déjà les parents du petit Yves. Ils se nomment Hélène et Élie. Nous faisons maintenant plus ample connaissance avec eux. Cette mère du déchirement : elle devra renoncer à une carrière d’enseignante et s’éloigner par le fait même de l’univers plus « cultivé » de sa famille. Ce père, homme de peu, homme austère, mais bon, à peine scolarisé, peu s’en faut analphabète : il vit dans le silence, dans une sorte d’exil qu’accentue sa précarité. Je ne résumerai pas ici l’histoire de la famille du jeune Bonnefoy. J’ai dit que dans ce chapitre, ainsi que dans certains passages assez nombreux de ce livre, l’accent est plus ou moins mis sur ce qu’ont vécu l’enfant et sa famille. Par ailleurs, j’ai aussi fait mention des parenthèses qu’ouvre l’auteur, je veux dire des commentaires analytiques que lui inspirent les événements qu’il relate. J’en cite un ici : « … le père n’est pas qu’une composante dans le complexe d’Œdipe, c’est aussi et peut-être bientôt surtout le protagoniste d’un drame où se joue l’avenir de la parole. Et il n’est pas douteux qu’il ait à tenir dans cet autre complexe — que l’on pourrait dénommer complexe d’Orphée — le rôle détestable du dieu des morts, celui qui ravit au chanteur sa compagne des premiers temps. »
Cette citation explicite le titre que j’ai donné à ma lecture. Elle me permet aussi une mise au point. Mon lecteur et ma lectrice, s’ils m’ont suivi jusqu’ici, je me permets de penser que je pourrais les compter sur les doigts de ma main. Les autres, perdus en cours de route, ont compris qu’ils comprendraient peu à tout ce fatras. Je suis en partie responsable de leur démission. Seul un immense travail de ma part me permettrait d’être ici plus clair. Je devrais tout reprendre d’a à z. faire un plan, opter judicieusement pour une plus grande précision lexicale, enfin récrire tout ce qu’ici j’ai improvisé, élaguer, étoffer, etc.
Or cela étant dit, rien n’autorise à croire que ces lecteurs et lectrices auraient poursuivi leur lecture. La citation où apparaît le « complexe d’Orphée » est exemplaire. Elle illustre assez bien le haut degré de culture de notre écrivain. Il s’adresse à deux types de lecteurs : ceux qui sont curieux et ceux qui l’ont suffisamment été dans leur vie pour s’instruire dans le domaine qui est celui de l’auteur : le domaine justement du savoir et de la culture. Formes simples, avons-nous dit, et formes savantes. Il en va de même des domaines, des champs d’intérêt des uns et des autres. Un truisme : la culture populaire est plus populaire que la culture savante. En d’autres mots, des termes comme « complexe d’Œdipe » et des références à Orphée sont assez indicateurs du degré de complexité que peut atteindre un intellectuel (il n’aurait peut-être pas apprécié ce terme) du calibre de Bonnefoy. Si je poursuis ma lecture, c’est que la curiosité m’y pousse plus avant : je veux saisir le rapport que Bonnefoy établit entre l’être et la parole ; je désire mieux comprendre en quoi la conceptualisation se dresse devant et fait barre à la présence. Par conséquent, à partir d’ici, non sans déclarer qu’elles sont souvent très belles et toutes pleines d’humanité, je renonce définitivement à évoquer les rares anecdotes que raconte l’auteur. Je m’en tiendrai plutôt à sa poétique. Je reporte cependant tout cela à plus tard.

Mon projet est le suivant. J’interromps ma petite étude., afin de relire à tête reposée ce livre magnifique. En parallèle à cette lecture, j’ouvrirai à nouveau Le siècle de Baudelaire, ouvrage de Bonnefoy publié en 2014. Il y est abondamment question de la poétique de Bonnefoy. Je reprendrai également le petit essai de Jean-François Poupart : Lire la poésie. J’ai lu dans cet ouvrage des choses fort intéressantes, dont un court chapitre intitulé Présence d’Yves Bonnefoy. Poupart a eu l’audace de contacter le « maître ». Il retranscrit le tout ou une partie, je ne m’en souviens plus, de l’entretien que lui a accordé Bonnefoy. Il me semble qu’à la lecture de ce chapitre, j’avais mieux saisi la pensée de Bonnefoy. Nous verrons.

Lire la poésie (Présence d’Yves Bonnefoy) Poètes de Brousse : 13 octobre

On se souviendra que je m’étais accordé un moment de répit. Lire et commenter Bonnefoy n’est pas affaire de tout repos. En tout cas, je ne prends pas la chose à la légère. Ma première lecture de L’écharpe rouge m’avait comblé tout en me laissant sur ma faim. De nombreux aspects de cet ouvrage m’échappaient. Bien entendu, j’avais compris, du moins pour l’essentiel, en quoi avait consisté l’enfance de l’auteur ainsi que le rôle déterminant joué par ses parents, dans ce qui allait devenir sa passion de poésie. Mais je considérais que ce livre si magistral était pourtant fort curieux dans sa composition et son propos. Un récit parfois linéaire alternait avec des digressions à teneur fortement intellectuelle. Les événements narrés étaient simples, mais les commentaires auxquels s’adonnait l’auteur l’étaient beaucoup moins.

Son propos, par endroits, déconcerte. Il déconcerte d’autant plus que la composition du récit, chapitre après chapitre, semble aléatoire et capricieuse. Je dis bien : semble. En réalité, il n’en est rien. Mais à première vue, telle est du moins l’impression que peut s’en faire le lecteur. La table des matières confirme cette impression. Un chapitre est consacré à un tableau de Max Ernst. Le dernier est consacré à Pierre Jean Jouve. Dans un autre, Bonnefoy sort de la bibliothèque de son adolescence un roman d’aventures dans lequel le jeune héros découvre une société vivant dans les entrailles de la Terre. Mais, bien entendu, même à la première lecture, on saisit que ce qui apparaît comme autant de détours n’a rien de gratuit, et s’avère nécessaire à la saisie ou du moins à la quête du sens entreprise par l’auteur et à sa suite, par le lecteur.

Bonnefoy n’était en rien responsable des failles de ma lecture, il n’avait pas semé des pièges dans son récit. Je m’y embourbais néanmoins, butant invariablement contre un propos sur la poésie dont la profondeur m’échappait. Pour éclaircir cette espèce de mystère provenant de ma propre incurie, il me fallait tout reprendre. Je ne suis pas particulièrement bouché à l’émeri. Mais la poétique de Bonnefoy n’a rien de simple. Pour tenter de la comprendre, il m’a fallu ce retour. Je l’ai entrepris et m’en suis trouvé enrichi.

Afin de mieux comprendre la poétique de Bonnefoy, j’ai songé à relire le petit essai écrit par Jean-François Poupart. Il s’intitule Lire la poésie. Je viens justement de le relire. Poupart est inspirant. Il communique sa passion pour la poésie avec vigueur et enthousiasme. Son essai fait la promotion d’une idée dont il est malheureusement un des rares défenseurs. Il écrit : « La poésie est le plus haut degré de la parole humaine, l’art le plus humain qui soit. » Pour cette raison, il faudrait, selon lui, « qu’on fasse lire davantage de poésie à l’école, durant toute l’année, de la maternelle au cégep. » Je ne m’opposerai pas à un tel programme.

Dans cet essai, dont certains passages sont forts et mordants (je songe entre autres à une charge où l’auteur montre les limites de l’enseignement universitaire, lorsqu’il s’agit de poésie et tout particulièrement des mémoires de création littéraire), Poupart aborde le très classique Racine ainsi que le très surréaliste Breton. Il réfléchit longuement à la poésie et présente même, en une courte autobiographie, les étapes du parcours qui l’ont mené à la poésie. En fait, il est ouvert à tout ce qui relève de la poésie. Pour lui, toutes les aventures poétiques sont permises. Cependant, on le voit dénoncer avec sévérité l’imposture de qui s’adonne à un obscurcissement gratuit du langage poétique. Il définit ainsi ce qu’il appelle obscurcissement : « expression formée d’un ou plusieurs mots, voire un texte en entier, qui volontairement court-circuite toute lisibilité, tout sens et toute sensation commune dans un poème, à des fins de découvertes sensibles. » Poupart nuance son propos. Il admet qu’une certaine obscurité est parfois inhérente à l’entreprise poétique. Néanmoins, il conclut sur cette note : « La poésie doit simplifier la vie. Elle révèle les mystères, les “correspondances”, elle ouvre les sens. Trop souvent, c’est l’inverse qui se produit : l’écriture poétique s’acharne à obscurcir ce qui pourtant est déjà là : la présence, la lumière d’un matin de juillet sur le pont Jacques-Cartier et les enfants au parc qui déjà s’amusent à s’arroser. »

Je m’arrête ici aux mots de « présence » et de « lumière », tous deux chers à Bonnefoy, à qui maintenant je reviens. Car, je rappelle que ce qui m’a poussé à consulter l’ouvrage de Poupart, c’est le chapitre qu’il consacre à Bonnefoy. Je savais que ce dernier avait accordé des entretiens à Poupart et que l’essayiste les avait en partie retranscrits au bénéfice de ses lecteurs. Je me souvenais que dans ces entretiens, Bonnefoy « expliquait » sa poétique qui tant me chicotait. La parole du maître allait enfin me redire en langage clair ce que les mots écrits disaient peut-être mieux, mais avec une précision dont je peinais à saisir toutes les subtilités.

J’extrais d’abord un court passage d’une lettre écrite par Poupart à l’occasion du décès de Bonnefoy. Le Devoir à qui elle était destinée ne l’a pas publiée. « Yves Bonnefoy nous rend moins aveugles et dissipe les images fausses, les concepts, pour nous faire voir, enfin. » Voilà ! nous y sommes. « Images fausses » et « concepts ». Au point où j’en étais au moment où j’entreprenais de relire ces entretiens, j’avais déjà compris assez bien où Bonnefoy veut en venir. J’avais saisi qu’il est dans notre nature de rêver, c’est-à-dire de fabriquer une image de soi, ainsi qu’une image du monde qui nous paraîtront d’autant plus vraisemblables que la culture ambiante en aura consolidé la vision. Nous nous serons construits à partir d’idées préconçues, imposées par les autres, auxquelles nous aurons accordées foi. À vrai dire, c’est le langage lui-même, celui de la conceptualisation, qui aura ainsi modelé notre pensée, notre sensibilité. Notre appréhension du monde s’élaborant dans le passage obligé par la conceptualisation, par l’absorption de ses schèmes, sera donc continuellement modelée par l’ombre portée d’une pensée déjà en quelque sorte pensée par les mots. En réaction à cette mainmise du langage, à son déjà prêt-à-penser, à ce qu’instille en nous le dressage qu’il constitue, la poésie en contrepartie apparaît comme la voie ultime d’un dégagement. Elle favorise une retrempe dans cet état d’esprit propre à l’enfance, où l’accès à la présence est rendu possible grâce à la faculté que l’on possède alors de saisir les choses sans passer nécessairement par les mots et leur déformation. Voilà à peu près ce que je comprenais. Restait à savoir si j’étais oui ou non sur la bonne voie. Lire « Présence d’Yves Bonnefoy » dans le livre de Poupart allait me fournir l’occasion de le vérifier.

Je cite les mots prononcés par Bonnefoy. « Il est certain que nous ne sommes réels que pour autant que nous sommes dans le silence, car la parole qui remplace notre silence est aussi quelque chose qui nous sépare, nous sépare de la plénitude de la réalité. » Je retiens, outre les mots de « parole » et de « silence », celui de « plénitude ».

Le poète poursuit sa réflexion. « La parole bâtit pour nous des images qui ne sont que des représentations partielles du monde et donc des représentations partielles de nous-mêmes qui sommes partie du monde, si bien que par les mots nous restons en dehors de notre intimité la plus substantielle avec soit l’univers, soit notre destin même. »

Je sais que Bonnefoy a évidemment lu Valéry, qu’il n’a donc pas pu passer à côté de la définition que Valéry donne de la poésie dans « Situation de Baudelaire », une conférence ou étude parue dans Variété. Valéry y affirme que la poésie est un « langage dans le langage ». Sans que la position de Bonnefoy puisse être assimilée ou réduite à celle de Valéry, on peut remarquer dans l’opposition qu’il établit entre la parole « conceptuelle » et la poésie qui en quelque sorte nous en délivre, une modulation de la poétique valéryenne, laquelle tirait en partie son origine des travaux et réflexions de Baudelaire et Mallarmé. Ce qui distingue à mon avis la poétique de Bonnefoy de celle de Valéry est sans doute une manière de mysticisme athée. L’élévation spirituelle chez Valéry cède la place à une élévation de nature intellectuelle. Chez Bonnefoy, il s’agirait non pas de créer un discours qui puisse formellement s’opposer à la prose, mais bien de recourir à l’écriture poétique afin d’accéder à une présence pleine au monde. Il s’agit là moins d’une élévation que d’un vibrant sentiment de plénitude de l’être s’accordant au sein du présent avec l’être du monde. Il dit : « Il y a donc une sorte de conflit en nous entre la vérité de la parole, même la vérité du langage, disons, et cette intuition que l’on peut avoir d’un rapport de la présence avec tout, avec soi, avec le monde. Et la poésie est faite pour essayer de le rétablir en neutralisant, si l’on peut dire, la description conceptuelle, et en laissant apparaître à la place d’abord la figure même de cette unité, puisque les mots sont là avec leurs notions pour lui substituer leurs images, et puis aussi peut-être en faisant apparaître dans cette présence du monde des sortes de grandes catégories d’accueil par lesquelles nous sommes en rapport avec le tout, non ? »

Dans la suite de ces entretiens, Bonnefoy précise sa pensée. La poésie a beau « faire taire le concept », le poète n’est pas forcément en mesure, du moins pas toujours, d’atteindre dans l’écriture du poème ce que plus loin il identifie en ces termes : « l’expérience d’unité, de participation, en somme extatique à l’unité dans l’instant… »

Puis, en cours de conversation, l’écrivain laisse finalement tomber cet aveu : « En ce moment je parle, voyez-vous, et combien c’est peu valable de parler ! Ce qui est bien, c’est d’écrire ; parce que, quand on écrit, on rature, on réfléchit, on revient sur ce que l’on a dit. Je suis quelque qui a du mal à s’exprimer. Je peux donner l’impression que je parle d’abondance, mais ça ne correspond pas à l’authenticité de la pensée, car au moment même où l’on parle on peut se laisser emporter par un certain courant à la surface du flot et sentir qu’il y a quelque chose de plus important qui a échappé ou qui devrait être dit. »

J’attendais beaucoup de la simplification apportée par la parole dans ces entretiens. Or, de l’aveu même du poète, qui en déplore les limites et les pièges, la parole dans sa légendaire spontanéité ne permet pas, du moins dans son cas, d’éclairer la pensée. Selon lui, l’écriture y parvient davantage, grâce à sa précision et au contrôle que l’on peut exercer sur elle. Bien que nourri par « Présence d’Yves Bonnefoy », je me dois de retourner à L’écharpe rouge.

J’ai de sa composition en mosaïque une compréhension qui déjà m’apparaissait lors de ma seconde lecture. Ces divers chapitres, apparemment si peu en rapport les uns avec les autres, ne sont en rien des pièces rapportées. Il n’y a aucun désordre dans la construction concertée de L’écharpe rouge. Chacune des parties est au service de l’ensemble. Une clef, disséminée çà et là, y révèle une remarquable unité.

Yves Bonnefoy : métonymie, poésie, conceptualisation : lecture de L’écharpe rouge : 8 décembre

L’écharpe rouge d’Yves Bonnefoy est un récit trouvant sa source dans les divers états d’un poème inachevé, lui-même intitulé « L’écharpe rouge ». C’est en 1964 que Bonnefoy écrit ce poème. Il en réalise deux ou trois esquisses, brouillons ou fragments auxquels il tentera par après, mais sans succès, de donner suite. Impuissant, il rangera ces papiers, les éloignera de sa vue, mais ne les oubliera pas de sitôt. En effet, quelque chose dans cette « Écharpe rouge » ne cessera de le hanter durant les décennies qui suivront. Nous pourrions dire, de le hanter jusqu’au seuil de sa propre disparition, puisque cet ouvrage à peu de choses près constitue sa dernière œuvre, en quelque sorte son testament. 

Une « idée de récit ». C’est le premier chapitre de l’ouvrage, une sorte d’avant-propos. Le poète y retranscrit la centaine de vers de son poème narratif. Il en éclaire la genèse, présente les conditions de son émergence, s’interroge sur l’énigme qu’il représente à ses yeux. Pourquoi n’a-t-il jamais pu le mener à terme ? À quoi tout cela finalement peut-il bien rimer ? Il se le demande. Tout cela, c’est-à-dire ce texte inachevé, les raisons de son inachèvement et les rapports ténébreux que cette histoire entretient avec sa propre personne. Bonnefoy devine ou plutôt sait très bien que ces fragments recèlent un secret : quelque chose, dit-il, « d’important pour ma réflexion sur la poésie et ma propre vie. »

Il convient de s’arrêter à cet aveu, où poésie et vie de l’auteur apparaissent non pas de manière dissociée, mais comme étant inextricablement liées. Et par conséquent, pour lui, objets d’une même quête. En s’interrogeant sur la nature et les fonctions de la poésie, le poète entreprend de comprendre quel aura été, durant toutes ces années, le sens caché, pourrait-on dire, de sa propre existence. Pour ce faire, il doit découvrir « ce qu’avait à être la fin de « L’écharpe rouge ». Cette « invention tarie » où devait-elle le conduire ? Et qu’en est-il du sort suspendu auquel il a abandonné les personnages de son récit ? D’où venaient-ils ? À quel destin ces derniers étaient-ils promis ? De quelle lumière étaient-ils finalement l’augure ?

Ce dénouement du poème, sa fin inconnue, n’oblitère en rien une autre fin, celle-là même de sa visée, je veux dire le but ultime de ce poème. À quel destin d’homme ces mots venus de l’inconscient devaient-ils conduire Bonnefoy ? Quel empêchement majeur avait bien pu freiner leur remontée finale jusqu’à la conscience du poète ?

Mais sur ces mots, auxquels ainsi que le disait Mallarmé, le poète avait « cédé l’initiative » cinquante ans plus tôt, il convient d’apporter des précisions. Ce sont les mots, nous l’avons dit, d’un poème narratif. On y voit un homme mettre de l’ordre dans ses papiers. Parmi ce fatras, ces documents nombreux, le personnage met la main sur une enveloppe. Sur cette dernière, il peut lire une adresse. C’est alors que lui revient en mémoire le souvenir d’un homme rencontré jadis à Toulouse. Un homme, au fond d’une chambre sombre et qui, dans l’embrasure d’une fenêtre, portait une écharpe rouge. Cinquante années, ici encore, se sont écoulées. Cet homme l’a-t-il oublié ? Il décide de lui écrire. Il poste sa lettre. Du temps passe. Il obtient finalement une réponse : Je me souviens, lui dit l’autre en substance, dans la pénombre, vous portiez une écharpe rouge.

Le poème resta donc en suspens, inabouti. Bonnefoy avoue son échec. Lorsqu’il tentait de reprendre ce poème narratif pour le mener à terme, l’écrire une fois pour toutes, l’achever, il le faisait en écrivain qui invente « au lieu de transcrire un message ». Il ne parvenait plus à s’abandonner au travail de l’inconscient. Autrement dit, il falsifiait son entreprise d’écriture : ses interventions provenaient d’une instance qui était celle de la fabrication artificielle ; dans cette entreprise entrait plus ou moins ce que l’auteur appelle de la « conceptualisation », un mot sur lequel nous aurons à revenir.

Devant ces rebuts — combien de fois a-t-il tenté de s’en défaire ? – il finit par remettre en question l’authenticité même de la démarche d’élucidation qui lui fait rédiger l’essai qu’est aussi et surtout L’écharpe rouge. Perplexe, il s’interroge. Jusqu’à quel point désirait-il aller au fond des énigmes que lui posait le poème ? Ces manuscrits qui lui résistaient tant et qui encore lui échappent au moment où il écrit L’écharpe rouge, voulait-il, souhaite-t-il encore vraiment percer à jour leur mystère ? Il lui semble que de tout temps, peut-être était aussi fort le désir de n’en rien faire, de laisser plutôt filer le problème dans les brumes du mystère, comme s’il s’agissait là d’une fatalité, à savoir que le propre du symbole et de la clef, c’est toujours de se montrer tout en se dérobant. Par exemple, explique Bonnefoy, “ce Balin [personnage d’un récit épique du moyen âge] paraissant et reparaissant dans les trois fragments, n’était-ce pas un de ces visages masqués que l’imaginaire métaphysique place non sans raison pour les garder clos au fond des miroirs de notre condition d’exilés ?” « Miroir », le mot est à retenir, comme l’est cette expression d’« imaginaire métaphysique » à laquelle revient fréquemment Bonnefoy dans son essai.

Je ne veux ni ne peux dans le cadre de cette présentation apporter davantage de précisions sur les fragments du poème narratif de Bonnefoy. L’auteur se charge lui-même de le faire dans son essai. En réalité, si ces fragments valent en soi, atteignant le statut d’œuvres malgré leur inaboutissement, ils jouent surtout pour l’auteur le rôle d’un tremplin. Ils lui communiquent un élan qui favorise l’introspection propre à l’anamnèse. En se penchant sur les rapports qu’entretient son poème avec sa propre existence, Bonnefoy écrit à sa façon un récit autobiographique. C’est que les personnages de son poème, il le comprend désormais, empruntent pour une large part à son père et sa mère. Il aperçoit ces derniers dans les plis et replis de son poème. Il entend leurs silences, celui surtout de son père. Replongeant dans son passé, revenant par la pensée dans son pays natal, il remonte le cours de son existence jusqu’en ses origines. Il se souvient. Il comprend à quel point les frustrations de ses parents, leur profonde misère auront été déterminantes dans le parcours de l’enfant, de l’adolescent qu’il a été, du jeune adulte qu’il sera par la suite devenu. Ses parents auront à leur insu joué un rôle capital dans les découvertes qu’il aura faites de la parole multiple, celle du poème qui conduit à la vie simple de ce qu’il appelle la présence au monde, combien salutaire à ses yeux, ainsi que celles chaotiques et nombreuses qui embrouillent nos existences, paroles du leurre s’il en est, dont Bonnefoy se méfie et tente de se libérer en recourant aux fragiles pouvoirs de la poésie.

La composition en mosaïque de L’écharpe rouge risque d’étonner. Dans ce livre, le récit très souvent linéaire alterne avec des digressions à teneur fortement intellectuelle. À vrai dire, ce ne sont pas des digressions. Mais les événements narrés sont simples, alors que les commentaires auxquels s’adonne l’auteur à leur sujet le sont beaucoup moins. Son propos, par endroits, déconcerte. Il déconcerte d’autant plus que la conduite du récit, chapitre après chapitre, semble aléatoire et capricieuse. Je dis bien : semble. On pourrait croire un fourre-tout. En réalité, il n’en est rien. Mais à première vue, telle peut être l’impression que risque de s’en faire un lecteur distrait voire impatient. Sur ce point, la table des matières semblerait confirmer cette impression. Une introduction est consacrée au poème énigmatique qu’est « L’écharpe rouge ». C’est le premier chapitre où l’auteur présente ce qu’il appelle son « idée de récit ». Dans les chapitres suivants, il évoque son passé. Un chapitre est consacré à Ambeyrac, c’est la famille maternelle. Le suivant porte sur Viazac, le village natal du père. Plus loin, l’auteur jette un regard sur un tableau de Max Ernst Dans un autre, Bonnefoy sort de la bibliothèque de son adolescence un roman d’aventures dans lequel le jeune héros découvre une société vivant dans les entrailles de la Terre. L’auteur analyse ensuite un récit moyenâgeux où deux frères se combattent avec de lourdes épées. Le tout pourrait s’arrêter là, mais quelques années après avoir écrit ce qui précède, Bonnefoy ajoute un nouveau chapitre, consacré celui-ci à Pierre Jean Jouve et à l’absence où ce dernier fut d’abord relégué dans son ouvrage. Bien entendu, on saisit que ce qui apparaît comme autant de détours n’a rien de gratuit, et s’avère nécessaire à la saisie ou du moins à la quête du sens entreprise par l’auteur.

Curieusement, une fois le livre terminé, Bonnefoy en poursuit la rédaction, en tout cas finit par lui ajouter de nouvelles sections, antérieures ou non. Ces nouveaux textes semblent une fois encore entretenir peu de liens avec l’ensemble. Mais ces divers chapitres, apparemment si peu en rapport les uns avec les autres, ne sont en rien des pièces rapportées. Il n’y a aucun désordre dans la construction concertée de L’écharpe rouge. Chacune des parties est au service de l’ensemble. Une clef, disséminée çà et là, y révèle une remarquable unité.

Cette clef, j’en ai du moins l’intuition, pourrait bien être celle que fournit la métonymie. Figure par excellence du lien que l’on peut observer entre deux réalités, la métonymie remplace un mot par un autre en vertu du lien habituel existant entre les réalités que désignent ces mots. Bonnefoy écrit : « … la poésie est métonymie bien plutôt que métaphore. » Les surréalistes ne concevaient pas les choses de cette manière. L’image, et de préférence la plus inusité qui puisse être, leur paraissait la voie royale susceptible de conduire à l’inconnu. Pour y accéder, Bonnefoy choisit d’autres chemins. Chemins qui ne sautent pas aux yeux, invisibles parce que souterrains. L’auteur creuse des tunnels. À la manière de la métonymie, mais à vrai dire plus particulièrement de la poésie qui en procède, il privilégie une approche susceptible de faire apparaître les liens existants entre les réalités, les événements et les pensées qui l’ont marqué au fil du temps, ainsi qu’à travers les lieux réels ou imaginaires qui le hantent depuis l’enfance.

Bonnefoy n’évoque pas la figure du labyrinthe, mais il file une écharpe qui lui sert de fil d’Ariane. Cet objet circule d’un chapitre à l’autre. Étonnamment, son parcours défie les lois les plus élémentaires de la logique, en ce que cette écharpe fait fi justement de la marche du temps, transgresse les frontières qui délimitent l’ici et l’ailleurs, le monde réel des êtres vivants et celui où s’avancent les personnages de fiction.

Pur produit de l’imaginaire, fait littéraire circonscrit à l’intérieur des vers qui d’abord la renfermaient, l’écharpe rouge du poème s’échappe bientôt du cadre étroit du poème. Le poète s’en empare, cette fois pour la livrer à une minutieuse analyse. C’est ici qu’entre en action le principe actif de la métonymie. En nommant ainsi le processus de liaison, j’exagère sans doute un peu. C’est que je cherche à décrire ce mouvement et ne trouve rien d’autre pour l’identifier que la figure du tunnel. En passant d’un monde à l’autre, de celui de l’enfance, à celui du rêve, de ses rêves à ses poèmes, d’un texte ancien lu autrefois à un autre dont il vient tout juste d’entreprendre la lecture, Bonnefoy emporte toujours avec lui cette écharpe rouge. Elle est ce motif qu’il a dessein de faire parler. Au bout d’un tunnel, il débouche dans un espace où se jouent à nouveau sous ses yeux la scène initiatique mise en scène dans le poème de « L’écharpe rouge », ce poème d’où origine justement l’aventure que relate le livre auquel il donne naissance. « La grande écharpe que vous portiez » voyage au fil des pages. Rouge, elle sera du sang, celui que verseront les héros, ces frères qui s’entretuent dans le poème du moyen âge. L’écharpe n’est pas seule à voyager dans le temps et l’espace. L’enveloppe vide du poème, Bonnefoy la dépose dans les mains de son père, c’est une façon de dire. Au sujet d’Élie, son père, le poète écrit : « Son destin, une enveloppe restée vide. » C’est que ce poème, vieux de cinquante ans, maintenant Bonnefoy en fait une lecture où du sens ne tarde pas à se manifester. Les personnages de papier qui se sont imposés à lui lors de l’écriture de ses vers, il sait désormais déceler sous leurs traits ceux de ses parents et même les siens, selon que changent les scènes et les lieux qu’il explore. Ainsi Bonnefoy devient-il dans l’interprétation qu’il fait de son poème un de ses personnages. Dans l’ordre du symbolique, il est cet homme qui entre dans la chambre sombre où l’attend depuis cinquante ans, pourrait-on dire, l’inconnu qui lui a fait parvenir une enveloppe vide. Et son père alors, son père qui a vécu de ce côté-ci du monde, « voyait en [son fils] l’inconnu que [le récit du poète] place en face de lui — dans la salle où “tout était gris”, car “la nuit tombait” — avec, lui semblait-il dans cette pénombre, une étonnante, une énigmatique écharpe rouge. » Comme on peut le constater, ce qui fut bien réel dans les rapports du père et du fils est interprété dans le recours à ce qui appartient à l’ordre de la fiction, l’écharpe du poème devenant l’instrument au moyen duquel est identifié le lien unissant le père au fils, dans leur incommunicabilité profonde, obscurcie par tant de nuit entre eux deux. L’écharpe de papier, celle du poème, telle qu’en elle-même change de statut, s’accroît d’un sens nouveau, devient instrument d’analyse non pas textuelle, mais pourrions-nous dire existentielle, d’une nature voisine de ce qui se joue sur le terrain de la psychanalyse. Un passage comme celui que je cite ci-dessous est incompréhensible si on l’extrait de son contexte. La présence de l’écharpe en son sein étonnerait qui le lirait, son sens serait obscur. Mais la magie maintenant opère pour qui suit l’auteur dans ses dédales depuis le commencement, dans ses allées et venues qui creusent des passages entre les chapitres : « Entrant dans la maison d’Ambeyrac Élie avait bien dû se demander s’il était digne de recevoir le don extraordinaire de cette écharpe qui signifiait le rouge de l’être à dégager des grisailles de l’exister quotidien. » Je rappelle qu’Ambeyrac est ce monde de la mère, que son père était instituteur, « à sa modeste façon un intellectuel ». Dans les faits, on l’aura compris, nulle écharpe réelle n’aura été offerte au pauvre Élie. Mais en épousant un paysan situé plus bas qu’elle dans l’échelle sociale, Hélène, la mère du petit Yves offrait à ce dernier la contemplation à distance de ce que peut être le mode plus flamboyant de la culture et du savoir. On le voit, l’écharpe, en tant que métaphore, se file de manière à signifier et révéler toujours davantage de significations.

C’est ainsi qu’en lui transmettant l’abécédaire, en lui enseignant les mots qui nomment l’univers, la mère du poète lui tend encore une fois une écharpe rouge. C’est pour lui enjoindre de s’élever, de s’envoler avec cela dont les mots sont porteurs, de réaliser à sa place cette promesse d’atteindre à ce rouge qui tranche sur la grisaille terne d’une prose si pauvre qu’elle confine au silence et à la nudité de l’être. Hélène lui aura intimé un ordre, l’aura chargé d’une mission. Ce qui lui a échappé à elle, ce dont elle a manqué, qui consistait en une élévation au plan de la culture, au plan humain, ce don que son père l’instituteur lui aurait transmis, mais la vie en a décidé autrement, Hélène n’a pu en tirer parti, ce qu’elle n’a su préserver, à son tour elle en fait don à son fils, elle noue autour de son cou cette écharpe rouge qu’elle emprunte au poème, ce poème qu’elle n’a jamais lu, mais que Yves Bonnefoy a eu la tâche d’écrire. Elle l’en a chargé.

Comme si cela ne suffisait pas, la mère de Bonnefoy emprunte un nouveau tunnel, qui la conduit cette fois-ci dans le livre que lisait son fils lorsqu’il était enfant. Ce livre s’intitulait Les sables rouges. En guise de résumé, je me bornerai à évoquer son histoire dans ses grandes lignes. Un archéologue et son fils (Bonnefoy verra en ces derniers son propre père ainsi que lui-même) partent à la découverte d’une antique cité. Or celle-ci dont ils recherchent les ruines existe toujours, cependant le sol sous ses fondations s’est entrouvert et elle a glissé dans les entrailles de la terre. Dans les profondeurs, cette riche cité scintille de mille et une splendeurs. Mais le fils seul s’y aventure. Une jeune fille lui apparaît. Elle est belle, se nomme Céphéis, est la reine de ce riche univers dérobé. Un interdit empêche les jeunes d’unir leur destinée. La reine doit fuir, « mais avant qu’elle ne se décide à le faire, il y a eu cet échange, entre elle et moi, qui va rester à jamais dans ma mémoire. Lui, le garçon est revenu dans la ville souterraine, car il n’accepte pas de penser que Céphéis soit partie. Et, de fait, il la retrouve dans ce même palais bâti en rêve où il lui a parlé la première fois. “Je vous attendais”, lui dit-elle. »

Tunnels, ai-je dit, passages, ouvertures pratiquées par l’auteur de manière à pouvoir traverser les murs qui le séparent de ce qu’il tente de saisir, en voici bien une illustration d’autant plus saisissante que s’interpénètrent ici sous nos yeux des univers que tout semble séparer. En effet, ces personnages d’un vieux roman qui revient à la mémoire de Bonnefoy, n’est-il pas étrange qu’en remontant jusqu’à eux, Bonnefoy en vienne à se substituer ainsi au personnage du jeune garçon ? Dans ce qui n’est certainement pas un lapsus, Bonnefoy se glisse tout entier, c’est une façon de dire, dans la peau de ce dernier. Il écrit : « il y a eu cet échange, entre elle et moi ». Or ce qu’elle lui dit n’a rien d’innocent : « Je vous attendais ». Il se trouve que ces paroles sont précisément celle de la femme de Toulouse, la femme du poème d’il y a cinquante ans, écrit non pas dans ce petit roman d’aventures, mais par Bonnefoy, Bonnefoy qui empruntant un nouveau tunnel découvre maintenant sa mère, Hélène. Car Céphéis, il ne le comprend que maintenant, « la Romaine, c’était ma mère aperçue à l’instant de la vie qui peut-être va mettre fin à ce que l’on peut dire la virginité métaphysique : celle d’un rapport au monde et aux êtres encore en deçà des choix qui vont obliger à un destin. »

On pourrait à me lire en venir à penser que le récit de Bonnefoy prête à confusion. Je dirais plutôt qu’il n’est pas facile d’éclairer la lumière qui se fait jour dans les dédales de son récit. Difficile de comprimer en quelques mots les brillantes interprétations du matériau fort complexe qu’il analyse. De nombreux lecteurs ont savouré le récit que fait Bonnefoy. Il semblerait que jamais auparavant il ne se soit livré de manière aussi touchante. Pourtant, on ne voit aucune effusion dans ce qu’il écrit, jamais il ne s’écrie ni ne verse une larme. Pourtant, çà et là, des mouvements l’animent, des pensées pour les êtres chers que furent ses parents tremblent légèrement où affleure le sentiment, quelque regret, de n’avoir pas su, de n’avoir pas tout à fait saisi, aimé sans doute suffisamment.

Mais une passation a eu lieu, une passion a été infusée, par le silence mortifère du père, par les illusions perdues de la mère. Le rouge de l’écharpe est apparu en lieu et place de la grisaille. Il aura fallu fuir l’ici de l’arrière-pays et prendre place dans la parole nombreuse des grandes villes lumineuses et brillantes où la vraie vie, toujours ailleurs, l’invitait à se rendre. C’était là répondre à l’appel de la poésie.

Hélène lui avait offert l’abécédaire, avait par la suite noué autour de son cou l’écharpe rouge innomée de la poésie, innomée car elle n’en avait qu’une vague connaissance, une conscience embrouillée, empêchée par tant et trop de grisaille. Son père, par son silence, qui est l’autre nom d’une forme d’absence, mais aussi grâce aux mots de la plus simple désignation, lui avait aussi enseigné une forme de présence proche de ce que le poème allait bientôt lui révéler. Mais Bonnefoy allait d’abord, tôt ou tard, se heurter dans sa quête à ce qui dans ses écrits prend le nom de conceptualisation.

Les mots, pourrions-nous croire, sont toujours chers au poète. En réalité, ils se gagnent durement. Le poète doit s’acharner longuement à un travail qui consiste à les dégager de la gangue épaisse dont l’entoure et l’alourdit la conceptualisation. C’est qu’aux mots, dont certains se bornent à dénoter, s’ajoutent des connotations qui proviennent des idéologies, de la doxa. En ce sens, les mots nous pensent et ce faisant nous empêchent de penser librement. Penser, que dis-je ? Pour le poète, il s’agit plutôt de vivre, en exprimant, une fois les mots retrempés dans leur pureté native, ce que d’aucuns, Bonnefoy le premier, appellent la présence.

Il convient de se méfier de l’imaginaire métaphysique. Dans les mots entrent une part de leurre. Leurre fut également cette lumière associée aux grandes villes, aux dorures de leurs palais, aux scintillements de la grande culture qui font préférer à l’ici un ailleurs toujours imaginaire, leurre encore une fois.

« Le rêve est ce qui sépare, c’est vrai, mais aussi ce qui rapproche quand on comprend, dans la déconstruction du sien propre, ce dont est fait celui de l’autre personne. On peut alors réfléchir avec celle-ci, tenter de simplifier les désirs, considérer à deux, à travers une explication des nostalgies et le partage des souvenirs, les aspects passés ou présents de la vie réelle. Un échange, le plus sérieux des échanges puisqu’il se situe où l’être a rebond, où ses valeurs ont chance de se recolorer, de revivre. Un échange qui n’a nullement besoin de pensée abstraite, il peut commencer dans des propos de vie quotidienne, ou dans l’étalement sur la table de vieilles photographies.

« Un échange pour avoir être, l’être n’étant jamais qu’une alliance. Et qui rendrait à l’existence meurtrie cette virginité métaphysique qui avait mis tout son bel espoir dans un don d’écharpe, étant comme telle la préservation de ce qu’on peut dire l’esprit d’enfance, ce regard qui autour de soi ne sait et ne veut que de la présence. Virginité de l’âme que la donatrice d’écharpe rouge ne peut certes aventurer sans grand risque ; et mieux vaudra donc auprès d’elle des êtres qui en savent le prix. Qui savent demander à l’abécédaire non une Chine ou une Inde mais de quoi faire lumière d’une colline, d’une maison et de quelques vies, rapprochées pour un peu de temps les unes des autres par la pensée d’un regard. »

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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